Redresser le français: mode d’emploi

J’écrivais dans un texte précédent Affaibllir le français: mode d’emploi, combien était précaire la situation de la langue, notamment à Montréal.

La difficulté lorsqu’on discute de la question est que les éléments du déclin sont réunis, mais que son effet ne sera complètement mesurable que dans les années à venir. Certains indicateurs, pris isolément, peuvent même soutenir un discours jovialiste (utilisé jusqu’à très récemment par le PLQ, notamment, et plusieurs chroniqueurs.) La réalité est que si on figeait la situation linguistique québécoise à son niveau actuel, la prédominance du français se maintiendrait sur le long terme.

(Une version écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Mais nous sommes un peu comme un groupe sur un canot, ramant contre le courant, sur une rivière qui débouche sur une spectaculaire chute d’eau. Avant la loi 101, nous ramions très peu, et le courant nous rapprochait de la chute à une vitesse de, disons, 10 noeuds. Grâce à la loi 101 et à ses effets, nous avons ramé suffisamment fort pour avoir ralenti à 5 noeuds notre vitesse vers la chute. De la rive, des spectateurs applaudissent ce grand succès. Mais à moins de ramer jusqu’à annuler la force du courant, donc 0 noeuds, ou l’inverser, l’échec est assuré.

Petit rappel

L’histoire est connue mais mérite d’être rappelée. Arrivé au pouvoir en 1976, le Parti québécois héritait d’un déclin mesurable du français. Au centre-ville de Montréal, l’anglais s’imposait, souvent unilingue, sur les affiches. Parmi les enfants d’immigrants, 85 % choisissaient l’enseignement public en anglais, langue incontestée du succès. Au travail, la langue de travail était celle du patron, anglophone dans 83 % des cas.

René Lévesque ne savait pas, en donnant le dossier de la langue à Camille Laurin, que ce dernier proposerait, non pas une réforme, mais une révolution. Laurin avait compris que pour mettre fin au déclin d’une langue, il faut certes changer les lois, mais surtout bousculer les esprits. Faire savoir qu’une nouvelle ère commence. Qu’une nouvelle normalité s’installe.

Presque un demi-siècle plus tard, l’élan impulsé par Laurin s’est épuisé, rogné notamment par des juges fédéraux, une immigration linguistiquement désastreuse et un grave affaiblissement de la notion de français langue commune dans la métropole. Que faire ?

De petites réformes bienvenues, d’autres mesquines

Il y a dans les besaces des réformistes de bonnes mesures, à portée limitée. Étendre la loi 101 aux 175 000 salariés d’entreprises à charte fédérale. Faire de la connaissance du français une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. Obliger toutes les entreprises à traiter en français avec l’État québécois. Que du bon pain.

Puis il y a le pinaillage contre-productif : enlever à des municipalités leur statut bilingue, ce qui ne change rien au bilinguisme de leurs services ; interdire à des hôpitaux de régions d’offrir des services en anglais, comme si les blessés avaient besoin d’un test linguistique et comme si le niveau de bilinguisme réel actuel des médecins et des infirmières ne rendaient pas cette mesquinerie caduque ; faire en sorte que l’État ne puisse parler l’anglais qu’aux seuls membres de la « minorité historique ». Chouette idée, mais comment les reconnaître, au téléphone ?

Il faut être à la fois plus sérieux et plus ambitieux. Marquer, par l’ampleur des mesures prises, qu’un véritable virage s’opère.

Oser un vrai virage : immigration francophone

Plus d’un demi-million de personnes sont entrées au Québec ces vingt dernières années sans connaissance du français. Ils n’auraient jamais pu immigrer au Royaume-Uni sans connaissance de l’anglais (pourtant nullement en déclin) y compris pour des séjours courts ou du travail saisonnier. On pourrait simplement copier-coller ici la politique linguistique d’immigration britannique, en substituant le français à l’anglais, et le tour serait joué. Car c’est, numériquement, le facteur de déclin le plus important.

