Premier devoir de français

Le hasard a voulu que je sois récemment assis à la même table que le nouveau ministre de la Langue française, Jean-François Roberge. C’était avant qu’il ne déclare que « tous les feux sont au rouge » et que « nous ne marchons pas vers le mur, nous courons ». Non encore informé de l’intensité de sa conviction, je l’ai un peu vivement apostrophé : « Alors, votre mandat est d’inverser le déclin du français en quatre ans ? » Pas du tout démonté, il répondit : « Je ne vais pas l’inverser en quatre ans, mais je vais poser des conditions pour qu’il s’inverse par la suite. »

Je fus estomaqué par sa sereine certitude. Deux réflexions entrèrent en collision dans mon lobe frontal: « François Legault est-il au courant ? » et « Camille Laurin, reste dans ce corps ! ».

La déclaration d’ouverture du premier ministre allait me répondre. Renverser le déclin était son « premier devoir », une « question existentielle », a-t-il dit, ajoutant qu’une immigration économique à 100 % francophone est enfin au programme. Cela ne suffira pas. La tendance à la dégradation est à ce point forte qu’il est possible que le point de bascule soit derrière nous. Mais, toujours motivé par ma volonté de rendre service, j’avance ici ce qu’il faut, selon moi, mettre en oeuvre pour tendre vers l’objectif.

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Une immigration francophone à 150 %. C’est une façon de parler, mais la minorisation de la proportion de Montréalais — et bientôt de Lavallois et d’habitants de l’Outaouais — qui ont le français comme langue première exige un redressement urgent. Il ne suffit plus de demander une connaissance du français au point d’entrée pour tous les immigrants économiques et leurs conjoints. Il faut faire en sorte qu’au sein de ce groupe, la proportion qui a le français comme langue première, d’usage, soit majoritaire. Cela n’a jamais été fait, même jamais mesuré.

Une des options est de déplafonner le programme (fédéral) Vacances Travail avec la France et la Belgique (environ 12 000 places par an) pour qu’autant de ces jeunes qui le désirent — facilement le double — viennent fournir leurs bras à notre industrie touristique en été puis soient incités à prendre racine.

M. Legault annonce vouloir faire de l’éducation supérieure francophone le canal privilégié, une proposition que je formule et reformule depuis l’an 2000. Alors, oui !

Des réfugiés francisés à l’arrivée. Pas question de demander aux Ukrainiens ou aux Afghanes fuyant les bombes et l’oppression de passer chez Berlitz. Il faut cependant les payer pour apprendre le français pendant quelques mois avant de les envoyer sur le marché du travail.

Se fâcher au chemin Roxham. Pour l’instant, Ottawa va conduire en Ontario environ 10 % de ceux qui traversent la non-frontière la plus célèbre au monde. Que Québec se charge d’un tri plus conséquent. Qu’il garde ici ceux qui ont le français comme langue première (et les non-Francos qui ont de la famille immédiate au Québec) et qu’il conduise tous les autres à Immigration Canada en Ontario.

Rendre les jeunes anglos vraiment bilingues. La légende voulant que les diplômés de nos high schools soient bilingues a été pulvérisée lorsqu’on a appris que plus du tiers des meilleurs d’entre eux échoueraient à un cours de cégep en français. Une hécatombe atteignant 57 % des futures infirmières, 88 % des futures éducatrices. Il faut de toute urgence renforcer l’enseignement du français au secondaire anglo, hausser le niveau de français en première session de cégep, donner le quart des cours en français à la seconde, la moitié à la troisième, et faire suivre la quatrième en immersion dans un cégep franco. (17 % des profs des cégeps anglos ont le français comme langue maternelle, selon le MEQ).

À l’université anglophone, 10 % des cours doivent être en français et un examen doit confirmer au point de sortie la compétence linguistique. Ne pas adopter cette approche — qui suppose un immense courage politique —, c’est renoncer à ce que le français soit un jour la langue commune à Montréal.

Couper le robinet des étudiants unilingues anglos. Pas moins de 30 000 d’entre eux, un record, sont entrés pendant le premier mandat de la CAQ, qui ne leur a aucunement demandé d’apprendre le français avant de venir. L’application de la mesure précédente sur les cégeps et les universités rend cette condition, éliminatoire, indispensable.

Étendre la loi 101 aux cégeps anglos. Et permettre aux étudiants des cégeps francos qui désirent parfaire leur connaissance de l’anglais de passer une session d’immersion dans un cégep anglo.

Requalifier les professionnels anglos. La pluie de témoignages recueillis récemment par Le Journal de Montréal sur l’unilinguisme anglais de membres du personnel médical réclame d’exiger d’ici cinq ans une formation et un examen de français pour tous les anciens diplômés de la santé des institutions anglophones.

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Une grande fermeté dans l’ouverture. Pierre Fitzgibbon souhaite que les travailleurs spécialisés soient exemptés d’exigences linguistiques au point d’entrée. La bonne nouvelle est qu’ils sont, par définition, de bons élèves. Que l’entreprise qui les embauche soit chargée de les mener en deux ans à un niveau intermédiaire avancé de français parlé et écrit, attesté par l’OQLF. Sinon, bye-bye, Charlie Brown !

La clause Michael Rousseau. Offrir le choix suivant aux entreprises de plus de 500 employés, qu’elles soient ou non sous compétence fédérale : soit leurs cinq principaux dirigeants sont opérationnels en français et la moitié des membres de leur CA sont des francophones d’ici quatre ans, soit ils n’ont plus accès aux crédits d’impôt québécois en R&D et en amortissement accéléré.

Le principe du téléphone. Une campagne de pub massive doit expliquer qu’on peut discuter en anglais, en espagnol ou en mandarin au téléphone ou en vidéo avec les clients et les fournisseurs, mais qu’une fois ces conversations terminées, entre nous, on parle français.

L’app OQLF. Qu’on puisse déposer une plainte à l’Office directement sur son téléphone intelligent, en temps réel.

Une fois cette liste mise en oeuvre, on aura probablement franchi presque la moitié du chemin.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Mes prix citron 2021

Je suis foncièrement optimiste, croyez-le ou non. Baignant ainsi dans l’illusion que les choses vont s’améliorer, il m’arrive d’être dur envers ceux qui, d’après moi, retardent le groupe.

Je vous offre donc l’occasion de maugréer avec moi contre les décisions ou les tendances qui ont testé notre optimisme au cours des 12 derniers mois.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le prix Woke 2021 : La récolte est abondante mais CBC Ottawa, et le réseau en entier, se distingue pour avoir mis en ligne une liste de mot à ne pas utiliser car susceptibles d’offenser. La palme va à « brainstorm », donc remue-méninge ou tempête de cerveau. Les gens à capacité cognitive réduite pourraient, selon la CBC, en prendre ombrage.

Les briseurs de promesses : Ex-aequo, François Legault qui renie sa signature et son projet de loi sur la réforme électorale (comme Justin Trudeau avant lui), Jagmeeth Singh qui rompt sa promesse aux Québécois au sujet de la non-contestation de la loi 21. Mention pour Valérie Plante sur sa volteface au sujet de l’embauche de 250 nouveaux policiers.

Le désinformateur : Justin Trudeau qui a dit des dizaines de fois qu’une enseignante voilée avait été mutée « à cause de sa religion » plutôt qu’à cause de son affichage religieux. Mention aux interviewers, y compris francophones, qui ne l’ont pas corrigé sur ce point.

Le lâche de l’année : Le député-ministre montréalais Marc Miller, grand ami de Justin Trudeau, a déclaré que la loi 21 était « lâche ». Bizarrement il n’a pas eu le courage de dire une chose aussi choquante pendant la campagne électorale d’août et de septembre dernier.

L’embarrassant de l’année : Jean Charest a doublé, à deux millions de dollars, la somme qu’il demande au gouvernement québécois qui l’a « mis dans l’embarras ». Pourquoi ? À cause de fuites sur l’enquête portant sur l’hypothèse voulant qu’il ait présidé à la plus grande opération de corruption politique du Québec moderne.

La vacherie de l’année : Maurice Duplessis avait offert en 1950 au nouveau chef libéral, Georges-Émile Lapalme, de se présenter dans une partielle sans opposition du parti de gouvernement. François Legault n’a pas eu cette élégance face à Paul Saint-Pierre-Plamondon dans Marie-Victorin.

Ailleurs, c’est pire !

