La politique à l’écran: le meilleur de 2020

Vous avez épuisé la liste de recommandations télé de vos amis ? Vous avez écouté jusqu’à la nausée des films et concerts de Noël ? Arrêtez de visionner idiot et profitez du temps d’écran qu’il vous reste pour plonger dans des récits qui, souvent, dépassent la fiction. Voici mes meilleurs visionnements politiques de l’année :

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir).

1 – Le dernier felquiste

Il serait trop facile de lui décerner le prix de la série documentaire historique la plus achevée de l’histoire de notre télévision. C’est probablement la seule. Dit autrement : c’est la série politique la plus intéressante à avoir été présentée sur nos écrans depuis que Denys Arcand et Mark Blandford ont offert leur docu-fiction Duplessis en… 1978.

En six épisodes, sans aucune longueur, le journaliste Antoine Robitaille, l’historien Dave Noël, Félix Rose (auteur du documentaire Les Rose) et les réalisateurs Flavie Payette-Renouf, Rose et Éric Piccoli, déroulent les fils d’une intrigue tarabiscotée.

Puisque le personnage central de l’enquête, Mario Bachand, était présent aux premières années du FLQ et fut assassiné à Paris vers la fin de la saga felquiste, l’équipe d’enquêteurs nous font habilement revivre l’essentiel de l’histoire du FLQ. L’utilisation des archives est remarquable, le support de dessins pour soutenir le récit, très réussi.

Les ficelles dépassent: on voit bien que Robitaille et Noël font semblant de suivre des pistes dont ils savent qu’elles ne mèneront nulle part. Mais c’est pour mieux nous faire connaître les théories folles qui ont couru autour de cette affaire. Ils ne manquent ni d’ingéniosité ni de persévérance pour nous conduire, en fin de série, à ce qui s’approche d’une confession. Chapeau !

À voir sur Club Illico.

2. FLQ La filiale internationale

Il faut aussi souligner l’excellence du reportage effectué par Luc Chartrand pour l’émission Enquête au sujet des ramifications internationales du FLQ. La recherche est fouillée et, ici encore, l’utilisation de dessins très années 60 est à la fois habile et évocatrice. L’anecdote voulant que des felquistes de passage à New York aient été la bougie d’allumage de la vocation terroriste du groupe terroriste Weather Underground est particulièrement savoureuse.

On peut voir l’épisode ici:


3. USA: le moment perdu de l’égalité raciale

Je savais qu’il y avait un trou dans ma culture historique américaine. Lincoln, oui, je connaissais. La guerre civile. La proclamation d’émancipation des noirs. J’avais repris le fil avec Martin Luther King, Selma, les grandes lois réparatrices des années 1960.

Mais entre les deux ? Où était passée la suite de Lincoln ? Les effets de la proclamation d’émancipation ? Pourquoi l’abolition de l’esclavage n’a-t-elle pas produit l’égalité des citoyens ? Pourquoi a-t-il fallu attendre encore un siècle ? Réponses dans les formidables quatre heures de documentaire de PBS, présenté par l’historien Henry Louis Gates Jr, sur cette période dite de la « Reconstruction », qui va de la fin de la guerre civile jusqu’à la première guerre mondiale.

Oui, il y eut un moment ou les noirs américains ont eu le droit de propriété, le droit de vote, le droit de siéger dans les législatures des États du Sud, à la Chambre des représentants, au Sénat américain. Oui, il y a eu un moment ou les racistes du Sud furent mis sur la défensive. Puis il y eut la contre-offensive blanche. D’abord ténue et désorganisée, puis violente et systématisée. Un moment de grande régression. C’est dur à regarder. Mais c’est extraordinairement éclairant sur les racines de la situation raciale américaine actuelle, y compris les débats entourant le blackface, les statues des confédérés au Sud, les stigmates racistes dans la culture populaire.

Je mets ce visionnement dans ma catégorie NPVCDLUTDVC (Ne pas voir ce documentaire laisse un trou dans votre culture).

On peut voir l’intégrale ici:

4. La meilleure entrevue politique de l’année

La disparition de l’émission les Francs-Tireurs, à Télé-Québec, est inexplicable. Malgré le passage du temps, l’intérêt n’a jamais fléchi. À preuve, la meilleure entrevue politique de l’année au Québec a eu lieu sur ce plateau. L’étoile montante de la députation libérale, Marwa Rizqy, y présente sans fard une enfance et une adolescence qui aurait pu la détruire pour la vie, mais qui ont au contraire fait d’elle une frondeuse.

