La mémoire historique fêlée de François Legault

Jean Drapeau en avait fait une obsession. Il était convaincu que Charles de Gaulle ne pouvait en aucun cas avoir dit ce qu’il avait dit, ou tout au moins avoir voulu dire ce qu’il avait semblé dire. Cela avait été, au mieux, pensait le maire de Montréal, un « accident ». Nommé ambassadeur à l’UNESCO en 1987, Drapeau réunit un jour plusieurs collègues pour leur poser cette question : Si un chef d’État vient chez vous et dit « Vive (votre pays) libre », il veut dire qu’il est déjà libre, non ? C’était un peu pathétique, m’a raconté un témoin de la scène, et suscita les regards médusés des autres ambassadeurs.

Drapeau avait tout fait pour éviter l’accident, en juillet 1967. Se rendant au balcon de l’hôtel de ville quelques heures avant l’arrivée de son hôte, Drapeau est choqué de voir qu’on y a installé un micro. Il demande qu’on le désinstalle. Il semble vouloir réserver la parole présidentielle aux notables de la ville qu’il a conviés sur la terrasse située à l’arrière du bâtiment.

Lorsque l’illustre invité arrive à l’hôtel de ville, le maire lui demande s’il est fatigué. « Pas du tout ! » lui répond-il. Le maire l’emmène vers son bureau. Dehors, la foule scande « On veut de Gaulle ! » Le général dit au maire : « Il faut que je salue la foule ! »

Le diplomate français Bernard Dorin, présent, raconte que le général se déplace alors au pas de charge vers le balcon. Le maire Drapeau, beaucoup plus petit, doit presque courir pour le rejoindre. « C’était une scène comique », dit Dorin.

Au balcon, de Gaulle salue la foule. Elle crie : « Un discours ! Un discours ! »

« Il faut que je leur parle », dit le général au maire.

« C’est impossible, M. le Président, il n’y a pas de micro », plaide Drapeau.

Drapeau raconte la suite : « Par infortune, le technicien du matin était de nouveau là, et il dit : “Je l’ai caché derrière le rideau, mais je peux le remettre en marche” ; et, en deux gestes, il le fait, avant que j’aie eu le temps de réagir. » Bon prince, Drapeau aide même le technicien à déplacer le micro vers le centre du balcon.

Après le discours, le maire a le cran de dire au président : « Vous savez, mon général, que Vive le Québec libre ! est un slogan employé par les séparatistes. » De Gaulle réplique : « Mais on s’en fout, monsieur le maire ! »

L’idée que le président français, héros de la Seconde Guerre, géant de l’histoire moderne, vienne d’appeler à l’indépendance du Québec n’arrive pas à entrer dans les têtes. Dans Le Devoir du lendemain, Claude Ryan titre son article « Qu’a voulu dire le général ? ». Comme beaucoup d’autres commentateurs, et comme 65 % des Québécois le diront au sondeur CROP, il n’a pas pu appuyer l’indépendance. Seulement la volonté d’affirmation des Québécois au sein du Canada, ce que désirent alors autant le gouvernement de Daniel Johnson que l’opposition libérale de Jean Lesage.

Le diplomate canadien Lionel Chevrier a l’occasion de vérifier la chose, le lendemain, car il accompagne dans sa voiture le président pour sa visite à l’Expo. Il lui dit que sa déclaration du balcon est bienvenue, si elle implique que le Québec reste dans le Canada.

« Mais, monsieur, réplique le Général, il ne peut en être question ! »

Pour bien clarifier les choses, lors de son retour en France, lors de sa première conférence de presse en novembre, de Gaulle affirme qu’il est dans l’ordre des choses que le Québec devienne « un État souverain, maître de son existence nationale, comme le sont par le monde tant et tant d’autres peuples, tant et tant d’autres États, qui ne sont pourtant pas si valables, ni même si peuplés, que ne le serait celui-là ».

* * *

François Legault a déclaré ces jours derniers : « Je pense que René Lévesque l’a pris au premier degré, c’est correct, mais c’était aussi pour dire que le peuple [québécois], la nation québécoise doit s’affirmer dans le Canada. » Il aurait été acceptable de l’entendre, en juillet 1967, douter que de Gaulle ait vraiment parlé d’indépendance au balcon. Il aurait été étrange qu’il répète cette sornette après la conférence de presse du Général de novembre, mais une partie de l’élite fédéraliste, dont Jean Drapeau et Gérard Pelletier, a longtemps insisté pour dire qu’il y avait de l’ambiguïté là où tout était clair.

La publication par le ministre gaulliste Alain Peyrefitte, en 2000, des carnets où il avait noté les déclarations de de Gaulle sur une foule de sujets, dont le Québec, y compris lors des rencontres des conseils de ministres, est venu faire éclater la vérité sur la précocité et la constance avec laquelle, depuis 1960, de Gaulle s’était convaincu que l’indépendance du Québec était souhaitable et inévitable. (J’ai offert la dernière synthèse disponible de l’évolution de la pensée du général dans mon De Gaulle, l’indépendantiste.)

Que François Legault, 25 ans après notre connaissance complète des faits, assis dans le bureau du grand homme, ait eu l’audace de travestir sa pensée, alors même que son fantôme rôdait aux alentours, est à la fois une insulte à de Gaulle et, en prime, à René Lévesque, accusé d’avoir mal interprété le général. Dans l’affaire du Québec, de Gaulle avait un grand regret. Que Daniel Johnson n’ait pas eu le cran, après la visite de juillet 1967, de faire l’indépendance. Johnson n’était, a-t-il dit avec dédain, qu’un « politicien de province ». C’est sans doute ce qu’a pensé aussi son fantôme, entendant Legault médire de lui et de l’histoire.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Difficultés temporaires

Depuis un an déjà, notre premier ministre implore Ottawa de réduire de 50 % le nombre d’immigrants temporaires sur le territoire québécois. Il y a les demandeurs d’asile, dont il demande la relocalisation. Mais il y a aussi les travailleurs temporaires qui sont en trop grand nombre, surtout chez les bas salariés, nous dit-il.

Je suis plus prompt que la moyenne à appuyer, sur mon téléphone, sur le bouton « 1 800 LA-FAUTE-À-OTTAWA ». Certes, la bande à Trudeau a enfourché une harde de licornes pour faire gonfler la population de son pays postnational. Mais le respect des faits conduit à un constat troublant : le gouvernement Legault lui a mis le pied à l’étrier.

Suivons la chronologie.

Avant 2018. Le Québec gère le Programme des travailleurs étrangers temporaires, le PTET. Mais Ottawa a créé un nouveau volet plus flexible, le Programme de mobilité internationale, le PMI. C’est contraire à l’esprit de l’entente Canada-Québec sur l’immigration. Québec ne bronche pas.

Octobre 2018. La Coalition avenir Québec est élue en promettant de réduire le nombre d’immigrants permanents. La question des temporaires n’est pas abordée, même si le nombre d’entrées au Québec au moyen du PMI est passé en quatre ans de 38 000 à 58 000, donc davantage par an que le nombre de permanents.

Fin 2021-début 2022. Le nombre de travailleurs étrangers temporaires à bas salaire admis sous le PTET québécois a déjà doublé, passant à 4800 en 2021. Mais sous le PMI fédéral, on est à 74 000.

