John Kennedy et le Québec – une fascinante rencontre

En exclusivité pour les lecteurs du blogue, un extrait de mon ouvrage: La tentation québécoise de John F. Kennedy.

 
Il n’y a pas de politique nationale. Il n’y a de politique que locale.

Thomas «Tip» O’Neil démocrate du Massachusetts

Trois hommes en sursis sont attablés dans l’élégant restaurant du Parker House, le plus chic hôtel de Boston. En sursis de gloire et de célébrité, de tragédie et de scandale. Ils ont pour prénoms Jack, Bob et Ted, ces diminutifs que les Américains portent sans complexe de l’école primaire jusqu’à la Maison-Blanche.

Les frères Kennedy vont mettre seize ans à graver ces noms dans la conscience nationale. Un tueur à Dallas, un autre à Los Angeles, une soirée trop arrosée à Chappaquiddick viendront tour à tour mettre un terme à leurs années de gloire.

Mais en ce jour de 1952, tout est encore possible, tout est encore à faire. Occupés à poser les premiers jalons, les frères Kennedy font du baratin à un quatrième personnage attablé avec eux. Petit et rondelet, le quatrième convive, le père Armand Morissette, porte la soutane et le col romain. Avec une quinzaine de kilos de plus, on dirait frère Tuck. Le bon père oblat de quarante-deux ans, de sept ans l’aîné du futur président, est Franco-Américain. Mais cette définition est un peu courte. L’homme, d’ailleurs, les déjouerait toutes.

Lorsque la francophonie d’Amérique ne jurait que par Pétain, lui, parmi les premiers étrangers et les premiers catholiques, se tourne vers de Gaulle. Il garde précieusement quelques mots du Général griffonnés sur une carte de visite, une brève lettre de remerciement, une Légion d’honneur et une croix de Lorraine. Pour un gaulliste : la totale.

Ordonné prêtre à une époque où Vatican II n’avait pas encore germé dans l’esprit des plus audacieux, Armand Morissette se fait le confident et l’ami, plus que le confesseur, d’un énergumène coupable d’infractions multiples aux dix commandements : Jack Kerouac. L’angoissé et talentueux parrain de tous les beatniks est, dans le quartier du Petit Canada à Lowell, au Massachusetts, un de ses paroissiens. Le père se targue également d’être l’aumônier officiel des Rockettes, ces danseuses du Radio City Music Hall de New York, mieux connues pour leurs longues jambes que pour leurs neuvaines.

Il y a plus étrange encore. En retard d’une décennie sur le «Notre État français, nous l’aurons» de l’abbé Lionel Groulx, ou en avance d’une décennie sur les indépendantistes modernes Marcel Chaput et Pierre Bourgault, Morrissette chérit cette opinion curieuse, iconoclaste, que la province de Québec peut, doit, va, devenir un État souverain. Un pays, dit ce descendant de Canadien français, «avec ses représentants aux Nations Unies». En ces années d’après-guerre et de décolonisation, ce siège béni à la grande table de la nouvelle organisation des nations est le critère ultime de l’indépendance.

Le père Morissette, espiègle et orgueilleux, cultivé et ambitieux, se fait d’ailleurs fort de partager ses convictions avec le premier esprit ouvert venu, pour peu que celui-ci ait la curiosité intellectuelle ou l’intérêt politique d’écouter sa prose généreuse et, selon un rival, «très, très articulée». Jack Kennedy, que seules les formules officielles appellent «John», répond trait pour trait à cette définition.

Car le hasard de la géographie, des migrations et de la politique ont fait de Morissette le gardien d’une des premières portes que doivent franchir les frères Kennedy pour aller de Boston au Bureau ovale.

«Parmi les électeurs du Massachusetts nés à l’extérieur des États-Unis, le groupe de beaucoup le plus important est celui des citoyens d’origine canadienne», dira JFK en 1961 devant les députés et sénateurs canadiens réunis à la Chambre des communes à Ottawa. Kennedy a la mémoire longue. Il se souvient que les voix des Franco-Américains «suffisent à déterminer l’issue d’une élection». Si on ne peut en gagner une majorité, il faut au moins les neutraliser, annuler leurs votes en scindant leur allégeance.

Bref, l’influent curé franco-américain de Lowell peut aider Jack Kennedy à entrer au Sénat.

Kennedy et l’indépendance: premier contact

Le cœur, le vote, des Canadiens français du Massachusetts ne passe pas nécessairement par le soutien du père Morissette. Mais il serait un atout maître, justement parce qu’on le sait lié aux républicains, donc à l’ennemi. Plus qu’une recrue, un transfuge. D’ailleurs, il fait presque déjà partie du «fan-club» Kennedy.

Le candidat Kennedy fait publier dans les journaux locaux cette photo avec Morissette

«Armand, lui avait dit un supérieur un jour de 1937, il y a une bonne femme de Boston qui va parler à un thé en français aux élèves et aux sœurs du collège.» Une emmerdeuse, quoi. Surtout que le supérieur a mieux à faire. Occupe-t’en, Armand, moi «je pars jouer au golf avec mon cousin».

Armand est donc astreint à la corvée «bonne femme de Boston». Mais cette femme n’est pas n’importe qui: elle se nomme Rose Kennedy. Francophile jusqu’à l’os, comme on l’est alors dans l’aristocratie américaine, elle court les occasions de converser dans la langue de Molière. Le jeune père Morissette, qui ne demande pas mieux que de frayer avec la haute, est un volontaire empressé. Le dimanche suivant sa première rencontre avec Rose, il est invité dans l’antre des Kennedy.

«Ils étaient tous là, tous les Kennedy, les garçons, les filles», se souvient Morissette, le regard rêveur. Toute une dynastie en devenir, encore un peu boutonneuse ou en culottes courtes. Ted, le futur sénateur, n’a que cinq ans. Assis sur les genoux de Morissette, il s’amuse à lui défaire le col romain. «Ted, don’t touch!» tonne Rose. Le clan s’apprête à déménager à Londres; Joseph, le père, vient d’y être nommé ambassadeur. En 1939, il lui suffit de tirer une ou deux ficelles pour que son fils Jack, vingt-deux ans, soit embauché à l’ambassade américaine à Paris, à deux pas des Champs-Élysées. JFK en gardera le goût de la France et quelques rudiments de langue. Au printemps de 1939, alors que commencent à gronder les bruits de bottes qui assourdiront bientôt tout le continent, le jeune Kennedy sillonne la Pologne, la Turquie et la Palestine. Il met même les pieds en terre bolchevique. La passion des affaires internationales ne le quittera plus. Retour de guerre, médaille au poitrail sur les affiches électorales, il devient représentant au Congrès.

Il croise à nouveau Morissette. Les deux hommes discutent politique locale et étrangère, échangent leurs impressions sur ce sacré de Gaulle que la France ingrate a poussé à une retraite prématurée. Morissette croit en Kennedy. Il avait connu l’énergique adolescent, il rencontre aujourd’hui l’adulte réfléchi, formé par l’étude, le voyage, la guerre. Morissette décide que Kennedy ira loin.

Le père choisit ce moment pour évoquer une première fois devant Jack Kennedy son idée fixe, cette province de Québec en mal d’autodétermination. Fichtre! pense Morissette, ces Canayens avaient bien sûr tort de ne pas vouloir se battre sous les drapeaux britanniques lorsque l’avenir de la liberté, et plus encore, de la France, le demandait, mais ce n’était pas une raison pour leur imposer, comme l’a fait Mackenzie King, un combat qu’ils refusaient. Et ce n’était pas par lâcheté, mais par principe qu’ils ne voulaient pas, au début, de cette guerre. Puisqu’on les a vus, à Dieppe, donner des leçons de bravoure aux nazis.

Si, comme le note l’historien Mason Wade, «jamais le vieux rêve d’un État indépendant, catholique et français, une Laurentie, n’avait été plus populaire que pendant la période qui précéda immédiatement la guerre», pour Morissette les années écoulées depuis ont largement confirmé la justesse de cet espoir. Kennedy, qui ne connaît du Québec que les pentes du mont Tremblant, l’écoute poliment, emmagasine les arguments. Ils fermenteront à la chaleur d’autres nationalismes.


 


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Pourquoi Charles de Gaulle se disait-il « bouleversé » par la question québécoise ?

Voici un extrait de mon dernier ouvrage, De Gaulle l’indépendantiste, qui porte sur le trouble intérieur que produit chez le Général la question québécoise.

Chapitre 5 – « Mettre le feu »

« Je n’ai jamais été si bouleversé. »
– De Gaulle, sur le navire
qui le conduit à Québec

De Gaulle s’est construit tout entier de controverse en controverse. De querelle en querelle. Il le fallait pour imposer sa vision des choses, d’abord dans une guerre qui commençait selon sa description « infiniment mal », ensuite en politique intérieure française pour imposer sa vision d’un pouvoir présidentiel robuste à des partis qui préféraient se disputer les postes et les responsabilités, ensuite encore en politique internationale, pour se tailler une place entre deux blocs.

En quoi le cas Québécois aurait-il été différent ? Le général, certes, ne prend aucun dossier à la légère. Ses interventions sont réfléchies, ses discours soigneusement dosés et rédigés de sa main. Sa conviction que l’avenir du Québec passe par l’indépendance est ferme. Son action en faveur du renforcement du Québec et de ses liens avec la France est incessante.

Mais doit-il aller plus loin ? Se rendre sur place et forcer la main de l’histoire ?

Cette question semble le tourmenter pendant plusieurs années, l’émouvoir à la veille de son voyage et susciter encore une dose d’incertitude dans les jours qui suivent son geste d’éclat.

L’exposition internationale de 1967 se prépare longtemps à l’avance. Dès août 1963, de Gaulle autorise la construction d’un pavillon français et souligne que la présence de la France sur ce qui sera appelé Terre des Hommes ne doit être en rien lié à la confédération canadienne, mais plutôt à « deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France. »

Doit-il s’y rendre ?