Cliquez pour vous rendre aux sites.

5. C’est la faute des algorithmes

On a reproché au documentaire Derrière les écrans de fumée (traduction de The Social Dilemma) d’exagérer l’effet des algorithmes des médias sociaux sur l’angoisse, le suicide et la violence modernes. Mais si seulement la moitié de ce qu’ils disent est vrai, il y a de quoi être terrifié. La crédibilité du récit repose sur ses principaux intervenants: ce sont eux qui ont conçu à Google ou à Facebook, plusieurs des outils informatiques qu’ils dénoncent maintenant.

Le documentaire estime à bon droit qu’il est illusoire de penser que les géants des réseaux sociaux vont s’auto-réguler. Leurs actionnaires réclament des rendements qui dépendent de la publicité qui elle-même dépend des algorithmes qui vous gardent glués à vos écrans. La réponse, ici comme pour le tabac ou le pétrole, ne peut venir que de lois et de règlements qui interdisent l’utilisation de certaines des fonctions pensées pour induire l’accoutumance et la polarisation. Il faut voir ces algorithmes comme la nicotine du 21e siècle.

https://youtu.be/c1yx2Hxl26k

Sur Netflix.

6. Une fiction sur les deep fakes

Finalement je vous suggère cette excellente fiction britannique sur les deep fakes. Bien faite, étonnante, prémonitoire.

À voir sur Prime Video

Si vous avez tout regardé ça et qu’il vous reste du temps, jetez un oeil à mon palmarès des séries politiques ici, il y en a pour des douzaines d’heures de plaisir !

Bons visionnements !

Comment ont-ils vraiment tué Pierre Laporte ?

La cellule Chénier, qui a enlevé Laporte. Seuls Simard et Jacques Rose sont présents au moment du décès

Comptez jusqu’à 30, lentement. Pour une personne qui applique un mouvement de torsion sur une chaînette autour du cou d’un homme d’âge mur, c’est le temps maximal qu’il faut pour forcer l’homme à se taire. Le temps qu’il faut pour qu’il perde connaissance. Si la pression est alors relâchée, l’homme reprendra conscience dans moins de 30 secondes.

Comptez maintenant jusqu’à 180, peut-être même jusqu’à 300. Lentement. C’est le temps qu’il faut à la strangulation pour conduire la victime à la mort cérébrale, si la pression est stable. Sinon, ça peut-être plus long encore. « C’est long mourir de strangulation » témoigne un spécialiste québécois du domaine, Yann Dazé, pathologiste au ministère de la Sécurité publique.

Le temps écoulé. C’est probablement la donnée la plus importante et la moins contestable lorsqu’il s’agit de tenter d’évaluer les circonstances dans lesquelles est morte la principale victime de la crise d’Octobre, Pierre Laporte, il y a 50 ans ce 17 octobre.

(Une version légèrement écourtée de ce texte fut publiée dans Le Devoir du samedi 17 octobre.)

Historiquement, deux versions

Depuis ce jour tragique, on le sait, les membres de la cellule ayant enlevé Laporte ont choisi de mentir solidairement à ce sujet. Ils ont déclaré qu’à trois, Paul et Jacques Rose et Francis Simard, ils ont exécuté, volontairement et froidement, Laporte. Sur un point précis, on sait que c’est faux. Paul Rose était très loin du lieu du décès à l’heure fatidique.

Ensuite et pendant des années, a circulée la thèse de « l’accident ». Dans cette version, les deux felquistes présents, Jacques Rose et Francis Simard, auraient voulu conduire leur otage à l’hôpital, car il s’était blessé la veille lors d’une tentative d’évasion. Au moment de l’emmener vers le coffre de la voiture, où ils avaient disposé oreiller et couverture, Laporte se serait mis à crier. C’est pour le faire taire, par crainte qu’il soit entendu par des voisins, qu’un des felquistes aurait tordu de l’arrière le chandail qu’il portait, serrant, peut-être sans le savoir, la chaînette qu’il portait au cou et l’entraînant vers la mort.

