Règlement de compte à O.K. Cuba (extrait de Guerre Froide, P.Q.)

« Ils sont merveilleux !»
– Fidel Castro, à Montréal
parlant des agents de la GRC

C’est une vedette. Une rock-star. « Le personnage le plus romantique de l’actualité » dit de lui l’alors journaliste (et futur ministre) Gérard Pelletier. Fidel Castro vient de libérer, avec son copain Che Guevara, son île de la tyrannie pro-américaine du dictateur Batista.

Il débarque à Montréal le 26 avril 1959 entouré de 75 de ses companeros. Des milliers de personnes s’entassent sur son passage. Ses gardes du corps, la police montréalaise et un détachement d’officiers de la GRC lui barrent-ils le chemin ? Il les déborde joyeusement affirmant vouloir « rencontrer mon peuple ». Il va serrer les mains de ses nombreux fans montréalais qui crient « Vive Castro ! » et « Hourra Fidel ! »

Habillé de sa tenue de combat vert-olive et portant la barbe qui le caractérise – il explique n’avoir ni le temps ni les moyens de la raser –, le révolutionnaire de 32 ans n’en revient pas de l’accueil des nombreux montréalais – et montréalaises.

« Il y a une atmosphère latine ici qui m’a un peu manquée aux États-Unis ! commente-t-il.» Il était à Boston quelques heures plus tôt.

Les policiers sont sur les dents. On craint une tentative d’assassinat, le cubain ne s’étant pas fait que des amis. Ils le regardent donc avec dépit traverser le boulevard Dorchester (futur boulevard René-Lévesque) pour se perdre dans la foule de quelques milliers de personnes venues l’attendre devant l’hôtel Reine-Élizabeth. « Il aurait pu se faire tuer trois douzaines de fois ! » peste un haut-gradé.

Son cigare, bien sûr, ne le quitte pas, même lorsqu’il entre dans la pouponnière de Sainte-Justine et tient quelques bébés dans ses bras ! Il souhaite s’inspirer de l’hôpital montréalais pour les nouveaux hôpitaux dont il veut doter son pays. (À sa décharge, il est vrai qu’à l’époque, les médecins fumaient la cigarette jusque dans les salles d’opération.) Fidel devra cependant retirer son cigare de sa bouche lorsqu’il enfilera un des fameux Hot-Dog montréalais.

Sa révolution est toute neuve. Devant la Jeune chambre de commerce de Montréal, l’organisme qui l’a invité, il s’exprime dans un anglais assez bon et est peiné de ne pas pouvoir répondre en français au journaliste Jean-Marc Léger du Devoir ou à celui de Radio-Canada, René Lévesque. « Ah, my French ! » soupire-t-il. Il rejette bien sûr le communisme et toute volonté d’exportation de sa révolution. Et s’il ne tient pas immédiatement d’élection, explique-t-il, c’est pour laisser le temps aux partis d’opposition de s’organiser. Castro ment avec aplomb. Il racontera que son adhésion aux principes du communisme et du parti unique est bien antérieure à 1959.

Il souhaite  plutôt s’inspirer du Canada, là où, dit-il, « les ministres travaillent fort ». Et s’il y a une chose qu’il envie au Canada, c’est sa Gendarmerie Royale !

« Ils sont merveilleux » dit-il. « Je ne les avais jamais vus en vrai avant, seulement dans les films en couleurs. Leurs uniformes sont de la même couleur que le drapeau de notre mouvement ! » Il souhaite vivement aller visiter les bureaux de la GRC car il ambitionne que sa nouvelle force policière cubaine imite le professionnalisme des Mounties. Oui car il compte remplacer les sbires corrompus du régime Batista par une police qui ne sera pas « comme à Cuba, contre le peuple, mais de vrais défenseurs de la loi ».

L’idée n’est pas loufoque. La GRC vient d’effectuer des séances de formation pour des forces policières de Jamaïque et du Chili. Une rencontre a effectivement lieu entre des cadres de la GRC et le leader cubain pour discuter du projet, dans la chambre d’hôtel de Castro. La GRC est enthousiaste. L’affaire n’aura pas de suite.

Treize ans après cette pluie d’éloges envers la police montée, le Lider Maximo cubain a-t-il eu ce souvenir en tête lorsqu’on l’a informé que la GRC était venue rendre une bien détonante visite à ses diplomates à Montréal ?

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Règlement de comptes à O.K. Cuba !

Il est une heure moins le quart dans la nuit du 4 avril 1972 quand une forte bombe placée dans le plafond d’un ascenseur envoyé tout exprès vers le douzième étage du 3737, boulevard Crémazie à Montréal explose, tuant le gardien de sécurité du consulat cubain. En quelques minutes, les policiers de Montréal sont sur les lieux. Ils se heurtent à trois Cubains armés de mitraillettes belges FN. Malgré le foyer d’incendie, le gardien mourant et un deuxième employé grièvement blessé, les Cubains préten­dent défendre l’inviolabilité de leur territoire diplomatique. Bonne idée. Car un agent du renseignement de la GRC, responsable du dossier cubain, arrive sur les lieux en moins de temps qu’il n’en faut, affirmeront certains de ses collègues, pour franchir en voiture la distance qui sépare sa résidence de Sainte-Thérèse de l’endroit du sinistre. Désarmés et arrêtés par les policiers, les Cubains se rendent au poste de police. Lorsque le ministère des Affaires extérieures avise les policiers qu’il faut relâcher ces « diplomates », car ils jouissent de l’immunité diplomatique, les Cubains retournent à leurs bureaux et, malgré la résistance désorganisée de policiers complètement dépassés par les événements, réussissent à prendre leurs locaux d’assaut et à se barricader à l’intérieur, pointant leurs armes vers les forces de l’ordre.