Les voisins violents : Une majorité d’électeurs républicains estiment que Donald Trump a vraiment gagné l’élection de 2020. Cela n’aurait aucune importance si cette conviction était équivalente aux 15% qui croient toujours qu’Elvis est vivant. Mais les sondeurs sont allés plus loin et leur ont demandé si « l’utilisation de la force est justifiée pour remettre Donald Trump au pouvoir ». En juin, 8% ont dit oui à cette question d’un sondage du Projet sur la sécurité et les menaces de l’Université de Chicago (CPOST). Cela correspond à 21 millions d’adultes. En novembre, 12% ont dit au Public Religion Research Institute que « les vrais patriotes américains pourrait devoir user de violence pour sauver le pays », ce qui équivaut à 32 millions d’adultes. Détail aggravant : le tiers de ces répondants possèdent des armes et 15% d’entre eux ont servi dans les forces armées. Selon le chercheur Robert Pape, de CPOST, cité dans The Atlantic, ces nombres sont semblables à ceux recensés chez les Catholiques d’Irlande du Nord, favorables à la violence, juste avant la création de l’IRA et des décennies d’affrontements armés.

Le palmarès des dictateurs: Les tyrans Vladimir Poutine et Xi Jinping se sont zoomé en décembre et ils n’en revenaient pas de tout ce qui les unit. « Je considère ces relations comme le modèle véritable de la coopération interétatique au 21e siècle » a susurré Poutine, dans une portion de l’entretien retransmis à la télé. Ils se verront, évidemment, aux JO de Pékin en février avec leurs autres copains rétifs aux droits et libertés. Poutine et Xi compareront leurs notes et leurs projets. Xi veut envahir Taiwan. Poutine, l’Ukraine. L’année 2022 leur est propice. Pourquoi ne pas lancer les attaques le même jour ? Ma prédiction : celle de Taiwan se fera après le 8 novembre prochain, date à laquelle l’américain Joe Biden perdra le contrôle du Congrès, affaiblissant sa position.

Tout ça est glauque, oui. Mais, au moins, ça nous change de la pandémie.

Dans l’antichambre de la prédominance de l’anglais

Résumons-nous. Plusieurs PDG, vivant au Québec depuis de longues années, ne peuvent prononcer leurs discours en français. Évidemment, ils obligent au quotidien tous leurs cadres supérieurs à s’adresser à eux In English Only. Notre ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, affirme qu’il ne « serait pas réaliste » d’exiger qu’ils parlent le français comme condition d’accès à une aide publique québécoise. Ah bon ?

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Un client  de la Banque nationale ayant accumulé des points de récompense réclame pour son ordinateur un clavier francophone. Il se fait répondre par la banque qu’en insistant ainsi, il concourt à «nourrir la polarisation et la fragmentation sociale». Un professeur de psychologie à l’université McGill, Martin Drapeau, rapporte que dans son département, au moins la moitié de ses collègues ne parlent pas français et qu’en 20 ans, pas plus du quart de ses directeurs ou doyens pouvaient lui adresser la parole dans la langue commune du Québec.

Quelle est la solution proposée par François Legault ? L’avenir du français, vient-il de répéter, « passe par la langue de travail ». S’il juge qu’en étendant la loi 101 aux entreprises de plus de 25 employés et aux entreprises fédérales il mettra fin au déclin du français, qu’il publie sur-le-champ l’étude démographique qui soutient son argument. Cette étude n’existe pas et ne peut exister, tant la mesure n’aura qu’un impact marginal. Notamment car en sens inverse, selon Statistique Canada, la proportion des entreprises montréalaises où se pratique un bilinguisme intégral est passée de 9 % en 2006 à 25% en 2018. C’est l’antichambre de la prédominance de l’anglais.

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La francisation a posteriori des nouveaux arrivants, au travail ou en formation, est, certes, un succès individuel pour la minorité de néo-Québécois qui la réussit, mais au total un échec historique retentissant et maintes fois mesuré.

La seule étude existante nous donnant un espoir est celle où l’OQLF conclut que l’obligation de connaissance du français pour tous les immigrants sélectionnés par le Québec au point d’entrée freinerait considérablement (sans l’arrêter complètement) le déclin du français.

Ce mois-ci, le Parti québécois a déposé une motion simplissime: «Que l’Assemblée nationale affirme que le premier critère de sélection des nouveaux arrivants devrait être la connaissance du français. » La CAQ s’est opposé à ce principe essentiel. Le PLQ et QS ont refusé de s’y associer.

Mais on lit dans les gazettes que le gouvernement Legault cherche des mesures supplémentaires pour augmenter le nombre de locuteurs français au point d’entrée. Sentant l’ouverture, je plonge avec quelques suggestions.

Lancer un défi aux employeurs. Quoiqu’en dise le patronat et les libéraux, l’immigration n’est pas une solution à la pénurie de main-d’œuvre. L’employeur est bien sûr ravi de trouver son soudeur ou son informaticien étranger, mais 50 000 immigrants par an génèrent presque exactement la même demande en main-d’œuvre – enseignants, infirmières, soudeurs, supplémentaires,– qu’ils en comblent eux-mêmes. Cependant, face au déclin du français, l’arrivée d’immigrants qui ont le français comme langue d’usage est, indubitablement, une partie de la solution. Puisque les employeurs sont extraordinairement demandeurs, créons une voie rapide. Si votre futur salarié est un des 235 millions de terriens pour lesquels le français est la langue principale, allez-le chercher!

Rapatrier, déplafonner et étendre le programme PVT. Chaque année, des jeunes adultes français et belges viennent supplémenter notre industrie touristique grâce au programme Vacances-Travail. En 2019, ils étaient 28 000. Dès que le guichet est ouvert, les places s’envolent. Pourquoi ? Le nombre de places est plafonné. Toutes les candidatures valables devraient être retenues et tout devrait être fait, ensuite, pour retenir ces amants du Québec chez nous.

Faire du Québec la capitale francophone mondiale du savoir. Créons un programme international de prêts étudiants pour tout francophone ayant les prérequis nécessaires pour faire au Québec ses études post-secondaires, techniques ou professionnelles en français. Une fois diplômés, retenons-les au Québec en effaçant un cinquième du prêt pour chaque année où ils prennent racine chez nous. (Pour la proposition détaillée, c’est ici.)

Bref, la question du nombre d’immigrants ne pose problème que si l’immigration nous anglicise. On peut faire venir au Québec 100 000 immigrants par an, s’ils ont tous le français comme langue d’usage.

Être sérieux sur la langue commune. Le projet 96 affirme que les francophones et les allophones déjà scolarisés en français qui iront aux Cégeps anglophones devront, pour obtenir leur diplôme, passer l’examen uniforme de français. Normal, puisqu’ils devront ensuite s’insérer dans un monde du travail officiellement francophone. Mais, les anglos et les autres allos ne doivent-ils pas, eux aussi, aller travailler en français ?

C’est l’extraordinaire hypocrisie de la situation. Si on est sérieux avec la langue commune, tous nos diplômés doivent maîtriser l’outil. Cela signifie qu’au Cégep anglo, sur un parcours de deux ans, le quart de la première session devrait se dérouler en français, le tiers de la deuxième et la moitié de la troisième. La quatrième devrait se faire en immersion dans un Cégep francophone.

Tous les étudiants des universités anglophones, y compris étrangers, devraient recevoir le cinquième de leurs cours en français pendant la totalité de leur parcours. Ne pas exiger une réelle maîtrise du français à nos diplômés non-francophones, c’est admettre que la notion du français langue de travail est de la foutaise.

Le déclin du français est nourri par deux déficits : le déficit de francophones langue d’usage dans notre immigration; le déficit de connaissance du français chez les diplômés de nos institutions anglophones.

Monsieur Legault, atteignez le déficit zéro dans ces deux cas, et vous serez enfin un nationaliste crédible.


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Les brutes

J’ai beaucoup hésité avant de choisir le titre de cette chronique. Parmi les candidats, il y avait « Feu l’élégance ». Ou encore: les rustres, les féroces, les acharnés. Aussi, « l’impatience des fossoyeurs ». J’admets que le titre « les vampires » m’a aussi traversé l’esprit.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Je parle évidemment de François Legault et de Québec Solidaire et de leur volonté d’écraser le plus rapidement possible le Parti Québécois. (Transparence totale, j’étais chef du PQ de 2016 à 2018). Je ne leur reproche évidemment pas de vouloir occuper tout le terrain politique possible. C’est dans la nature de chaque parti de maximiser son électorat et parfois de souhaiter, secrètement, la disparition de ses adversaires. René Lévesque n’a versé aucune larme lorsque son action a fini de vider la vielle Union Nationale de ses électeurs.