Le tabou du contrôle linguistique au point d’entrée doit tomber. Chaque fois qu’on l’aborde, on nous répond que tel ministre, tel banquier, tel artiste n’aurait pu immigrer sous un tel régime. Bravo. Mais seuls ceux qui sont passés au français participent à ce concert. On n’entend pas les autres, notamment les 50% qui ont fait un transfert linguistique vers l’anglais. C’est comme si on évaluait la saison 2019-2020 du Canadien en ne comptant que les parties gagnantes. Le déclin ne peut être renversé que si la connaissance du français au point d’entrée est obligatoire (et que si les réfugiés sont payés pour l’apprendre en arrivant). Tous les rapports nous le disent : avec un taux d’échec de 90 %, mesuré par la vérificatrice générale du Québec, la francisation n’a donné, ne donne et ne donnera que des résultats médiocres.

Parmi les nombreux commentaires suscités par ce texte dans Le Devoir, je retiens celui d’Anne Bernard, qui a longtemps oeuvré au ministère de l’immigration du Québec:

« Toute politique doit être incarnée dans la réalité. Voici un exemple: La ministre de l’Immigration sous le gouvernement de Pauline Marois, Mme Diane de Courcy, avait amorcé un virage notable en matière de sélection des immigrants ( catégorie travailleurs qualifiés uniquement) en exigeant un niveau de connaissance élevé du français ( niveau 7 = intermédiaire avancé) pour obtenir des points a la grille de sélection.

C’est alors qu’un mouvement important s’est opéré dans cette catégorie d’immigrants qui n’avait aucune connaissance du français. Je prends pour exemple les candidats provenant d’Iran. Avant cette exigence, ces candidats utilisaient la porte d’entrée du Québec et étaient sélectionnés sans connaissance du français ( et pouvaient obtenir des points s’ils avaient une connaissance de l’anglais). Bon nombre d’entre eux quittaient pour l’Ontario se sentant davantage anglophiles car ils immigrent au Canada et non au Québec. Les autres se fondaient a la minorité anglophone. Avec cette exigence de niveau 7, les Iraniens se sont mis a s’inscrire intensivement, en Iran, à leurs frais, à tous les cours de français offerts par les Alliances françaises afin d’être en mesure d’obtenir des points a la grille de sélection et être sélectionnés. Un changement majeur s’est opéré.

Toutefois il était possible et il est toujours possible d’être sélectionné au Québec sans connaissance du français. Concrètement parlant, il nous faut exiger que la connaissance du français de niveau 7 devienne obligatoire dans la sélection de nos immigrants, sans quoi nous n’atteindrons jamais nos objectifs, peu importe les énoncés politiques
les plus vertueux. » 

Le flot anglicisant de l’éducation post-secondaire

À Montréal, le flot anglicisant est amplifié par les succès des établissements postsecondaires anglophones, à la fois chez les jeunes Québécois et chez les étudiants étrangers qu’on compte désormais en dizaines de milliers. Aucune action marginale ne suffira à changer cette dynamique.

Pour obtenir aujourd’hui un résultat équivalent, dans le réel et dans le symbole, aux mesures de Camille Laurin, il faut assumer enfin concrètement l’idée que le français doit être, pour tous, la langue commune. Qu’elle doit donc être une composante incontournable de l’éducation.

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Beaucoup sont fixés sur l’idée d’étendre la loi 101 au cégep et d’ainsi fermer leurs portes aux francos et allos qui n’ont pas transité par l’école primaire ou secondaire anglophone. Mais cela signifie enfermer les inscrits restants, jeunes anglos et allos et des milliers d’étudiants étrangers, dans un univers parallèle où le français est facultatif. C’est ainsi qu’on se retrouve avec un jeune anglo montréalais sur quatre qui avoue ne pas parler le français.

Le cégep est le passage obligé de tous les techniciens, professionnels, ingénieurs et élites du Québec. Si on croit sérieusement que tous ces diplômés vont travailler en français dans nos entreprises et nos établissements, il faut tirer la conclusion logique : au Québec, tous les étudiants, de toutes les langues et de toutes les origines doivent faire et réussir leur cégep en français.