Mars 2022. Le ministre de l’Immigration, Jean Boulet, demande à l’économiste Pierre Fortin et au démographe Marc Termote de produire chacun un rapport sur la forte croissance de l’ensemble des immigrants temporaires au Québec.

1er avril 2022. Le ministre Boulet annonce avoir demandé — et obtenu — au gouvernement fédéral un élargissement important du nombre de métiers qui seront maintenant ouverts à l’embauche de travailleurs temporaires sous le PTET. Selon son communiqué, « ce sont 65 nouvelles professions qui s’ajouteront à la Liste des professions admissibles au traitement simplifié, laquelle n’a toujours compris que des professions spécialisées ». Il est aussi heureux d’annoncer que, grâce au PMI+, l’arrivée d’immigrants temporaires sera encore plus facile. La CAQ annonce donc un bar presque complètement ouvert pour les travailleurs étrangers temporaires à bas salaire.

Mai 2022. Le rapport de Marc Termote pointe le décollage important des entrées dues au PMI et note « les effets pervers de cet “emplâtre” temporaire, à savoir que cela contribue trop souvent à maintenir en vie des secteurs et des entreprises à faible productivité, condamnées à long terme à la disparition ». Le rapport de Pierre Fortin conclut à une « perte de contrôle » de la politique d’immigration du Québec, démontre que la pénurie de main-d’oeuvre ne peut être résorbée par l’immigration et, comme Termote, signale des dangers quant à l’anglicisation de Montréal.

Fin mai 2022. Malgré la réception de ces rapports, Québec maintient l’entrée en vigueur de l’élargissement du PTET et du PMI aux bas salariés.

Fin 2022. Le nombre de travailleurs à bas salaire entrés grâce au PTET modifié par la CAQ est multiplié par cinq, passant à 23 000 en 2022. Le nombre de ceux entrés grâce au PMI atteint 80 000. Québec a le pouvoir de resserrer les critères du PTET sans demander l’aval d’Ottawa ; il ne le fait pas.

21 novembre 2023. La ministre Christine Fréchette annonce la mise en ligne d’une plateforme numérique pour que « les démarches des employeurs qui souhaitent recruter des travailleurs étrangers pour répondre à la pénurie de main-d’oeuvre [soient] accélérées ». Il s’agit d’une « amélioration importante qui offrira une plus grande flexibilité et une efficacité accrue », dit-on.

Fin 2023. Le nombre de bas salariés du PTET est passé à 25 500. Le nombre de personnes arrivées grâce au PMI frise les 108 000 personnes.

21 mars 2024. Le ministre fédéral de l’Immigration annonce qu’il agira pour réduire le nombre de travailleurs temporaires au Canada afin de le faire passer de 6,2 % de la population actuelle à 5 % de la population dans trois ans. Puisque la population du Canada augmente d’au moins 2 % par an, cela pourrait signifier une augmentation du nombre de temporaires. Des mesures annoncées en août et en septembre ont un impact minime (et non chiffré) sur le nombre de permis actuels et à venir.

Juin 2024. François Legault demande au fédéral une baisse de 50 % de « l’immigration temporaire » contrôlée par Ottawa au Québec.

20 août 2024. Le gouvernement Legault annonce un moratoire de six mois sur les nouvelles demandes et les renouvellements de travailleurs temporaires à bas salaire du PTET sur l’île de Montréal.

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Voici ce qu’on peut reprocher au gouvernement Legault et à ses ministres successifs de l’Immigration :

  1. ne pas avoir compris dès leur arrivée, à la fin de 2018, l’impact majeur du PMI et ne pas avoir réclamé le rapatriement de ce programme ;
  2. avoir aggravé le problème au printemps 2022 en élargissant les critères québécois d’entrée des travailleurs étrangers temporaires et en élargissant même la portée et l’efficacité du programme fédéral ;
  3. n’avoir nullement modifié les critères québécois de sélection après avoir obtenu, en mai 2022, des rapports alarmants sur l’impact des temporaires, alors même que se déroulait devant eux une croissance majeure du nombre de travailleurs étrangers ;
  4. avoir attendu deux ans avant d’agir sur le programme dont ils avaient la gestion et avant de réclamer au fédéral d’agir sur le sien.

François Legault avait promis de mieux gérer l’immigration et d’y arriver dans le cadre fédéral. Force est de constater que, loin d’avoir réussi à « en prendre moins », son gouvernement a activement exacerbé la situation pendant plusieurs années, avant de réaliser, penaud, dans quel pétrin il avait contribué à plonger le Québec.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mauvais Karma (intégral)

Comptez-moi parmi les Swifties, les fans de Taylor Swift. Elle m’avait accroché avec Shake it off, une salutaire leçon de vie sur la meilleure façon d’ignorer les gens toxiques (indice: danser). Elle m’a fait complètement basculer avec son album acide Reputation (je recommande la captation du spectacle sur Netflix, en attendant celle de son Eras Tour). Toutefois, et malgré toutes les qualités que je lui reconnais, je présume que l’autrice-interprète la plus populaire au monde ne connaît l’existence ni de François Legault, ni de la Coalition avenir Québec. C’est étrange, car un de ses tubes de l’an dernier, Karma, parle clairement d’eux, du 3e lien, de leur crédibilité et de l’enjeu de la partielle dans Jean-Talon. Jugez vous-mêmes avec cet extrait: 

“Tu dis n’importe quoi, juste comme ça / Accro à la trahison, tu es d’actualité / Tu es terrifié à l’idée de regarder en bas / Car si tu oses, tu verras le regard / De tous ceux que tu as brûlé  pour monter / Ça revient te hanter.”

Au micro de l’émission La journée est encore jeune cette semaine, le premier ministre a confié avoir trouvé “blessant” que quiconque le soupçonne d’avoir trompé les Québécois en leur promettant le 3e lien dur comme fer avant l’élection, puis en l’abandonnant peu après. On est triste pour lui, car dès mai dernier, 40% des Québécois (52% dans la région de Québec) estimaient qu’il avait menti sur ce point pour se faire élire, 35% le pensaient sincère et 25% n’étaient certains de rien. Cela fait quand même 65% de Québécois blessants.

Ce n’était cependant pas une information, mais une déduction. Pas une médisance, peut-être une calomnie. Merci au conseiller de la CAQ qui a eu l’idée de couler des informations confidentielles sur l’approche faite l’an dernier à l’avocat Pascal Paradis. C’est grâce à lui que, en riposte, nous disposons désormais d’une information, partielle mais réelle.

Paradis, désormais candidat du PQ, affirme que deux de ses interlocuteurs caquistes, le chef de cabinet Martin Koskinen et la directrice générale du parti Brigitte Legault, lui ont fait comprendre, avant l’élection, que le 3e lien ne se réaliserait pas. Dans son récit, l’argument était essentiel car on lui offrait, dans un premier temps, le poste de ministre de la Capitale nationale. Cela l’intéressait mais il y avait un os: il était farouchement opposé au 3e lien. Voilà pourquoi il était pertinent pour Brigitte Legault et Koskinen de lever cet obstacle en lui révélant ce secret. (Dans cette version, on soupçonne que, Bernard Drainville et Martine Biron n’étant pas destinés à ce ministère et s’étant découvert un réel appétit pour le controversé tunnel, il n’était pas nécessaire de les mettre au parfum.) Menteries ! ont répliqué les porte-parole caquistes, sur les réseaux sociaux et dans de furieuses séances de spinning journalistique. 