Mais il y a la manière. Chacun rappelle aujourd’hui comment des premiers ministres successifs ont offert à des chefs de partis d’opposition d’entrer à l’Assemblée nationale en cours de mandat à la faveur d’une élection partielle. Pauline Marois l’avait fait pour Philippe Couillard. Jean Charest pour Pauline Marois et pour André Boisclair. Ils n’attendaient pas que la demande soit faite. Il s’agissait d’une élégance démocratique qui permettait au chef d’une force politique réelle de faire valoir son point de vue dans le temple de notre démocratie. Il est arrivé que l’offre fut faite, mais refusée. Ainsi, René Lévesque déclina la proposition de Robert Bourassa et l’alors nouveau chef libéral Paul-Émile Lapalme déclina celle de Maurice Duplessis. Ils préférèrent attendre l’élection générale.

Legault moins élégant que Duplessis

Oui, Maurice Duplessis, le truqueur d’élection, l’autocrate, l’emprisonneur de Témoins de Jéhovah et le casseur de syndicats a fait preuve envers son adversaire Lapalme de davantage d’élégance que François Legault n’en a montré ces derniers jours envers Paul Saint-Pierre Plamondon. Le chef de la CAQ, faut-il le rappeler, a poussé la mesquinerie jusqu’à ne vouloir se prononcer sur la présence d’un candidat caquiste dans Marie-Victorin que si PSPP déclarait d’abord sa candidature. Legault caresse le projet de faire poiroter le chef péquiste – l’élection ne pourrait être tenue qu’en avril – et l’obliger ainsi à faire campagne pendant six mois en ce seul endroit.

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Que Legault veille faire mourir le PQ n’est un secret pour personne. Selon le dernier Léger, chez les francophones, les trois partis d’opposition sont presque d’égale faiblesse — 13% pour le PQ, 12 % pour le PLQ, 9% pour QS. Mais Legault s’ingénie à couper spécifiquement l’oxygène du parti indépendantiste — qui l’a sorti de l’anonymat et l’a mis au monde politiquement en lui confiant les géants ministères de l’Éducation et de la Santé. Sa décision de surseoir à la réforme du mode de scrutin est un de ses outils. À nombre d’électeurs égaux, selon le dernier compte, QS gardera 4 de ses députés, le PQ, un seul. La proportionnelle mixte aurait partiellement corrigé ce déni de démocratie. Legault n’en veut pas. On voit pourquoi.

On ne peut évidemment reprocher à la CAQ son nationalisme et sa volonté d’occuper ce terrain. Mais son empressement à vampiriser les icônes péquistes exhale une forte odeur d’appropriation politique : désignation, par législation, d’une circonscription au nom de Camille Laurin, achat de la maison natale de René Lévesque. Se tenait récemment la « Journée Bernard Landry », initiative mémorielle louable pour quelqu’un qui a consacré sa vie à l’indépendance et qui pensait un mal immense de l’initiative caquiste incarnant, selon lui, un affairisme qui nous éloignait du pays. Hommes à l’emploi du temps débordés, François Legault et son ministre Pierre Fitzgibbon ont pourtant pris la peine d’enregistrer des vidéos flatteurs. Le chef et les membres du caucus péquistes, qui sont quotidiennement dans la tranchée pour porter à bout de bras porter le rêve de Bernard Landry, n’ont pas reçu de telles invitations.

La méthode solidaire

Peut-on reprocher à Québec Solidaire de présenter un candidat dans Marie-Victorin ? Non. La tradition veut que le parti au pouvoir s’abstienne d’empêcher l’élection d’un nouveau chef. Les autres partis font parfois de même, comme Mme Anglade le propose aujourd’hui, mais c’est l’exception, pas la norme.

Que le Politburo de QS ait décidé sans attendre de bondir sur la proie ne doit surprendre personne. Lise Bissonnette affirmait ces jours derniers qu’avec cette attitude « c’est la fin du moment où Québec Solidaire se présente comme un parti différent des autres ». Mon expérience est autre. QS a depuis longtemps fait preuve d’une brutalité politique exceptionnelle. En reniant sans l’ombre d’un remords en 2017 sa signature d’une entente longuement négociée entre quatre partis indépendantistes, il montrait son mépris pour la solidarité entre souverainiste, attitude répétée à chaque élection fédérale par son appui, tacite mais massif, à un parti fédéraliste centralisateur, le NPD, et son refus d’appuyer les indépendantistes du Bloc.

Lorsque l’existence de sa circonscription de Sainte-Marie-Saint-Anne fut mise en péril par le DGE, Manon Massé était heureuse de compter parmi ses principales alliés Carole Poirier, alors whip du PQ, qui ne compta pas ses efforts pour préserver la circonscription. En retour, Mme Massé s’investit ensuite avec fougue pour faire battre Mme Poirier dans sa circonscription de Hochelaga-Maisonneuve.

Une autre règle non-écrite veut que dans une campagne générale, les chefs ne se rendent pas dans les circonscriptions des autres chefs. En 2018, Mme Massé et GND ont fait davantage de porte-à-porte dans mon comté de Rosemont que je n’ai pu en faire moi-même. À leur décharge, et je l’ai peut-être déjà mentionné quelque part, ils ne sont pas chefs, seulement porte-paroles. Soupirs.

Cette normalisation de la brutalité en politique, cet effacement de l’élégance, la disparition des brefs moments de savoir-vivre démocratique entre adversaires, nous avilit collectivement. Le fait que cet acharnement désinhibé vise la disparition du seul véhicule crédible de l’espoir indépendantiste d’un peuple rend la chose historiquement déshonorante.

(PS: Des lecteurs m’ont demandé pourquoi le PQ était le seul véhicule « crédible » d’indépendance, puisque QS se dit aussi indépendantiste. J’ai expliqué dans un autre texte comment le programme de QS ne s’engage pas à faire l’indépendance, mais à élire une assemblée constituante représentative qui est irrémédiablement vouée à l’échec. On peut lire le texte ici.)


La « Gauche efficace » ? Ma définition.

Avec un gros clin d’oeil, pour se défendre d’une accusation d’être un conservateur de droite, François Legault a déclaré qu’il était de la « gauche efficace ». Déclaration étonnante de la part de l’homme qui a créé un parti en le fusionnant avec l’Action démocratique du Québec, qui affichait une droite désinhibée.

« Pour une gauche efficace » est le titre d’un livre que j’ai publié à l’automne 2008. Dans l’introduction, je donne la paternité de l’expression à François Legault, qui l’avait beaucoup utilisé pour caractériser son action gouvernementale au sein du Parti québécois (de 1998 à 2003) et son approche. Il la tenait lui-même de son conseiller d’alors l’histoirien Éric Bédard. Il s’agit d’atteindre des objectifs de solidarité, mais en utilisant des moyens qui assurent la performance et la reddition de comptes — moyens qui déplaisaient souverainement à la bureaucratie gouvernementale lorsque François était ministre de la Santé et de l’Éducation mais qui avaient à mon avis beaucoup de mérite.

En fait, écrivant le livre, j’avais passé un peu de temps à chercher une autre expression que « gauche efficace » pour mon titre. Gauche pragmatique, adulte, qui sais compter, renouvelée… Mais j’ai du me rendre à l’évidence que le mot « efficace » exprimait le mieux la direction à prendre et répondait le mieux aux attentes de saine gestion exprimée par une partie des citoyens.

Laisse-t-elle entendre qu’auparavant, elle était « inefficace » ? Je répond sans langue de bois: oui, parfois naïve aussi, et certainement pas aussi efficace que les citoyens le demandent et qu’elle peut l’être. Le mot est donc à la fois une reconnaissance et un engagement.

*    *    *

Voici donc ma définition de la Gauche efficace, telle qu’on la trouve dans mon ouvrage.

Le courage d’agir pour le bien commun en sortant des sentiers battus

La réforme, on l’aura compris, présuppose le courage. Celui d’accepter des réalités désagréables, de se préparer à des changements dérangeants, d’évaluer des pistes jusque là honnies.

J’ai la faiblesse de croire que le Québec est un terreau particulièrement fertile pour l’émergence d’une nouvelle façon d’aborder les grands dossiers, atteignant des objectifs de gauche en utilisant les moyens de l’efficacité. Le pragmatisme et l’innovation, au service du bien commun.