Il hésite. D’abord réticent à participer « à une foire », il reporte sans cesse sa décision. Comme s’il craignait qu’une fois sur place, il ne puisse s’empêcher de commettre l’irréparable.

En 1966, il confie à deux de ses collaborateurs : « Si j’y vais, ça risque d’être seulement pour y mettre le feu. »

Ce ne sont pas les invitations qui manquent. Une du gouvernement canadien, de Georges Vanier, alors toujours vivant. Une du maire Jean Drapeau, qui passe le voir (et qui aurait aimé que la Tour Eiffel soit déplacée à Montréal pour l’occasion, une prouesse jugée techniquement irréalisable). Daniel Johnson, élu premier ministre en juin 1966, lui écrit également une lettre pleine de chaleur où il insiste sur l’importance de sa venue.

En septembre 1966, De Gaulle dit non. Poliment. Dans des lettres envoyés à chacun. À Vanier, il est sibyllin et juge qu’une visite « dans les circonstances actuelles » écrit-il « soulèverait sans doute des questions qui doivent être examinées à loisir ». Lesquelles ? Mystère. Avec le recul on peut décoder : des questions portant sur le statut politique du Québec.

En février 1967, alors que la pression se maintient, de Gaulle révèle que la porte n’est pas complètement fermée. Il confie à deux de ses ministres, dans une Caravelle qui le ramène de Cherbourg vers Paris: « Je n’irai pas au Québec pour faire du tourisme. Si j’y vais, ce sera pour faire de l’histoire. »

En avril, il reçoit le gaulliste Vincent Monteil, très favorable à l’indépendance québécoise et lui confie qu’il songe finalement se rendre au Québec. « Notre grand ami, rapporte Monteil dans une lettre au journaliste québécois Jean-Marc Léger, parlera dans le sens que nous souhaitons. Il s’impatiente seulement de la lenteur de votre émancipation, qu’il souhaite totale. »

Il faudra la venue de Daniel Johnson, en mai, pour qu’il se décide enfin. Le premier ministre québécois sait appuyer sur les bons boutons. « Mon général, le Québec a besoin de vous, lui dit-il. C’est maintenant ou jamais ! » Le Québécois pensait peut-être en rajouter. Mais il a frappé chaque touche de l’orgue gaullien. L’allégeance («Mon» Général), le «besoin» et l’urgence.

Il a rompu la digue. De Gaulle confirme qu’il sera du voyage. On est alors à trois mois de l’événement, un délai très court pour une visite de cette importance.

À partir de là, il s’implique directement dans chaque détail de l’opération et mesure la symbolique de chaque décision qu’il faut prendre sur l’ordre des visites, les personnes rencontrées, la répartition du temps entre le Québec et le Canada.

Pearson et Vanier voulait qu’il vienne par avion à Ottawa, pour entamer sa visite, puis se rende à Montréal et Québec pour la suite. Si possible, qu’il se rende dans d’autres villes canadiennes. Il n’en est évidemment pas question pour de Gaulle.

Des alliés français du Québec et le délégué général du Québec à Paris, Jean Chapdelaine, semblent avoir simultanément la même idée. Que de Gaulle arrive par bateau, en remontant le Saint-Laurent. Il débarquera tout naturellement à Québec, et non à Ottawa. Le Président raffole de cette trouvaille. Il choisit le navire alors le plus prestigieux de la marine française, le Colbert, et met Ottawa devant ce fait accompli. Il ira au Québec d’abord. Donc au Québec surtout.

Déterminé, il n’en reste pas moins fébrile. À sa résidence de Colombey-les-Deux-Eglises, tout juste avant le départ, il affirme à son gendre Alain de Boissieu : « Je compte frapper un grand coup. Ça bardera. Mais il le faut. C’est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France. »

Sur le quai, à Brest, il dit au député gaulliste, et pro-indépendantiste, Xavier Deniau : « On va m’entendre là-bas, ça va faire des vagues. »

Au journaliste Jean Mauriac, le matin de son arrivée à Québec, il confirme : «Je suis décidé à aller loin! »

Au diplomate Jean-Daniel Jurgensen, il précisera à son retour : « J’avais fixé l’orientation ; j’attendais l’événement, la foule, pour doser ce que je dirais, à quel endroit, à quel instant. Mais je savais que j’allais faire quelque chose. »

Charles de Gaulle n’est pas du genre à étaler ses émotions. Cependant de tous les commentaires recueillis par ses proches, celui que rapporte son aide de camp François de Flohic lève mieux que tout autre le voile sur le trouble intérieur que provoque l’affaire québécoise chez de Gaulle.

La conversation a lieu sur le Colbert alors même que le navire aborde l’estuaire du Saint-Laurent. De Gaulle confie :

« Étrange, j’ai longtemps hésité à accepter l’invitation de Johnson. On peut dire que, pour une fois, je me suis fait prier. Cet instant est ma récompense. Je n’ai jamais été si bouleversé. »

Bouleversé. Parce qu’il sait exactement ce qu’il va dire. Alors qu’il rédige les notes de ses discours dans le Colbert, il sort se dégourdir les jambes, croise sur le pont son chef d’état-major et lui lance : « Que diriez-vous si je leur criais : Vive le Québec libre ! » L’homme tente de le dissuader mais le général répond : « Eh bien, je crois que si ! Ça dépendra de l’atmosphère. »

[…] De Gaulle n’est pas sans mesurer l’ampleur du séisme qu’il s’apprête à déclencher. Il va se mettre à dos le monde anglo-saxon au grand complet.

Ce ne sera pas la première fois. Toute sa politique étrangère est en porte-à-faux avec l’axe anglo-saxon. Pas la première fois non plus qu’il veut le démantèlement d’un pays anglophone. Alors même qu’il prépare son voyage au Québec, il donne des ordres pour armer la province catholique/animiste du Biafra, qui a déclaré son indépendance du Nigéria, ex-colonie britannique principalement protestante. Les deux territoires sont constitués d’ethnies différentes et le Biafra détient l’essentiel de la richesse pétrolière du pays. Il y a donc là conflit armé par procuration entre Britanniques et Français.

Mais le Canada n’est pas une ancienne colonie africaine. Il s’agit d’un pays d’Occident qui, plus promptement que d’autres, a soutenu politiquement de Gaulle pendant la guerre, puis qui a envoyé ses soldats verser le sang pour la libération du sol français. Il y aura donc, c’est certain, dans les scories du coup d’éclat québécois que de Gaulle envisage, une perception, par le Canada, d’une gigantesque ingratitude.

Quel lien faut-il faire entre cet obstacle et la décision de de Gaulle de désinformer Ottawa au sujet de ses intentions ? Difficile à dire. Reste que le ministre canadien des Affaires Étrangères Paul Martin est reçu par le Président à Paris à la mi-juin 1967. Martin en ressort non seulement apaisé, mais « convaincu que de Gaulle était prêt à faire amende honorable » pour ses écarts pro-québécois passés.

Le jour où le Colbert arrive à Québec, de Gaulle y tient une réception pour 400 invités. Il prend le ministre Martin à part pour lui donner une nouvelle dose de propos calmants, allant jusqu’à lui dire : « Vous verrez, à Ottawa aussi tout ira bien. »

Le ministre a bien besoin d’être rassuré, car, dix jours plus tôt, un correspondant parisien de l’Associated Press cite des sources « bien informées » selon lesquelles le voyage du président « serait une mission destinée à encourager le séparatisme canadien-français ». Selon le journaliste, le président français et ses conseillers sont « persuadés que d’ici dix ans, le Québec sera indépendant ».

Choquer le monde anglo-saxon est une chose. Gifler les Canadiens en est une autre. Mais de Gaulle sait aussi que ses paroles vont dépasser, de loin, le souhait exprimé par ses interlocuteurs québécois. C’est le cas du fédéraliste Lesage, on l’a vu, qui est maintenant leader de l’opposition.

C’est le cas aussi de celui que de Gaulle appellera pendant tout le séjour « mon ami Johnson ». Lors de leur tête à tête de mai 1967, de Gaulle l’a invité à parler vrai, à aller, selon une expression chère au Général « au fond des choses ». Johnson lui a donc expliqué sans détour son programme politique. Il a bien été élu sur le slogan « égalité ou indépendance », mais cela n’est que de l’esbroufe pour calmer ses partisans plus exaltés et sert principalement à maximiser le rapport de force du Québec envers le Canada.

L’heure est à la refonte du pacte canadien, soutient Johnson, pas à sa dissolution. Le renforcement des liens avec la France, la visite de de Gaulle que Johnson veut rendre historique, les demandes du Québec, tout cela doit mener, non à l’indépendance, mais à une nouvelle constitution qui donnera au Québec davantage d’autonomie au sein du Canada. D’ailleurs, une rencontre des premiers ministres pour discuter de ce nouvel équilibre constitutionnel est prévue pour novembre. Bref, la visite présidentielle sera un moment fort de la construction du rapport de force du Québec en ce moment crucial. Elle vise, explique Johnson à de Gaulle, à « permettre au Québec d’atteindre ses objectifs au sein du Canada ».

De Gaulle a bien entendu. Il lui répond même que les rencontres de négociation avec le Canada et les provinces, dont Johnson attend de beaux fruits, ne sont que « des éteignoirs ».  Il sait donc qu’en appelant un « Québec libre », il veut imposer aux élites québécoises une accélération de l’histoire, contre leur gré.

En atteste un des premiers commentaires qu’il fera après avoir lâché sa bombe. À Johnson il dira : « Je crois que je vous ai embêté. » Johnson lui répond qu’il a en effet utilisé « le slogan d’un parti adverse » mais l’assure qu’il « va se débrouiller ».

De Gaulle est plus tranchant avec Drapeau, qui l’apostrophe ainsi : « Vous savez, mon général, que Vive le Québec libre ! est un slogan employé par les séparatistes. » De Gaulle le coupe et réplique: « Mais on s’en fout, monsieur le maire ! »

Il a donc de quoi être bouleversé. Lorsqu’il a proclamé que les pays d’Indochine devaient pouvoir disposer d’eux-mêmes, il savait qu’il mécontenterait Washington, mais ses hôtes, au moins, allaient l’applaudir. Lorsqu’il a refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe, renvoyé les troupes américaines hors de son sol, il savait que la majorité des Français l’approuveraient. Mais, au Québec, qui l’applaudira ? Avant de débarquer du Colbert, il n’en sait rien.