Nous voici donc dans le cas classique de personnes ayant conversé en privé et présentant des versions contradictoires. Devant un juge, en l’absence de bandes vidéos ou audio, les avocats doivent se rabattre sur la crédibilité des témoins. C’est dans ces cas qu’on peut utiliser les échanges qu’un des belligérants a eu avec des tiers, au sujet des faits. La pratique est devenue courante dans les cas d’agressions sexuelles. On croit d’autant plus la victime si elle a raconté l’outrage à des amis ou à sa famille qui peuvent en témoigner. Paradis, ici, a un échange texto révélateur: “As-tu abordé avec elle [Brigitte Legault] aussi le dossier troisième lien?” écrit son interlocuteur. “Oui. Je n’ai pas évité les questions difficiles, au contraire” répond Paradis. “Sa réaction ? En phase avec ce qu’on t’avait déjà dit ?” demande l’interlocuteur. Réponse: “En bref, éviter de faire trop de vagues pendant la campagne parce que c’est une promesse, mais consciente que le projet actuel ne pourra être réalisé.” Puis, l’avocat Paradis ouvre des guillemets pour citer Brigitte Legault: [le maire Bruno] “Marchand est contre, le fédéral aussi, alors… “ Il conclut: “après l’élection [comme ministre de la capitale, on présume], j’aurais de la marge pour proposer un projet différent.”

Je plains l’avocat de la défense qui devrait convaincre un juge que cet échange n’établit pas la crédibilité de Paradis et n’annihile pas celle de ses contradicteurs. Heureusement pour les caquistes, la scène ne se déroule pas devant un tribunal.. Malheureusement pour eux, elle se déroule au début d’une partielle, à Québec, chez les cocus du 3e lien. Un animateur de Cogéco à Québec, Jérôme Landry, a demandé cette semaine à Paradis s’il accepterait de se soumettre à un détecteur de mensonge. Il a dit oui. M. Koskinen et Mme Legault ne donnent pas d’entrevues pour étayer leurs versions des choses. Peut-être pourraient-ils simplement nous indiquer sur X (l’ex-twitter) leur accord pour une séance collective de polygraphe. Ce serait le clou de la campagne. Je propose de l’organiser juste avant le vote par anticipation.

Si on est dans la minorité non-blessante, parmi le tiers des Québécois qui croient le premier ministre, mais qu’on accepte aussi la version crédible de Paradis, il faudrait pour réconcilier les choses postuler que les deux principaux bras droit du chef caquiste (il n’a pas de bras gauche) ont soit: a) menti à Paradis en lui faisant croire que le projet serait abandonné. Le fait qu’il allait être abandonné serait dans ce cas complètement fortuit; b) menti au PM en ne l’informant pas que le projet serait abandonné. Je ne vois pas d’autre scénario. Aucun de ceux-ci n’est vraisemblable.

On entend dire que tout ça n’est que du lançage de boue et qu’on veut passer à de la vraie politique. Hola ! On est au contraire au cœur de la vraie politique, c’est-à-dire du contrat moral passé entre élus et électeurs.  Déterminer si le premier ministre – pour qui, je tiens à l’écrire, j’ai, comme la plupart des Québécois, une réelle affection – est soit entouré d’arnaqueurs, soit arnaqueur lui-même est de la plus haute importance et vaut la peine qu’on examine soigneusement les détails de l’affaire.

En point de presse mardi, M. Legault a prononcé cette phrase: “Jamais je ne serais capable de prendre un engagement en sachant que je ne le tiendrai pas.” Je ne sais pas combien de temps ses conseillers ont travaillé sur ces mots, mais ils sentent l’effort. Il ne fallait pas qu’il dise n’avoir jamais rompu ses engagements, c’est spectaculairement faux. Il fallait qu’il dise que, bien qu’il ait rompu de nombreuses promesses, il ne savait pas qu’il les romprait au moment où il les faisait. C’est du slalom argumentaire. Lorsque, jeune conseiller, je proposais ce genre de chose à Lucien Bouchard pour le tirer d’un mauvais pas, il me répondait de sa voix grave: “trop smatte !” Il avait raison. Le slalom est peut-être factuellement exact, mais les électeurs sentent qu’on tente de les tromper. 

L’autre déclaration martelée par M. Legault est plus problématique. “Je ne suis pas un menteur”. On voudrait le croire. On en a eu trop, des menteurs, et de gros calibre, en politique québécoise. Mais puisqu’il nous a dit pendant six ans que le 3e lien allait se réaliser coûte que coûte, pour des raisons de sécurité, pour faire de Québec la 2e métropole du Québec, et malgré ce qu’en diraient les études, n’a-t-il pas menti pendant qu’il faisait ces promesses inconsidérées, plutôt qu’au moment où il a découvert que le télétravail rendait caducs la sécurité, la métropole, le budget illimité ? Ici, il me semble, pas de slalom possible. Il n’y a que le mur.

Toute cette saga sert de révélateur sur les pratiques politiques de la CAQ, sur l’éthique politique qui anime ses décisions, sur l’irrespect devenu routinier envers l’intelligence du public. Le capital politique du PM est encore considérable, mais la perte de crédibilité peut devenir un cancer. Lorsque le premier ministre n’est pas cru, il est cuit, c’est bien connu. Mais cela peut être une cuisson lente. La partielle du 2 octobre se présente comme un référendum sur la crédibilité de la parole caquiste. J’ai l’impression que le résultat, au final, ne sera pas serré. D’autant que l’absurde proposition de faire passer dans un tunnel un mode de transport en commun dont personne ne veut à Québec, (70% de refus à Lévis) et à un coût par définition excessif, agit comme un rappel constant du fiasco.

Taylor Swift, en tout cas, a tout compris. Elle chante dans ce couplet l’histoire politique qui attend la CAQ d’ici 2026 : “ Le karma est le tonnerre / Qui fait trembler ton sol / Le karma suit ton odeur comme un chasseur de primes / Le karma va te traquer / Pas à pas, de ville en ville / Doux comme la justice, le karma est une reine / Le Karma emmène tous mes amis au sommet.” Je vous laisse décider qui sont tous ses amis.

(Une version un peu plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)

Éric Duhaime: l’anguille

C’est un talent. Répondre, du tac au tac, à côté de la question. Refuser de dénoncer une situation ici (le siège d’Ottawa) parce qu’il y en a une pire ailleurs (une manifestation violente en Colombie-Britannique). Faire comme si la totalité des mesures sanitaires avait été inutile parce que rien ne prouve que deux d’entre elles, le couvre-feu et le passeport sanitaire, sont liées à une diminution du nombre de morts. Surtout, se présenter en rassembleur « de tous les Québécois » en voulant porter à l’Assemblée nationale la voix du refus de la solidarité sanitaire.