Qu’est-ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace de la droite et de la gauche classique ?

Pour la gauche classique, la protection des acquis mène souvent à une fossilisation des positions. C’est une posture défensive qui se méfie trop souvent du changement. Une culture idéaliste de l’égalité tend aussi à niveler par le bas et à refouler l’initiative. La gauche classique ressent également un malaise face à la richesse et à l’entreprise. Je trace le tableau à grand traits.

Avec le Fonds de solidarité de la FTQ et Fondaction de la CSN, les organisations syndicales québécoises ont fait des pas sans commune mesure en Occident pour apprivoiser et s’approprier la création de richesse. Les organisations communautaires engagées dans l’économie sociale ont également fait du Québec un lieu phare pour l’entrepreneuriat social.

Je tente une définition de la gauche efficace:

L’objectif global

Le projet de la gauche efficace est celui d’une société où il fait bon vivre et qui a donc les moyens de sa qualité de vie. Elle a pour objectif de favoriser l’épanouissement économique, culturel, scientifique, écologique de ses citoyens et de ses communautés. La gauche efficace ne vise pas la création de richesse comme fin en soi, mais la qualité de vie, dont la prospérité durable est une variable essentielle.

L’objectif individuel

On a longtemps dit que la droite visait la réussite de l’individu et la gauche la réussite du groupe. Cela est à la fois exact et inexact. Car la défense, par la gauche, des droits humains et des droits de chaque travailleur, protégé par sa convention collective ou par une amélioration du code du travail, a mis la force du groupe au service des droits individuels.

Nous sommes cependant à une nouvelle étape du développement social. Comme l’écrit le grand sociologue Alain Touraine « désormais nous n’avons d’autre fondement que nous-mêmes : nous revendiquons le droit d’être nous-mêmes, nous avons la volonté d’être reconnus comme êtres de droits et avant tout du droit d’être nous-mêmes. »

C’est cet individualisme qu’expriment tous ces membres de la classe moyenne, du 450, de Québec et de la Beauce, qui cherchent des solutions ailleurs. Ils jugent que les sociaux-démocrates ne se sont pas suffisamment penchés sur leur réussite à eux, leur vie à eux, se concentrant sur les besoins de la collectivité ou des seuls démunis.

La gauche ne peut tourner le dos à cette nouvelle réalité. Avec la fin du pouvoir religieux, le déclin de la structure familiale, la montée de la précarité de l’emploi, l’accélération des changements, chacun est plus seul que jamais et plus responsable que jamais de sa propre réussite.

Mais au chacun pour soi de la droite, à une culture qui pousse l’individualisme vers l’égoïsme, la gauche doit répondre : tous pour un ! Elle doit proposer des solutions qui créent les conditions de la réussite de chacun, qui donne à l’individu les repères et les moyens de son cheminement et qui lui permette de vivre les « passages à vide » (licenciements, maladie) sans que ces crises deviennent catastrophes.

La stratégie

La gauche efficace veut vivre au présent, tout en préparant l’avenir. Finis les « lendemains qui chantent », qu’il s’agisse du légendaire « grand soir » socialiste, ou des illusoires retombées économiques positives à long terme pour les pauvres d’une augmentation des revenus à court terme des millionnaires.

La création et la distribution de richesse vont de pair. Les stratégies d’augmentation de richesse doivent être conçues pour à la fois protéger les salariés et les citoyens impliqués dans le changement et assurer une distribution équitable de la richesse créée.

La méthode

L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation sont des ressorts essentiels de l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés et voyons le résultat.

Rien n’est plus néfaste, pour la qualité de nos services publics aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Ils comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

La gauche efficace croit en la créativité et l’innovation qui découlent de la prise de responsabilité – et de gain – des salariés impliqués et de leurs organisations dans le privé comme dans le public et l’économie sociale. Elle croit que l’investissement dans le capital humain, des années préscolaires à la vie adulte, est le meilleur levier pour des vies réussies et une économie en croissance.

Le rapport au marché

Nous avions l’habitude de dire, avec Lionel Jospin, « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Certes, mais cela implique que l’économie n’est que de marché. L’acceptation, nécessaire, du marché par la gauche ne signifie pas qu’il faille lui accorder toute la place. Il est plus juste de dire que nous vivons dans des économies avec marché et intervention publique.

Comme l’explique l’économiste français Christophe Ramaux, « raisonner en termes d’ « économie de marché », c’est ravaler au rang de simples accessoires ce qui lui échappe pour tout ou partie : l’État social, en particulier,  avec ses quatre piliers que sont les services publics, la protection sociale, le droit du travail (et à la négociation collective) et les politiques économiques(monétaires, budgétaires, industrielles, commerciales, etc.) de soutien à l’activitéet à l’emploi. »

Ce constat appelle deux attitudes, complémentaires. Le refus de la marchandisation de toute la société (éducation, santé, culture). Le refus, aussi, de considérer les salariés comme une marchandise, qu’on embauche, débauche, utilise et rejette. Mais également la reconnaissance de la place centrale et de la valeur de l’entreprise et de l’entrepreneuriat dans l’économie.

La gauche a longtemps considéré l’entreprise et l’entrepreneur comme l’ennemi. Et si la tension entre salariés et entreprises est une constante du jeu économique pour la distribution de la richesse au sein de chaque entreprise, la gauche efficace doit considérer globalement que le succès des entreprises québécoises est une condition essentielle du succès de la société québécoise.

C’est donc sans hésitation qu’elle doit admettre que la création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle principal de notre prospérité collective. (Mais pas le seul socle : songeons qu’au Québec, le premier employeur privé est une coopérative, le Mouvement Desjardins.) Les coûts de production des entreprises doivent rester, au Québec, en deçà de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. Cette compétitivité doit passer par une réduction du fardeau réglementaire (sauf environnemental et social). Et s’il faut réduire un impôt pour assurer la compétitivité de nos entreprises, obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, qu’il soit de formation professionnelle, de promotion des minorités en emploi, d’ouverture à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà ce qui’est être efficaces, mais de gauche.

Il faut donc résister à l’idée simpliste voulant qu’on laisse le capitalisme créer la richesse et qu’on s’appuie sur l’État pour la redistribuer. Il faut au contraire réhabiliter l’entreprise en soi et affirmer que l’entreprise, même privée, est un lieu social essentiel de la vie collective et de ses participants : les actionnaires et entrepreneurs, certes, mais aussi les salariés et les cadres, les voisins et la communauté, comme les clients.

Cela signifie que la société doit voir l’entreprise non seulement comme une froide machine à richesse, mais comme un lieu de vie et d’épanouissement pour ceux qui la font fonctionner et qui participent à sa réussite.

Le rapport à l’entrepreneuriat

Contrairement à la droite, la gauche efficace a une vision de l’entrepreneuriat qui dépasse la seule entreprise privée. Elle croit à l’économie plurielle. L’entrepreneuriat syndical et d’économie sociale ont le potentiel de devenir une source importante de création de richesse, monétaire, certes, mais surtout sociale. (En 2005 au Québec, 6254 entreprises d’économie sociale soutenaient 65 000 emplois équivalents temps plein, pour un chiffre d’affaires de 4,3 milliards $. En 2007, le secteur coopératif et des mutuelles comprenait 3240 entreprises soutenant 87 000 emplois et un chiffre d’affaires de 22 milliards. Cela équivaut à 5% de l’emploi privé non-agricole au Québec.)

Cette économie collective a des caractéristiques particulières : c’est une économie de proximité, qui offre des services aux personnes, des enfants aux aînés (garderies, logement communautaire, comptoirs alimentaires) et génère des produits à consommation locale: produits locaux et régionaux, production biologique, restauration, culture, tourisme social; son fonctionnement est démocratique, dans la mesure où elle fonctionne en groupe, en délégation ou de manière coopérative, forge des liens avec la communauté, les consommateurs, les producteurs et constitue donc une école de la citoyenneté; elle fait preuve d’innovation, car elle s’insère dans de nouveaux créneaux, délaissés par l’économie marchande, notamment ceux de la prévention.

Globalement, le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore l’entrepreneuriat partout où il se trouve.

