Enfance: l’insondable sans-gêne des Libéraux (texte)

Venons tout de suite à l’essentiel. Chaque jour, au Québec en ce moment, la Direction de la protection de la jeunesse reçoit 20 signalements de maltraitance seulement pour des enfants de 0 à 5 ans. 20 par jour. C’est insoutenable. Et ça augmente depuis plusieurs années. Et on le sait depuis plusieurs années. Et on le dit depuis plusieurs années. On le crie.


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Tiré du dernier rapport annuel des directrices de la DPJ

Une nuance, avant d’aller plus loin. Le décès d’une petite fille à Granby semble être le fruit de mauvaises recommandations de la Direction locale de la protection de la jeunesse et de la mauvaise décision d’un juge de remettre la jeune fille dans son milieu familial toxique. Laissons l’enquête publique faire toute la lumière.

On ne peut cependant passer sous silence l’extraordinaire toupet des membres de la députation libérale du Québec dans le nouveau et nécessaire débat sur la protection de la jeunesse vulnérable. Pendant leur dernier passage au pouvoir ils ont été les artisans conscients de l’affaiblissement constant des services rendus à nos jeunes.

Sans être un spécialiste de la question, j’ai été témoin de cette entreprise de sape car j’ai été pendant près de deux ans le porte-parole de l’opposition en matière de protection de l’enfance.

Rafraîchir la mémoire des Libéraux !

Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire à ce sujet, et du même coup rafraîchir celle des ex-membres du gouvernement Couillard qui semblent découvrir aujourd’hui avec effroi comment les choses se sont dégradées, alors qu’ils y ont participé en toute connaissance de cause.

Un des premiers gestes du ministre Barrette fut de couper de 20 millions le budget de la DPJ en 2014. Pour la première fois de leur existence, les directeurs régionaux de la DPJ ont tenu une conférence de presse pour lancer un grand signal de détresse.

Ils affirmaient que réduire les budgets alors que le nombre de signalement d’enfants en difficulté augmente est un non sens. Ils s’inquiétaient aussi que les autres compressions budgétaires libérales dans les écoles, dans les garderies, dans les Carrefours jeunesse emploi allaient provoquer une augmentation encore plus grande du nombre de signalement et une surcharge intenable pour la DPJ.

Quelle fut la réponse de M. Barette et des membres du gouvernement libéral ? Ils ont démantelé l’Association des directeurs de la DPJ pour leur enlever la parole et la capacité d’intervenir dans le débat. Puis, dans le grand projet de loi de réforme global des structures, ils ont posé un geste lourd de sens.

Lorsqu’il avait créé la Protection de la jeunesse, il y a 30 ans, René Lévesque avait pris soin de lui donner une réelle autonomie pour que se crée une réelle culture de la protection de la jeunesse et que la DPJ en fasse un combat permanent. Gaétan Barrette allait détruire cette autonomie pour fusionner sa direction et ses services avec celles de ses nouvelles méga-structures de santé. Avec Diane Lamarre et tout le milieu de la DPJ, nous nous sommes battus pour préserver l’autonomie et les budgets de la DPJ. Le ministre Barrette est resté de marbre.

Ces derniers jours l’ancienne directrice régionale de la DPJ du Saguenay, Danielle Tremblay, a fait le bilan de cette catastrophique décision:

« Par un certain soir de mars 2015, à l’instar de 1300 gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux, [j’ai appris] que mon poste était aboli […] Des gestionnaires compétents, engagés, experts dans leurs domaines respectifs ont été massivement écartés et ont dû, en l’espace de quelques semaines, quitter leurs fonctions, choisir de partir définitivement ou de postuler ailleurs, avec comme résultat une perte d’expertise généralisée […]

 Tout cela a laissé des intervenants désemparés, en manque de repères, d’orientations cliniques, de soutien et de direction. »

Elle continue:

« les mesures d’austérité ont empiré la situation en coupant des postes et des ressources, tant dans les services de première ligne offerts en CSSS que dans les services de protection de la jeunesse, ainsi que ceux relevant des milieux scolaires et des services de garde. Le filet de protection sociale que le Québec avait construit au fil des ans pour les enfants s’est progressivement et tristement effiloché. Les mailles sont devenues de plus en plus larges alors que les problèmes sociaux n’ont pas cessé de s’aggraver. »

Un signal clair de la surcharge de travail causé par les libéraux dans les Centres de protection de la jeunesse a surgi dès l’année suivante, en 2015. avec la crise des fugueuses de Laval. Un rapport alors commandé par le gouvernement libéral et rédigé par l’expert André Lebon tirait clairement, en mars 2016,la conclusion appropriée:

 » il serait illusoire de penser. écrivait-il, qu’on peut respecter les conditions de succès de ces projets en même temps qu’on réduit les engagements financiers. Il est futile de penser réduire les fugues ou mieux accompagner les jeunes filles en cause s’il y a, en même temps, fugue/fuite du financement et des compétences. »

 

Les ministres libéraux ont reçu ce rapport, adopté les changements les moins coûteux, mais ont continué à faire semblant qu’il ne fallait pas augmenter les ressources.

Puis l’année suivante, en 2017, ce fut une juge de la Cour du Québec, qui a directement blâmé la réforme Barrette d’avoir provoqué dans le cas d’un enfant de 5 ans en détresse des « délais déraisonnables » dus au « désordre administratif  » engendré par la réforme. Dans un jugement cinglant, la juge Mélanie Roy a écrit que  « le décalage entre les objectifs de la réforme […] et la réalité vécue par l’enfant est d’une parfaite ironie ».

 

Nous avons constamment livré le combat, interpellé les ministres et le premier ministre pour pousser le gouvernement libéral à revenir à la raison. En rétablissant le budget coupé de 20 millions de dollars et en augmentant les budgets au rythme de l’augmentation des besoins. En redonnant son autonomie à la DPJ. Malgré tous nos appels face à ce que la journaliste de La Presse Katia Gagnon a appelé une « tempête parfaite¨ » à la DPJ, le gouvernenent Couillard est resté glacé dans son insensibilité.

Où étaient les autres Libéraux ? Muets ? Complices !

Lorsque nous demandions cela, à l’Assemblée nationale et en commission parlementaires, étaient assis devant nous l’actuel chef de l’opposition officielle Pierre Arcand, l’actuelle critique en matière de jeunesse Hélène David, en tout 13 membres du gouvernement qui a tourné le dos à la jeunesse vulnérable québécoise et qui sont maintenant députés libéraux. Ils ne furent d’aucun secours. Même en fin de mandat, alors que les surplus budgétaires leur sortaient par les oreilles, ils n’ont jamais rétabli le budget de la DPJ à son niveau antérieur. C’est proprement scandaleux.

La réalité sur le terrain après l’ère libérale a été décrite par une intervenante dans Le Soleil. Je la cite:

«La réalité, c’est qu’on en a chacun 18 enfants à suivre, 20, 22, et parfois même 25. Calculez : 25 enfants, 50 parents. Que l’on doit tous voir régulièrement. Sachez que notre travail d’intervention ne constitue qu’environ 40 % de nos tâches réelles, puisque nous avons des suivis à rédiger, des rapports, des auditions au tribunal à préparer, des consultations cliniques […] bref, le temps manque».

On sait aussi que l’épuisement professionnel et le roulement de personne, d’environ 10%, sont des facteurs aggravants. Alors qu’une intervention auprès d’un enfant en difficulté réclame d’établir un lien de confiance entre l’intervenant et l’enfant, il est fréquent qu’un enfant change plusieurs fois d’intervenant, car l’épuisement et les départs sont nombreux.

Un grand débat ?

Faut-il avoir un grand débat sur la protection de la jeunesse ? Oui, bien sûr. Des états généraux sur la question étaient réclamés dès 2016 par plusieurs, avec l’appui du Parti québécois.