Éric Duhaime a offert dimanche soir, sur le plateau de Tout le monde en parle, une prestation qui marque un nouveau jalon dans sa capacité de fédérer les mécontents. Guy A. Lepage ne l’avait pas invité pour lui dérouler le tapis rouge. Il s’était préparé davantage à débattre qu’à interviewer. Les questions étaient claires. Les réponses nous entraînaient dans un curieux monde parallèle où l’exception est la règle et où le déni sert de vérité. Il n’est pas donné au premier venu d’affirmer ces choses avec aplomb et de leur donner l’apparence de la crédibilité et une patine de responsabilité (refus de participer aux manifs, par exemple). Dans un réflexe qui trahit mon âge, j’ai voulu lancer au chef conservateur, par-delà les ondes hertziennes : « Robert Bourassa, sort de ce corps ! »

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Oui, car Éric Duhaime m’apparaît comme un avatar de celui qui a mené le Québec dans une ère où on distinguait de plus en plus difficilement le vrai du faux. Le regretté journaliste Jean V. Dufresne disait de Bourassa qu’il incarnait « l’arabesque luxuriante du bretzel ». D’autres, moins inspirés, disaient qu’il était une anguille. Ce qu’est devenu, dimanche, Duhaime.

Je ne dis pas que toutes ses réponses avaient la viscosité du poisson serpentiforme. Il a parfois dit exactement le contraire de la vérité. Affirmer que « les 125 députés pensent tous comme François Legault » sur la question de la pandémie, c’est ignorer toutes les périodes de questions tenues depuis le début de la crise. Dire que le gouvernement de la CAQ n’a rien fait en trois ans pour augmenter la capacité hospitalière, c’est faire l’impasse sur une série ininterrompue d’augmentation de salaires, de primes au retour, de formations accélérées, de signatures d’ententes historiques pour améliorer les choses. On peut dire que ça ne suffit pas. Mais affirmer que ça n’existe pas est une insulte à la vérité.

« Comment ça se fait qu’ils n’ont pas fait appel au secteur privé » a-t-il demandé plus d’une fois, ajoutant qu’il aurait fallu déléguer des tâches à d’autres spécialistes. Le bilan quotidien de la crise de la COVID-19 fait par le ministère de la Santé mesure pourtant l’impact de la mobilisation sans précédent des cliniques privées pour soulager le réseau hospitalier. Les tâches des infirmières et des pharmaciens ont été élargies avant et pendant la crise. Duhaime fait semblant que cela n’existe pas, mais il ne peut citer qu’un cas ayant attiré son attention : la vaccination en pharmacie privée. Justement. Désormais, elle existe.

Au chef conservateur qui fait de l’augmentation de la participation du privé la clé de sa future réforme, je pourrais citer un autre cas où le privé s’est distingué pendant la crise. Les pires cas de maltraitance aux aînés ont eu lieu dans des CHSLD privés.

Combien de morts de plus aurions-nous déplorées si on avait suivi les conseils sanitaires d’Éric Duhaime ? Guy A. Lepage a posé la question, citant le cas de la Floride. Le nombre de morts par habitant y est le double de chez nous. Là, le gouverneur républicain semble être, sur ces questions, un clone de M. Duhaime. C’est qu’en Floride, « la population est beaucoup plus âgée », a fait valoir le chef du Parti conservateur du Québec dimanche. En effet, il y a 21 % de personnes de 65 ans et plus en Floride, donc logiquement le double du Québec qui en compte… 19 % ! Oups !

Nous avons donc à peu près la réponse à la question posée. Que se serait-il passé si, dans une version bretzel de notre histoire récente, Éric Duhaime avait été premier ministre du Québec pendant la crise ? Les embaumeurs et les fossoyeurs auraient été nettement plus occupés qu’ils ne l’ont été jusqu’ici.

Duhaime aurait hérité du système de santé en lambeaux légué par l’équipe Barrette-Couillard. L’antisyndicalisme intrinsèque du chef conservateur l’aurait-il conduit à se montrer plus généreux que la CAQ envers les préposés aux bénéficiaires et les infirmières ? Son biais pro-privé l’aurait-il incité à serrer la vis aux agences privées, comme tente de le faire le ministre Christian Dubé ? Sa volonté affichée de sabrer davantage encore des postes de cadres à la Santé (dans une de ses rares admissions, le Dr Barrette avoue en avoir trop viré) lui aurait-il permis d’embaucher en catastrophe des directeurs dans chaque établissement, leur absence ayant été un facteur aggravant de la désorganisation ?

Dans une belle litanie, Duhaime a expliqué dimanche que les gouvernements nous avaient bernés. Nous promettant la liberté si on portait le masque, puis la liberté après 28 jours de confinement, puis la liberté si 70 % d’entre nous étaient vaccinés, pour nous décevoir chaque fois un peu plus. Doit-on en comprendre qu’avec la méthode Duhaime, face à un ennemi changeant, si sa première mesure n’avait pas fonctionné, il aurait simplement abandonné la partie ?

François Legault n’est pas mon héros, comme chacun le sait. Mais Éric Duhaime est à des années-lumière de celui qui l’est, Franklin Roosevelt. Face à la grande crise, Roosevelt disait une chose sensée et simple : « Prenez une méthode et essayez-la. Si elle échoue, admettez-le franchement et essayez-en une autre. Mais, par-dessus tout, essayez quelque chose ! »

Il faut donc prendre Éric Duhaime au sérieux. Et comprendre que ce qu’il dit ne l’est pas.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


Mettez de l’histoire dans vos oreilles !

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Les emmerdeurs

Sommes-nous désormais gouvernés par Twitter ? Nos élus ancrent-ils maintenant leurs décisions sur leurs humeurs du moment, leurs frustrations et leurs coups de colère ? Le président de la République française, Emmanuel Macron, a malheureusement donné le ton en affirmant délibérément en entrevue qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés ». Oui, a-t-il ajouté, « jusqu’au bout ». On ne se souvient pas que Charles de Gaulle ait jamais voulu emmerder quiconque, y compris les Allemands, qu’il voulait vaincre, tout simplement. Oui, un jour qu’un manifestant lui criait « Mort aux cons ! », il a répondu : « Vaste programme ». Remarquez, il n’a jamais tenté de mettre en œuvre cette opération qui aurait pu être salutaire, mais, avouons-le, difficile d’application.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Ici, le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, s’est inspiré de Macron en affirmant que « ce n’est pas l’envie qui manque » d’emboîter le pas sur le chemin de l’emmerdement. Mais c’est le premier ministre Legault qui a mis ce réflexe primaire en musique en annonçant une taxe générale que devraient payer les non-vaccinés. Il ne l’a pas justifiée par une intention de les inciter, ainsi, à finalement prendre rendez-vous avec une seringue. Non. Il a expliqué qu’il était « choquant » que cette minorité soit surreprésentée parmi les hospitalisés. Sa décision procédait donc de la mauvaise humeur, non de la santé publique.

Nous avons d’ailleurs la certitude que cette mesure fiscale punitive n’avait fait l’objet d’aucun avis des artisans québécois de la santé publique. Depuis l’annonce, plusieurs de ses responsables ont d’ailleurs pris ouvertement la parole pour affirmer que la taxe vaccin était contraire aux principes directeurs de l’intervention en santé publique.

Je ne croyais pas devoir un jour rappeler à des membres d’un gouvernement qu’ils n’ont pas été choisis pour ventiler leurs frustrations. Emmerder des citoyens ne fait pas partie de leur définition de tâche. Ils doivent certes connaître et comprendre les colères populaires, et il ne leur est pas interdit de les partager. Mais leur rôle est de prendre calmement et lucidement les décisions les plus à même de régler les problèmes, dans le respect de tous les citoyens, même de ceux dont ils réprouvent les comportements.