Plus fondamentalement, pourquoi de Gaulle se sent-il autorisé à bousculer les Québécois, au premier chef les Jean Lesage et Daniel Johnson qui sont ses alliés et ses interlocuteurs ?

Parce qu’il a de son rôle une vision qui dépasse, de loin, celle des autres acteurs. Quand les politiciens normaux s’occupent de l’actualité, lui joue pour l’histoire. L’histoire longue, bien sûr. Voilà pourquoi il veut « réparer la lâcheté de la France », tourner la page sur l’abandon des colons français d’Amérique par Louis XV.

Mais l’histoire courte, aussi. « Il y a des circonstances où l’histoire devient fluide » expliquera-t-il à Peyrefitte après le fait. Il faut savoir « forcer le destin ». Toute sa vie est là. Tout son projet québécois y est aussi.


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Comment Québec solidaire ne fera pas l’indépendance

Manon Massé, Québec SolidaireLes co-porteparoles de Québec solidaire ont encore affirmé pendant leur dernier congrès que leur parti était le seul qui s’engageait à réaliser l’indépendance pendant leur premier mandat, dans l’hypothèse où ils seraient portés au pouvoir.

Si on veut être gentil, il faut dire qu’ils exagèrent considérablement. Si on veut rester neutre, on peut dire qu’ils pratiquent la pensée magique. Si on veut être réaliste, on peut dire qu’ils prennent les électeurs pour des cruches.

Pour en venir à l’une de ces trois conclusions, on n’a qu’à lire leur programme. Nulle part n’est-il écrit qu’un gouvernement solidaire va déclarer l’indépendance du Québec pendant son premier mandat. C’est beaucoup plus compliqué, et incertain, que ça.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


QS propose, après son élection, d’organiser une nouvelle élection au suffrage universel pour élire une toute nouvelle assemblée, appelée constituante. Elle doit être représentative de la société québécoise et aura le mandat d’écrire la constitution d’un Québec indépendant.

C’est le texte de cette constitution qui sera soumis à un référendum. Si la majorité des Québécois dit Oui à cette constitution, alors on serait en route pour une déclaration d’indépendance.

Voici pourquoi ce mécanisme ne peut conduire qu’à un échec retentissant.

L’indépendance ? C’est être ou ne pas être

Il a toujours été compris qu’une fois le Québec devenu souverain, il faudrait lui écrire une constitution. La désignation d’une constituante élue, puis l’adoption de la constitution par voie référendaire, faisaient partie des avenues souvent évoquées. J’ai personnellement toujours été d’avis que la tenue de cette constituante serait un moment clé de la réconciliation des camps du Oui et du Non. La décision de faire du Québec un pays ayant été prise par une majorité référendaire, acceptée et normalisée dans les faits, après une période de calme, ce grand exercice de la constituante réunirait certains des combattants d’hier autour d’une œuvre commune, tournée vers l’avenir, réparatrice. Je n’ai pas changé d’avis.

Mais QS, et d’autres dans le mouvement souverainiste proposent maintenant la tenue d’une constituante qui aurait lieu avant la décision de faire l’indépendance. Ils affirment que les partis politiques n’auront pas le droit de présenter des candidats à la constituante, ce qui empêchera la constitution de groupes organisés au sein de l’assemblée. D’autres proposent même le tirage au sort pour contourner le problème de candidats qui seraient «plantés» par les partis fédéralistes.

Or, si la constituante est représentative de la population québécoise — c’est l’engagement de QS et des promoteurs de l’idée –, alors, dans l’état actuel de l’opinion, une majorité de ses membres sera opposée à l’indépendance. Supposons maintenant que l’évolution de l’opinion fait en sorte que les camps du Oui et du Non redeviennent en équilibre au sein de l’électorat. On trouvera toujours dans la constituante une moitié de gens opposés à ce que le Québec soit souverain. Les sondages récents nous disent qu’un Québécois sur trois est « fortement en désaccord » avec l’indépendance. Ils seraient représentés dans la constituante de QS, dans une proportion significative. Léger a déjà mesuré qu’un tiers des Québécois étaient même en faveur de la partition du Québec. Normalement, ils seront représentés dans la constituante proposée par QS, si elle est représentative.

Maintenant disponible.

Pourquoi des citoyens fortement en désaccord avec une idée participeraient-ils à la rendre plus attrayante en écrivant un texte qui lui donnerait de la crédibilité ? Lors des Commissions régionales sur l’avenir du Québec de 1994-1995, nous avions notamment soumis à la communauté anglophone des dispositions constitutionnelles qui lui permettaient de garantir ses droits dans un Québec souverain. Nous avions invité ses membres et ses organisations à en débattre et à proposer des améliorations. Parmi les 50 000 participants à l’exercice, plusieurs groupes et individus anglophones se sont présentés aux audiences. Aucun n’a offert quelque suggestion que ce soit pour améliorer notre projet, même sur les points les concernant. Aucun. Ils voulaient tout simplement exprimer leur opposition de principe à l’idée même de souveraineté.

On peut réunir tous les groupes représentatifs que l’on veut pour discuter des modalités d’une proposition dont le principe est acquis: les soins de fin de vie, le contrôle des armes à feu, la légalisation d’une drogue.

Mais il est illusoire de penser qu’une assemblée peut s’entendre sur les modalités d’un principe qui n’est pas acquis. Emmenez des pro-vie dans une assemblée délibérative dont l’objectif est de définir la légalisation de l’avortement, ils feront tout en leur pouvoir pour qu’aucun texte ne soit produit. Et les organisateurs n’auront réussi qu’une chose: démontrer l’impossibilité du consensus, donner une caisse de résonance hypermédiatisée aux opposants de l’avortement, aviver les tensions, démontrer l’échec de la démarche, donc nuire à leur cause.

Devenir indépendant, c’est poser la question de Shakespeare: Être ou ne pas être ? On veut soit l’un, soit l’autre. Il est presque indécent de demander à un citoyen québécois, fédéraliste convaincu et fier de son appartenance canadienne, de participer à une démarche dont l’objectif est de le priver de son pays, d’une part essentielle de son identité.

Donner des outils au fédéralistes

Au lendemain du référendum de 1995, j’avais proposé ces mots à Jacques Parizeau pour son premier discours depuis la défaite. Il fut prononcé lors du Conseil national qui a suivi. Extrait:

Il faut reconnaître que l’émotion exprimée par les partisans du Canada pendant la dernière semaine de campagne n’avait rien à voir avec le débat économique ou avec les structures politiques ou linguistiques. Pour les Canadiens, il s’agissait d’un sentiment beaucoup plus profond, beaucoup plus fondamental. Certains d’entre eux avaient mal physiquement. Plusieurs ont pleuré. Ils avaient mal à leur pays. Et leur pays fait partie de leur être même. Ils le sentent dans leurs tripes.

Ils nous ont donné, ces jours-là, une très grande leçon. Ils nous ont fait comprendre qu’un pays, c’est extraordinairement précieux. Avoir un pays à soi, un pays auquel on s’identifie vraiment, un pays dont on est fier… ce n’est pas une abstraction, ce n’est pas une structure, ce n’est pas l’affaire des politiciens. C’est quelque chose qu’on porte en soi. Quelque chose qui fait partie de notre être. C’est quelque chose qui nous donne un petit morceau de certitude, un petit morceau d’identité personnelle autant que collective. C’est quelque chose qui n’a pas de prix.

Il relève donc de l’absolue pensée magique de croire que, par je ne sais quel mécanisme, les représentants élus (ou tirés au sort) de l’importante portion des Québécois qui se sentent fondamentalement canadiens participeraient à l’extinction de leur identité.

Une fois élus, ils se reconnaîtraient, s’organiseraient, seraient fortement sollicités, privément et publiquement, par de puissantes organisations fédéralistes — le Parti libéral du Québec, le Parti libéral du Canada, l’État canadien, Power Corporation qui fut de la partie en 1995 — pour les encourager à faire leur devoir de Canadiens de contribuer à sauver le pays en faisant capoter la constituante.

Est-il besoin de rappeler que l’affable ex-maire de Québec, Jean Pelletier, devenu chef de cabinet du premier ministre canadien Jean Chrétien, a avoué que rien ne l’avait retenu dans sa volonté de vaincre les indépendantistes en 1995: «Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi ?» a-t-il admis. On lui aurait organisé une constituante, il s’en serait donné à cœur joie.

Il ne faut pas croire que QS est imperméable à ces arguments. Pour pouvoir intégrer ce qui restait d’Option nationale, le parti a dû modifier son programme. Avant, il proposait une constituante «ouverte», c’est-à-dire qui pourrait décider de proposer autre chose que l’indépendance. Ce qui avait conduit Amir Khadir à avouer que ce serait «l’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance». Pour obtenir l’adhésion d’ON, les solidaires ont dû accepter que la constituante soit «fermée», c’est-à-dire qu’elle ait le mandat d’écrire une constitution indépendantiste et rien d’autre. Ce qui, on l’a vu, ne garantit nullement qu’elle va y arriver.

Pendant la campagne de 2018, Manon Massé a dû admettre que la constituante pourrait réserver des surprises, y compris, si telle était la volonté des constituants, la «partition» du Québec. Et pourquoi pas, dans un élan d’inclusivité angélique, la désignation de l’anglais comme seconde langue officielle du Québec. Pour les fédéralistes présents parmi les constituants, les occasions seraient belles d’inclure des «clauses empoisonnées» dans la proposition de constitution, pour la rendre imbuvable même pour les souverainistes.