Cette version est soutenue par l’avocat désigné par René Lévesque pour faire la lumière sur cette affaire en 1976, Jean-François Duchaîne. Il me l’a réitéré en entrevue ces derniers jours, affirmant qu’aucun des felquistes n’était disposé à commettre un meurtre. Pour son rapport, Me Duchaîne a parlé à Francis Simard et à Paul Rose, mais pas à Jacques Rose. Cette version est crue par l’enquêteur au dossier, Julien Giguère, ce qu’il m’a confirmée en entrevue. Elle est reprise par l’historien du FLQ Louis Fournier dans la réédition de son ouvrage FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin.

Il y a quelque chose de shakespearien dans cette version. Les felquistes étaient sur le point de libérer leur otage blessé, de le confier aux bons soins de médecins. Mais dans un tragique retournement de l’histoire, une gauche tentative de dernière minute aurait transformé les Bons Samaritains en assassins, à leur corps défendant, discréditant ainsi l’œuvre entière du FLQ et changeant le cours de l’histoire.

Des felquistes déchirés entre l’idée de libérer et d’exécuter leur otage

En l’absence d’une vidéo, inexistante, des événements, nous ne disposerons jamais, à ce sujet, de certitude historique. Cependant plusieurs éléments de preuve disponibles brossent un autre portrait.

Ce que nous savons de l’état d’esprit des felquistes dans les heures précédant le drame indique que la décision d’aller conduire Laporte à l’hôpital n’était pas prise. Dans son livre écrit entre 1980 et 1982, Pour en finir avec Octobre, Francis Simard explique pendant plusieurs longues et déchirantes pages que lui et Jacques Rose alternaient constamment entre l’idée de libérer Laporte et l’idée de lui donner la mort. «Nous avions atteint un niveau de tension presque extrême, écrit-il. » Il ajoute: « Nous le libérons, nous ne le libérons pas. Nous disons ‘il faut le libérer’, mais nous ne pouvons pas faire ça. C’est encore donner raison aux pouvoirs, à ceux qui possèdent. C’est accepter encore qu’ils soient les plus forts, toujours.»

Il affirme qu’après cette hésitation, la décision est prise de tuer Laporte et il enfonce le clou : « ce n’est pas un accident».  La raison de ne pas tenir compte de cet aveu ? Simard ne ferait que reprendre, à 12 ans de distance, le pacte de culpabilité felquiste. Rien cependant ne l’obligeait à raconter dans le détail l’hésitation qui précède le décès.

Simard, mort en 2015, participe ensuite à la rédaction du scénario du film Octobre, qui sortira en 1994. Là, le point de vue est clair : Jacques Rose et Simard ont volontairement exécuté Laporte, hors du champ de la caméra, dans le silence. Doit-on y voir encore l’expression de la solidarité felquiste ? Il y a un bémol. Simard admet, là, l’absence de Paul Rose.

Cliquez pour vous abonner. Premier mois gratuit.

Pierre Falardeau affirme que Simard, qui a déjà collaboré à son film précédent Le Party, est « son meilleur chum». Il a raconté avoir soumis à Simard chaque version du scénario. Falardeau ouvre son film en écrivant à l’écran qu’il sera «respectueux des faits et des hommes».  En entrevue il a ajouté qu’il avait «copié le réel». Simard était d’ailleurs présent sur le plateau pendant tout le tournage. « Falardeau n’aurait rien mis sans l’accord de Simard,» rapporte Denis Trudel, un des acteurs du film, aujoud’hui député du Bloc.

On y découvre des éléments nouveaux, omis du livre de Simard. On savait que le felquiste Bernard Lortie avait quitté la maison de la rue Armstrong où était détenu M. Laporte après la tentative d’évasion de l’otage, mais avant son décès. Une scène du film nous fait comprendre pourquoi. Lortie est fermement opposé à l’assassinat de Laporte. Dans un aparté, Jacques Rose et Simard s’inquiètent de cette attitude et soupçonnent Lortie d’avoir détaché les liens de Laporte, lui permettant de tenter de tenter de s’évader. Ils trouvent un prétexte pour le faire partir. Il gêne à leur projet. Ils lui disent d’aller retrouver Paul Rose pour l’informer de la situation de l’otage.

Une autre scène montre un felquiste s’approchant de Laporte, qui est assis et qu’on voit de dos. Le felquiste n’est pas nommé mais selon l’acteur Denis Trudel, il s’agit de son personnage, Jacques Rose. Il a une corde en mains dans l’intention manifeste d’étrangler l’otage. Mais il n’ose pas compléter son geste et revient vers son collègue, Francis Simard, joué par Luc Picard.