Rien dans la constitution canadienne qu’on nous a imposée en 1982 ne protège l’enseignement post-secondaire anglophone ou francophone. Il n’y est question que de l’enseignement « primaire et secondaire ». Il y aurait certainement contestation, mais ce serait dans le fol espoir que la Cour suprême invente du droit nouveau pour trouver un droit post-secondaire là où il n’existe pas. Des anglos auraient bien sûr toujours le droit d’aller dans des collèges anglos non-subventionnés aux droits de scolarités très élevés. Mais même en ce cas, on pourrait faire en sorte que ses diplômés soient assujettis à un examen de français obligatoire et, si on le désire, à une session d’immersion obligatoire en cégep francophone.

Il nous est donc parfaitement loisible de décréter que tous les cégeps anglophones devront devenir francophones dans un délai de, disons, dix ans. La mesure sera structurante en amont, forçant les high schools à bien préparer leurs élèves à cette étape exigeante. D’ailleurs, sait-on que 12 % des profs de Dawson et 20 % de ceux de Vanier sont francophones ? Dans son excellent ouvrage Pourquoi la loi 101 est un échec, Frédéric Lacroix nous apprend que cette proportion est de 26 % au cégep Champlain, de 44 % à celui de Lennoxville et de 63% à celui de Québec. Ils n’attendent que le signal pour se mettre à enseigner en français !

Voilà le geste à poser pour planter profondément le pilier du français langue commune.

Les étudiants étrangers et l’université

Sur cette lancée, il faut faire en sorte que les étudiants québécois de nos universités anglophones maintiennent leur niveau de français et en démontrent la maîtrise pour obtenir leur diplôme. Nos étudiants étrangers devraient avoir terminé dans leur pays d’origine un cours d’introduction au français comme condition d’inscription puis, une fois chez nous, avoir dans leur cursus des cours obligatoires de perfectionnement.

Il y a donc pour l’essentiel deux approches dans l’indispensable chantier de redressement du français. Il y a les mesures prises en aval: les inspections, les règlementations, les sanctions. Je ne dis pas qu’elles sont inutiles, au contraire. Mais il s’agit d’énergie négative, de contrôle.

Je propose ici des mesures en amont. Plutôt que de contrôler l’utilisation du français, inonder le territoire d’un beaucoup plus grand nombre de parlants français. Tous les immigrants, tous les étudiants de Cégep, tous les étudiants étrangers, tous les étudiants d’universités, devenant chacun porteur d’une réelle connaissance de la langue commune.

Ces mesures auraient (auront ?) cumulativement un effet considérable: elles exprimeront concrètement la volonté nouvelle de la nation de vivre en français.

Le nouveau déclin du français est nourri par une injection permanente de résidents non francophones et par une augmentation constante du nombre de jeunes adultes montréalais pour qui le français est accessoire. Cette combinaison rend illusoire toute tentative de faire du français une réelle langue commune.

Le nouveau redressement du français doit passer par ces gestes fondamentaux : immigration francophone de tous, cégeps francophones pour tous.


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Affaiblir le français : mode d’emploi

Si on souhaitait mettre en péril le français au Québec, comment s’y prendrait-on ? On pourrait penser que c’est chose facile. Les francophones québécois ne forment que 2% de la population du continent, sont soumis à la force d’attraction de la plus grande puissance économique et culturelle de l’histoire, ont en leur sein une minorité anglophone vivante et active, leur statut de grands exportateurs et leur ouverture sur le monde en font une des populations les plus bilingues en Occident.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Pourtant, ils résistent. Par le poids du nombre. Pas plus tard qu’en 1981, 83% de tous les Québécois et 57% des citoyens de l’île de Montréal étaient francophones, détenant ainsi une masse critique assurant leur pérennité. C’est donc là qu’il faut frapper : réduire graduellement la proportion de francophones.

Illustrons la chose avec la métaphore de la baignoire, chérie par les profs de math. L’eau y fut longtemps au-dessus de 83 degrés (le pourcentage de francophone au Québec). L’air ambiant étant proche de 0 degrés (le climat linguistique anglo-continental) est en soi refroidissant. Le trou n’y est pas tout à fait bouché et s’y écoule lentement une eau à 83 degrés (les décès). Il y a aussi un robinet (l’immigration). Depuis près de 20 ans les gouvernements libéraux et aujourd’hui la CAQ ont réglé ce robinet à une température d’environ 50 degrés (seulement la moitié des immigrants connaissent le français au point d’entrée). Mieux, ils ont augmenté son débit de 80% (passant de 30 à 55 000 immigrants par an), désormais proportionnellement un des plus importants au monde. Pas étonnant que la température moyenne baisse, désormais à 80%, en route pour 74% d’ici 15 ans selon Statistique Canada.