Le rapport au privé et au public

La gauche ne devient pas plus efficace parce qu’elle s’ouvre à la privatisation. Elle le devient en forçant le développement de nouvelles pratiques dans le  privé comme dans le public. Et dans ce dernier notamment en militant pour la décentralisation, pour la responsabilisation, pour la démocratisation, bref en forçant l’État à rompre avec la manie de tout standardiser dans  la livraison de ses services pour faire davantage confiance aux communautés et aux acteurs – notamment les salariés du privé et du public.

Les autres gisements de richesse

L’exclusion de la société d’une partie des Québécois, les plus pauvres, les moins instruits, les analphabètes, est considérée par la droite comme une réalité désagréable mais inévitable. La gauche efficace croit au contraire qu’il y a là un gaspillage de vies et de talents qui nécessite une intervention soutenue.

Faire reculer l’exclusion, la pauvreté, l’analphabétisme permet non seulement à ces citoyens d’accéder à une meilleure qualité de vie, mais offre à la société un réservoir supplémentaire de richesse et de créativité. Les investissements consentis dans la réduction de l’exclusion sociale sont largement récupérés ensuite dans les coûts évités dans toute la chaîne sociale : moins de décrochage, de troubles sociaux et de santé, de criminalité, davantage de productivité.

Le rapport à l’État

Je n’ai pas parlé ici de la question nationale. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire?) capital.

De plus, un État québécois crédible et respecté est la condition d’un rassemblement plus large en faveur de la souveraineté, puis un atout important pour le succès économique et politique des premières années d’un Québec indépendant.

Plus généralement, l’objectif n’est ni l’État-minceur, ni l’État-obèse, mais l’État fort parce qu’efficace. L’État respecté parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible parce que responsable et compétitif.


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L’excellente semaine du Parti québécois

Avouez : vous pensez que je blague, avec ce titre. N’avez-vous pas lu, plus tôt cette semaine, la chronique « L’ambulance » d’un estimé collègue qui s’interrogeait sur le décès prochain du parti de René Lévesque ? Vous aviez lu les avis, aussi glauques, dans d’autres gazettes, le mois dernier ? Et les textes de l’année d’avant ? Et de l’autre, et de l’autre, et de l’autre ? Le fait est que depuis 50 ans l’annonce du trépas prochain du PQ est consubstantielle à son existence.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Mais, direz-vous, le PQ a perdu un député cette semaine. C’est vrai. C’est terrible. Pauline Marois en avait perdu quatre en 2011. La disparition du PQ, lisait-on alors, était imminente. Devenue première ministre l’année suivante, Pauline aurait pu emballer les épluchures des excellents repas qu’elle sait préparer dans l’abondant papier journal des articles qui avaient annoncé son décès.

La question n’est pas de savoir si la popularité électorale du PQ est en déclin. Cette tendance est si lourde que, si le mot existait, on dirait qu’elle est lourdissime. Évidemment, c’est la faute à l’avant-dernier chef, que la charité m’empêche de nommer mais dont les initiales sont « J-.F.L. ». Les turlupinades de cet olibrius mises à part, la descente s’explique par la réduction de la proportion d’électeurs qui font de l’indépendance leur priorité. Ils étaient 40% dans cet état d’esprit en 1994. Ils ne sont plus que 17%. (L’appui à la souveraineté est à 35%, car on y ajoute les souverainistes pour qui la question est peu importante et une part des indécis qui, par définition, sont indécis.)

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Cet état d’esprit peut changer. Le pendule n’a-t-il pas pour destin de revenir ? Surtout, ce déclin structurel n’a pas empêché le Bloc québécois de renaître de ses cendres en 2019. L’alors cheffe du Bloc (appelons-la « M.O. ») avait perdu non 1/7 de ses députés, mais 7/10. Ce parti est pourtant redevenu une des deux principales forces politiques fédérales au Québec. Pourquoi ? Il avait trouvé en 2019, en plus de l’indépendance, un enjeu porteur. Il était le seul à défendre sans inhibition la loi québécoise sur la laïcité, très populaire. C’était la ligne de fracture principale entre le Bloc, d’une part, les autres partis, d’autre part.

Voilà en quoi la semaine fut excellente pour le Parti québécois : une ligne de fracture similaire est apparue. Il faut au PQ et à son chef un enjeu qui préoccupe grandement les Québécois et dont il est le seul porteur. C’est encore mieux si l’enjeu colle à son identité propre. Cet enjeu, c’est la langue. Ou plutôt, la crédibilité linguistique face au déclin.

La CAQ avait rendu public un sondage Léger démontrant que les Québécois étaient favorables aux mesures de son projet de loi sur le français. Le PQ a publié cette semaine son propre sondage Léger posant une question inopinément oubliée par la CAQ : les mesures du projet sont-elles suffisantes pour enrayer le déclin du français ? La réponse est nette : seulement un Québécois sur quatre fait confiance au projet caquiste pour renverser la vapeur. C’est pire chez les jeunes et les femmes : 1/5 seulement.

Cela dit, les Québécois sont-ils favorables aux propositions plus ambitieuses avancées par le PQ, mais que la CAQ réprouve ? De façon complétement nouvelle et étonnante, la proportion de francophones désormais favorables à étendre la loi 101 au Cégep frôle les 70%.  De même, on avait toujours su les jeunes réticents à s’enlever le choix linguistique collégial. Désormais chez les 18-35 ans, 51% favorisent la mesure, 30 % seulement y sont opposés.

L’autre proposition phare du PQ pour renverser la tendance est l’obligation faite aux futurs immigrants de démontrer une connaissance du français avant de venir au Québec. Pas moins de 75 000 personnes ont donné leur opinion sur cette question à la boussole électorale de Radio-Canada il y a deux ans. Les deux-tiers des francophones sont pour. Donnée intéressante : 53% des allophones aussi.

Tout l’automne, une commission parlementaire entendra témoins et experts puis étudiera le projet. Le PLQ et QS proposeront des modifications à la marge. Seul le Parti québécois mettra en cause de façon frontale l’inefficacité du projet. Sur cet enjeu, la CAQ et le PQ seront pour ainsi dire au centre du jeu, se disputant la rondelle. Mais seul le PQ sera au diapason de la majorité de l’opinion québécoise, comme l’était le Bloc au sujet de la laïcité.

Reste à savoir si la question linguistique sera un enjeu important de la campagne électorale de l’an prochain. François Legault a bien sur l’option d’intégrer les positions péquistes dans sa loi pour neutraliser son adversaire. Sinon, tout l’environnement qu’il a lui-même créé depuis deux ans sur la langue viendra donner de l’oxygène à son critique péquiste. Car désormais, 78% des francophones affirment que leur langue est en déclin. Un chiffre gigantesque.

Ce n’est pas tout. La CAQ a gagné en 2018 parce que les électeurs (et beaucoup de péquistes) la jugeaient la mieux placée pour les libérer des libéraux. Le second enjeu le plus porteur était celui de la réduction de l’immigration. Plus de 50% des Québécois la souhaitait. La CAQ semblait la plus déterminée à y arriver.

En 2022, la CAQ étant revenue aux seuils libéraux de 50 à 55 000 immigrés par an – un de plus élevés par habitant au monde – sera accusée de bris de promesse électorale sur ce point. Paul Saint-Pierre Plamondon s’est engagé, pour des raisons linguistiques, à revenir aux seuils pré-libéraux, de 30 à 35 000 par an. Il sera donc le seul, en 2022, à être à ce sujet au diapason de la majorité de l’opinion. Combien de déçus de la CAQ, qui sont pour l’essentiel d’anciens électeurs péquistes, feront le voyage de retour ? De la réponse à cette question dépend l’ampleur du rebond péquiste.


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Le cauchemar de François Legault

Le Premier ministre a confié que depuis le début de la pandémie, ses nuits sont parfois agitées. Les défis l’assaillent, il cherche des solutions, se réveille et les prend en note. Un scénario cauchemardesque doit le hanter. Celui du jour où il devrait témoigner, lors d’une commission d’enquête, sur les choix qu’il a faits, lui, en février et mars dernier, concernant les CHSLD. À l’impossible nul n’est tenu, c’est certain. Mais est-il vrai que parmi les options qui lui ont été présentées pendant les premières semaines de la crise, il en a écartées qui auraient pu sauver des centaines, sinon des milliers de vies ?

