C’est la rengaine populaire du moment. Le Parti québécois a perdu le contact avec les jeunes. Que peut-on en dire vraiment ? Il faut d’abord faire l’état des lieux, en avril 2014. Il faut ensuite distinguer les rapports de la jeunesse avec le PQ des rapports de la jeunesse avec la souveraineté et de la jeunesse avec le Canada. Et il est intéressant d’avoir une vision de l’évolution historique du sujet.
Avril 2014: Pas Une jeunesse mais Des jeunesses
J’ai obtenu deux séries de données qui nous donnent une vision approximative de la répartion de la jeunesse en avril 2014.
Les données du sondage Léger de fin de campagne (1100 répondants ) et les terrains effectués par les sondeurs du PQ pendant l’élection donnent chacun des résultats concordants, même en gardant en tête les ajustements apportés aux sondages par le résultat électoral, dont je tiens compte dans les constats:
Les constats:
La jeunesse francophone est politiquement très fragmentée entre les partis et cette répartition varie selon que l’on soit dans la tranche des 18-24 ou des 25-34.
Le PLQ est maintenant le premier parti de la jeunesse françophone des 18-24, avec près de 30% d’appuis, suivi, dans la marge d’erreur, d’une répartition équivalente entre PQ, CAQ et QS autour de 22-25% chacun.
Cela signifie évidemment que QS tire chez les jeunes nettement plus que sa part générale d’appui, mais QS n’est pas le parti prédominant de la jeunesse et ne dépasse pas le PQ dans ce groupe d’âge (mais il le fait sans doute à Montréal, il est impossible de le mesurer avec les données actuelles).
La CAQ est, de loin, le premier parti des 25-34 ans francophones, avec 38%. Une domination qui se prolonge chez les 35-44. Le PQ et le PLQ sont ensuite dans la marge d’erreur chez les 25-34 autour de 22-25%, QS loin derrière avec 12%.
Le PQ est, de loin, le premier parti des baby-boomers de 45 à 54 ans, avec environ 40%, suivi du PLQ dans la haute vingtaine.
Bref, du point de vue du PQ, il est faux de prétendre qu’il a perdu le contact avec les jeunes. Dans un système à quatre partis, il détient plus ou moins sa juste part de la jeunesse. Il est plutôt devenu le premier parti des baby boomers.
Mais lorsqu’on compare au dernier sondage Léger de la campagne de 2012, on doit noter des reculs important. Le PQ détenait alors la première place chez les 18-24 ET chez les 25-34, avec des marges confortables d’une dizaine de points. Le PQ a perdu, là, le tiers de sa force jeunesse.
Le PQ dominait déjà il y a deux ans chez les 45-54, mais a augmenté son avance. Il était nettement derrière les Libéraux chez les +de 65, qu’il talonne désormais.
J’entends l’argument: le PQ avait fait le plein de jeunes en 2012 parce qu’il avait pris fait et cause pour le combat étudiant contre les frais de scolarité. Faux. La chute d’appui des 18-24 ans au PQ est tendancielle sur une plus longue période:
C’est dire que, malgré son engagement pro-jeunes en 2012, le PQ n’a pas récolté davantage de votes jeunes qu’en 2007.
Les jeunes et la souveraineté
On l’entend depuis longtemps, l’argument que les jeunes ne sont plus souverainistes. Il ne fait pas de doute qu’ils le soient moins. Mais il est exagéré de dire qu’ils ne le sont plus.
La sociologue Claire Durand a publié en mars sur son blogue Ah! Les sondages un tableau récapitulatif allant jusqu’en 1979:
Bref, chez les 18-34 ans francophones, la souveraineté est passée d’une position écrasante, à 63%, à une position plus proche de la moyenne nationale, environ 40%.