Le leçon australienne

Ce qui nous amène au second grand problème posé par la proposition de constituante. Supposons que, par miracle, tous les obstacles ont été aplanis et qu’une proposition est rédigée et présentée. Des choix auront été faits. Le Québec proposé sera soit une monarchie constitutionnelle (peu probable) soit une république et, si oui, soit à la française, à l’américaine, à l’équatorienne ou autre. Il y aura, ou non, une chambre des régions. Il y aura des principes généraux. Plus ou moins écologistes. Plus ou moins à droite ou à gauche. Plus ou moins laïcs. Des clauses garantissant des droits nouveaux aux Nations autochtones et, pourquoi pas, aux Anglo-Québécois.

Le texte doit alors être soumis à la population par référendum et il doit rassembler plus de 50 % des voix. Je n’ai pas besoin de rappeler qu’il s’agit là d’un énorme degré de difficulté.

Pour l’emporter, il faudra additionner tous les indépendantistes. Françoise David et Richard Martineau. Amir Khadir et Jacques Brassard. Ève Torres et Mathieu Bock-Côté. Les souverainistes écologistes et les climato-sceptiques. Les syndicalistes et, disons, PKP. Les traditionalistes et les avant-gardistes. Chaque choix opéré dans l’offre constitutionnelle est une occasion supplémentaire de dire non. De prendre à rebrousse poil certains des membres de la coalition souverainiste. Choisir, c’est renoncer.

Parlez-en aux Australiens. Ils souhaitaient se débarrasser de la monarchie. S’ils avaient posé la question en référendum: Souhaitez-vous que l’Australie ne soit plus une monarchie ?, la majorité était à portée de la main (51 % pour 35 % contre et 14 % d’indécis). Une fois la victoire acquise sur le principe du remplacement de la monarchie ils auraient pu, dans un deuxième temps, soumettre une ou plusieurs formules de remplacement aux électeurs.

Mais ils ont commis l’erreur de réunir… une constituante (moitié-élue, moitié-nommée). Elle a recommandé une formule de remplacement. C’est cette formule qui a été soumise au peuple par référendum en 1999. Elle a été battue, à 55 %. Un groupe anti-monarchie mais favorable à une autre formule de remplacement a fait campagne pour le Non, ce qui est considéré comme la principale cause de la défaite.

Bref, si on propose de répondre oui ou non à l’indépendance, Être ou ne pas être, il y aura un camp du Oui et un camp du Non. Les électeurs répondront, pour l’essentiel, à la question posée. Mais si on propose plutôt, d’un seul tenant, non seulement l’indépendance, mais la sorte d’indépendance, la couleur, la forme, la texture, il y aura plusieurs camps du Non. Les électeurs pourront répondre non à chacun des détails de la proposition.

L’expérience étrangère

Pas moins de 198 pays siègent désormais aux Nations unies. Combien parmi eux ont obtenu leur indépendance en utilisant le mécanisme d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, produisant un projet de constitution ensuite soumis à un référendum ? Aucun.

C’est pourquoi, dans les négociations d’une feuille de route commune avec les autres partis indépendantistes, dont QS, et dans le but de trouver un terrain d’entente, le PQ avait accepté le compromis de réunir une constituante, mais en rejetant l’idée d’y faire entrer des fédéralistes par le suffrage universel et en prévoyant un référendum à deux volets.

Les Québécois pourraient dire Oui au principe de l’indépendance mais non à la constitution proposée s’ils ne l’aimaient pas. On pourrait donc faire l’indépendance quand même, en remettant le projet de constitution sur la table de travail.

Chacun sait maintenant que QS, dont les négociateurs avaient signé cette entente, a tout fait ensuite pour la saboter. J’ai raconté comment dans mon dernier livre.

Je suis sidéré de constater que cette fausse bonne idée fasse tant de progrès dans les rangs indépendantistes. Si j’étais conspirationniste, je dirais qu’elle est promue en sous-main par nos adversaires. Mais je crois qu’elle résulte de deux courants. Un, très sincère, qui estime à tort que la délibération publique est toujours un gage de succès. S’y additionne, au sein de Québec solidaire, un courant pas vraiment indépendantiste qui voit dans cette proposition un compromis permettant à chacun de sauver la face. Les indépendantistes solidaires pensent y trouver un moyen de se rendre à l’objectif. Les non-indépendantistes solidaires nourrissent l’espoir (fondé selon moi) que la constituante ne conduira pas à l’indépendance.

Une chose est sure. Lorsque vous entendrez un porte-parole de QS vous dire que son parti s’engage à réaliser l’indépendance dans un premier mandat, demandez-lui d’arrêter de vous prendre pour un idiot.


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

Hommage à Monsieur Parizeau

Il nous a quittés il y a quatre ans. Il habite encore notre détermination à faire du Québec un pays.

En rappel, l’hommage que je lui ai rendu à l’assemblée nationale au lendemain de son décès.

De René Lévesque, Camille Laurin écrivait ceci : «[Il] me paraît comprendre et ressentir dans [ses chairs] ces contradictions de l’homme québécois qui tout à la fois lui imposent de se libérer et l’empêchent d’y parvenir. C’est pourquoi [Lévesque] oscille lui-même entre la nuit et la lumière… Il est pour chacun un signe de contradiction. »

Le bon Dr Laurin aurait dû tirer un diagnostic complètement opposé de l’autre incarnation du mouvement indépendantiste. Jacques Parizeau ne reflétait pas, comme Lévesque, les Québécois tels qu’ils étaient. Il les représentait tel qu’il voulait qu’ils deviennent, désinhibés, décomplexés, déjà indépendants dans leur tête et dans le monde.

C’est parce qu’il était né dans l’argent que Jacques Parizeau n’était pas intimidé par les forces de l’argent. C’est parce qu’il avait obtenu — premier Canadien français, disait-on alors — un doctorat de la London School qu’il ne s’en faisait pas imposer par les financiers anglo-montréalais de la colonie, de l’empire, finalement. Ceux-là entendaient-ils bloquer depuis ce qu’on appelait à l’époque la rue Saint-James le financement de la nationalisation de l’hydroélectricité, l’économiste Parizeau allait forcer le blocus en parlant directement aux vrais argentiers à Wall Street.

Jacques Parizeau avait l’assurance qu’il fallait, l’audace qu’il fallait pour faire lever de terre les grands instruments de développement économique de la Révolution tranquille. Il avait la confiance qu’il fallait envers les siens pour les initier à l’aube des années 80 aux actions en bourse grâce au Régime d’épargne-actions, qui allait transformer les actions des moyennes entreprises québécoises en géants mondiaux. C’était pour lui une grande fierté, 10 ans plus tard, de constater qu’on désignait spontanément le lieu où se brassent les affaires à Montréal la rue Saint-Jacques plutôt que la Saint-James. C’était beaucoup plus qu’un symbole, c’était le marqueur d’une transformation dont il avait été l’accoucheur.

Référendum octobre 1995

Pour en savoir plus sur l’homme et son plus grand combat, ce livre est disponible sur laboitealisee.com en cliquant sur l’image.

Mais ses empreintes digitales sont aussi visibles partout ailleurs sur le territoire. Le projet de loi sur l’équité salariale, c’est lui; la perception automatique des pensions alimentaires, c’est lui; la reconnaissance des groupes communautaires, la création des carrefours jeunesse-emploi, c’est lui; la réintroduction des cours de métier dans les écoles secondaires, la formation professionnelle en entreprise, c’est lui; l’embellissement spectaculaire du pourtour de l’Assemblée nationale, c’est lui, le grand amant de la ville de Québec. La plus grande coalition politique de notre histoire, en 1995, c’est aussi Jacques Parizeau. Porter une nation à quelques millimètres de la souveraineté, ce ne pouvait être que Jacques Parizeau.

J’emprunte à Guy Breton, le recteur de l’Université de Montréal, les mots qu’il a employés en novembre dernier, lors du dernier hommage public rendu à M. Parizeau de son vivant, lors de la remise d’un doctorat honoris causa : «Par votre engagement universitaire, politique, patriotique, vous avez été, Jacques Parizeau, dans le poste de pilotage du Québec pendant plus de 60 ans. Vous avez été de ceux qui ont guidé le Québec depuis la « grande noirceur » jusqu’à la mondialisation. Le Québec n’est pas encore le pays dont vous rêvez, mais, beaucoup grâce à vous, les Québécois savent qu’ils peuvent le faire, ce pays. Une chose est sûre, M. Parizeau, très cher M. Parizeau, vous avez amené les Québécois à l’indépendance d’esprit.»

Merci.


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Le futur chemin de croix vert de la CAQ

En voici un extrait:

(Texte) Laïcité : Comment le Canada dira non !

Avis: ceci est le texte utilisé pour une récente balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles en version balado aux abonnés. Prenez huit jours d’avance,
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Il y a bientôt 30 ans, en 1990, deux provinces canadiennes faisaient mourir ce qu’on avait appelé l’accord du lac Meech. L’accord aurait fait en sorte que le Canada reconnaisse le Québec comme « société distincte ». L’impact de ce refus sur l’opinion publique québécoise fut gigantesque. En quelques mois, 65% des Québécois se disaient désormais favorables à la souveraineté. Le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa se retrouvait le bec à l’eau, n’osait plus défendre le fédéralisme et nommait un comité de sages pour trouver des solutions.