S’il est sage de prendre la mesure de la grogne, l’objectif doit être non de l’attiser, mais de la canaliser vers des solutions de bon sens. Multiplier les mesures qui réduisent les contacts des non-vaccinés avec les autres tombe sous le sens. Si on veut des sous, ou une incitation pécuniaire, mettre à l’amende des non-vaccinés qui ne respectent pas les consignes est parfaitement logique.

Mais la mesure proposée, qui viserait tous les non-vaccinés (sauf, apprend-on, les miséreux, concept qui reste à définir), introduit une notion nouvelle et détestable de présomption de culpabilité sanitaire. Pour l’instant, la vaccination n’est pas obligatoire, ni même pour les employés de la santé. Pour l’instant, les non-vaccinés sont tenus de respecter un certain nombre de règles. On en ignore le nombre ou la proportion, mais on sait que beaucoup de non-vaccinés sont des retraités qui sortent peu ou pas, des personnes qui font du télétravail et qui n’ont que peu de contacts avec la communauté. François Legault propose de les punir, eux, tout autant que les passagers d’Air Ostrogoth.

Emmerder les vaccinés

La bienveillance n’est pas non plus au rendez-vous avec certaines catégories de vaccinés. Des enseignants inquiets sont sommés de rentrer en classe lundi. Ils demandent qu’on leur distribue des masques N95. Il est scientifiquement certain que ceux-ci protègent davantage contre la contagion que les masques de moindre qualité. Le gouvernement ontarien a dit oui. Le gouvernement québécois a dit non. Je ne doute pas que la mesure fine du risque donne à nos experts en santé publique des arguments pour tirer cette conclusion. Mais si nos enseignants se sentent plus en sécurité avec ces masques, pourquoi ne pas prendre en considération leur propre niveau d’angoisse ?

Puis il y a la troisième dose, désormais imposée aux personnes doublement vaccinées qui, puisqu’elles ont contracté Omicron et s’en sont sorties indemnes, n’en ont absolument pas besoin. Deux membres du Comité sur l’immunisation du Québec ont expliqué ne pas avoir recommandé la troisième dose dans ce cas. Le Dr Karl Weiss estime que les Québécois ainsi rétablis et immunisés par Omicron, et qui se comptent probablement en dizaines de milliers, devraient attendre trois mois avant de se faire repiquer. Mieux, il se pourrait que, dans l’intervalle, une nouvelle génération de vaccins prenant en compte ce nouveau variant fasse son apparition.

Rien n’y fait. La consigne est au contraire de prendre son troisième rendez-vous toutes affaires cessantes, même s’il est médicalement inutile. Pourquoi ? Parce que le passeport sanitaire devenant un passeport vaccinal, ce dernier ne sera bientôt valide que si les trois doses y sont enregistrées.

M’est avis que ces deux mauvaises idées — la taxe pour les non-vaccinés et la troisième dose obligatoire pour les rescapés de la COVID — ne passeront pas l’hiver. La commission parlementaire qui se penchera sur la taxe la rendra politiquement moribonde. Et sur la troisième dose, s’il est vrai que nous serons, fin février, dans une accalmie pandémique, la patience et la science pourront venir à bout de la tentation vilaine de l’emmerdement.


Les francophones fantômes

Vous suivez comme moi la palpitante série « Le français en déclin, les chemins de l’irréversible ». Dans un épisode précédent, des chercheurs à lunettes avaient fait toute une découverte. À moins d’une soudaine poussée de natalité des francophones, seule la sélection d’immigrants connaissant tous le français au point d’entrée aurait un impact mesurable pour freiner la chute. Suspense/cliffhanger. Dans l’épisode suivant et malgré cette information cruciale, les premier et second rôles, Legault et
Jolin-Barrette, choisissaient de mener 200 combats accessoires, mais pas celui-là. L’intrigue se corse/the plot thickens.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Un retour en arrière/flash-back nous a rappelé qu’en 2010 étaient apparus les francophones fantômes. Le Vérificateur général en avait révélé l’existence grâce à un savant décodage des dossiers du ministère de l’Immigration. « Il est difficile de comprendre, avait-il dit d’un air dubitatif, pour quelle raison un candidat a obtenu 6 points sur 16 en français quand les notes du conseiller mentionnent que l’entrevue de sélection s’est déroulée essentiellement en anglais et que le candidat comprenait à peine le français. » Il avait trouvé pire : « Il est tout aussi difficile de justifier l’attribution de 16 points à un candidat qui a été sélectionné sur dossier, alors qu’il ne contenait aucune preuve de sa connaissance avancée du français. »

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Cela signifiait qu’un nombre inconnu d’immigrés avaient reçu sans raison le label de qualité « connaissance du français ». Le téléspectateur était plongé dans une réelle angoisse. Se pouvait-il que lorsque le gouvernement affirmait que la moitié des immigrés parlaient français, il mentait ? Complot ou incompétence ?

Une sub plot/sous-intrigue nous entraînait ensuite dans la vie des professionnels chargés de vérifier le caractère réel ou fantomatique du français des candidats. Des scènes étaient tirées d’une histoire vraie/true story relatée par un de ces forçats, Yves Archambault. On y voyait des candidats se livrer à un exercice de mémorisation des réponses à des questions prévisibles, trouvées en ligne. Malheur ! Si les questions étaient posées dans un ordre différent, les réponses n’avaient plus de sens !

« Des candidats iraniens ayant suivi un cours de base dans une ville d’Asie occidentale auraient payé le séjour de leur professeur de français dans la ville de leur entrevue, à quelques milliers de kilomètres de là. Ils se pointaient dans le hall d’entrée de l’hôtel où se déroulait l’entrevue, ou même devant la salle d’entrevue, afin de faire un dernier rappel des réponses présumément justes à leurs étudiants, que ceux-ci récitaient par cœur juste avant d’entrer dans la salle ! » La volonté, l’effort, l’investissement, même, étaient au rendez-vous. Pas la maîtrise du français.

Heureusement, sous les admonestations du Vérificateur général dans l’épisode déjà cité, le gouvernement avait imposé des tests standardisés de français. C’était sans compter sur l’imagination du scénariste/screenwriter. D’abord, pour mettre un peu d’humour/comic relief dans la série, il a fait écrire les questions par des Parigots. Du coup, les mecs et les meufs du reste du monde seraient largués par des colles sur des élèves qui vont en CM1 et font du shopping avant d’entrer à la fac. (Merci à mon estimée collègue Rima Elkouri pour cette trouvaille.)

Les trous dans le processus

Moins comiques étaient les trous mis dans le processus. Avant 2016, il fallait avoir passé ces tests dans les 24 mois. Depuis, la date de péremption a sauté. Vous pouvez l’avoir passé il y a dix ans, avoir tout oublié de la langue de Molière depuis, on s’en tape ! Même des tests récents ne résistent pas à l’analyse. Un nouvel épisode sur les conseillers en immigration nous a montré que, explique Archambault, « tant à l’étranger qu’à Montréal, les performances en français des candidats en entrevue étaient souvent très en deçà des résultats de leurs tests ». Une candidate ayant atteint un niveau supérieur dans son test a ensuite fait trois mois de français en Suisse et en est sortie avec un résultat… inférieur.