Mais est particulièrement absurde d’entendre aujourd’hui les libéraux réclamer ce débat. Pourquoi ? Parce que le calendrier a fait en sorte que leur gouvernement avait la responsabilité de faire ce débat.  Oui, la loi réclame une mise à jour de la protection de la jeunesse, donc une consultation, des amendements, une commission parlementaire, tous les cinq ans. Les libéraux ont donc tenu ce débat, déposé et adopté un projet de loi, en 2016. Ils n’ont fait que des aménagements à la marge, en ne corrigeant pas leurs propres dégâts. Mais ils se sont déclarés parfaitement satisfaits de leur travail !

Ils sont donc parmi les plus mauvais juges et tout membre du gouvernement Couillard devrait se sentir disqualifié d’intervenir sur ce sujet.

Que faire ?

Nous avions beaucoup réfléchi à cette question, notamment avec le grand spécialiste Camil Bouchard, qui me conseillait en matière de jeunesse.

Maintenant que le gouvernement Legault, et toute l’Assemblée nationale, semblent prêts à se relever les manches, il n’est pas inutile de rappeler nos propositions phares.

D’abord redonner son autonomie à la Direction de la protection de la jeunesse. En réformant les structures actuelles, la DPJ doit retrouver sa marge de manoeuvre et surtout retrouver un porteur de drapeau au Conseil des ministres qui ne soit pas le ministre de la santé ou son ministre délégué. Le meilleur scénario serait de créer un grand ministère de la jeunesse, regroupant éducation pré-scolaire, primaire et secondaire et Protection de la jeunesse.

Simultanément redonner ses moyens à la DPJ en rehaussant son budget de base (le premier budget Legault a livré un premier effort significatif) et en l’ajustant par la suite à la hausse du nombre de signalements. Seul moyen d’assurer en permanence une bonne qualité d’encadrement.

Lancer une Politique nationale de bienveillance envers les enfants qui se donnera un objectif national ambitieux de réduction de la maltraitance sur un horizon de 4, puis de 8 ans. Pour assurer son succès, il faudra mobiliser les meilleures équipes de recherche et d’intervention préventive en matière de maltraitance envers les enfants et les jeunes.

Nommer au bureau du Premier ministre un Chargé de mission pour l’enfance, qui verra au suivi des recommandations et à la cohésion de l’action gouvernementale.

Que devraient faire les Libéraux ?

Ils forment l’opposition officielle et ont donc un rôle à jouer dans les débats à venir. Mais pour retrouver une crédibilité quelconque dans le débat sur l’enfance, le premier geste à poser serait de reconnaître leur lourde part de responsabilité.

De tous les députés libéraux actuels, Marwah Rizqy fut la seule à émettre la possibilité que son parti présente des excuses aux Québécois pour l’ampleur des compressions de l’ère Couillard. Elle fut sévèrement remise à l’ordre par des artisans de ces compressions, dont Pierre Arcand et Pierre Moreau, deux de ceux qui, au Conseil du Trésor, serraient la vis.

S’excuser auprès des enfants du Québec serait un bon début. Puis, de toute urgence, confier le dossier à un(e) député qui n’était pas présent, ou du moins pas ministre, au moment de la prise de ces très mauvaises décisions.

Finalement, interdire aux ex-ministres libéraux de venir verser devant les caméras des larmes de crocodile.


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Laïcité: Guy Rocher ose utiliser le « M Word » – MAJORITÉ 

En voici un extrait:

On vit « un équilibre linguistique parfait » dit le PLQ. Sérieux ?

Pour une surprise, c’est une surprise de taille. On vient d’apprendre qu’après 400 ans de soubresauts et de tensions, le Québec a enfin atteint le nirvana linguistique.

Équilibre: Ensemble/Together

Équilibre: Ensemble/Together

Je n’invente rien. Notre ministre responsable de la promotion de la langue, Hélène David, l’a dit hier en répondant aux militants anglophones inquiets pour l’avenir de leur propre langue au Québec. « Je pense que nous avons un équilibre parfait, compte tenu de la situation ».