Un de ses membres, Bill Cosgrove, un fédéraliste convaincu, s’est rendu à l’Université Queens, à Kingston en Ontario à la mi-octobre. Il a assisté à une conférence qui réunit les plus brillants experts, politologues et constitutionnalistes du Canada anglais. Ces beaux esprits doivent faire le point et définir des pistes pour sortir de l’impasse. Cosgrove espère que, captant les signaux extrêmement forts venant du Québec réclamant des changements majeurs, ces  personnes intelligentes, lucides, vont admettre que le Canada doit jeter du lest, reconnaître au Québec une grande marge d’autonomie, pour empêcher l’indépendance de triompher.
Il sort de sa conférence catastrophé. Et fait rapport au comité libéral québécois en ces termes :  »Il ressort de cette rencontre que le Québec a très peu de chances que les autres provinces acceptent des changements si les négociations se font à l’intérieur du cadre de la constitution. Le Québec doit sortir du cadre actuel » écrit-il, la mort dans l’âme.
Quand l’intelligentsia donne l’heure juste
Cette conférence avait donné l’heure juste. Deux ans se sont écoulées ensuite en discussions inutiles et infructueuse. Le Canada fut incapable d’offrir au Québec une solution qui pouvait satisfaire sa volonté d’autonomie. Malgré la montée du sentiment indépendantiste, la logique canadienne interne, sa façon d’être et de penser, rendait impossible tout compromis acceptable. Une proposition fut quand même soumise au vote, lors du référendum maintenant oublié de 1992. La majorité des canadiens ont dit non, estimant que la proposition était trop favorable au Québec. La majorité des québécois ont dit non, estimant qu’elle n’offrait rien de tangible au Québec.
Plusieurs choses sont à retenir de cet épisode, alors qu’on s’engage dans un nouveau round avec le Canada, cette fois sur le thème de la laïcité.
En 1992, les élites politiques de tout le Canada s’étaient unis pour appuyer la proposition de réforme. Le conservateur Brian Mulroney, bien sûr, son initiateur. Même Jean Chrétien et quelques trudeauistes qui trouvaient que ce compromis déviait un peu de la doctrine de Trudeau, faisait preuve de pragmatisme et appuyaient faisait campagne pour la proposition. Ils ont été recrachés par l’électorat.
Dans son livre sur cet épisode intitulé United we fall, Unis, nous tombons, la journaliste Susan Delacourt tire la conclusion suivante:
« Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez. (…)
Ou vous pouvez (…) et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance. Elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. »
Je reviens sur cette épisode car l’histoire, qui ne se répète pas, bégaie. Et elle vient de bégayer. Comme Bill Cosgrove l’avait fait en 1990, le constitutionnaliste québécois François Côté, de l’Université de Sherbrooke, s’est rendu à Toronto, début avril,  participer à une rencontre de centaines de constitutionnalistes du Canada anglais.
C’est un événement annuel et, hasard du calendrier, Me Côté arrivait juste à temps pour exposer les impacts constitutionnels du nouveau projet de loi québécois sur la laïcité.
Me Côté a écrit un rapport de son expérience, que je cite ici avec sa permission. On peut lire son texte intégral sur le site de l’AutJournal.
L’avertissement venu de Toronto
L’événement, explique-t-il, était solennel et bien organisé, avec des conférences pertinentes et intéressantes.
« Toutefois, lorsqu’il fut temps d’aborder le Projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j’étais face à un public hostile serait un euphémisme.
J’ai constaté, devant des centaines de constitutionnalistes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnellement total à ces propositions. Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le Projet de loi, mais pour l’essentiel de l’assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n’aura été qu’une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès. « 

Voici, en résumé, les principaux arguments qui ont été servis par les plus beaux esprits canadiens contre le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État :

– Le Projet de loi 21 relève de la tyrannie de la majorité;

– Son but est de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes sont les femmes musulmanes;

– Il est illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel. Il n’y a pas de crise, pas d’urgence. Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifie;

– Le Projet de loi 21 est irrémédiablement traversé d’un « refus de comprendre l’Autre »;

– Plaider que le Québec est une société distincte est un argument sans valeur.  Les droits fondamentaux dépassent les traditions juridiques et sont l’attribut de chaque individu – et seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne peut adéquatement la défendre.

Voila pour les arguments de fond. François Côté décrit aussi le ton. Je le cite encore:

« Ces arguments, il y a de quoi rester un tant soit peu sidéré, étaient avancés tantôt avec calme glacial, tantôt avec malaise comme lorsque face à quelque chose d’obscène, mais plus souvent avec indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu’en Cour suprême du Canada qui, nous n’en sommes pas à une contradiction près, prétendent faire la promotion de l’ouverture d’esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l’avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu’elles se trouvent… sauf ici, manifestement. »

Oui mais, la claude dérogatoire change tout, non ?

Venons en au cœur du sujet.

On pourrait croire que tous ces arguments, ouverts à la différence religieuse mais fermés à la différence québécoise, n’ont aucune importance. Car il y a cette disposition fantastique dans la constitution que nous ont légué Pierre Trudeau et Jean Chrétien: la clause dérogatoire.

Vous savez, la clause qui permet au parlement d’une province de suspendre une partie de la Charte des droits pour affirmer qu’en certains cas, ce sont les élus qui vont décider, pas les juges.
Une question qui n’intéresse que les spécialistes, sauf lorsque le Québec décide de l’utiliser pour protéger sa langue, ses valeurs, son identité ou sa vision de la laïcité.

Le projet de loi du gouvernement Legault inclut cette disposition, qui a déjà utilisé souvent par le Québec. Parfois, la chose se déroule ainsi. Une loi est adoptée, elle est contestée, la Cour suprême affirme qu’elle est inconstitutionnelle. Alors, le parlement amende la loi pour y ajouter la clause dérogatoire et ainsi colmater la brèche. Ce que le gouvernement Bourassa avait fait pour la langue d’affichage en 1989. Parfois aussi, on met la clause avant même qu’il y ait une contestation, à titre préventif. On ne veut pas perdre de temps en recours légaux et clarifier les choses une fois pour toutes. C’est ce que le gouvernement de René Lévesque avait fait à partir de 1982, en attachant la clause dérogatoire à toutes les lois québécoises.

Alors, dossier clos ? Pas du tout.

Me Côté, dont c’est la spécialité, rapporte ce qu’en pensent ses interlocuteurs canadiens.

Selon eux, « les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons », dont notamment les suivantes : (i) ce n’est pas ce que les constituants de 1982 — les auteurs de la constitution — auraient voulu.

Donc il faudrait réinterpréter l’histoire pour tirer maintenant une nouvelle conclusion.

Mais c’est fâcheux car un arrêt de la cour suprême de 1982, l’arrêt Ford, confirmait la liberté des province d’utiliser cette clause à titre préventif.

Ah mais voilà, disent les juristes canadiens, cet arrêt « a déjà trente ans; il est maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd’hui stopper l’intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ».

Le mur du refus

Me Côté a des contre-arguments, bien sûr. Notant que si on veut applaudir la diversité canadienne, il faut bien aussi applaudir la différence québécoise. Que si on reconnaît, comme le fait le parlement canadien, que le Québec est une Nation, il faut donc que cela lui donne le droit de faire des choses autrement. Que l’arrêt Ford fait autorité. Quelques autres encore. Je le cite :

« Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer. (…) Le constat est sans appel: tout discours sur la question est cadenassé .

 

À l’occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n’acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le Projet de loi 21 – et toute prétention à un modèle (…) qui se distancerait de l’hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.

Que se passera-t-il maintenant. Me Côté nous le précise:

Nous avons été formellement prévenus, les opposants au Projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces. Dès l’entrée en vigueur du Projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. On anticipe que les procédures sont déjà en train d’être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.

 

Les canons de la fédération s’en font une mission relevant de la raison d’État. La Charte canadienne -doit- primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et -doit- invalider l’entreprise de laïcité québécoise. »

Mê Coté ferme lui même la boucle, en nous renvoyant au tremblement de terre politique Québec-Canada que nous avons vécu au début des années 1990 en écrivant:

« D’ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du Lac Meech. (…)  Une tempête se prépare, le combat d’une génération est devant nous, tout près. »

Comme la rencontre de Kingston d’octobre 1990, celle de Toronto avril 2019 est un signe avant-coureur. Elle donne l’heure juste. Le Canada est ce qu’il est. Il imposera sa volonté à tout ceux qui veulent la mettre en cause. C’est à prendre ou, oui, ou à laisser.


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Message d’Ottawa au Québec: « Canada, love it or don’t leave it! »

Avec sa loi adoptée en 2000, le Canada a mis quatre cadenas sur le processus d’indépendance du Québec.

Les procureurs fédéraux, apprend-on, ont avisé la Cour que le Québec ne pourrait devenir indépendant que si une majorité de provinces donnait son accord.

Bref, que même si le Québec votait Oui à son indépendance, cette décision serait, disons, dépendante, de la bonne volonté des autres provinces. Combien ? Peut-être sept, peut-être neuf, ce n’est pas encore clair.

Pourquoi s’en étonne-t-on ? Car c’est étonnant, oui. C’est impraticable, insensé, absurde, oui. Mais à leur décharge, les procureurs n’ont rien fait d’autre que d’appliquer la loi. La loi canadienne. La loi sur la « clarté » adoptée en 2000. Elle dit exactement ça.

Et avait fait dire au politologue de l’Université de Montréal, Alain Noël, que la position officielle d’Ottawa au Québec était: « Canada, love it or don’t leave it ».

La loi fédérale établit au moins quatre cadenas rendant impossible, dans ce cadre, l’indépendance du Québec. Les voici:

 1) Le cadenas sur la question référendaire

Grâce à la loi proposé par Jean Chrétien et Stéphane Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat.

De même, si la loi s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question.

La loi aurait également invalidé le référendum tenu par l’ONU au Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association.

2) Le cadenas sur la réponse référendaire

Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan.

Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test de la loi, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil.

En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale.

La loi fédérale fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit.

Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi fédérale). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement.

3) Le cadenas de la partition du Québec

La loi pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces.

Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Chrétien/Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets.

La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers.

D’inexcusable, l’attitude de Jean Chrétien et Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi.

Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question.

Partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Chrétien/Dion.

Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable.

4) Le cadenas de l’amendement constitutionnel

Mais la loi n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.»

Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi fédérale rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non.

Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet.

Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute laissée par Stéphane Dion et Jean Chrétien: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme.

Face à la Cour d’appel, ces temps-ci, les procureurs fédéraux n’inventent rien. Ils ne font que répéter les inepties d’une loi adoptée par la Chambre des Communes.

(J’ai exposé ces arguments, en anglais aux députés fédéraux au moment de l’étude du projet de loi en anglais. On peut lire mon mémoire « Why C-20 is a democrat’s nightmare » ici.)


