Toutes les prévisions sont glauques, en matière de réchauffement climatique. Malgré les efforts combinés, croissants, des États et des citoyens responsables, tout indique que nous allons rater notre rendez-vous de réduction des Gaz à effet de serre de 2030 et que, donc, on sera partis pour une série ininterrompue de catastrophes.
Dans ce scénario, le plus probable, notre action ne visera qu’à limiter l’ampleur des dégâts et à s’adapter à une nouvelle et méchante météo.
À moins que. À moins que surgisse un ou des événements de grande ampleur qui change la donne. Je ne parle pas d’une profonde récession mondiale qui réduirait l’activité économique, donc l’émission de CO2, quoique ce n’est pas impossible.
Non, j’évoque le scénario où, pour des raisons strictement économiques, le comportement simultané de suffisamment de millions d’humains changeait, avec pour conséquence de réduire beaucoup plus rapidement que prévu nos émissions polluantes.
C’est la thèse, contestée, mais fascinante de Tony Seba. Diplômé du MIT, professeur à Stanford, investisseur et entrepreneur à Silicon Valley, Seba soutient que, d’ici 2030, notre rapport à l’énergie et à la voiture va changer du tout au tout, faisant s’effondrer littéralement l’industrie du pétrole, du charbon et du gaz et l’industrie automobile.
Tout un programme. Son raisonnement est simple. Lorsque l’européen, le nord-américain, le chinois moyen verra qu’il lui coûte moins cher de produire sur le toit de sa maison de l’énergie solaire et de le stocker dans sa batterie personnelle, que d’acheter cette électricité à son Hydro-Québec locale, il se tournera rapidement vers cette solution moins couteuse.
À quel moment arrivera ce seuil magique, où le prix de son propre Kw sera plus faible que celui du réseau électrique ? Presque partout dans le monde, ce seuil vient d’être atteint. Les prévisions actuelles indiquent que le prix du photovoltaique diminuera encore de 15 à 35% d’ici cinq ans. De rentable, le transfert des particuliers, et des PME, au solaire deviendra économiquement irrésistible. L’augmentation de la capacité de stockage des batteries et la baisse de leur coût nous emporte dans le même sens.
L’Agence internationale de l’énergie estime que, dans le monde, 100 millions de particuliers vont faire ce choix d’ici cinq ans. Ce qui ne suffirait pas à provoquer une transition massive.
Seba croit que ces prévisions sont trop timides. Il affirme que le passé récent démontre que les comportements peuvent changer beaucoup plus rapidement. L’introduction du IPhone a révolutionné l’industrie téléphonique en moins de 5 ans, et réduit à néant des géants de la photographie qui, comme Kodak, se pensaient éternelles, mais ont dû fermer leurs portes. La transition vers l’achat en ligne, plutôt que dans les commerces, provoque en ce moment la faillite de géants du détail, notamment Sears.
Seba affirme que d’ici 12 ans, donc dans le délai imparti, la ruée vers le solaire individuel sera si grand qu’il poussera à la faillite la majorité des mines de charbon et des centrales électriques au charbon, 30% de la production de pétrole et de gaz, un grand nombre de compagnies d’électricité. Beaucoup de pipelines, oléoducs et gazoducs, dit-il, seront laissés à l’abandon. Ses détracteurs affirment que le changement en question est plus lourd que de s’acheter un téléphone intelligent ou de commander des bottes sur Amazon. Que l’utilisation de ces techniques se feront, oui, mais lentement.
Il répond que l’écart de prix entre l’autogénération d’énergie et l’achat d’électricité conventionnelle sera bientôt si grand, que l’offre des entreprises pour aider à installer le matériel sera si alléchante, que seuls les gens les plus conservateurs résisteront à l’appel. (Comme Elon Musk qui affirme que sa nouvelle génération de panneaux solaire est, pour les particuliers, une « machine à imprimer de l’argent« .)
Seba en rajoute une couche, en annonçant pour très bientôt l’effondrement de l’industrie automobile. Il présume que l’offre de voitures électriques autonomes va révolutionner notre rapport à la voiture. Il admet que les tests ne sont pas encore complètement concluants, mais il est certain que ces obstacles seront bientôt surmontés. Selon son raisonnement, d’ici cinq à 10 ans tout au plus, dans tous les milieux urbains du monde, le dilemme sera le suivant. Dois-je acheter, ou racheter une voiture, où puis-je plutôt utiliser pour ces déplacements un taxi autonome électrique ?
Sa réponse : l’utilisation du taxi autonome électrique coûtera 10 fois moins cher, au km parcouru, que la voiture individuelle au pétrole, trois fois moins que la voiture individuelle électrique. Ce n’est pas la ferveur écologique, mais le calcul économique qui conduirait des dizaines de millions d’automobilistes à faire le changement. Tout en gardant, cependant, le confort d’avoir la voiture à soi tout seul pour le trajet, ce qui est une forte motivation de beaucoup d’automobilistes.
(Pour les mordus: sa présentation en entier est ici:)
Selon les calculs de Seba, une fois que les véhicules électriques autonomes seront autorisés et offerts sur le marché, il ne faudra que 9 ans pour qu’ils délogent 95% de la circulation automobile existante. C’est colossal. Cette transition réduirait évidemment le nombre de voitures en circulation. Les voitures actuelles ne sont utilisées que 4% du temps. Les taxis autonomes le seraient 40% du temps. Selon Seba, en 9 ans, le nombre de voitures simultanément en circulation aux États-Unis chuterait de 80%. C’est difficile à croire. Mais même avec un recul de 30 ou 20%, l’impact serait gigantesque sur la congestion, la pollution. Adieu nombre de stationnements, de postes d’essence et évidemment, de police d’assurance-auto individuelle.
Seba a de mauvaises nouvelles pour l’Alberta. L’impact combiné du solaire individuel et des taxis autonomes électriques réduira, je l’ai dit, de 30% la production mondiale de pétrole d’ici 2030, réduisant son prix à 25$ le baril. À ce niveau, les sables bitumineux ne sont pas rentables. Seul le pétrole conventionnel pourra résister à la chute des prix.
On veut très fort y croire. Pour l’instant, ses pronostics pour le coût du photovoltaïque se réalisent. Reste à voir si l’engouement des acheteurs est à la hauteur et à la vitesse qu’il promet. Son optimisme pour le véhicule électrique autonome est beaucoup plus problématique. La voiture qu’il décrit n’existe pour l’instant pas, où alors à un niveau très expérimental. Elle est ce qu’on appelle de niveau 5. Seules des voitures semi-autonomes de niveau 3 et 4 sont en ce moment testées un peu partout, dans des conditions quasi idéales. La pluie, la neige semblent encore être des défis insurmontables.
On ne peut compter complètement sur l’avenir que nous prévoit Seba. Mais s’il n’a qu’à moitié raison, ce serait déjà énorme.
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