Comme l’essentiel de l’opération se déroule sur l’île de Montréal, (et à Laval et Longueuil), c’est là que la chute de température est la plus rapide. Les francophones sont passés à 53%, en route pour 49%. Un très bon début.

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Les habitués de ce débat s’envoient des taux de transfert linguistique par la tête. Ils parlent du moment où un allophone se met à parler la langue du pays d’adoption dans sa cuisine et sa chambre à coucher. À Toronto, New York ou Chicago, 100% de ces transferts se font vers l’anglais, assurant la pérennité de la langue nationale. Au Québec ? « Il faudrait que ce soit 83% vers le français, alors que ce n’est que de 54% », disent les pessimistes. « Mais parmi les plus récents arrivants, c’est 75% » rétorquent les optimistes !

Ne les écoutez pas. Ils se disputent les miettes. La réalité, c’est que la quasi-totalité de nos allophones (+de 90%) ne font pas ce transfert. Ils sont en stand-by. Grâce à eux, la situation linguistique est semblable au coyote de Road Runner. Il a quitté la terre ferme, il est stationnaire, dans le ciel, en haut du précipice. La force de gravité ne l’a pas encore tiré vers l’abîme.

Nous avons plusieurs cartes à jouer pour démontrer (aux allos, pas au coyote) que la gravité doit jouer pour l’anglais. Il faut par exemple ajouter dans des collèges et universités anglophones du centre-ville de Montréal plusieurs dizaines de milliers d’étudiants étrangers qui ne parlent pas le français et à qui on ne l’enseigne surtout pas. Embauchons-les ensuite comme commis dans les magasins et Bonjour-Hi la visite ! N’exigeons pas des jeunes adultes de notre communauté anglophone une réelle compétence en français pour obtenir leurs diplômes collégiaux et universitaires. Ils comprendront que cela n’est pas indispensable. Faisons en sorte qu’une partie grandissante de la crème de tous nos étudiants s’inscrive dans leurs institutions post-secondaires pour vivre ces années cruciales dans un contexte qui les prépare au moins au bilinguisme intégral et, au mieux, à la prédominance de l’anglais.

Multiplions aussi les permis temporaires de mobilité de la main d’œuvre offerts sans contrainte linguistique (40 000 par an).  pour irriguer encore la masse critique anglophone dans les entreprises.

Assurons-nous ensuite que la connaissance du français ne soit pas une condition d’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec. La convergence de ces facteurs permettra de comprendre que, malgré les réels progrès du bilinguisme, le nombre d’unilingues anglophones a pu augmenter, entre 2011 et 2016, de 30 000 personnes. Un tour de force.

La tâche de rendre le français folklorique au Québec est lourde et prendra plusieurs générations. Heureusement une phase transitoire est à portée de main : faire franchir à l’économie de la métropole un point de bascule linguistique. Depuis la loi 101 et un net recul de l’anglais dans les affaires – dû en grande partie au départ de 600 000 anglophones, on en revient toujours à la question centrale du nombre – on constate dans les entreprises une situation de bilinguisme à dominante francophone. Il faut passer maintenant au bilinguisme intégral.

La chose est bien enclenchée. Environ 60% des offres d’emploi à Montréal réclament l’anglais (y compris, selon une enquête journalistique, pour pelleter de la neige!). L’avenir est prometteur : sur l’île, 80% des francophones de 25 à 44 ans parlent l’anglais, davantage donc que les 76% d’anglos du même âge qui parlent le français. Mieux encore : la moitié des jeunes francophones disent être indifférent à ce qu’on les accueille en français ou en anglais dans les commerces.

L’économie québécoise exportant près de la moitié de sa production et de ses services, il est normal que l’interface avec le continent anglo-américain se fasse dans la langue de Shakespeare. Les excités du français aimeraient qu’une fois complétés ces échanges téléphoniques et numériques avec clients et fournisseurs anglophones, les discussions entre salariés québécois se fassent en français, langue de travail commune.