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Indépendance et PQ: Petit cours d’autodéfense intellectuelle

Chacun a droit à sa propre opinion. C’est entendu. Mais chacun n’a pas le droit à ses propres faits. Dans le débat qui s’ouvre sur l’avenir du Parti québécois et de l’indépendance, rien ne me semble plus utile que de faire la guerre aux clichés et aux fausses perceptions, qui,  malheureusement, semblent dominer le discours.

Les indépendantistes ont un devoir de ténacité : il est très difficile de faire du Québec un pays, je ne vous l’apprends pas. Mais la difficulté n’altère en rien la justesse du combat. Ils ont aussi un devoir de lucidité. Les innombrables commentateurs de la chose politique gagneraient également à se débarrasser d’un certain nombre d’idées aussi courantes que fausses.

Idée fausse #1: Si on ne parlait que d’indépendance, on aurait 35% du vote, car c’est le nombre d’indépendantiste au Québec.

En fait: Ce chiffre de 35% est juste. Mais il est comme les 70% de Québécois qui souhaitent abolir la monarchie. Un parti qui ferait de cette abolition son thème central n’obtiendrait pas 70% du vote. C’est une opinion parmi d’autres. Elle ne détermine pas le choix électoral. Les dernières données disponibles indiquent qu’environ 16% des Québécois appuient  »fortement » l’indépendance. Pierre Alain-Cotnoir, analyste-sondeur, disait un jour que les autres souverainistes, les « mous », « s’intéressent à l’indépendance comme vous et moi nous intéressons au curling ».

Bref, le PQ peut décider de tout miser sur l’indépendance. Ce serait un choix respectable. Mais alors il doit savoir qu’il renoncerait ainsi à tout espoir raisonnable de prendre le pouvoir dans l’avenir prévisible. Il priverait surtout les Québécois de la capacité de s’offrir un gouvernement écologiste et de justice sociale. Dit plus crûment, ce choix donnerait à la CAQ un passeport pour un second mandat.

Idée fausse #2: Si on parlait d’indépendance tous les jours, on pourrait faire bouger l’opinion publique.

En fait: Même à l’ère d’Instagram, l’immense majorité de l’information politique transite par les grands médias. Or ces médias détestent la répétition. Ils ne la répercutent presque jamais. Ces deux dernières années, nous avons concrètement parlé d’indépendance au sujet de la Davie, de la légalisation de la mari, des délais de justice, de la langue, de l’immigration, du pétrole et de l’environnement, plusieurs fois par semaine. Vous l’apprenez ici. Normal, les médias n’estiment pas que l’argumentaire souverainiste, même mis au goût du jour, répond à leur définition de ce qu’est une « nouvelle ». (Ils sont aussi imperméables à l’argumentaire fédéraliste, soit dit en passant, et nous font grâce des odes au Canada entonnés quotidiennement par Justin Trudeau). Et même lorsqu’on réussit à traverser l’écran, il faut savoir qu’en période non-électorale, seulement un électeur sur deux suit la politique.

Le travail de conviction militant est essentiel pour constamment former et aguerrir les troupes qui seront actives au moment des grands événements — changements sociaux, crises politiques, campagnes électorales ou référendaires — qui, eux, font évoluer l’opinion.

Idées fausse #3: De toute façon, les jeunes sont désormais à Québec Solidaire.

En fait: La seule mesure disponible pour le premier octobre dernier indique que 65% des francophones de 18-35 ans n’ont pas (je répète, pas) voté QS. Le tout dernier coup de sonde de Léger montre que, même chez les 18-25 ans francophones, 62% n’ont toujours pas (je répète pas) l’intention de voter QS. Il n’y a pas « une » jeunesse. Il y a « des » jeunesses.

Idée fausse #4 : Les jeunes pensent que laïcité, c’est du racisme. Donc que le PQ est raciste.

En fait :
Le dernier sondage sur le sujet (Crop, novembre 2018) confirme tous les précédents : près de 60% des 18-34 veulent interdire les signes religieux chez les juges et policiers, 50% veulent aussi les interdire chez les enseignants[1] (43% contre). Ces éléments, les plus controversés du combat pour la laïcité, sont donc majoritaires chez les jeunes. Trop, même, à mon avis, car ils sont 40% à vouloir que les récalcitrants soient congédiés. C’est dire que le PQ a un avenir chez les jeunes s’il assume son engagement laïque, pas s’il tente de le camoufler ou de ressembler à QS.

[1] Comme 51% des électeurs de QS.

Idée fausse #5 : La dernière tentative de rénovation du PQ a été un échec. Le PQ n’écoute pas les milléniaux.

En fait : L’opération « Oser repenser le PQ » de Paul Saint-Pierre Plamondon a produit des propositions dont 90% ont été adoptées lors d’un Conseil national de 2017. Une proposition voulant réserver un quota de sièges électifs aux membres de la diversité a fait grand bruit car elle été rejetée à la demande… d’une déléguée milléniale issue de la diversité ! Les délégués réunis ont suivi son conseil.

Reste que des milliers de nouveaux milléniaux sont entrés dans le parti grâce à l’opération, leur poids à tous les étages des instances du parti a augmenté significativement. On peut donc parler d’un succès organisationnel certain, qui n’a malheureusement pas eu d’effet électoral.

Idée fausse #6 : Le Parti québécois est le parti d’une génération.

En fait : Les têtes fondatrices du parti, Lévesque, Laurin, Grégoire, Parizeau, étaient de la Grande génération, celle des parents des baby-boomers. Le gouvernement Lévesque de 1976 a été formé par ces deux générations. Le premier X, André Boisclair, a fait son apparition dans le gouvernement Parizeau en 1994. Ministre senior (Environnement, Affaires municipales) il deviendra chef en 2005. Puis, 11 des 24 ministres du gouvernement Marois furent des X, à des postes de grande responsabilité (Finances, Trésor, Santé, etc). Les Y font leur apparition après 2014 avec une rapidité telle qu’ils forment 20% des candidats péquistes. Ensemble, les X et les Y constituaient 66% des candidats. Même avec le départ de Catherine Fournier, les X et Y dominent le caucus des députés (7/9). Ils forment 100% de l’exécutif du PQ.

Bien qu’il soit exact de dire que l’attractivité électorale du PQ envers les jeunes est en déclin, il faut enfin reconnaître que les baby-boomers ont formé le facteur principal, mais jamais unique, de l’électorat péquiste, qui a toujours mordu dans les autres générations. Alors chaque fois que vous entendrez un journaliste, un chroniqueur (ou un démissionnaire) affirmer que le PQ est le parti d’une génération, sachez que, volontairement ou non, il vous désinforme. La vérité est qu’aujourd’hui le PQ est dirigé par ses 3e et 4e générations.

C’est notamment pourquoi, malgré l’amoncellement de pierres tombales qu’on veut empiler sur lui, le Parti québécois n’est pas tuable. Toute stratégie visant à l’exclure de l’équation, ou à souhaiter son décès, tient de la pensée magique. Est vouée à l’échec. Comme QS et la CAQ, le PQ est là pour durer. Au lieu de tirer dessus, il faut en tirer le maximum.


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Plusieurs des éléments de cet article sont développés dans « Qui veut la peau du Parti Québécois ? » disponible sur laboitealisee.com

Ce texte est également publié dans Le Devoir.

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Bernard Landry: l’homme qui détestait l’ombre

Je n’ai jamais su ce qui a pu, chez le jeune Bernard Landry, tendre autant le ressort qui le poussait vers la lumière. Vers la lumière des projecteurs, bien sûr, dont il était friand. Mais aussi vers les lumières du savoir, de la politique, du pouvoir, de l’indépendance.

Je n’ai jamais su, mais je l’ai assez observé pour comprendre que ce ressort le définissait tout entier et lui procurait l’énergie débordante qui le faisait bondir vers ses objectifs. Lesquels ? Ils étaient nombreux mais tous enroulés, enchevêtrés, pour tout dire fondus, dans un seul tenant où se confondaient sa soif de notoriété, sa volonté farouche de faire comprendre à tous qu’il avait raison, quel que soit le sujet, son ambition politique, son amour du Québec, sa volonté indépendantiste.

Alors qu’on sentait Lévesque fondamentalement ambivalent, Parizeau parfois détaché, Bouchard quelquefois un peu las, Landry avait toujours son potentiomètre à la position maximale. Il était une incarnation du volontarisme politique et économique.

Comme ils disent en Abitibi, il ne baissait les bras que pour se retrousser les manches.

Il détestait l’ombre. Politiquement et personnellement. Leader étudiant, déjà cravaté, en 1964, il pestait contre l’ombre que portait le pouvoir économique anglophone (et francophobe) sur ceux qu’on appelait encore les Canadiens français. Rapidement, il en a conclu qu’il fallait sortir durablement le Québec de l’ombre canadienne. En 1976, l’avocat et économiste Landry fait partie du légendaire gouvernement Lévesque.

Lorsqu’on regarde et écoute, sortis des archives, la voix, le ton, l’attitude du jeune leader étudiant, puis du jeune ministre, on est frappés de découvrir comment sa personnalité est déjà entièrement constituée, qu’il n’en changera pas, jusqu’au poste de premier ministre et au-delà.

Mais il est encore dans l’ombre. De René Lévesque, ce qui va de soi. Mais aussi de Jacques Parizeau, qui domine l’action économique du gouvernement Lévesque et ne lui laisse que peu de rayons de soleil. Son heure ne vient toujours pas quand Parizeau tire sa révérence, début 1996, Lucien Bouchard s’imposant comme le choix de tous.

Mais Landry monte enfin en grade. Devient grand manitou des finances et de l’économie. Le chômage frise alors les 12 %. Au lendemain du référendum de 1995, accusé, et les autres indépendantistes avec lui, de nuire à l’économie québécoise, Landry en fait une affaire personnelle. Il déploie ses ailes, son talent, son audace.

Il avait résolu depuis 1982, et la publication de son énoncé de politique « Le virage technologique », que l’économie québécoise devait ajouter à ses richesses naturelles trop peu transformées localement un puits de richesse supplémentaire : les technologies du savoir.

