Lire: Stiglitz et les ratés de la concurrence

Joseph Stiglitz, People Power ProfitsDans cet ouvrage écrit avec pédagogie, pour un public vaste, le Nobel Joseph Stiglitz examine les maux qui minent le capitalisme au XXIe siècle… et propose des remèdes.

Son diagnostic n’est pas qu’économique. Il est à bon droit troublé par la montée de l’avidité, de la cupidité et de l’absence de scrupules maintenant visibles dans presque tous les cercles de pouvoir aux États-Unis.

Le témoignage du président de la grande et influente banque Goldman-Sachs, affirmant après la crise de 2008 qu’il ne voyait pas de problème à proposer à ses clients d’acheter des produits financiers dont sa banque souhaitait la débâcle est la partie émergée de l’iceberg. Lorsque même le banquier trouve normal de tromper son client, il y a un cancer dans le système.

Stiglitz est en terrain connu lorsqu’il décrit la montée des inégalités depuis Reagan jusqu’à Trump, lorsqu’il dénonce le pouvoir de l’argent et des lobbies dans la politique américaine.

Ce qui j’ai appris de plus nouveau dans son ouvrage est l’identification de l’affaiblissement de la concurrence entre entreprises comme facteur essentiel du dysfonctionnement du système.

Il cite un des trois américains les plus riches, l’investisseur Warren Buffet, qui donnait en 2011 sa recette du succès:

« Le facteur le plus important dans l’évaluation que vous devez faire d’une entreprise avant d’y investir est sa capacité de fixer les prix. Si l’entreprise a le pouvoir d’augmenter ses prix sans perdre de parts de marché à son compétiteur, alors c’est une très bonne entreprise. Si vous êtes devant une bonne entreprise, si vous avez un journal quotidien en position de monopole ou une chaîne de stations de télé, alors votre neveu le plus idiot pourrait le gérer avec succès. »

Dans une conférence à son équipe d’investisseur, il donnait ce conseil:

Il faut penser en termes de « fossé » qu’on érige autour d’une entreprise. Il faut l’élargir et faire en sorte qu’il soit impossible de le franchir. On dit à nos gestionnaires qu’on souhaite que ce fossé s’élargisse chaque année.

Notez que le milliardaire-investisseur ne propose pas d’investir dans le meilleur produit, dans la meilleure innovation. Il insiste sur la capacité des entreprises à dominer le marché, à imposer des prix, à écarter toute concurrence.

Pour Stiglitz, qui ensuite fait la démonstration de ce processus dans plusieurs secteurs de l’économie, l’affaiblissement de la concurrence entre entreprises mine le tissu même du capitalisme. Les entreprises, libérées de la tension créée par la concurrence, innovent moins, prennent moins de risques, sont en situation défensive plutôt qu’offensive. Face aux travailleurs, leur rapport de force augmente, ce qui explique en partie la stagnation des revenus des salariés depuis quelques décennies.

L’économiste voit même dans cette atrophie de la concurrence la source du ralentissement de la croissance économique depuis les années 1980. Moins de compétition, moins d’innovation, moins de création de richesse.

 

 Les banques, de pire en pire

Portant son regard sur le monde des banques, Stiglitz est impitoyable. Leur responsabilité dans la crise de 2008 est totale. Pourtant, elles n’ont rien payé, elles n’ont rien appris. Leur cupidité est pire qu’avant la crise. L’économiste, ex-conseiller de Bill Clinton qu’il critique au passage, en veut à Barack Obama d’avoir  »sauvé » les banques sans imposer une réforme majeure et salutaire, comme l’avait fait Franklin Roosevelt après la crise de 1929.

Son analyse de la montée des Facebook, Amazon et Huawei donne froid dans le dos. Il estime d’une part que la technologie, y compris l’Intelligence Artificielle, va accentuer les inégalités déjà observées, à moins qu’on n’érige des garde-fous essentiels.

Il évoque le concept du  »splinternet »: le fait que les entreprises de haute technologie chinoises (ou russes) n’ont pas à se soumettre à des contraintes de protection de la vie privée pousseront toujours les compagnies américaines à réclamer un traitement équivalent, sous peine de perte de compétitivité.

La seconde partie de l’ouvrage porte sur les remèdes qu’il faudrait apporter à chacun des problèmes identifiés. On y retrouve, pour l’essentiel, les propositions de la gauche pragmatique démocrate. Les solutions sont connues, martèle Stiglitz. Ne manque que la volonté politique de les mettre en oeuvre.

C’est tout l’enjeu de l’élection présidentielle de 2020 !


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Le futur chemin de croix vert de la CAQ

En voici un extrait:

Le chiffre: 9 millions $ US en primes (seulement)

imagesOn l’attendait dans le détour. Lloyd Blankfein, président de Goldman Sachs, la banque qui trône au sommet de la vie financière américaine, allait-il s’offrir une prime mirobolante ?

La réponse est tombée vendredi : pour l’année dernière: 9 millions $ US. Seulement 9 millions, ont commenté les commentateurs.

Pourquoi ? En 2006, il avait reçu 53,4 millions et, en 2007, 70 millions. On voit donc que la baisse de salaire est considérable. Sa prime le met dans la moyenne des rémunérations des banquiers cette année.

La décision, longuement murie, de réduire la prime à 9 millions illustre bien la résilience de la déconnexion entre Wall Street et Main Street. Après la crise, après le sauvetage par les fonds publics, après la colère provoquée par le retour des rémunérations princières, difficile de comprendre pourquoi le message ne passe pas.

Yvan Allaire, de HEC Montréal, et Mihaela Firsirotu, de l’UQAM, tentent une explication dans Le monde selon Goldman Sachs, dans une récente livraison du magazine Forces. Extrait:

Comment ces gens peuvent-ils être si insensibles à la fureur populaire ? Parce qu’ils estiment qu’ils sont en fait sous-payés ! Comprenez donc que les amis du PDG de Goldman Sachs, ses compagnons de golf, ses voisins dans les Hampton et les membres de son groupe de référence sont des gestionnaires de fonds spéculatifs (appelés trompeusement « hedge funds »). Sa vie sociale et professionnelle tourne autour de gens comme ces cinq gestionnaires de hedge funds les mieux payés en 2007 :

 

+    John Paulson (rémunération : 3,7 milliards de dollars) ;
+    George Soros (2,9 milliards) ;
+    James Simons (2,8 milliards) ;
+    Philip Falcone (1,7 milliard) ;
+    Ken Griffin (1,5 milliard).

 

[…] Hélas, ce phénomène de cupidité, qui se justifie par la cupidité supérieure de l’autre, contamine tout le tissu économique et toute la société. Les dirigeants d’entreprise comparent leur rémunération et, quel qu’en soit le niveau, en sont mécontents s’ils jugent qu’un autre moins méritoire est mieux payé. Comment le PDG d’une société industrielle qui compte des dizaines de milliers d’employés et qui met en marché des produits innovateurs et utiles pour la société peut-il ne pas ressentir un certain malaise, une envie larvée face aux rémunérations très supérieures à la sienne que reçoivent les opérateurs financiers de tout acabit pour leurs spéculations, tractations et manigances ?

C’est ainsi qu’un cercle vicieux d’inflation des rémunérations commença à tourner vers la fin des années 1980 pour aboutir au résultat actuel, scandaleux, et apparemment irréversible.