Décoder le remaniement

À la fin des années 1980, un journaliste politique et un politologue français, ahuris par le nombre de gaffes commises par les partis de gauche et de droite, publièrent un livre à la fois humoristique et éclairant. Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique postulait que, contrairement à ce qu’on avait toujours cru, les élus préféraient, de loin, rester dans l’opposition plutôt que d’être au pouvoir.

Cela semble farfelu et le statut de député d’opposition peut apparaître futile et frustrant, mais, lorsqu’on y pense, il n’en est pas moins vrai que la charge de travail est beaucoup plus légère (sauf pour le chef), les vacances plus fréquentes et plus longues. Et puisqu’il est plus aisé de démolir que de construire, la tâche est plus aisée, la responsabilité moins lourde. En plus, c’est assez bien payé, et on passe souvent à la télé.

Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, c’est leur nom, ont donc remonté le temps pour analyser sous cet angle les décisions et les déclarations des uns et des autres. Pour peu qu’on pratique la suspension consentie de l’incrédulité, il apparaît vraisemblable que chaque chef de parti au pouvoir a commis suffisamment de bourdes pour perdre ses élections et que chaque chef d’opposition, menacé par les sondages d’accéder au pouvoir, a manigancé un impair, une fuite malheureuse, suscité une division interne, propre à le faire rester dans l’opposition. Remarquez : ça ne marche pas toujours. Et il faut savoir doser. Faire semblant qu’on n’a pas fait exprès.

C’est avec cet état d’esprit (tordu) que je vous invite maintenant à apprécier le brio avec lequel François Legault a remanié son cabinet. Je ne dis pas qu’il veut perdre la prochaine élection — vous me direz, c’est déjà fait —, mais il enfreint les codes pour atteindre, sans que cela paraisse aux yeux des analystes, ses véritables cibles.

Prenez Jonatan Julien (oui, de grâce, prenez-le !). Son déplacement confine au chef-d’œuvre politique. En sept ans sur les banquettes ministérielles, ce monsieur, dont la tâche était de présider à la construction des infrastructures (le saviez-vous ?), a observé béatement l’inexplicable explosion de leurs coûts, que le premier ministre estime désormais insupportables. Certains pensent méchamment que M. Julien n’est pas le pogo le plus dégelé du cabinet. Mais chacun le sait favorable au troisième lien, dont il est désormais responsable à son ministère des Transports et de la Mobilité durable.

Admirez l’astuce : à Québec, où 60 % des électeurs sont favorables au tunnel, les électeurs crédules seront rassérénés par la nomination de ce partisan qu’aucun argument défavorable n’ébranlera. À l’extérieur de Québec, tous ceux qui sont opposés au projet pharaonique pourront aussi dormir tranquilles : ce ministre n’a pas la compétence voulue pour faire cheminer sérieusement un projet de cette ampleur.

Le cas de Bernard Drainville est aussi remarquable. Tout le monde clame, depuis mercredi, qu’il est le pire choix possible pour l’Environnement. Sa déclaration « Lâchez-moi avec les GES » lui colle à la peau comme une gangrène incurable. Et qui peut oublier les larmes qui ont inondé ses joues lorsque son patron a abandonné, le temps d’une élection partielle, le troisième lien ?

Si vous estimez cette nomination calamiteuse, c’est que vous êtes un lecteur d’Alexandre Shields et que vous vous préoccupez d’environnement. Sachez que vous n’êtes absolument pas visé par cette opération. François Legault sait que vous ne voterez pas pour lui. Il veut cependant attirer les Québécois, de plus en plus nombreux, qui ont jeté l’éponge sur le réchauffement climatique et qui croient urgent de ne plus s’en occuper. Voyez : Équiterre a publié lundi un sondage Léger qui démontre que davantage de Québécois (48 %) souhaitent de nouveaux pipelines que ceux (38 %) qui n’en veulent pas. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Bernard Drainville, est fait sur mesure pour le premier groupe, que courtise Éric « Mon char, mon choix » Duhaime, dont le parti dépasse désormais en intentions de vote celui de Legault. (Je propose quand même ce changement dans l’intitulé du ministère : Lutte contre l’environnement.)

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Tournons-nous vers la nomination de France-Élaine Duranceau au Conseil du trésor. Les analystes non rompus au machiavélisme jugeront qu’elle n’a pas l’expérience ministérielle voulue pour relever un tel défi. Ils diront aussi que le premier ministre a commis une bourde dans son discours d’assermentationen reprenant à la blague le nom de « Cruella » utilisé par un caricaturiste pour désigner Mme Duranceau. Tout est au contraire calculé et pesé.

François Legault a fait de son épreuve de force avec les médecins le moment clé de la fin de son mandat. Il veut leur faire dire « mon oncle ». Il en rêve depuis qu’il a été forcé, lui, de prononcer ces mots lors d’un bras de fer précédent, alors qu’il était ministre de la Santé en 2002. Il a correctement compris que sa tactique, jusqu’ici, ne donnait aucun fruit. C’est parce que les syndicats médicaux croyaient trouver chez la négociatrice en chef, Sonia LeBel, une personne de bon sens. En nommant une « Cruella » cheffe des négociations, Legault envoie le signal contraire : « Nous serons sans pitié, elle et moi. »

J’ai gardé le plus drôle pour la fin. J’avoue que le sens caché, là, dépasse mes capacités de décodage. Ian Lafrenière a été désigné ministre de la quadrature du cercle. Je m’explique. Responsable des relations avec les Autochtones, il devait dénouer avec tact et souplesse des conflits souvent inextricables entre Autochtones et Blancs, et parfois entre Autochtones. Une barricade est si vite érigée, comme en ce moment par les Attikameks près de La Tuque. Ils sont en rogne — comme tout le monde, y compris l’industrie — contre la réforme forestière caquiste.

Jusqu’à mercredi matin, lorsque le ton montait entre militants et policiers, la tâche de Lafrenière consistait à hisser le drapeau blanc et à passer le calumet de paix. Depuis mercredi après-midi, il est désormais, en plus, ministre de la police. Donc au prochain affrontement, il aura toujours le drapeau et le calumet, mais également un sifflet pour signifier aux forces policières de foncer. J’espère qu’il y aura des caméras.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)