(Une première version de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

La question est dure. Mais il la voit venir. Il n’a donc pas été surpris des constats établis froidement dans le rapport d’étape déposé ce jeudi par la Protectrice du citoyen: « un effort colossal a été déployé pour préparer les hôpitaux à la pandémie, ce qui n’a pas eu son équivalent dans les CHSLD. » Donc, un choix a été fait. Pire, écrit-elle, « afin d’accroître la marge de manœuvre des centres hospitaliers, des CHSLD ont été mis à contribution pour accueillir rapidement et massivement des personnes hospitalisées […]. De plus, des personnes potentiellement infectées ont été déplacées en CHSLD sans avoir été testées ou mises en isolement à leur arrivée. » Donc, ce choix a empiré les choses et a contribué à l’hécatombe : 4 000 morts.

La protectrice n’avait pas le mandat de se pencher sur la responsabilité des décideurs, du ministre, de la Santé Publique, de la cellule de crise, du Premier ministre. La Commissaire à la santé, Joanne Castonguay, qui fait son enquête en parallèle, a le mot « gouvernance » dans l’intitulé de son mandat. Mais elle promet de garder secrètes les confidences qu’elle entendra. Le coroner, lui, s’en tiendra aux victimes et aux gestionnaires du réseau.

(Le texte se poursuit après la pub)

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Seule une commission d’enquête au mandat plus large pourrait poser les questions qui choquent. Il y a des éléments de preuve dans le paysage. En septembre, l’émission Enquête de Radio-Canada a convoqué des  témoins et déposé des éléments à charge.

Le comparatif qui dérange

D’abord le Dr Samir Sinha, gériatre de Toronto, qui a introduit le comparatif qui dérange. Face à une même étude scientifique apparue en début de pandémie sur le grave risque de propagation dans les résidences pour aînés, un gouvernement, la Colombie-Britannique, a réagi rapidement pour protéger ce secteur à risque. Le Québec et l’Ontario, non.

D’où la question : le premier ministre du Québec avait-il reçu, personnellement, le signal perçu par son homologue de la Colombie-Britannique ? La santé publique québécoise aurait fait preuve d’incompétence si elle n’avait pas évalué cette étude. Mais en a-t-elle transmis les conclusions jusqu’en haut ?            

Certes, les résidences pour aînés de la Colombie n’avaient pas été fragilisées par la réforme Barrette et par les compressions libérales. Mais il ne fait aucun doute qu’alors que le gouvernement de Colombie-Britannique mettait les bouchées doubles pour protéger ses institutions pour aînés, Québec a traîné avant de réagir. Il mettait sur pied des comités sur d’autres aspects de la pandémie, mais omettait d’en former un sur les aînés.

Aucun enquêteur, aucun procureur, aucune future Sonia Lebel claquant les doigts ne pourra démontrer que François Legault fut absent, désengagé ou de mauvaise foi. Mais on pourrait trouver chez lui un biais qui a eu des conséquences néfastes. La ministre Marguerite Blais, dans son entrevue à Enquête, nous met sur une piste sérieuse :

« J’étais au bout du fil dès 7 h le matin. Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais. Dans le ministère de la Santé, il y a beaucoup de médecins. Alors on travaillait avec les opinions des médecins qui étaient en place. Notre perception était beaucoup hospitalo-centriste. On a oublié que les CHSLD étaient des milieux de soins au même titre que les hôpitaux. »

Ce biais, on le connaît bien. Une vision hospitalo-centrée ou centrée sur le médecin minimise l’importance des autres lieux de soin et des autres professionnels de la santé. Ce biais crevait les yeux chez les Dr Bolduc, Couillard et Barrette, mais il est visible depuis plusieurs années aussi chez François Legault, ancien ministre de la santé.

Trois enquêtes, mais pas de commission ?

Le décalage entre la préparation des hôpitaux et l’angle-mort des CHSLD ne serait pas si grave si le tir avait été corrigé très rapidement. Il l’a été, avec vigueur, oui, mais avec au moins deux ou trois semaines de retard. Deux ou trois semaines cruciales. Deux ou trois semaines sur lesquelles le premier ministre, l’ex-ministre Danielle McCann, le directeur Horacio Arruda préféreraient, peut-être, ne pas s’appesantir publiquement.

Le premier ministre nous dit qu’il attendra de recevoir tous les rapports, donc la fin de 2021, avant de se prononcer sur l’opportunité de tenir une Commission d’enquête publique.

Il pourrait alors déclarer que trois rapports – protectrice, commissaire et coroner – suffisent. En entrevue ce lundi matin, il semblait déterminé à ne pas aller plus loin. Cependant on a vu que Jean Charest, malgré toute la mauvaise volonté du monde, a dû se soumettre à la pression populaire de lancer une commission sur la corruption dans l’attribution des contrats. M. Legault serait-il plus insensible que M. Charest à la pression qui, c’est certain, va monter pour une enquête ? C’est difficile à croire.  Car l’argument semble imparable : lorsqu’on a 4000 morts dans un réseau, on tient une enquête publique, point à la ligne.

D’autant que François Legault a bien insisté, dans cette crise, sur l’exigence d’imputabilité des décideurs. Or l’imputable en chef, c’est lui.


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Le vrai message du Bonjour-Hi

Vous me direz que j’ai des passe-temps bizarres mais, je l’avoue, j’aime écouter les entrevues accordées par nos leaders politiques à des médias anglophones. C’est là qu’on avait entendu François Legault affirmer qu’on donnait trop d’importance à la connaissance du français dans la sélection des immigrants. C’est là qu’on a entendu Manon Massé annoncer que dans un Québec indépendant à-la-solidaire, l’anglais serait aussi une langue officielle (elle s’en est excusé, puis l’a répété dans une autre entrevue, s’excusant à nouveau).

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


L’entrevue qui m’a le plus retourné fut celle où l’alors premier ministre Philippe Couillard tentait de se dépatouiller de la crise provoquée par le « Bonjour-Hi ». En novembre 2017, je l’avais amené à voter à l’Assemblée nationale une motion rappelant que «Bonjour est un des mots de la langue française les plus connus chez les non-francophones du monde» et qu’il «exprime magnifiquement la convivialité québécoise». Voilà pourquoi, concluait la motion adoptée unanimement, l’Assemblée nationale «invite tous les commerçants et tous les salariés qui sont en contact avec la clientèle locale et internationale à les accueillir chaleureusement avec le mot Bonjour».

Pensant n’avoir qu’enfoncé une porte ouverte, le bon docteur Couillard fut estomaqué de voir ses ministres anglophones se dissocier de la motion et d’entendre les radios anglo-montréalaises monter aux barricades comme si le ciel linguistique leur était tombé sur la tête. « Je ne comprends pas, a-t-confié sur un ton empreint de sincérité sur les ondes de CJAD. Je viens de relire la motion et je la trouve très correcte ». Il s’engageait néanmoins fermement à ne lui donner aucune suite.

Ils ont choisi le Québec

Une information cruciale lui avait échappé. L’immense majorité des Anglos-Montréalais n’ont jamais accepté l’idée que le français devrait être notre langue commune. Je fus pendant 18 mois ministre chargé des relations avec nos Anglos et j’ai pris conscience du fossé conceptuel qui nous sépare. Globalement, nos concitoyens estiment à bon droit avoir consenti depuis 40 ans un effort considérable pour apprendre le français et devenir bilingues (à 70%). Toute conversation sur le sujet débouche rapidement sur une expérience personnelle déterminante : entre 1960 et 1990, environ 600 000 Anglos ont quitté le Québec pour vivre en anglais ailleurs sur le continent. Chaque Anglo-Québécois a des frères, des oncles, des amis qui ont choisi de tourner le dos au Québec d’aujourd’hui. Mais eux sont restés. Malgré ces déchirements, ils ont fait le choix du Québec et estiment n’en retirer, de la part des francophones, aucune reconnaissance.

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Avant, ils disaient Hi. Aujoud’hui, ils disent Bonjour-Hi. Voyez le chemin parcouru ? De l’unilinguisme à la prédominance du français. De leur point de vue, l’étape suivante, le Bonjour seul, équivaut à l’effacement de leur présence. Ça ne passe pas.

Dans l’enquête réalisée par le Journal de Montréal sur l’augmentation des cas où les clients sont reçus en anglais seulement dans des commerces de la métropole, on trouvait cette anecdote très révélatrice. «On est au centre-ville, a expliqué une employée du magasin Victoria’s Secret. Souvent, lorsqu’on accueille des clients en français, certains le prennent personnel et on se fait crier après.» Elle parle évidemment de clients anglophones, outrés qu’on les aborde dans la seule langue de Molière. Par conséquent, poursuit cette employée, certains collègues préfèrent s’adresser aux clients en anglais, par crainte de représailles.