Puis il y a lavoie rapide/fast-track : le Programme de l’expérience québécoise, devenu notre principale porte d’entrée. On vient pour y travailler quelques années, puis on s’installe à demeure. Parfait. Mais, le français ? En mars 2017 — et c’est un épisode spécial —, l’odeur de fraude linguistique était telle que le ministère a vérifié 585 dossiers. Officiellement, 54 % étaient frauduleux.

Au début de cette saison, les Québécois se sont donné un gouvernement nationaliste. Je fais maintenant tomber le quatrième mur/fourth wall pour vous informer que j’ai demandé à connaître le taux récent de succès ou d’échec des tests de connaissance linguistique. Réponse : ces données ne sont pas disponibles. Au moins, peut-on compter sur le gouvernement de la CAQ pour se donner un objectif ambitieux et augmenter, d’ici quelques années, la proportion de parlant français ? Les libéraux avaient l’habitude d’annoncer des cibles et de ne pas les atteindre. Dans sa mise à jour en octobre, la CAQ ne s’est donné aucune ambition à ce sujet. Peut-on parler de lucidité dans la démission ?

Rebondissement/plot twist : une ancienne cadre du ministère, Anne-Michèle Meggs, a ajouté une couche de tension dramatique dans le dernier épisode. Aucun des chiffres rassurants, même ceux qui sont trafiqués, n’a d’importance. Oubliez les seuils d’immigration à 40, 50 ou 60 000 par an. Pour 2019 seulement, 85 000 personnes étaient détentrices d’un permis d’étude au Québec. La moitié avouait ne pas connaître le français. Parmi les autres, combien sont des francophones fantômes ? Nous n’en avons pas la moindre idée.

Bref, la saga du déclin nous réserve de beaux rebondissements. Dans une ou deux saisons, il sera opportun de correctement représenter la diversité linguistique, y compris quelques francophones fantômes. Le tout ne pourra cependant être intelligible qu’en lisant les sous-titres/subtitles.


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La crise existentielle de Dominique Anglade

Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de coeur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu lorsque le tremblement de terre haïtien a emporté les siens.

L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique, mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Des parents lettrés, farouchement attachés à leur terre haïtienne et volontaires pour participer à son développement, vivent au Québec un exil forcé, tant la dictature haïtienne voyait en eux, et en beaucoup d’intellectuels, le péril de la connaissance et de la démocratie. Même s’ils n’ont pas choisi de quitter leur pays, leur insertion au Québec est une réussite et on ne trouve dans le récit de la première cheffe de couleur d’un grand parti au Québec aucun baggage attestant d’une vie de racisme ou de discrimination.

Mais on y lit de très beaux passages sur la difficulté d’être à la fois de là-bas et d’ici, comme celui-ci:

« Dans l’esprit de mes parents, il n’y a jamais eu de doute sur le fait que ma soeur Pascale et moi étions québécoises et canadiennes. Ils sont haïtiens, bien sûr, mais leur exil a changé la donne. Ils doivent nous accompagner comme parents dans l’éloignement de leurs propres origines. Ils pourront nous transmettre des valeurs, certes, mais ils ne pourront pas tout nous transmettre. Ce processus laisse souvent une profonde et douloureuse blessure infligée par le fait d’amener ses enfants à être autres. Qu’un parent ne puisse leur offrir son propre pays en héritage ne constitue-il pas l’ultime déchirement, l’ultime trahison de la mère patrie ? »

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Elle voit chez certains québécois d’origine haïtienne l’adéquation faite entre leur « fierté inébranlable » envers leur indépendance obtenue en 1804 et la revendication indépendantiste québécoise. Elle n’a personnellement jamais suivi cette logique et elle se présente à nous comme tout évidemment fédéraliste, donc partisane du camp du Non en 1995, sans nous expliquer le cheminement qui l’a conduit à faire ce choix capital pour son avenir politique.

Un passage remarqué, mais bref, à la CAQ

Elle participe aux premières discussions visant la création de la CAQ tout en étant active au sein du Parti libéral du Canada. Elle devient présidente du nouveau parti de Legault qui la présente comme une candidate vedette. Chemin faisant, le grand écart entre le multiculturalisme ambiant au PLC de Justin Trudeau (dont elle appuie la candidature au leadership) et les élans nationalistes de la CAQ la mettent dans une situation précaire.

Il est vrai qu’à sa création la CAQ avait très peu à dire sur la langue, l’identité, l’immigration et, surtout, la laïcité. Mais à mesure que le temps passe et que les controverses sur les accommodements religieux se multiplient, la direction de la CAQ sent qu’elle ne peut laisser passer ce train. Anglade constate qu’un « courant très fort à la CAQ tient absolument à ce que l’on soit de plus en plus identitaires; minimalement autant que le Parti québécois pour les doubler sur cette voie; on essaie aussi de faire en sorte que les gens du PQ viennent à la CAQ en misant sur le thème de l’identité. »

La goutte qui a fait déborder son vase ? La polémique sur le port du turban par un joueur québécois sikh de la Fédération Québec Soccer. La fédération s’y était opposé, la CAQ souhaitait appuyer la décision de la fédération car, rapporte Anglade, « cela passera bien au sein de la population du Québec ». Anglade n’en peut plus, elle débarque.

François Legault a toujours été convaincu que Philippe Couillard avait fait exprès de lui enlever son député économique vedette, Christian Dubé, à qui la Caisse de dépôt avait offert un pont d’or. La proposition faite à la présidente de la CAQ de diriger Montréal International répondait-elle à la même logique ? On peut le penser. Quoiqu’il en soit, un chasseur de tête frappe à la porte de l’ingénieure, qui dit oui.

Reste qu’Anglade est ravie de trouver une porte de sortie. Ce n’est qu’une porte tournante car le PLQ l’approche pour une partielle dans Saint-Henri-Saint-Jacques en 2015. Elle comprend qu’un poste ministériel l’attend à coup sûr. (Je note qu’elle remporte le vote avec 38,6% du vote, grâce à la division du vote indépendantiste qui, combiné, aurait été de 41,7%. Passons.)

Ni Legault, ni Couillard. Alors qui et quoi ?

On aurait aimé en savoir davantage sur son passage de trois ans au gouvernement Couillard, dont elle fut même la vice-première-ministre. Elle nous raconte quelques passes d’armes intéressantes, notamment sur la question de Bombardier. Elle reste muette sur l’ampleur inqualifiable des coupures budgétaires en santé et en éducation (et en santé publique) alors que d’autres, dont Marwah Risky, qui pense que le PLQ devrait présenter des excuses, n’ont pas cet aveuglement.

Concentrée sur les questions de développement, Anglade admet que « nous avons manqué d’écoute à l’endroit des régions et avons pris parfois des décisions qui les ont desservies ». Elle parle sans les nommer des Centres locaux de développement et des Conférences régionales des élus, organismes de concertation inclusives inestimables que le gouvernement Couillard a mis aux poubelles sans ménagement, renvoyant à la maison pas moins de 3 000 bénévoles, dont beaucoup d’entrepreneurs qui jouaient le rôle de mentors auprès des jeunes pousses.