La recommandation de Paul Rose

Le film révèle aussi que Paul Rose appelle son frère et Simard pour leur recommander d’exécuter Laporte. Paul Rose est le leader naturel du groupe et même s’il se défend, dans cette conversation, de donner « un ordre», son opinion compte. Dans une lettre ouverte à L’Aut’Journal au moment de la sortie du film, Paul Rose conteste le ton du film, pas suffisamment politique à son avis, et la véracité de quelques éléments : une rencontre qui n’aurait pas eu lieu, une réaction trop émotive des felquistes à la présence de policiers sur la rue Armstrong. Cependant, alors qu’il en a l’occasion, Rose ne nie pas l’existence de l’appel où il recommande l’exécution de Laporte.

Jacques Lanctôt, de la cellule Libération détenant Cross, rejoint pour cet article, affirme avoir été au courant « depuis longtemps » de ce coup de téléphone de Paul Rose recommandant l’exécution, car Francis Simard s’en serait ouvert à l’époque à un autre membre de sa cellule, Yves Langlois.

Une récente révélation de Jacques Cossette-Trudel donne du poids à la version d’un Paul Rose prêt à passer à l’acte. Cossette-Trudel était aussi de la cellule Libération. Il rencontre Paul Rose le 13 octobre. Cross est déjà otage depuis huit jours, Laporte depuis trois. Il semble désormais peu probable que la revendication centrale des felquistes, la libération de 23 de leurs camarades emprisonnés, sera obtenue. Dans une entrevue à Marc Laurendeau, de Radio-Canada, Cossette-Trudel raconte que pendant cette rencontre, Paul Rose a posé son revolver sur la table et a dit: « Si le gouvernement maintient son attitude, vous allez devoir, je pense, tuer M. Cross.» Cossette-Trudel est totalement opposé à cette idée et le lui fait savoir. Le désaccord n’est qu’une étape supplémentaire dans le conflit tactique qui oppose depuis le printemps les membres des deux cellules. Rose comprend que les ravisseurs de Cross ne vont jamais assassiner leur otage – ils l’écriront d’ailleurs dans deux communiqués qui ne seront malheureusement pas rendus publics pendant la crise. En quittant, Rose dit à Cossette-Trudelle : « On va s’arranger avec Laporte».

Cette version est démentie par Louise Verreault, alors conjointe de Paul Rose et présente à la rencontre. Elle n’est cependant pas incompatible avec la version qu’on trouve dans le rapport Duchaîne, dans un passage fondé sur des entrevues réalisées à l’époque avec Paul Rose et des membres de la cellule Libération. Duchaîne indique qu’il est convenu que Crosss « ne sera pas exécuté », mais gardé comme prisonnier politique. « En revanche, la responsabilité de M. Laporte est jugée plus grande que celle de M.  Cross et il est décidé que le FLQ ‘n’interviendra pas en faveur du ministre Laporte dans la sentence de mort prononcée contre lui par les autorités en place’.»

« Lisée rend captivant tout ce qu’il raconte » – Louis Cornellier, Le Devoir. Cliquez pour commander.

Pourquoi des responsables des deux cellules felquistes principales de 1970 parlent-ils ainsi du FLQ comme s’il s’agissait d’une force extérieure ? On ne peut que conclure que Paul Rose ne souhaitait aucune pression extérieure sur la décision de sa cellule d’exécuter ou non Laporte. Me Duchaîne écrit que la conversation se conclut ainsi : «la cellule Chénier conservera l’initiative de décider du sort de M. Laporte. »

De toute évidence, Cossette-Trudel n’a pas révélé à l’époque à Me Duchaîne la volonté de Paul Rose d’en finir avec un des otages. Il l’a cependant révélé aux autres membres de sa cellule dès qu’il les a revus. C’est ce qu’affirme dans son propre ouvrage, Une sorcière parmi les felquistes, Louise Lanctôt, conjointe de Cossette-Trudel. C’est ce que nous confirme aussi en entrevue Jacques Lanctôt. Il se souvient aussi que Cossette-Trudel lui a parlé du revolver que Paul Rose aurait mis sur la table pendant la discussion.