Heureusement, Statistique Canada nous informe qu’à Montréal, la proportion d’entreprises faisant fi de ce principe et travaillant en mode bilingue intégral est passée de 9% en 2006 à 15% en 2016. Une progression linéaire nous permet de prévoir que la majorité des entreprises de Montréal seront intégralement bilingues d’ici 2042 (dans 21 ans!). L’étape suivante coulera de source: l’anglais langue commune au travail.

Vous craignez que ce plan soit déjoué par l’actuel gouvernement? Ne tremblotez point. Il peut aligner toutes les « mesures costaudes » qu’il voudra. Tant qu’il ne réglera pas le robinet à 83 degrés, et il s’engage à ne pas le faire, notre affaire est ketchup.


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Lire: Sacraliser les règles de la langue, c’est se sacrer de son évolution !

Il n’y a généralement rien de plus efficace, pour relativiser les choses, que d’en raconter les origines.

Si vous êtes de tradition catholique, vous avez appris dès le jeune âge comme vérité certaine que la mère de Jésus était vierge et que Dieu interdisait aux prêtres de se marier.

Quand, au fil de vos lectures, vous avez découvert que l’Église n’a pris la décision de déclarer Marie vierge qu’en 380, un doute vous a traversé l’esprit. Le fait que le célibat soit une décision prise en 300 mais pas vraiment appliquée jusqu’en l’an 1000 vous fait douter encore davantage de la justesse de cette décision.

Cela jette un trouble sur le caractère immuable, inviolable de ces règles. C’est le traitement que réserve la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin à la langue française dans son très instructif La langue racontée.

Le caractère sacré de telle règle ne l’est que depuis que quelqu’un (un proto-linguiste, un Roi, un révolutionnaire, une Académie) les a déclarés tels. La veille, ce n’était pas le cas. Si l’usage, à force d’à force, impose une graphie ou une règle différente, la règle ou la graphie changera, et on dira que, cella-là, est sacrée. On apprend par exemple que l’introduction du mot parapluie a suscité tout un débat. Ombrelle, disait-on, suffisait amplement.

Alors d’où vient cette insistance obsessionnelle pour l’usage juste du français jusque dans ses moindres exceptions inexplicables et cette résistance de mammouth à toute tentative de la simplifier ?

Quand les auteurs ne savaient pas ce qu’était une « faute »

Beaudoin-Bégin vulgarise à merveille l’évolution des choses et rappelle à dessein que le français est une simplification du Latin, ce qui n’enlève rien à Proust. Fut une époque où les auteurs ne savaient pas ce qu’était une « faute » car ils écrivaient leurs chefs-d’oeuvre sans pouvoir avoir recours à une grammaire ou un dictionnaire fixant une norme. Ils n’en étaient pas moins lus et compris.

L’établissement de la norme fut d’abord le fait de quelques proto-linguistes s’appuyant sur le parler d’une partie de la Cour du Roi, méprisant les termes utilisés par le bas peuple et, il va sans dire, les régionalismes.

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On doit la règle de l’accord du participe passé au poète Clément Marot qui l’a importée d’Italie dont la langue, au 16e siècle, avait la cote. Vous ne connaissiez pas son nom ?  Trois siècles plus tard, ses propositions sont considérées comme sacrées. « La bête noire des francophones moderne tire donc sa sources des élucubrations pédagogiques de penseurs du 19e siècle » écrit la linguiste.

Quant à l’orthographe, elle fut adoptée le 8 mai 1673 dans sa forme tarabiscotée justement pour qu’elle distingue « les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes ».

Les vrais fautifs, selon le récit convaincant de Beaudoin-Bégin, sont les révolutionnaires français de 1789. Voulant transformer une France linguistiquement diverse en une seule nation parlant la même langue, ils instaurent l’éducation nationale uniforme, de Provence jusqu’en Normandie. Le moment est au grandes réformes — ils changent toute la société, le droit, la religion, le calendrier même. Il aurait été idéal pour opérer une vaste simplification de l’orthographe et de la grammaire, dont la complexité n’était alors connue que des nobles. On allait maintenant instruire les analphabètes pour qu’ils se comprennent entre eux. Pourquoi fallait-il leur imposer plusieurs formes du son « o » (o, au, eau, eault), des f et des ph, des accents graves et circonflexes ?