Ce n’est pas lui faire outrage que de constater que la chefferie du Parti libéral du Québec est tombée dans son escarcelle comme un fruit mûr. L’establishment du parti aurait voulu l’offrir à André Fortin, un homme estimable mais dont je n’ai jamais compris pourquoi il suscitait l’enthousiasme. Sébastien Proulx a soustrait son nom de la liste, Pierre Moreau aussi. Alexandre Cusson n’a fait qu’un petit tour, puis pris la poudre d’escampette. Le reverra-t-on seulement candidat lors de l’élection ?

Le fait que personne ne se bousculait au portillon pour diriger le PLQ post-Couillard donne la mesure du degré de difficulté que Dominique Anglade a accepté de prendre à sa charge. La dégringolade électorale du parti chez les francophones fut terrible en 2018, au point ou la légendaire « prime à l’urne » qui favorisait naguère le PLQ, a basculé en faveur de la CAQ, y compris dans l’électorat âgé.

La reconquête, indispensable pour faire des progrès, d’une partie de l’électorat francophone perdu par l’équipe Couillard, sera rude.

Sur les questions identitaires, on sort de la lecture du Ce Québec qui m’habite avec la conclusion suivante: la CAQ était trop identitaire au goût de Mme Anglade, le PLQ de Philippe Couillard pas suffisamment. Elle tente de se faufiler entre ces deux pôles, comme l’atteste sa décision de marcher sur la peinture libérale précédente en se disant désormais prête à étendre la loi 101 aux petites entreprises et aux entreprises à Charte fédérale ainsi qu’à plafonner les places des Cégeps anglophones et à obliger leurs étudiants à suivre trois cours en français dans leurs domaines d’études.

Son problème est que l’essentiel de ces positions seront probablement reprises par la CAQ et que, l’élection de 2022 venue, sa position linguistique ne sera plus d’ajouter des mesures, mais de soustraire certaines de celles qu’elle n’aimera pas dans l’offensive de Jolin-Barette, dont on sait maintenant qu’elle nécessitera l’utilisation de la clause dérogatoire, pour une raison qu’on brûle de connaître.

Laïcité: une position à la Ponce Pilate

Sur la laïcité, sa position est inconfortable. Sur sa gauche woke, Québec Solidaire promet d’abroger la loi, dans l’hypothèse improbable d’un gouvernement Massé. Anglade ? Non. Mais en retirant à la loi 21 la protection indispensable que lui procure la clause dérogatoire, elle l’offrira en pâture aux tribunaux canadiens qui n’attendent que ça pour lui faire subir un enterrement de première. Une position, donc, qui n’a pas vocation à attirer beaucoup d’enthousiasme d’un côté ou de l’autre.

La vraie crise existentielle que Dominique Anglade doit gérer n’est cependant pas que, ou pas essentiellement, identitaire. Les Québécois ont élu et réélu les libéraux dans le passé car ce parti allait les aider à avoir des Jobs et à faire croître l’économie. François Legault et ses ministres économiques occupent désormais cette place avec une désinhibition qui force l’admiration.

Hier, les Libéraux affirmaient « l’économie, c’est moi ». Ce qui n’était pas tout à fait vrai, la croissance ayant été en moyenne plus forte sous les gouvernements du PQ que ceux du PLQ. Au moins, c’était crédible.

Désormais, le PLQ de Dominique Anglade doit dire : « l’économie, c’est moi aussi », ce qui émousse, avouez-le, la force du message.

Dominique Anglade, comme Paul Saint-Pierre Plamondon au PQ, sait qu’elle s’est engagée dans un marathon, pas dans un sprint. Une victoire à l’élection de 2022 serait surprenante, voire miraculeuse, et on se rassure toujours en politique en se disant que les miracles existent vraiment. Sans eux, ni Barak Obama, ni Justin Trudeau n’auraient pris le pouvoir.

Attendez-vous donc à voir Dominique Anglade dans votre univers politique pour des lustres (ce qui signifie des périodes de cinq ans, cela étant dit à ceux qui confondent avec des lunes qui durent, elles, un mois). Puisqu’elle est avec nous pour longtemps, les quelques heures passées à faire connaissance avec elle dans les pages de son livre sont loin d’être perdues.

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Prêts pour l’inégalité ?

Demandez au citoyen moyen de définir l’expression racisme systémique. Comprenant le mot racisme, il vous parlera d’inégalité :  des gens sont discriminés à cause de la couleur de leur peau. Comprenant le mot systémique il vous dira qu’il doit s’agir des rouages d’un système qui produit de l’inégalité. 

S’il avait raison, ce citoyen moyen, il suffirait de bien diagnostiquer quel article de loi, quel règlement ou protocole, quel aspect de la formation ou de l’organisation du travail produit un effet aussi détestable et le réparer.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir de samedi.)

Mais il a tort. Car la définition juridique du racisme systémique, bénie par la Cour suprême et appliquée par notre Commission des droits, n’est pas un appel à l’égalité de traitement. C’est au contraire un appel, assumé, à l’inégalité.

Le rapport Viens

Prenez le rapport du juge Viens sur la condition des autochtones au Québec. Contrairement à ce que vous pensez tous, chers lecteurs, il ne conclut nulle part que les institutions québécoises sont coupables de racisme systémique. Il fait exprès de choisir l’expression «discrimination systémique», à la charge symbolique beaucoup moins lourde. C’est déjà grave. La discrimination et le racisme sont cousins, pas synonymes. Le juge Viens dénonce avec raison l’absence de services envers des populations autochtones et réclame que ces lacunes soient corrigées. Il a bien vu, avant même le mépris raciste et probablement criminel dont fut victime Joyce Echaquan, que des pratiques racistes avaient lieu dans des établissements de santé.

Mais pour ce qui est du système, son diagnostic est nuancé. En «dépit de certains efforts d’adaptation et d’une volonté manifeste de favoriser l’égalité des chances », écrit-il, cela ne suffit pas. « Si les problèmes ne sont pas toujours érigés en système, une certitude se dégage: les structures et les processus en place font montre d’une absence de sensibilité évidente aux réalités sociales, géographiques et culturelles des peuples autochtones.» 

Le Rapport Viens est un appel à l’inégalité. Il propose des cliniques autochtones distinctes chaque fois que c’est possible. Il veut que les pratiques autochtones de guérison, de disposition du fœtus et du placenta, soient acceptées et intégrées dans les hôpitaux du service public. Il souhaite créer dans les hôpitaux des espaces culturellement sécuritaires spécifiques aux autochtones. Il propose que les règles limitant le nombre de visiteurs pour les malades soient élargies pour les patients autochtones. Osons le mot : il réclame des accommodements.

Vous me savez réfractaire aux accommodements religieux. Pourtant je suis favorable à ces propositions, puisqu’elles concernent des nations avec lesquelles nous partageons un territoire. Mais soyons rigoureux. Ce qui nous est demandé ici n’est pas de traiter également les citoyens de races différentes. Il nous est demandé, au nom de l’équité, de construire un système inégalitaire. D’ériger, en quelque sorte, un racisme systémique positif permanent.

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François Legault affirme que sa réticence à céder aux pressions multiples pour qu’il s’agenouille devant le concept de racisme systémique tient au caractère non fédérateur, divisif, du concept. Cette raison serait en soi suffisante. Si on veut échouer dans une nécessaire opération de large adhésion des Québécois à des mesures de lutte contre le racisme, la première chose à faire est d’adopter un concept qui braque, accuse, culpabilise. 