Tous ces éléments invalident le récit selon lequel les felquistes avaient pris la décision de libérer Laporte. Ils l’avaient évoqué, oui. Simard raconte en avoir longuement parlé avec M. Laporte. Mais ils jonglaient aussi, et manifestement surtout, avec la volonté de l’exécuter.

Francis Simard et Jacques Lanctôt ont été prisonniers ensemble, au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul. Lanctôt raconte que Simard ne lui a parlé qu’une fois des circonstances de la mort de Laporte. « Francis ne parlait plus aux Rose car il était contre l’idée de maquiller le meurtre en accident » raconte Lanctôt. L’exécution fut délibérée, lui a avoué Simard, ajoutant que « ça a pris de longues minutes avant que Laporte ne rende son dernier souffle.»

Un enregistrement illégal

D’où vient l’information selon laquelle Laporte s’est mis à crier et qu’un felquiste a voulu le faire taire ? Une fois arrêté, Jacques Rose a droit à un entretien avec son avocat Robert Lemieux. Cette conversation est protégée par la confidentialité avocat/client. Mais une équipe de la SQ l’enregistre, illégalement. Me Duchaîne est parmi ceux qui ont entendu cette bande. En entrevue, il précise que Jacques Rose ne raconte pas précisément le déroulement des événements, mais indique que Laporte fut pris d’une crise de panique et s’est mis à crier. « Ca se serait pas fini comme ça s’il avait pas agi comme il a agi » a dit Jacques Rose, très monté contre Laporte qu’il juge responsable des événements et qu’il accable d’injures et de blasphèmes.

Une autre personne, un juge, a entendu la bande et a raconté ce qui suit au journaliste Carl Leblanc pour son livre sur Cross, Le personnage secondaire : « Jacques Rose est très énervé, il peste contre Laporte, comme si ce dernier l’avait obligé à passer à l’acte. Ça en dit long sur le degré de préméditation. Et la façon dont il se livre ne laisse pas beaucoup de doute quant à l’auteur de la strangulation. »

Nous apprenons d’une autre source, indirecte, que la mort de Laporte s’est produite au moment où Simard et Jacques Rose tentaient de le déplacer vers la voiture. Après les faits, Jacques Rose le raconte au téléphone à son frère Paul, qui le rapporte à Bernard Lortie. Ce dernier en fait part aux policiers lors de son arrestation. Ce fait est rapporté dans un écrit de Me Robert Demers Souvenirs d’Octobre, négociateur du gouvernement pendant la crise.

Qu’en est-il de la couverture et de l’oreiller placés dans le coffre de la voiture avec le corps de l’otage ? Dans la version des Bons Samaritains, les deux felquistes les auraient mis là dans le but de conduire M. Laporte à l’hôpital, avant «l’accident» qui aurait causé sa mort. Dans la version racontée par Simard dans son livre, il explique au contraire qu’il s’agissait d’un geste de remords, « comme si nous pouvions encore le sauver. Nous l’avons déposé avec précaution dans la valise de l’auto. Nous avons mis des couvertures, un oreiller. Nous l’avons emmitouflé. Tu ne peux pas croire qu’il soit mort.» Autre version dans le scénario du film Octobre : oreiller et couverture sont sur le capot de la valise au moment où les felquistes y emmènent le corps inanimé.

Une explication médicale en deux temps

Ayant remis l’événement dans son contexte, qui n’était pas bienveillant, un retour sur la preuve médicale du décès nous donne sans doute la réponse la plus utile.

D’abord, il est vrai que les blessures que Laporte s’était infligées aux poignets et à la poitrine en se lançant dans une fenêtre semblaient impressionnantes. Les bandages aux mains étaient imbibés de sang. Les felquistes ont pu penser qu’il avait perdu beaucoup de sang. Mais le médecin légiste au dossier, le Dr Jean-Paul Valcourt, conclut autrement, dans son témoignage à l’enquête du Coroner : « le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui me concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment où j’ai fait l’autopsie.» 

Selon le coroner Jean Brochu, consulté pour cet article, et selon la « bible » en matière de strangulation, « Forensic Pathology» des Dr Vincent et Dominik Di Maio, il faut une douzaine de secondes et tout au plus 30 pour faire taire une personne en lui appliquant une forte pression autour du cou. Ce n’est pas l’air qui lui manque, c’est le sang qui n’oxygène plus le cerveau.