Profitant de cet incroyable sursis, ils se hâtent de vider le contenu de leurs dossiers dans des poubelles et tentent d’y mettre le feu. Mais l’explosion ayant précédemment actionné le système de gicleurs, les documents sont trempés. Ils ne brûlent pas. Changeant de tactique, les Cubains ont encore le temps de verser un peu d’acide sur les piles de papier, avant que des renforts de policiers, protégés par des gilets pare-balles et armés de mitraillettes, ne se rendent définitivement maîtres des lieux.

La version officielle a rejeté la responsabilité de l’attentat sur des commandos anti-castristes venus des États-Unis, et qui avaient déjà commis des attentats contre les locaux diplomatiques cubains au Canada. Mais en 1975, le bureau d’un représentant démocrate californien au Congrès et membre du Comité du renseignement de la Chambre (chargé de superviser les opérations de la CIA et d’autres agences de renseignements) a laissé entendre que l’opération se voulait une diversion organisée dans le but précis d’obtenir les documents et de les faire étudier par la GRC et la CIA. Le bureau du représentant Ronald Dellums affirmait avoir des preuves écrites. Une information confirmée ensuite par un agent de la GRC à Montréal: c’était une opération de la CIA, avec l’appui de la GRC. Évidemment illégale.

Cuba n’ayant pas de représentation diplomatique aux États-Unis (sauf à l’ONU), il est généralement reconnu que ses antennes de Montréal et d’Ottawa servent de têtes de pont à ses opérations d’espionnage en territoire américain, y compris à Washington. Le personnel cubain jouit à Montréal d’une grande liberté d’action, n’étant pas soumis aux restrictions de déplacement qui affligent les diplomates soviétiques au Canada. Dans des locaux situés à l’angle des boulevards Crémazie et Saint-Michel, à un jet de pierre des embouteillages de la Métropolitaine, on trouve donc un des principaux relais de l’espionnage soviétique en Occident.

Pas étonnant que Langley ait toujours insisté pour maintenir une étroite coopération entre ses spécialistes des services cubains et le pupitre cubain de la GRC à Montréal afin de couvrir aussi parfaitement que possible les activités des émissaires de Fidel Castro au Québec. Les services de renseignements de Washington et d’Ottawa, sachant que des cadres soviétiques dirigent les opérations à des postes clés de l’appareil d’espionnage cubain, tiennent également pour acquis que Cuba sert de prolongement, d’instrument commode du KGB.

Lorsque les analystes des services secrets canadiens commencent à dépouiller la moisson de documents et de négatifs photographiques du consulat cubain, ils découvrent des noms, des listes. «Ils avaient des listes assez longues de personnes actives dans le mouvement séparatiste. Leurs noms, leurs profils, ce qu’elles faisaient, si on pouvait s’en servir d’une façon ou d’une autre», révèle un ancien cadre de la GRC. «À l’évidence, ils s’étaient donné le mandat de se tenir bien informés sur le mouvement indépendan­tiste en soi, et sur les éléments les plus actifs ou les plus militants au sein du mouvement». Les agents canadiens trouvent aussi la clé du code employé par la mission cubaine dans tous ses messages précédemment envoyés, notamment à La Havane. Un jeu d’enfant, maintenant, de déchiffrer les messages captés mais remisés dans des dossiers puisque jusqu’ici inintelligibles. À partir de ce jour, évidemment, les Cubains changent de code.

Les listes, surtout les éléments qui portent sur l’évaluation et l’utilisation potentielle de certains militants, sont une importante preuve circonstancielle de l’intérêt porté par Cuba aux indépendantistes. Mais le véritable test est celui du recrutement. Les Cubains ont-ils pénétré le mouvement indépendantiste? Ont-ils soudoyé, idéologiquement, par chantage ou offre d’argent, un de ses membres qui leur sert d’informateur, voire d’agent actif, provocateur? Les documents du consulat semblent muets à ce chapitre ainsi qu’à celui, toujours révélateur, du financement occulte. Nulle trace d’argent ayant changé de mains.

Un autre membre des services secrets canadiens affirme que les Mounties ont réussi à identifier au sein du mouvement indépendantiste du début des années soixante-dix «une ou deux sources des Cubains». Des militants dont l’action était «motivée par l’idéologie», plutôt que par le gain ou le chantage. Mais une fois cette révélation extirpée, l’espion canadien refuse d’en dire plus, et tente gauchement de ravaler son information. «Disons seulement que les Cubains étaient, peut-être pas les plus actifs, mais en tout cas les plus visibles des services de renseignements [de l’Est] au Québec, sans doute parce qu’étant moins professionnels dans leur travail, ils devenaient plus faciles à repérer.»


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Octobre 1970 : L’exception canadienne

Lorsqu’on remet Octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force: dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.

Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie, ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, des bavures, des arrestations déraisonnables, de l’injustice caractérisée.

Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été appliqué. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que ses victimes ne soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’ils ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi ils étaient accusés. (Les 500 détenus d’Octobre n’étaient coupables, dans 97% des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.

Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.

Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot: « jamais ».

C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat sur sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand, du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.

Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes: «Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»

Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire des terroristes allemands, français, américains, italiens.

Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi. Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.

La GRC disait non

Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaît pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.

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Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.

Selon des notes prises sur le champ, «le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception. » Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoquerait « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».

Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au conseil des ministres au grand complet, quand il les entraînera dans la voie contraire.

À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : «Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse.»

Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross,» le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.

Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.

*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurection appréhendée – Le grand mensonge d’Octobre 1970. Disponible en librairie le 5 octobre, on peut le pré-commander à laboitealisee.com

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