« Si on l’avait fait, explique l’autrice, le français aurait perdu tout son lustre prestigieux. Savoir écrire avait été jadis un signe social distinctif. Si tout le monde apprend maintenant à écrire, il faut un autre signe de clivage social: savoir bien écrire. […] La langue et le respect des règles deviennent des méthodes d’exclusion sociale. »

Bref, la langue révolutionnaire n’est pas la langue populaire. Elle est toujours la langue qui distingue les uns des autres. Une belle occasion gâchée par la prétention et l’esprit de classe.

À quand une vraie simplification, comme en ont connu l’allemand, le chinois et l’espagnol ? (J’ai hardiment abordé cette question dans un autre texte, « Ki cour le plu vit, la panter ou lescargo« . )

Beaudoin-Bégin estime avec raison qu’il « est trop tard pour changer les règles elles-mêmes. Mais peut-être pourrait-on changer l’attitude par rapport aux règles ? »

Cela serait particulièrement bienvenu au Québec, qui vit un rapport d’amour/haine avec son principal moyen de communication.

Car le français québécois, qui porte des expressions devenues désuètes en France et d’autres créées ici, vit mal ces écarts, vus comme des verrues sur une langue optimale qui existerait quelque part ou qui aurait existé. Le livre démontre que tout cela n’est qu’une chimère, une invention de puristes. Le Français a toujours connu des variations, d’époque, de région, de classe sociale.

« Disons-le franchement, écrit-elle, le français québécois est la variation d’une langue qui n’accepte pas la variation. »

Bref, je recommande fortement La Langue racontée.

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Après Charest: la stratégie non-québécoise des conservateurs

Le retrait de Jean Charest de la course au leadership du Parti conservateur vient de modifier du tout au tout la dynamique de la course. Certes, son absence rendra les débats beaucoup moins intéressants. Surtout, l’abstention d’un candidat-vedette venu du Québec va recentrer la stratégie conservatrice vers un des scénarios de succès potentiel: un scénario qui exclut le Québec.

L’histoire récente des hauts et des bas des conservateurs au Canada permet de tirer deux grandes leçons.

 


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après avoir été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


En 2011, Stephen Harper a réussi à faire élire un gouvernement majoritaire conservateur avec seulement cinq sièges au Québec. Il n’en aurait eu aucun que sa majorité aurait été intacte. Il y a donc un chemin de la victoire conservatrice qui passe par le délestage, dans la stratégie politique, du poids québécois. Face aux libéraux, Harper présentait un Parti conservateur nettement plus à droite, mettant en vitrine la monarchie, les militaires, la foi, la réduction du déficit, des programmes sociaux, une politique étrangère pro-américaine et pro-israélienne décomplexée. Quand il a perdu le pouvoir en 2015, son parti passant de 188 à 99 sièges.

En 1984, Brian Mulroney, lui, avait réussi à faire élire brillamment le Parti conservateur à deux reprises, en s’appuyant sur une alliance des nationalistes québécois et des conservateurs de l’Ouest. Il l’avait cependant fait en poussant son parti vers le centre, au point où la différence avec les libéraux était très difficile à saisir. Ce recentrage, et la forte prise en compte des thèmes québécois, a cependant provoqué une crise telle que lorsqu’il a quitté le pouvoir en 1993, son parti est passé de 169 députés à seulement 2.

Bref, les conservateurs, comme les libéraux, finissent toujours par perdre le pouvoir, mais la leçon de Mulroney est beaucoup plus amère que celle de Harper.

Se délester du Québec

Se lèvent donc des voix, au Canada anglais, qui poussent le parti à adopter une stratégie non-québécoise et qui y voient plusieurs avantages.