Si l’objectif des felquistes était de faire taire Laporte, cette pression aurait suffi pour lui faire perdre connaissance. Mais pour étrangler un homme de 49 ans, qui a perdu un peu de sang mais pas considérablement, il faut exercer une pression continue de quelques minutes. Combien ? C’est variable. Au moins trois, quatre ou cinq.

Le Dr Valcourt conclut de son examen du défunt qu’une pression forte a été exercée dans un premier temps, puis une pression plus légère. Ce qui suggère qu’il y a deux temps, deux intentions, deux résultats.

Photo de l’autopsie de Pierre Laporte.

Le pathologiste Yann Dazé, qui a supervisé plus de 50 cas de strangulation, est formel : en moins de 30 secondes, les felquistes avaient devant eux un corps inanimé. Ils ne pouvaient pas se tromper. « Poursuivre la pression au-delà de ce délai relève d’une autre volonté » que de celle de faire taire l’homme, explique-t-il. Après 30 secondes, la victime «est comme dans le coma» dit-il.

« On l’a fini ! » les deux hypothèses

Nous sommes donc en présence de deux hypothèses vraisemblables. Il y a celle de l’exécution pure et simple, défendue par Simard dans son livre, dans le film de Falardeau et dans sa discussion avec son co-détenu Jacques Lanctôt.

Il y a celle, à peine plus charitable, de la mort en deux temps. On serait là en présence de felquistes incertains du sort qu’ils veulent réserver à leur otage. Peut-être même décidés, à l’instant-clé, à l’emmener vers la voiture, mais forcés à l’empêcher de crier. L’occasion faisant le larron, le felquiste ayant débuté l’étranglement, manifestement en colère contre l’otage, décide d’aller au bout de sa démarche et de faire passer l’homme de vie à trépas. « Il y a du volontarisme là-dedans » écrit Simard, au sujet de l’exécution.

Un scénario qui peut être soutenu par un second enregistrement illégal. Lorsque Paul Rose raconte les événements à Robert Lemieux après son arrestation, l’agent Claude Lavallée, de la SQ, organise l’enregistrement de la conversation. Il en fait état dans son livre publié en 2010, Révélations d’un espion de la SQ. En entrevue pour cet article, il affirme avoir transcrit dans le livre les notes qu’il avait prises sur-le-champ et il jure qu’il s’agit bien de Paul et non de Jacques Rose.

Dans cet entretien, où Paul Rose dénigre abondamment Laporte, il affirme : «quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou ».

Les policiers qui écoutent la conversation croient qu’ils viennent d’entendre une confession. Ils n’ont pas encore compris que Paul Rose était absent de la scène et qu’il raconte ce que son frère Jacques lui a confié. Mais ce « on l’a fini » est évocateur.

Le récit de Francis Simard donne le contexte: « Ce que tu vis est purement affaire de tripes. Tu crées des événements, mais il vient un temps, un moment où ce sont les événements que tu as créés qui te portent. Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort. Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie. Il avait l’air complètement ‘vidé’. Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué. C’était comme si, pour lui, il était déjà mort. »

Bref, la thèse de la mort accidentelle ne tient pas. L’hypothèse, terrible mais vraisemblable, est que pour commencer, ils voulaient le faire taire. Et pour finir, ils l’ont fini. Pour commencer, c’était un accident. Pour finir, c’était un meurtre.

Cliquez pour commander. Version numérique disponible.

Lire : Octobre, l’impressionniste et l’encyclopédiste

Dans l’offre de livres sur les 50 ans d’Octobre, ceux de Jules Falardeau et de Louis Fournier sont en un sens d’heureux cousins. Falardeau dans La crise d’Octobre 50 ans après offre un survol, magnifiquement illustré, du climat qui régnait pendant cette année folle. On voit, on touche, on goûte à l’époque.

Fournier dans sa réédition mise à jour de FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin, nous entraîne dans l’enfilade des événements avec une précision de moine. Chaque attentat, chaque arrestation, chaque publication du FLQ, chaque sous-groupe de révolutionnaire.