Rien ne prédisposait le Québec à devenir un des hauts lieux mondiaux de la technologie. Bernard Landry a d’abord fait en sorte qu’il coûte moins cher d’investir au Québec en recherche et technologie que n’importe où ailleurs en Amérique. Chacun de ses budgets ajoutait sa panoplie de signaux favorables : par secteurs, régions, pour l’attraction fiscale des chercheurs.

Il était preneur de tout ce qui pouvait propulser le Québec vers le haut de la chaîne technologique.

Mais il ne suffisait pas de construire la maison, il fallait attirer les clients. Avant Bernard Landry, le Québec n’était plus sur la liste des sites potentiels d’investissement. En infusant de son volontarisme le nouvel organisme Investissement Québec, dirigé avec talent par Louis Roquet, il allait faire en sorte qu’en quelques années, le Québec remporte des prix internationaux pour la qualité de son accueil. Un revirement complet de situation. Avant Landry, la présence québécoise à Davos était anecdotique. Avec lui, et avec la Super-SGF qu’il avait constituée autour de Claude Blanchet, le cocktail annuel du Québec de Davos devenait une des attractions de ce haut lieu de l’investissement.

Sous les conseils de l’idéateur Sylvain Vaugeois, Landry décide de redéfinir de fond en comble, de simplifier à l’extrême, les programmes d’attraction pour convaincre la française Ubisoft d’installer ses pénates nord-américains à Montréal. C’est un signal fort de renaissance de la métropole. (À l’époque, le premier ministre ontarien Mike Harris disait dans les gazettes que l’économie montréalaise allait tellement mal que c’était « une ville sans heure de pointe » !) Ubisoft n’est qu’une entrée en matière. Landry crée ensuite la Cité du multimédia, puis tourne son appétit vers le commerce électronique.

Son audace coûte cher ? Oui. Il subit les foudres des critiques. Mais ça marche.

Les dépenses en R et D du Québec dépassent celles de l’Ontario. Montréal se hisse dans le peloton de tête des métropoles nord-américaines de ce qu’on appelle alors « l’économie du savoir ».

Le premier vendredi de chaque mois, Bernard Landry scrute avidement les données de l’emploi, et voit le chômage descendre sous 11, puis sous 10, puis sous 9 %, avec une courbe descendante plus abrupte que celle du voisin américain. Il est sorti de l’ombre. Il a fait sortir l’économie québécoise de l’ombre.

Son obsession pour la création d’emploi tempère ses élans sociodémocrates. Il tique lorsque Lucien Bouchard décide d’ouvrir les vannes pour créer le réseau des centres de la petite enfance. Il maugrée lorsque Louise Harel propose d’imposer l’équité salariale au secteur privé – une première en Amérique. Mauvaise humeur, oui, mais pas de veto. Devenu premier ministre, il retrouve son équilibre politique : c’est lui qui fait voter la loi de lutte contre la pauvreté, la plus ambitieuse du continent.

Faisons la part des choses. Bernard Landry n’a pas joué un rôle important dans l’atteinte du déficit zéro, un effort colossal porté par Lucien Bouchard, son président du Conseil du trésor Jacques Léonard et les ministres sectoriels. Landry jouait au contraire les pères Noël, saupoudrant des offrandes à chaque budget, alors que le Trésor serrait la vis pendant le reste de l’année. Il n’était pas non plus un joueur central dans les sommets économiques de 1996, dont il craignait l’échec. D’autres facteurs sont aussi en jeu dans la transformation du Québec en locomotive technologique.

Mais s’il faut identifier un acteur, désigner un moteur principal dans la modernisation de l’économie du Québec, on ne trouvera personne pour rivaliser avec l’action de Bernard Landry.

Je dirai davantage. Lorsque la crise économique a frappé, en 2008, le Québec fut un des endroits au monde qui a le mieux résisté au choc. Où le chômage, les faillites d’entreprises, les mises à la rue de propriétaires furent les moins importants. On le doit, pour beaucoup, à la modernisation du modèle québécois et de ses outils économiques qui fut l’œuvre de Bernard Landry.

Il y avait de la démesure dans son optimisme. Il prenait parfois ses désirs pour des réalités. C’était l’homme qui disait oui. Ministre, sa propension à s’engager dans tous les sauvetages d’entreprise, dans tous les projets, se heurtait parfois au refus glacial de Lucien Bouchard. Premier ministre, sa généreuse approbation de projets divers et variés faisait grincer, au Trésor, Joseph Facal et, aux Finances, Pauline Marois.

Il avait un rapport difficile aux médias. Journaliste, j’avais été un jour réveillé à l’aube pour subir ses foudres. Conseiller, je recevais ses appels outrés contre telle chronique, telle caricature. Il était particulièrement remonté contre un photomontage de la Gazette où on le voyait, fumant cigares, avec d’autres ministres, autour d’une table où étaient empilées des liasses d’argent. « Des gens vont penser que c’est vrai », pestait-il au bout du fil. Je lui conseillais calmement d’en parler à un avocat, dont je savais qu’il lui dirait qu’il n’y avait aucun recours.

Le calendrier a été cruel avec l’indépendantiste Landry. Il devient premier ministre à un moment de reflux de l’option. Il cherche des formules. Un point de passage.

Grand partisan de l’Union européenne, il parle « d’Union confédérale » entre le Québec et le Canada. Affirme même dans un moment d’égarement que, comme le drapeau européen flotte sur les parlements nationaux, l’unifolié de l’union confédérale canadienne pourrait flotter sur le parlement de Québec. Jacques Parizeau lui fera la vie dure, par personnes interposées, de Conseil national en Conseil national.

Bernard Landry souhaitait être « élu » premier ministre en 2003. Il était jusque-là héritier du poste, dans l’ombre électorale de Lucien Bouchard. Mais ses chances sont bonnes d’être porté par son propre soleil. Le taux de satisfaction de son gouvernement est élevé. Avec la « Paix des braves », il a établi l’étalon-or des ententes avec une nation autochtone. L’économie tient. La générosité sociale-démocrate est de retour.

Jusqu’à ce que, pendant un débat, son opposant Jean Charest instrumentalise assez vicieusement une déclaration faite le jour même par Jacques Parizeau sur son discours controversé du soir du référendum. Landry est évidemment incapable, dans les heures qui suivent, de mettre cette crise derrière lui, car il faudrait le faire en tandem avec un Jacques Parizeau rétif. À l’impossible nul n’est tenu. L’affaire traîne et pousse une partie des électeurs, non à changer de politique, mais à changer d’acteurs politiques, ces tiraillements entre souverainistes ayant un goût d’on-en-a-assez-vu.

Landry n’y est pour rien. Mais c’est lui qui trinque. Il devait complètement entrer dans la lumière le jour de l’élection de 2003. Mais c’est l’ombre qui revient.

La cruauté ne vient jamais seule. Chef de l’opposition en 2005, alors que François Legault et Pauline Marois attendent leur tour en coulisses, il faut à Bernard Landry un grand jet de lumière pour compenser, dans son vote de confiance, la défaveur relative dont l’opinion l’accable.

Il obtient 76 %, juge le score insuffisant et démissionne sur-le-champ. Geste qu’il regrettera amèrement pendant de longues années.

La consolation est mince, mais il peut au moins contempler la robustesse de son édifice. Jean Charest tente de démanteler ce qu’il a construit. La réaction est vive. Le gouvernement libéral doit faire marche arrière. Sur les crédits d’impôt. Sur la SGF. Sur plusieurs des instruments de concertation et de développement économiques bâtis par Bernard Landry.

Au crépuscule de sa vie, au moment de faire les comptes, Bernard Landry savait-il combien les Québécois lui devaient ? Pouvons-nous seulement commencer à le mesurer ? Le Québec de 2018 est, économiquement et technologiquement, complètement désinhibé. Ambitieux. Visionnaire. Audacieux. C’est qu’il y a dans l’air qu’on respire et dans l’eau que l’on boit, une dose du volontarisme de Bernard Landry. Une portion de son énergie. Un reflet de sa lumière.

Libertat

Allocution du chef du Parti Québécois, Jean-François Lisée –
Republicà que farem, Esquerra Republicana de Catalunya
Samedi 4 mars 2017, Barcelone

La version lue fait foi

Toutes les générations ne sont pas égales face à l’histoire, et certainement pas face à la liberté. Et c’est bien ce qui est au coeur de votre combat, plus que les revendications sur les responsabilités, la fiscalité ou la culture. Au coeur de votre combat, il y a la question de la liberté.

Et votre génération connaît, mieux que plusieurs autres, la valeur de la liberté. Pourquoi ? Parce que beaucoup de gens affirment que vous n’êtes pas libres. Que vous n’avez pas le choix de créer un pays qui s’appellerait Catalogne et qui siègerait dignement à la table des nations, en Europe et dans le monde.

Leadership – Indépendance : Compte à rebours 2022 !

Proposition #9 du candidat Jean-François Lisée

Ma proposition #1 (Chasser les Libéraux. Réussir l’indépendance. Dans cet ordre.) a suscité énormément d’intérêt et on en a surtout retenu mon intention de ne pas tenir de référendum dans le premier mandat (2018-2022) d’un gouvernement du Parti québécois. C’est le volet « Chasser les Libéraux ».

Mais qu’en est-il du volet « Réussir l’indépendance » ? C’est ce que je veux développer dans ce texte et dans trois vidéos qui sont maintenant disponibles. J’aborderai trois aspects. D’abord ce que je propose comme action indépendantiste pendant ces six ans, ensuite comment je propose de financer cette animation, finalement quelle place j’y vois pour la convergence.

1 – Six années de préparation et d’animation

Si je suis élu chef du Parti québécois en octobre, je proposerai aux autres membres de la famille indépendantiste d’utiliser méthodiquement ce calendrier pour se rendre, ensemble, au rendez-vous électoral d’octobre 2022.