La situation est encore moins reluisante lorsqu’on la passe à la moulinette des tests, discutés hier, de l’intensité de la volonté souverainiste. En rouge les fédéralistes décidés (F+), puis modérés (F) / en mauve les centristes, peu intéressés et changeants (C)/ en bleu les souverainistes, modérés (S) puis décidés (S+).
Les différences régionales sur les moins de 35 ans sont intéressantes, et déprimantes:
Il n’y a qu’une région où il y a davantage de souverainistes que de fédéralistes chez les moins de 35 ans francophones. (J’omets les centristes.)
Laurentides Lanaudière: S29/F27
Îles de Mtl et Laval: S35/F37
Abitibi-Témiscamingue-Saguenay-Lac-St-Jean-Côte Nord-Gaspésie-les Îles: S31/F32
Montérégie: S33/F39
Bas-St-Laurent-Chaudière Appalache-Centre du Québec-Estrie: S23/F45
Région Capitale nationale: S23/F58
Mauricie: S21/F41
Outaouais: S23/F52
Les jeunes et le lien canadien
Évidemment les sondages testent toujours l’appui à la souveraineté, mais très rarement l’appui au statu quo canadien. Ils le font indirectement en interrogeant les Québécois sur leur attachement au Canada.
Or, selon un sondage de 2010 dont j’ai parlé ici, le lien des jeunes francophones envers le Canada est de plus en plus ténu. Interrogés à savoir s’ils sont « très attachés » au Canada, on obtient les tranches d’âges suivantes:
Francophones très attachés au Canada
18-24 : 18 %
25-64 : 23%
65-74 : 39%
75 et + : 64%
Les jeunes expriment leur détachement envers le Canada de plusieurs façons. Ils sont au total 49% à se dire « pas très » ou « pas du tout » attachés au Canada. Et ce n’est pas comme s’ils étaient indifférents à tout. Dans le palmarès de l’attachement fort, le Québec se place tout en haut:
Jeunes francos très attachés à:
Le Québec: 61%
Le Monde: 34%
Le groupe ethnique: 29%
La ville: 28%
Le Canada: 18%
Ces données de 2010 sont renforcées par le sondage GROP de mai 2013 sur l’identification identitaire des francophones, par groupe d’âge:
Les jeunes et la Charte :
Les jeunes n’étant pas seulement jeunes, mais aussi Québécois comme les autres, leur départ partiel du PQ doit aussi être attribuable aux mêmes causes que pour leurs aînés, que l’on a déjà discuté. Sans doute, leur opposition à la Charte — qui a heurté la volonté des jeunes d’interdire toutes les interdictions — a sans doute servi de repoussoir chez une partie d’entre eux. Cependant les sondages disponibles ne permettent pas de conclure que les électeurs péquistes de moins de 25 ans ou les moins de 35 ans étaient proportionnellement significativement plus nombreux que la moyenne des péquistes à être « très défavorables » à la Charte, soit 4%.
En fait, lorsqu’on compare les sondages de septembre 2013 à ceux de janvier 2014, la proportion de « très défavorables » chute chez la totalité des francophones (de 27 à 15%) et chez la totalité des jeunes (de 39 à 22%). Or nous parlons ici des jeunes électeurs péquistes (non, je n’ai pas les données exactes). Mais statistiquement, ils n’ont pu être plus de 8% à être « très défavorables », soit le double de la moyenne des péquistes. Or être « très défavorable » est le seul indicateur qui peut motiver une désaffection pour cette raison.
Il y a d’autres arguments, qui tiennent du fait que le PQ a déjà 50 ans d’âge, ou à la personnalité de Mme Marois — mais ces facteurs étaient présents aussi en 2012 donc n’expliquent pas l’évolution des choses dans l’intervalle.
L’hypothèse la plus crédible, avec les données disponibles, est que la plus grande part du vote jeune francophone perdu par le PQ en 2014 s’est retrouvé parmi les très nombreux abstentionnistes, et seulement accessoirement dans des transferts vers les autres partis.