Falardeau s’est attaché à faire parler des acteurs de l’époque. Un fondateur du FLQ, un journaliste, une complice d’Octobre, un historien. Un policier aussi qui apporte un volet essentiel à la compréhension de la violence du moment. Lors de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1968, le boxeur Reggie Chartrand est arrêté. Il s’était déclaré chef des Chevaliers de l’Indépendance et ne dédaignait pas le coup de poing lorsque nécessaire. Le policier Claude Aubin, très jeune à l’époque, raconte qu’une fois Chartrand arrêté et en cellule, des policiers «chacun leur tour, ils passent dans la salle et lui donnent un coup de poing dans le visage». L’histoire est connue, Paul Rose et Jacques Lanctôt, futurs ravisseurs de Laporte et Cross, se sont rencontrés dans un panier à salade le jour de cette émeute. Lanctôt, en sang, s’effondrant sur Rose.

Cliquez pour vous abonner. Premier mois gratuit.

La violence felquiste est évidemment impardonnable. Mais la violence policière de l’époque était un élément-clé du cocktail qui allait conduire une poignée de jeunes à la violence.

La lecture de Fournier permet de découvrir une fouille de détails insoupçonnés sur l’avant et l’après crise d’Octobre. Que des jeunes felquistes ont « volé » le mouton d’une fête de la Saint-Jean. Que certains d’entre eux ont voulu imiter les Noirs américains qui voulaient se faire servir dans des cafés pour Blancs seulement du Sud en réclamant du service en français dans un restaurant de Westmount.

On comprend aussi comment les vagues de felquistes se succèdent les unes aux autres, malgré la forte capacité des policiers à remonter les pistes et à les coffrer. Il est un peu dommage que, dans son récit de la crise d’Octobre, l’auteur reprenne la thèse d’une domination de Robert Bourassa par Pierre Trudeau dans la décision d’invoquer la loi d’exception, alors que Bourassa en fut l’initiateur et l’exécuteur. Fournier a cependant le grand mérite de nous faire comprendre que de 1970 à 1972, il y a deux FLQ. Le faux : celui piloté par les policiers et la taupe Carole Devault; le vrai : avec des militants qui reprennent l’action illégale, posent des bombes et effectuent des vols à main armée. Les anniversaires d’Octobre de 1971 et 1972 font craindre de nouvelles offensives. Fournier explique comment chacun de ces réseaux finit par se déliter et s’épuiser. Le ralliement de Pierre Vallières au PQ, la transition de Charles Gagnon, Robert Comeau et plusieurs autres dans des organisations maoïstes tarissent la source.

Il n’est donc pas inutile de lire ces deux livres en tandem. (Après que vous aurez terminé le mien, bien entendu !)

On peut commander La crise d’Octobre 50 ans, ICI

On peut commander FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin, ICI

Cliquez pour commander. Version numérique disponible.

À lire: Mon Octobre 1970: une pièce manquante du casse-tête

En pleine crise d’Octobre, le premier ministre Robert Bourassa annonce à son conseil des ministres que les policiers sont sur la piste du « chef du Front de libération du Québec ». En suivant ce « chef » on trouvera les lieux où les otages sont faits prisonniers par les felquistes.

Parmi la trentaine de membres réels du FLQ, cette déclaration étonne. Car la petite organisation n’a pas de chef. Elle est complètement décentralisée, pour ne pas dire désorganisée. Il suffit que quelques militants auto-proclamés décident de mener une action pour que la chose se fasse. Pas de réunion, pas de consultation, pas de chef.

Alors, d’où vient cette information que Bourassa tient, c’est certain, de source policière ?

C’est que l’historien Robert Comeau, felquiste depuis le début de 1970, tentait de résister aux assauts d’une jeune militante enthousiaste, Carole Devault. Celle-ci voulait  convaincre Comeau de lui fournir un peu de la dynamite que le FLQ avait dérobée et gardait en lieu sur, et du « papier officiel » de l’organisation. Excédé par ses demandes et à court d’arguments, Comeau invente et affirme que « le chef du FLQ » s’oppose à ses requêtes.

Devault, qui est une indicatrice de police, s’empresse de faire rapport à l’agent Julien Giguère, responsable de l’enquête. On présume qu’il fait passer l’info vers le haut de la chaîne: Comeau a enfin craché le morceau, il y a bien un « chef du FLQ », on est sur la piste…

On se croirait dans le « Tailleur de Panama » de John Le Carré  (que je recommande vivement) où une série de demi-vérités et de supputations sont prises au sérieux et déclenchent un conflit.

Un demi-siècle plus tard

Il lui aura fallu 50 ans. Et c’est la beauté de la construction de la vérité historique qu’il faille parfois attendre des décennies avant de percer un mystère qui, entre temps, aura alimenté théories et suspicions.