D’abord, je proposerai au Congrès du Parti québécois de 2017 d’inscrire clairement dans l’article 1 du programme :

« Le Parti québécois et ses partenaires indépendantistes demanderont aux électeurs, en octobre 2022, le mandat de réaliser l’indépendance du Québec au cours des quatre années suivantes. »

Je proposerai aussi qu’un gouvernement du Parti québécois élu en 2018 procède à une réforme consensuelle du mode de scrutin pour introduire, dès l’élection de 2022, l’élection proportionnelle mixte (soit environ 75 sièges de circonscription et 50 sièges de liste, pour se rapprocher de la réelle répartition des voix entre partis). Je dis consensuelle car le PQ, la CAQ, QS et ON peuvent s’entendre sur ce mode. La collaboration du PLQ serait souhaitable, mais son refus ne nous empêchera pas de procéder avec cette réforme nécessaire.

L’élection du chef du PQ se fera début octobre 2016. Si je suis choisi, je ferai en sorte que 2017, l’année du 150e anniversaire du Canada, soit une année de grande pédagogie sur les coûts historiques du fédéralisme. En tout respect pour le Canada et les Canadiens, je voudrai utiliser les commémorations pour illustrer concrètement comment le Québec fut systématiquement desservi, appauvri, marginalisé, par les décisions canadiennes, du début jusqu’à aujourd’hui.  Ce n’est pas la matière qui manque. Notre objectif doit être que les Québécois.e.s terminent l’année en se demandant si ce serait vraiment une bonne idée de re-signer le contrat canadien pour un autre 150 ans.

L’année 2017 sera aussi celle du Congrès du Parti québécois et, à l’été, de la première « Souveraine tournée », où des jeunes créateurs, chanteurs, humoristes indépendantistes iront partout au Québec à la rencontre de la jeunesse pour faire de l’animation politique, du recrutement et brancher l’indépendance sur les tendances de la jeunesse. Je voudrai rééditer cette « Souveraine tournée » chaque été.

L’année 2018 sera consacrée à Chasser les Libéraux, à parfaire notre organisation sur le terrain, à élargir notre coalition, pour obtenir la plus grande majorité possible à l’élection d’octobre 2018. J’ai indiqué, en privé et en public, que, si je suis chef, ma porte sera grande ouverte pour des discussions de parti à parti avec Québec Solidaire pour maximiser notre impact sur le terrain et s’entendre sur quelques propositions communes pour offrir aux Québécois.e.s un gouvernement progressiste en 2018.

Je proposerai qu’on élabore de concert un calendrier de discussion et de décision sur les éléments essentiels d’un Québec souverain entre 2018 et 2022. À titre d’exemple: on pourrait décider qu’à l’hiver 2019, le mouvement indépendantiste statue sur la monnaie d’un Québec souverain. Au printemps, sur la défense. À l’automne, sur Radio-Canada et le CRTC. À l’hiver 2020, sur la Voie maritime du Saint-Laurent, ainsi de suite jusqu’à ce qu’on se soit doté, début 2022, d’un programme et d’une feuille de route complets. Chaque étape serait l’occasion de discussion de fond, de rassemblement, puis de dissémination de cette information.

Je suis un communicateur. J’ai fait de la radio, de la télé, du journalisme écrit et tenu un blogue. Je crois qu’il faudrait, dès 2017, habituer les Québécois.e.s à entendre des messages radio et web chaque fois qu’une politique fédérale nous empêche de prendre une décision. Ottawa a le dernier mot dans la construction d’un pipeline sur notre territoire ? Qu’on illustre dans une pub radio/web le fait que seule l’indépendance nous permettrait de décider nous-mêmes. Que ce soit la monarchie anachronique, le scandaleux Sénat, le surfinancement fédéral des chantiers naval du Nouveau-Brunswick et l’abandon des nôtres, les cadeaux donnés aux chômeurs albertains que nos sans-emploi n’ont jamais obtenu, autant d’occasions de montrer, concrètement et simplement, que sans l’indépendance, on est perdants.

Cette campagne serait continue, de mon élection comme chef jusqu’en 2022 et au-delà.

2 – Comment financer une telle animation ?

Ma proposition de ne pas utiliser d’argent public pour faire la promotion de l’indépendance dans le mandat qui va de 2018 à 2022 est ferme. Elle est fondée sur plusieurs arguments. D’abord, la tolérance des électeurs pour l’utilisation de fonds publics pour autre chose que la promotion de programmes gouvernementaux ciblés et utiles (Rénovation, tabagisme, etc) est de plus en plus basse.  Ensuite, je veux enlever aux Libéraux et aux Caquistes tout argument qui pourrait les aider à garder des sièges de députés que nous voulons leur ravir. Plus la majorité péquiste sera grande en 2018, mieux ce sera pour l’avenir. La discussion ne doit donc pas porter sur notre utilisation, ou non, de fonds publics, mais bien sur l’incompétence des Libéraux d’abord, sur la faiblesse de l’équipe caquiste et de ses propositions, ensuite.

On pose souvent la question de la mise à jour des études sur l’indépendance. D’abord je rappelle qu’en 1994-1995, ces études ont été commandées et réalisées pendant les 14 mois qui ont séparé la prise du pouvoir par M. Parizeau et la tenue du référendum. Il n’est ni compliqué ni très couteux de les faire mettre à jour.

Surtout, notre militant désormais le plus célèbre, Pierre Karl Péladeau, s’est engagé à financer un instrument précieux, l’Institut de recherche sur l’autodétermination des peuples et les indépendances nationales (IRAI). De nouvelles études seront ainsi produites et rendues disponibles au cours des saisons qui viennent.

Mais cela ne règle pas notre problème de financement d’une campagne d’animation indépendantiste. Vrai, comme l’Idée fédérale et le Conseil pour l’unité canadienne pendant de longues années, il n’y a aucune raison de penser que l’Institut sur l’indépendance de Pierre Karl Péladeau ne sera pas traité équitablement d’ici peu à cet égard.

Pour financer la Souveraine Tournée, les campagnes de pub radio/web et les autres initiatives, je lancerai, dès fin 2016 début 2017, la plus grande campagne de souscription de l’histoire de notre mouvement. Je m’entourerai de personnalités fortes pour inviter les Québécois qui ont des poches un peu profondes à y puiser pour qu’on dispose d’un million de dollars par an pendant chacune des six années qui nous séparent de 2022. Un million par an pour l’indépendance, ça me semble à la fois ambitieux et réaliste, justement parce que nous avons un projet clair, un compte à rebours précis, un objectif mobilisateur.

3 – L’indispensable convergence

J’ai appuyé depuis le début la proposition de Pierre Karl et l’action de Véronique Hivon pour enclencher une réelle convergence entre le Parti québécois et les autres acteurs du mouvement souverainiste.

J’étais, auprès de Jacques Parizeau, celui qu’on surnommait « le conseiller de l’ouverture » et je fus le négociateur de M. Parizeau pour la conclusion de l’entente entre le PQ, l’ADQ de Mario Dumont et le Bloc Québécois de Lucien Bouchard pour une proposition référendaire commune.

J’estime donc qu’il faut construire, d’ici 2022, une coalition encore plus large et encore plus robuste que celle qui nous a conduit à un cheveu de l’indépendance en 1995.

Il est vrai que les travaux de la convergence étaient, jusqu’à la démission de Pierre Karl, axés vers un projet commun pour 2018. Mon élection à la direction du PQ modifierait le calendrier, c’est sûr.

J’espère pouvoir convaincre nos collègues de Québec Solidaire de centrer leur action, à nos côtés, pour Chasser les Libéraux en 2018. Mais il est probable que nos amis d’Option Nationale insistent pour présenter, en 2018, des candidats qui proposeront la tenue immédiate d’un référendum. S’ils gagnent une majorité parlementaire à l’élection de 2018, nous serons à leur côté pour les aider, ensuite, à réussir !

Mais s’ils perdent — ce qui n’est pas complètement impossible, convenons-en — et que le PQ forme la majorité parlementaire comme je le souhaite, alors la porte de la convergence leur sera toujours ouverte et nous pourrons travailler ensemble pour le rendez-vous de 2022. (Idem pour QS s’ils font ce choix.)

Dans un des premiers discours que j’avais écrit pour Jacques Parizeau en 1994, je lui avais fait dire que le mouvement indépendantiste était formé de beaucoup d’anciens fédéralistes et de gens de tous les horizons. Le pire réflexe était de faire passer des test de pureté indépendantiste, de rejeter la diversité des opinions.

« Que le dernier entré laisse la porte ouverte, s’il vous plaît » avait-il dit. Pour la convergence, comme pour le reste, c’est ma propre devise !

Vous êtes plutôt d’accord ?
Joignez-vous à ma campagne

Voici les propositions que j’ai mise de l’avant
depuis mon entrée dans la campagne, le 16 mai dernier.

Proposition #1: Chasser les libéraux. Réussir l’indépendance. Dans cet ordre.

Proposition #2: Immigration : Le chemin du succès

Proposition #3: Santé : Gel de l’enveloppe de rémunération des médecins

Proposition #4: Inégalités sociales : Un Québec riche de son équité

Proposition #5: Sièges sociaux : Miser sur la Caisse de dépôt et le développement régional

Proposition #6: Identité : La concordance culturelle

Proposition #7: Priorité PME : Moins de paperasse, plus d’entrepreneuriat

Proposition #8: Laïcité – une approche résolue et responsable

Proposition #9: Compte à rebours 2022 !

Proposition #10: Anticosti – Enfin sortir des faux-fuyants !

Proposition #11: Incarner la laïcité et l’ouverture

Proposition #12: Le pipeline Énergie Est: Pourquoi il faut dire Non et Non !

Proposition #13 : Pour un processus d’évaluation et de consultation « digne du 21e siècle »

Proposition #14 : Développement régional : rétablir les budgets et reconstruire les outils de développement dans le respect des régions

Proposition # 21: Pour une vraie culture de la culture au Québec

Proposition # 22: 8 propositions pour oser réussir la Métropole

Proposition # 23: L’information, un service essentiel