Racisme systémique, laîcité et inégalité

Mais cette raison ne doit pas être la seule. La définition juridique du racisme systémique pose problème. Elle suppose qu’on constate une discrimination d’un groupe minoritaire qui soit le résultat 1) de préjugés peut-être inconscients et 2)  des « politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres du groupe visé».  Il n’est donc pas question de corriger la discrimination en établissant une égalité de traitement. Il faut au contraire que les politiques et pratiques soient ajustées en fonction du groupe visé. Et s’il y a plusieurs groupes, il doit y avoir plusieurs ajustements. La discrimination dont sont victimes les Québécois d’origine maghrébine n’a rien à voir avec celle subie par les autochtones.

On a noté que les membres des minorités sont sous-représentés parmi les cadres de la ville de Montréal. Notons que les blancs défavorisés de l’Est de Montréal y sont aussi sous-représentés. Mais, puisqu’ils ne sont pas une minorité protégée par les Chartes, ils n’ont pas accès au redressement offert par le concept de racisme systémique. Tant pis pour eux.

Je me permets un détour pour noter que la loi 21 sur la laïcité serait évidemment dans la mire du concept légal de racisme systémique. Il suppose en effet que lorsqu’on constate une discrimination visant une minorité et qu’une loi a un impact sur cette minorité, on déclenche l’alarme. Ce qui fait que lorsque l’État québécois a retiré des droits acquis aux catholiques et protestants dans la gestion de leurs écoles et de leurs hôpitaux, il ne s’exposait à aucun blâme car il agissait contre des religions majoritaires. Mais si son pas de plus visant l’interdiction de signes religieux en classe s’applique de façon disproportionnée à une minorité religieuse plus attachée à ces symboles religieux, cela devient ipso facto du racisme systémique. Fin de la parenthèse.

Valérie Plante a souscrit aux recommandations d’un récent rapport sur la question. Elle doit donc atteindre des cibles contraignantes pour correctement représenter cinq groupes: minorités visibles, ethnoculturelles (ni anglos ni francos), autochtones, femmes et personnes en situation de handicap. (Je m’étonne de l’absence des LGBTQ.) Elle n’a pas le droit d’y arriver « en moyenne». Non. Elle doit y arriver distinctement dans la ville-centre et dans chaque arrondissement et autant chez les employés que chez les professionnels et les cadres.

Rien ne dit qu’ensuite, des sous-groupes ne s’ajoutent à sa tâche. Les Noirs issus des Caraïbes ont des caractéristiques différentes de ceux venus d’Afrique ou des États-Unis. Et comment oser mettre dans une même catégorie Indiens et Pakistanais ? Je n’invente pas cette revendication, elle existe déjà.

Cela signifie qu’il faut assurer aux membres des minorités, non l’égalité des chances, mais l’égalité de résultats. C’est une garantie qu’on n’offre pas aux Québécois venant de milieux défavorisés ou aux membres des minorités invisibles, comme un belge ou un roumain francophone. Pour contrer une injustice, on en érige donc une autre. C’est fâcheux.  On doit pouvoir trouver mieux.

Comme moi, vous détestez le racisme. Comme moi, vous souhaitez des actions fortes. Mais soyez francs. Si vous étiez François Legault, mettriez-vous votre doigt dans l’engrenage du racisme systémique ?


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Excuses d’Octobre: lettre à François Legault

Monsieur le Premier ministre du Québec,

Il y a 50 ans, des centaines de vos concitoyens étaient réveillés en pleine nuit et conduits, sans mandat ou accusation, dans des cellules. Ce fut le pire abus de pouvoir de notre histoire moderne.

Une période noire où le délit d’opinion, principalement indépendantiste, était passible de prison, de harcèlement et, en plusieurs cas, de violence policière.

Jamais depuis ni l’État canadien, ni l’État québécois n’ont reconnu leur responsabilité dans ce qui fut une atteinte frontale à la justice et aux droits. Depuis deux semaines, des motions ont été présentées devant vous par le Parti québécois puis par le Parti libéral au sujet des excuses qui devraient être présentées. Elles n’ont pas obtenu les assentiments nécessaires pour être adoptées.

Ces échecs n’honorent ni l’Assemblée, ni le gouvernement, ni surtout notre devoir de mémoire et de réparation envers l’histoire.

À Ottawa, deux partis politiques, le Bloc québécois et le NPD, veulent pousser le gouvernement canadien à présenter, aussi, des excuses. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, malgré une réticence évidente, a signalé qu’il était prêt à y réfléchir si chacun prenait ses responsabilités à Montréal, Québec et Ottawa.

Certains de mes amis indépendantistes souhaitent que la totalité du blâme repose sur le gouvernement canadien qui, seul, avait le pouvoir d’invoquer la Loi sur les mesures de guerre. Cette responsabilité est indéniable et c’est sciemment que Pierre Trudeau a voulu qu’une rafle nocturne coïncide avec le déploiement de l’armée pour qu’un choc soit asséné au mouvement nationaliste au grand complet.

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Cependant, la vérité historique doit prévaloir sur les préoccupations politiques. C’est le gouvernement Bourassa qui a, avec le maire de Montréal Jean Drapeau, insisté pour obtenir cette loi. C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention. Ottawa lui a donné l’outil. Québec aurait pu l’utiliser avec parcimonie, mais en a fait une utilisation massive, agressive et politique.

Évidemment, cher François Legault, vous n’y êtes pour rien. Cependant la balle est dans votre camp. Vous pouvez être celui qui écrit le chapitre réparateur de cette sombre histoire. Vous n’avez de permission à demander à personne pour présenter à l’Assemblée une déclaration ministérielle reconnaissant la responsabilité de l’État québécois dans cette affaire et réclamant une prise de responsabilité semblable aux gouvernements d’Ottawa et de Montréal.

À l’époque, seul un détenu injustement arrêté sur cinq fut indemnisé par le Protecteur du citoyen. Vous devriez réclamer qu’un fonds conjoint Ottawa-Québec soit constitué pour dédommager ceux qui ne l’ont pas été. Il est évidemment nécessaire, dans cette déclaration, de rendre hommage aux victimes principales d’Octobre : Pierre Laporte et sa famille. M. Laporte avait eu droit en 1970 à trois jours de deuil national et son nom est pour toujours inscrit dans notre paysage : pont majestueux, écoles, rues.

Nulle part cependant on ne trouve trace de l’injustice commise il y a un demi-siècle contre des centaines de citoyens innocents. Dans cette rafle impardonnable, cinq poètes et une chanteuse furent incarcérés. Une place et une œuvre d’art des Poètes emprisonnés, de préférence sur le boulevard Robert-Bourassa, permettraient d’exprimer à la fois le regret et la reconnaissance de l’affront commis contre la liberté.

Faire ce geste, Monsieur le Premier Ministre, vous grandirait. Il forcerait le gouvernement canadien à faire acte de contrition. Il nous permettrait de tourner la page.

Si vous ne répondez pas à cet appel, alors que vivent encore parmi nous plusieurs des victimes d’Octobre, quand obtiendront-ils justice ? Au 100e anniversaire de l’événement ? Ce sera trop tard. Vous seul êtes au bon endroit au bon moment.

(Ce texte a été publié dans Le Devoir.)

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