Pendant l’année qui s’ouvre, plusieurs ouvrages seront consacrés à Octobre, cet événement hors-normes. Il est heureux que Robert Comeau ouvre la série, en offrant son important témoignage.

Cliquer sur l’image.

Robert Comeau a participé à la Crise d’octobre 1970. Ni avec les kidnappeurs du diplomate Cross, ni avec ceux du ministre Laporte. Mais dans la cellule qui s’occupait de communiquer avec les médias, et le public, la parole felquiste pendant les événements. Recevant les informations des deux cellules actives dans les enlèvements, Comeau retravaillait ou retranscrivait les textes des communiqués, puis les laissait dans des endroits qu’il désignait ensuite aux médias.

Il devait pour y arriver semer une importante filature policière. Car le nom de Comeau, comme celui des autres suspects d’activités felquistes, ne figurait nullement parmi celles des 500 personnes emprisonnés sans mandat pendant la crise. Non, car la SQ avait bien pris soin d’extraire ces noms de la liste. Ils étaient plus utiles en liberté, sous filature, car ils pouvaient mener aux kidnappeurs.

Une fois la crise terminée, plusieurs felquistes furent cependant arrêtés pour complicité, mais pas Comeau. Pourquoi ? La question en a tarabusté plusieurs et a jeté sur l’historien toutes sortes de suspicions.

Mon Octobre 70 est finalement l’histoire de l’interaction entre le felquiste Comeau et les indicateurs de police qui l’entourent. Au début, il a de forts doutes sur la nouvelle militante: Carole Devault. Il tente de convaincre des collègues de ses suspicions, sans succès. Mais c’est lui qui a raison. C’est pour aider la SQ à trouver la cache de dynamite que Devault insiste pour en obtenir et c’est pour comprendre le parcours du « papier officiel » entre cellules qu’elle demande à en obtenir copie. Après la crise, Devault sera la cheville ouvrière des fausses cellules et des faux communiqués qui seront émis par un FLQ essentiellement contrôlé par la police québécoise.

Comeau apprendra cependant six ans plus tard, pendant les audiences de la Commission Keable portant sur l’action policière illégale au Québec, qu’un de ses amis les plus proches, François Séguin, est également un indicateur de police. Séguin était avec Comeau au FLQ et l’a ensuite suivi dans une organisation maoïste, appelée En lutte !

C’est là qu’on comprend pourquoi Comeau ne passe jamais une journée en prison pour sa participation à la crise: les policiers en ont besoin. Deux indicateurs, Devault et Séguin, l’espionnent lorsqu’il est au FLQ. Séguin continue de le faire lorsqu’il est à En lutte !

Pour les policiers, Comeau est plus utile libre. Et comment expliquer, si on l’arrêtait, qu’on ne coffre pas aussi Séguin, l’indic ?

Le livre est donc une leçon sur l’impact de l’infiltration policière sur notre compréhension (et incompréhension) des événements. Les impératifs de l’espionnage, de la protection des indicateurs et de la protection des personnes sous filature brouillent les pistes des journalistes, enquêteurs et historiens et ne permettent pas, sur le coup, de comprendre les événements.

Une époque exaltée

Au delà de cet éclairage bienvenu, l’ouvrage de Comeau, écrit avec l’appui de l’économiste Louis Gill, plonge le lecteur dans l’aventure intellectuelle d’une partie de la jeunesse québécoise des années 60 et 70 et de leur quête d’indépendance et de justice sociale.

La question de l’utilisation de la violence pour atteindre des objectifs nobles fait partie des débats qui animent les futurs partisans du FLQ. La sous-représentation du PQ à l’Assemblée nationale — 26% des voix, 6% des sièges — début 1970, comme l’action de la CIA pour renverser des régimes progressistes pendant les années 1960, alimentent leur conviction que la démocratie est un leurre.

Comeau désavoue aujourd’hui cette dérive anti-démocratique, comme celle qui l’a conduit ensuite à ses années de maoïsme. Il n’en est pas moins un participant et un témoin précieux d’une époque exaltée, qui a marqué notre histoire d’une trace que, 50 ans plus tard, on n’a pas complètement fini de déchiffrer.

On peut commander l’ouvrage ici.


La bande-annonce de ma dernière balado:

On s’abonne ici.