Dans le Globe and Mail, l’auteur Kenneth Whyte souligne avec force qu’il a toujours été impossible, pour n’importe quel parti, d’obtenir une récolte importante au Québec si le chef du parti n’était pas lui-même un Québécois. Il rappelle aussi que, sauf dans le cas de Brian Mulroney, il a toujours été impossible de dominer électoralement l’Ouest du pays avec un chef venu du Québec.

Pire, c’est sous des premiers ministres venus du Québec, soit Mulroney et Trudeau père et fils, que la grogne de l’Ouest a été la plus forte.

Il faut donc choisir. Or la tendance démographique est nette: le poids relatif du Québec dans le Canada baisse. Le poids relatif de l’Ouest dans le Canada augmente. S’il faut semer, il vaut mieux le faire là où la croissance est la plus forte.

Puisque telle est la voie de l’avenir, explique-t-il, il est souhaitable, certes, mais absolument pas indispensable que le futur chef du Parti conservateur parle le français.

Je le cite:

 » Le fait d’accepter la réalité de la situation électorale du Parti conservateur, ce qui est plus facile aujourd’hui compte tenu de la dormance du danger séparatiste, ouvre un nouveau monde de possibilités. Seulement 18% des Canadiens parlent à la fois français et anglais. Le parti n’a plus à mettre de côté le talent politique provenant de 87% des canadiens (et 90% des non québécois) qui ne parlent pas français.
[Son chiffre est inexact. Selon StatCan, 70% des Canadiens ne parlent pas français, ce qui est déjà beaucoup, mais en effet 90% des hors-Québec]

Il pourrait aussi cesser de délayer son message sur des questions aussi importantes que la liberté religieuse, la gestion de l’offre ou SNC-Lavalin dans l’espoir d’obtenir un illusoire succès au Québec. »

Un premier ministre unilingue anglais, propose Whyte, reviendrait à la pratique convenue avant les années soixante, de nommer un lieutenant francophone pour le Québec, tout simplement.

Tourner le dos au Québec, pour ne pas laisser tomber les conservateurs sociaux

L’argument est repris autrement dans le National Post par un ancien conseiller de Stephen Harper, Sean Speer.

Une grande partie des commentaires entendus au Québec et en Ontario depuis le départ d’Andrew Scheer est que les conservateurs se sont portés trop à droite sur des questions sociales, comme l’avortement et le mariage gay, ce qui a empêché une partie des électeurs centristes de voter pour eux.

La solution, selon plusieurs, serait que le parti conservateur devienne plus semblable aux libéraux sur ces questions. Speer affirme que c’est de la pensée magique.

Les succès des conservateurs aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne indiquent plutôt que le bon dosage pour élargir la base de droite est de tabler à la fois sur le conservatisme social et sur le ressentiment face aux marchés et à la mondialisation, deux éléments aux antipodes de la politique libérale.

Quel intérêt auraient les conservateurs à tourner le dos à leurs électeurs et à leurs militants actuels, qui ont des positions sociales plus à droite, demande-t-il ?

« Cette stratégie, écrit-il, pourrait au contraire nous éloigner encore davantage du pouvoir, sachant que les canadiens socialement conservateurs forment une proportion disproportionnée des volontaires, des dons et des votes conservateurs. Environ un tiers des députés actuels sont pro-vie, c’est une bonne évaluation de la position de l’électorat conservateur. »

Comme toujours, il y a la proie et l’ombre. La proie, c’est la base électorale actuelle du Parti conservateur, dominant dans l’Ouest, parsemé en Ontario et ailleurs. L’ombre, c’est la promesse d’électeurs québécois ou autres qui seraient charmés par un parti conservateur, disons, moins conservateur.

On comprend des stratèges de préférer la proie. Le problème est cependant que, même à l’extérieur du Québec, les conservateurs sont fondamentalement minoritaires. Combinés, les libéraux, le NPD et les verts forment une majorité permanente.

Les conservateurs ont donc le défi de rester eux mêmes tout en se faufilant entre leurs adversaires. Ce chemin passe, comme l’avait fait Harper, par une percée en Ontario. Les conservateurs, même sous Harper, n’avaient pas ouvertement joué sur un délestage du Québec et de ses enjeux dans l’espoir d’en tirer des bénéfices hors-Québec. Cette tentation est maintenant plus séduisante que jamais.


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