Il est probable que ces cas soient peu nombreux. Suffisamment cependant pour moduler la réponse des commis pour éviter ces esclandres. On peut aussi penser que les clients francophones abordés en anglais ne manifestant pas la même agressivité, la solution coule donc de source. Le Bonjour-Hi est pour le personnel commercial montréalais un bouclier contre la mauvaise humeur de certains Anglos et une façon de savoir en quelle langue ils doivent poursuivre leur conversation. (J’avoue m’amuser parfois en leur répondant moi-même « Bonjour-Hi », ce qui provoque chez l’employé un bref choc synaptique.)

La controverse autour du Bonjour-Hi incarne donc parfaitement le défi auquel est confrontée la santé du français dans la métropole : la profonde résistance à la notion du français langue commune. Il n’est pas inutile de rappeler que selon Statistique Canada, dans ce Québec où, selon la loi 101, le français devrait être la langue normale et habituelle du travail, seulement le quart des Anglos œuvrent dans un lieu de travail principalement francophone (30% n’y utilisent jamais le français) et moins de la moitié des Allophones sont dans une entreprise où ça se passe principalement en français (20% n’y utilisent jamais le français).

De tous les indicateurs pointant vers une bilinguisation du réel, le pire, et rarement cité, est celui-ci. Selon Statistique Canada le nombre d’entreprises montréalaises qui opèrent de façon intégralement bilingue est passé de 9% en 2006 à 15% en 2016. C’est la bande-annonce du Montréal de demain.

René Lévesque et Camille Laurin ont opéré des changements titanesques en 1977, notamment en éducation et dans l’affichage, pour freiner le déclin. Après une brève embellie (due pour beaucoup à une immigration modérée en nombre et encline au français), le déclin est de retour. L’effort à déployer pour renverser à nouveau la tendance et établir pour la prochaine génération le français langue commune, doit être du même ordre. Comme on le dit de plus en plus dans nos entreprises montréalaises : Go Big or Go Home.


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Scandale « Mon Trésor »: Lettre ouverte à Isabelle Melançon

Voici le texte de ma dernière balado hebdomadaire.

Je tiens à vous alerter:
ce texte est au second degré, donc complètement ironique.

Isabelle, (avant je disais Chère Isabelle, mais je me suis corrigé, vous verrez pourquoi),

Illustration par Le sac de chips, Journal de Montréal

Ces jours derniers, Le Premier ministre François Legault a posé un geste insignifiant. Il a nommé à un poste sans importance, la présidence du Conseil du Trésor, une femme, Sonia Lebel. On lui reprochait auparavant de ne gouverner réellement qu’avec son trio économique, formé de trois hommes. Une femme en fait maintenant partie.

Isabelle, vous qui avez la responsabilité de la condition féminine pour l’opposition officielle, avez eu raison d’attirer l’attention des abonnées de votre fil Twitter, dont je suis, non sur cette très banale avancée féminine dans le premier cercle du pouvoir Caquiste, que vous avez tue avec raison, mais sur le véritable scandale de la journée, l’affront, le recul historique. En effet, M. Legault a affirmé avec le sourire, en parlant de Mme Lebel: « Au Trésor, mon trésor ».

Vous avez bondi avec raison sur votre clavier:

« En 2020, ce genre de commentaire ne devrait plus exister surtout de la bouche du PM du Québec. »
Grâce à vous, des dizaines de personnes ont pu très justement vilipender le premier ministre pour cette déclaration rétrograde. Certains irréductibles ont, tristement, considéré la chose comme inoffensive, d’autres — et j’admet que cela est difficile à croire — ont dit trouver l’expression « charmante ». J’ai été sincèrement désolé de constater que des misogynes ont même lancé des insultes vulgaires à votre endroit et envers vos collègues féminines.

Cela dit, François Legault, devrait savoir qu’en 2020, il est interdit de s’adresser aux femmes autrement qu’en mentionnant leur intellect, leur puissance, leurs talents. Et encore ! Lorsqu’un homme mentionne les qualités d’une femme, cela fait un peu paternaliste.

En 2020, il faut faire l’impasse complètement sur des attributs innommables comme la beauté, le charme, l’élégance. Il faut proscrire pour tous toute forme de galanterie, qui n’est que le refuge du patriarcat et de la domination masculine ou, disons le franchement, de l’omniprésente culture du viol. Voyez, je ne mets pas de guillemets.

Dans le cas de François Legault, on sent bien qu’il a commis le forfait d’avoir voulu égayer son annonce, banale, de promotion d’une femme d’un trait d’humour. Il aurait du savoir, et vous faites bien de l’indiquer clairement, Isabelle, que l’esprit, l’humour, le second degré, la taquinerie et encore plus l’humour un peu daté d’hommes ayant commis l’impair de faire partie de la génération des baby-boomers, sont autant d’affronts à la valeur des femmes. Il faut imposer, là, la tolérance zéro. Merci pour votre vigilance. Les boomers, on le voit de plus en plus, sont en rupture avec le présent. Ils n’ont droit à aucun respect, aucune indulgence.

J’insiste car j’entends certains hommes et, pire, certaines membres non-complètement éveillées (woke) du monde des femmes affirmer qu’il faut réagir à cette humour vieillot par un simple haussement d’épaule, et surtout ne pas en faire tout un plat. C’est le contraire. Il faut peser de tout son poids sur chaque écart de conduite, la victoire est à ce prix.

Ces principes étant établis, examinons maintenant l’objet du délit. « Mon trésor au Trésor ».

Certains affirment que Legault avait utilisé ces mêmes termes envers le prédécesseur de Mme Lebel, Christian Dubé. Stéphane Bédard, le président du Conseil du Trésor de Pauline Marois affirme que jamais sa patronne ne l’a appelé « Mon Trésor », mais que la chose ne l’aurait nullement dérangé. Ces contre-exemples ne peuvent disculper Legault. Les hommes n’ont pas subi des siècles d’oppression, donc ne sont pas « triggered » par ce genre de blague.

Triggered, vous savez, c’est le nouveau terme expliquant qu’un écart qui peut sembler bénin lance pourtant un signal au tréfonds de la victime et enclenche chez elle une angoisse latente qui, soudain, monte à la surface et provoque une réelle douleur. Heureusement, toute une génération est en ce moment entraînée à être triggered à la moindre provocation, à être donc hyper attentif à tout ce qui pourrait les mettre mal à l’aise. Évidemment, cela induit une tension permanente dans les interactions, même privées, donc un cycle infini d’angoisse et de mal-être. Mais c’est le juste prix à payer pour atteindre une société enfin apaisée.

Alors, il a dit « Mon » et il a dit « Trésor ».

D’abord, le Mon est presque pire que le mot trésor. Car il indique que le premier ministre estime que Mme Lebel lui appartient, comme une esclave. Peut-on dire que le Mon est équivalent au fait que, de son point de vue, Legault peut dire Ma ministre, car elle fait partie, pour lui, de Mon gouvernement, qu’il a l’autorité de former ? L’argument est irrecevable. Pourquoi ? Parce qu’on est en 2020.

Passons maintenant à Trésor. N’y a-t-il pas terme plus méprisant, veule, abaissant, que de désigner quelqu’un comme un Trésor ? Cela renvoie à l’argent ou à l’or ou aux diamants, émeraudes et rubis, toutes choses sales et corrompues.

Bref, ce n’aurait pu être pire.

Une excellente lecture d’été !

Alors merci, Isabelle, d’être aux premières loges de l’opposition officielle pour distinguer accessoire de l’essentiel, et de si bien choisir vos combats.

Grâce à votre intervention, et à des milliers d’autres, nous nous dirigeons enfin vers une société ou les rapports hommes-femmes seront enfin complètement délestée de tout cet amas patriarcal ou les hommes ouvraient les portes, complimentaient une tenue, une coiffure, un bijou, faisaient la moindre référence à la prétendue existence de la sensualité, du charme, de la dynamique des sexes, et surtout, surtout, de ce que certains appelaient faussement l’esprit et l’humour, qui ne sont que les masques déformants de la misogynie. Taquiner, c’est oppresser.

Enfin, grâce à notre effort incessant, nous pourrons connaître un monde de purs esprits, aseptisés, non-genrés, ou aucune parole n’est déplacée et ou aucun poil ne dépasse. Sauf en mai, évidemment.