Wow. Et elle a dit-ça, rapporte Radio-Canada, « posément » et elle a « bien pesé ses mots ». Donc, elle n’avait rien fumé d’illégal. Elle a fait cette déclaration en pleine possession de ses capacités intellectuelles.

Bon, oui, à sa décharge, elle est « sous influence ». Elle a entendu comme nous son premier ministre affirmer avec force que les mesures de renforcement du français, « ça suffit » ! Jugez-en :

Mais lorsqu’on s’extrait de cette influence jovialiste et qu’on met bout à bout les chiffres des recensements jusqu’en 2011 et les projections de l’Office de la langue française sur le poids des francophones (langue d’usage, donc toutes origines confondues) jusqu’en 2056, on obtient un portrait qui ne semble que très imparfaitement équilibré.

D’abord pour la place du français dans le Québec en entier:

québec

Cela paraît net: la baisse enregistrée depuis 2001 va, selon le scénario le plus probable de l’OQLF, se poursuivre et s’accentuer.

Voyons maintenant pour la région métropolitaine de Montréal, donc l’île, Laval, et les couronnes nord et sud:

RMR

Ici, c’est depuis 2006 que la tendance est forte. La proportion de citoyens de la RMR qui parlent principalement le français à la maison fond à bonne vitesse. Mais ils sont toujours majoritaires.

Qu’en est-il dans le chaudron linguistique du Québec, là où se fait — où ne se fait pas — l’intégration linguistique, soit l’île de Montréal. Une image vaut mille francophones:

Mtl

C’est assez net, les francophones vont perdre la majorité d’ici la fin de la présente décennie. Peut-être à temps pour le 150e anniversaire du Canada, en 2017 !

C’est pourquoi j’ai tant insisté, lorsque j’étais ministre de la métropole, pour un programme de rétention des familles sur l’île, sachant que la majorité des familles qui quittaient étaient francophones. (Voir nos propositions ici.)

On nous rétorque que ces baisses sont sans importance, car pendant qu’il y a moins de francophones, il y a de plus en plus de non-francophones qui parlent le français, langue seconde. J’ai déjà traité ce sujet, alors je me permets de vous remettre ici,  un peu remanié, un texte de 2011 que la ministre Hélène David n’a pas (du moins pas encore) lu :

Le Français au Québec: en route pour l’imprudence !

029q2546Le premier ministre Jean Charest a parfaitement raison.

Il faut « contextualiser », a-t-il dit, l’étude publiée vendredi dernier et qui rappelle que le français n’est déjà plus la langue maternelle de la majorité des habitants de l’île de Montréal et ne sera plus la langue parlée à la maison par la majorité d’ici 20 ans.

L’étude met déjà, un peu, ces chiffres en contexte en signalant le déclin significatif du français parlé à la maison dans les banlieues de Montréal.

J’affectionne pour ma part une image pour illustrer la situation:

On peut penser à un canot (l’île de Montréal) avançant sur une rivière qui débouche sur une énorme chute (l’anglicisation).

Dans les années 60, lorsque 85% des jeunes immigrants choisissaient d’être éduqués en anglais, le canot avançait à, disons, 50 noeuds. Les pagayeurs s’empressèrent de freiner cette course folle, notamment grâce à la loi 101.

Ainsi, en 2011, le canot n’avance plus qu’à 25 noeuds. Extraordinaire succès, applaudissent, de la rive, les optimistes.

CanoeWaterfall

En réalité, les pagayeurs réussiraient à ralentir jusqu’à 1 nœud qu’ils ne pourraient échapper à la chute. La seule vitesse du succès est 0, à défaut d’avoir la capacité de faire demi-tour.

Deux arguments sont avancés pour atténuer la portée des mauvaises nouvelles.

Ce n’est pas grave: on gagne au jeu des transferts linguistiques!

« On gagne! », disent-ils, brandissant le chiffre de 51%. Il concerne les « transferts linguistiques » – soit la décision prise par un Québécois allophone de passer, à la maison, de sa langue d’origine (l’espagnol, l’arabe) au français ou à l’anglais. Pour la première fois, en 2006, ces transferts se sont fait majoritairement vers le français. Oui, une majorité très très claire de 51%!

Évidemment, si vous avez un bain d’eau chaude à 90 degrés et que l’eau qui arrive de votre robinet est de 51 degrés… Vous comprenez.

Il est vrai que ce 51% inclut les immigrants arrivés il y a longtemps — qui passent massivement à l’anglais — et ceux qui sont arrivés plus récemment — et qui passent massivement au français. On peut donc escompter que la majorité pour le français sera de plus en plus claire avec le temps. Mais le bain aura le temps de tiédir considérablement dans l’intervalle.

Le problème? Si les transferts linguistiques sont un référendum sur le français et l’anglais, on doit à la vérité d’indiquer que le taux de participation est exécrable. Seulement 38% des allophones font ce transfert. Donc, 62% gardent leur langue d’origine à la maison. C’est énorme.

Ce n’est pas grave: ils parlent français !

Un jour talonné par la journaliste du Devoir Manon Cornellier sur les taux d’assimilation des francophones hors-Québec, le premier ministre Jean Chrétien avait trouvé une bonne réponse:

«Il y a des gens qui abandonnent comme il y en a qui l’apprennent. Il y a des pertes et des gains. » Il y a, ajoute-t-il, « de nouveaux adeptes qui entrent ».

Donc, le fait que des anglophones aient appris le français comme langue seconde en Alberta ou en Ontario compense pour la chute du nombre de gens qui parlent le français à la maison. Des pertes et des gains. C’est la même chose.

C’est la contextualisation qu’on nous sert aujourd’hui. Le français sera minoritaire sur l’île et est en baisse en banlieue, mais ça ne fait rien car ceux qui parlent une autre langue à la maison ont le français comme langue seconde.

Françoise David a même indiqué que, puisque tant d’allophones parlent le français à la ville, on ne pourrait s’inquiéter que si la proportion de Montréalais parlant français au petit-déjeuner avec leurs enfants chutait à… 20%. Donc, pas question de sonner l’alarme avant que 80% des habitant de l’île ne parlent une autre langue en tartinant leurs roties. Et encore, ce n’est pas certain.

Françoise a été chaudement applaudie par deux signatures de La Presse, André Pratte, éditorialiste en chef, et Alain Dubuc, ex-éditorialiste en chef. C’est fâcheux, car le débat linguistique québécois des 60 dernières années nous a offert une constante: la page éditoriale de La Presse s’est systématiquement opposée à toutes les mesures proposées pour assurer le renforcement du français, estimant à chaque fois que ces mesures étaient excessives et que tout n’allait pas si mal après tout.

Son refrain est désormais bien connu: « tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant était justifié, mais cette fois-ci, c’est trop. » Or une lecture rétrospective de ce courant d’opinion révèle que ce qui est aujourd’hui accepté comme juste et raisonnable était considéré exagéré lorsqu’il fut introduit.

Pourquoi c’est grave !

Mais pourquoi, cette fois-ci, Françoise, André et Alain ont-ils tort ? Il est vrai que le français langue seconde est plus que jamais enchâssé dans la vie des allophones québécois. Le bilinguisme — non — le trilinguisme y est la norme. Mais il existe une différence de nature entre être un francophone, donc être membre d’une communauté linguistique minoritaire, et connaître le français.

La première résultante d’une minorisation des francophones sur l’île est : l’affaiblissement de la volonté de défense du français.

En effet, tous les sondages, récents comme anciens, révèlent des différences notables entre l’intensité avec laquelle les francophones, les allophones et les anglophones appuient (ou rejettent dans le dernier cas) les efforts du Québec pour protéger et promouvoir le français. La règle est relativement stable : lorsque 80% des francophones sont favorables à une mesure (la prédominance du français dans l’affichage commercial, par exemple), les allophones y sont moitié moins favorables, à environ 40%, alors que, chez les anglophones, il faut diviser par quatre, six ou par huit, selon les questions. Au total, si le nombre de francophones baisse et que le contingent allophone augmente, la société québécoise sera globalement moins convaincue de la nécessité de protéger le français.