BIen à vous Isabelle,

Jean-François

Note: il faut répéter que ce texte est ironique, et doit être lu avec le sourire. En un sens, je taquine. Pour mes écrits sérieux et féministes, c’est ici.


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Le « moment covid-19 » et l’avenir politique de François Legault

François Legault souhaitait être le premier ministre de l’économie. Il se voyait sans doute, au terme de son premier mandat en octobre 2022, se présenter comme l’homme qui a enrichit le Québec et réduit l’écart de rémunération historique avec l’Ontario. Donnez-moi un autre mandat, allait-il dire, et laissez-moi achever la tâche ! La tendance est bonne, le chômage est au plus bas, les salaires augmentent, les déficits sont un lointain souvenir, on débat de l’utilisation des surplus. Il ne dirait pas « Make Québec Great », mais ce serait tout comme.

Le plan de carrière du premier ministre, sa réélection presque assurée dans deux ans, sont des victimes du virus. S’il nous quitter après un seul mandat, on dira de lui qu’il a été le premier ministre de la pandémie.

Pas seulement un mauvais moment à passer

À mesure que les mois passent, s’installe la certitude que le virus n’est pas qu’un mauvais moment à passer. Une affaire de quelques mois qui s’envolerait au soleil du printemps. On sait déjà qu’il n’y aura pas de virée hors-frontières cet été pour les vacanciers. Des universités annoncent que leurs cours d’automne seront donnés à distance. Octobre et novembre seront les mois du retour combiné du virus, la deuxième vague, et de l’influenza dans un cocktail qui pourrait attaquer ceux de nos plus vulnérables qui auront résisté jusque-là.

Selon les prévisions les plus optimistes, un vaccin pourrait sortir des laboratoires d’Oxford ou des États-Unis quelque part à l’automne. Mais fabriquer le vaccin est une chose. Le distribuer et l’administrer à des centaines de millions de personnes en est une autre. Si vous avez été choqués de la course aux masques et aux tests connue ces derniers mois, vous n’avez encore rien vu. La production et distribution du vaccin, des fioles et des seringues nécessaires présentera un casse tête encore plus grave. Les points de presse quotidiens en parleront que de ça, au tournant de 2021.

Posons l’hypothèse que, courant 2021, 70% de la population québécoise reçoive le vaccin, que le coronavirus soit derrière nous pour de bon, et qu’il ne présente pas de mutation problématique. Présumons aussi qu’aucune autre chauve-souris chinoise n’aura la mauvaise idée de mordre un animal (ou d’infecter un technicien de laboratoire) dans les deux années qui viennent.


La bande annonce de ma dernière balado:

À l’occasion du 20 mai, 40 anniversaire du référendum de 1980,
je vous offre le premier épisode d’une courte série sur l’histoire (fictive) d’un Québec de l’après Oui, de 1980 à aujourd’hui.

On s’abonne ici.

Dans cette histoire du Québec revue et corrigée, les acteurs de notre vie nationale – Lévesque, Trudeau, Parizeau, Chrétien, Mulroney, Bouchard, Charest, Marois, Legault — sont tous présents, mais avec des rôles que l’indépendance a redistribués. 


 

Fin 2021, la distanciation et les masques seront derrière nous. Nous pourrons retourner aux spectacles et assister, au Centre Bell, à une autre saison décevante des Canadiens.

Mais le moment covid-19 aura laissé des traces dans l’économie. Des milliers de petits commerces, de restaurants, n’auront pas pu tenir le coup. Des milliers d’autres PME auront réduit leurs effectifs. Le taux de chômage va se replier, certes, fin 2021 et en 2022, sous la barre des 10% sans doute, mais pas beaucoup plus bas. Le nombre de décrocheurs, d’assistés sociaux sera en hausse.

Pas d’austérité, mais beaucoup de mécontents

Je ne crois pas que le gouvernement québécois — ni d’ailleurs canadien — ne procédera à des compressions budgétaires ou à des hausses de taxes à court terme. La marge de manœuvre budgétaire disponible avant la pandémie était considérable et les taux d’intérêt disponibles pour envoyer des déficits à la dette sont incroyablement bas. (Voir à ce sujet l’éclairant texte de l’économiste Patrick Leblond « Voici pourquoi vos impôts ne vont pas augmenter« .) Le Québec d’avant le Covid avait devancé son calendrier de réduction du poids de sa dette. Le Québec de l’après-Covid pourra revenir au calendrier précédent, voir l’allonger, ce qui sera la norme pour tous les pays dans cette nouvelle ère.

Ce qui signifie que le premier ministre François Legault va aborder l’année électorale de 2022 avec un bilan qui n’aura rien à voir avec celui qu’il souhaitait présenter. La comparaison avec l’Ontario, oui, fera partie de la discussion. La première question que la nouvelle cheffe libérale Dominique Anglade a posée au premier jour de son propre mandat a porté précisément sur la différence entre l’ampleur de la crise au Québec par rapport au reste du pays. La première question du chef péquiste par interim Pascal Bérubé portait aussi sur la désastreuse première place du Québec dans ce palmarès.

Il y a de bonnes réponses à ces questions. Reste que le Québec ne sort pas grandi des comparaisons. Le fait que l’économie québécoise soit plus touchée que celle de l’Ontario pose aussi un problème politique. Si ce décalage devait se prolonger pendant la reprise en 2022, cela serait porté au débit du premier ministre sortant.

La question des CHSLD hantera le gouvernement de la CAQ jusqu’à la fin. Sa ministre vedette, Marguerite Blais, sort fragilisée des premiers épisodes. Elle et son premier ministre ont promis juré de faire une grande réforme de ces centres et n’ont pas exclu de nationaliser les centres privés de longue durée et de réglementer les centres non-conventionnés. Dans deux ans, au moment de la campagne électorale, l’opposition fera ses choux gras de tout ce qui tournera encore mal dans ces centres. Les médias aussi. Si des canicules frappent, comme c’est probable, aux étés 2020, 2021 et 2022, avec leur cortège de décès prématurés, des coups supplémentaires seront portées à la crédibilité du gouvernement sur ce thème devenu dominant.

Tous les gouvernements accumulent au fil des ans des mécontents et des déçus. Depuis le lendemain de l’élection de 2018, j’ai affirmé qu’au-delà de la qualité des programmes et des chefs des partis, au-delà des enjeux, la principale variable de l’élection de 2022 serait la quantité et la destination des déçus de la CAQ. Moins il y en aura, plus la réélection de François Legault sera assurée. Plus il y en aura…

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La courbe Legault s’aplatit

Il n’y a guère plus changeant que l’opinion publique. Plus tôt cette année je rappelais qu’en janvier 1998, Lucien Bouchard était monté au firmament des sondages grâce à sa gestion de la crise du verglas. Quatre petits mois plus tard, pourtant, l’opinion l’avait abandonné dans un mouvement soudain d’adulation du nouveau chef libéral Jean Charest, dont l’élection semblait assurée. À l’automne 1998, les deux hommes faisaient match quasi-nul, Bouchard gagnant une majorité de siège, mais avec moins de voix exprimées que son adversaire.

François Legault goûtera, c’est certain, à ce genre de cocktail empoisonné. Plébiscité en début de crise par 94% des Québécois, il en charme désormais 77%. Un chiffre appréciable mais qui témoigne d’une descente. Legault a passé le pic de sa popularité. Sa courbe s’aplatit.

Sauf dans la construction, qui sera dopée par l’accélération des travaux public d’infrastructures, le nombre d’éclopés de la pandémie sera considérable dans tous les secteurs de l’économie et de l’activité. Ils formeront la cible électorale des partis d’opposition.

Un autre facteur pourrait aussi peser dans l’humeur de l’électeur québécois moyen en 2022. Appelons-le la pandémio-écoeurantite. Le raz-le-bol de toute cette période difficile. La volonté de tourner la page, de passer à autre chose. Ce sera évidemment aussi le vœu le plus cher de François Legault. Mais à son corps défendant, lui et son gouvernement seront devenus l’incarnation du « moment Covid-19 ». Un peu comme le gouvernement Couillard, souhaitant se tourner vers l’avenir en 2018 et dépensant comme un Crésus enivré, mais identifié pour toujours aux inhumaines compressions de son mandat.

Le Québec aura beau être vacciné. Mais le Covid collera à la peau de François Legault.

S’en affranchir pour gagner un second mandat constitue désormais son plus grand défi.