Chez un peuple sur la défensive, dont les gestes de préservation de sa langue subissent un procès permanent, la volonté de « tenir » est une denrée précieuse. Les francophones, c’est normal, ne sont jamais eux-mêmes unanimes. Leur volontarisme linguistique est d’ailleurs une entorse à leur comportement général fondé sur un admirable « vivre et laisser vivre » qui motive leur ouverture générale au changement, leur permissivité face à leurs adolescents et leur tolérance marquée (nettement plus qu’au Canada anglais) des choix individuels, notamment homosexuels.

C’est pourquoi ils ont tendance à oublier, entre deux crises linguistiques, les motifs qui ont justifié leurs exigences en matière de langue. C’est ainsi que, régulièrement, une majorité de francophones se prononce en faveur du libre choix à l’enseignement anglophone pour tous, alors que les dispositions balisant ce choix sont essentielles à leur survie linguistique.

L’augmentation du contingent allophone est donc le précurseur d’une baisse de volonté politique de défense du français. Lorsqu’on parle italien chez soi, et aussi bien français et anglais à la ville, pourquoi s’opposer à l’idée que Montréal devienne officiellement bilingue ? Que le libre choix soit étendu à tous à l’école ? Qu’on soit servi en français ou en anglais dans un grand magasin ? On peut penser, vivant au Québec, que cela devrait être autrement. Mais il est difficile de demander à ces concitoyens de se mobiliser durablement pour défendre… une de leurs langues secondes.

Je vous offre une autre image:

une communauté linguistique est une forêt. Ses membres qui ont le français comme langue d’usage — à la maison, avec les enfants — en sont les racines. C’est du solide. Ceux qui ont le français comme langue seconde sont les feuilles. C’est magnifique.

Mais le jour où viendra la tempête…. Vous comprenez.

Ce n’est pas grave: il n’y a pas d’anglicisation!

On nous rétorque que tout cela a peu d’importance car, si la proportion de francophones chute effectivement et que la proportion d’allophones augmente, la proportion d’anglophones, elle, a également tendance à baisser. Il n’y a donc pas d’anglicisation.

En fait, c’est encore plus intéressant.

D’abord, il y a anglicisation, comme le montrent ces chiffres tirés de l’étude de l’OQLF:

anglicisation

L’étude de l’OQLF est claire. La capacité d’attraction du français — l’indice de vitalité — est de 1,09 à Montréal. L’indice de vitalité de l’anglais est bien meilleure: 1,43. On anglicise d’avantage qu’on ne francise.

Mais Montréal est une machine qui importe des immigrants dont près de la moitié n’ont aucune connaissance du français au point d’entrée, en anglicise un bon nombre, puis les exporte sur le reste du continent. C’est cette exportation qui nous sauve. Sans elle, l’anglicisation serait galopante.

animation3À mesure que, sur l’île de Montréal, puis en banlieue, on remplacera les arbres à racines par des arbres à feuilles, à mesure que la volonté collective de défense du français s’étiolera, trouvera-t-on un moment de grand vent ? Arrivera-t-on à un point de bascule ? Si oui, la descente vers l’anglicisation pourra s’accélérer et ne trouver devant elle que bien peu de résistance.

Une autre image, pour finir:

le Québec francophone du XXIe siècle est semblable au coyote du dessin animé. Courant vers sa proie, il a sans le savoir quitté la terre ferme, est passé de la falaise au précipice. Il est, un moment, suspendu dans les airs, dans l’instant où la gravité n’a pas encore réclamé son dû.

Il y a ceux qui espèrent que la gravité, dans ce cas, sera éternellement inopérante.

wile_fall
C’est le contraire de l’équilibre…