La pub antiféministe du 8 mars (intégral)

La semaine dernière, au moment de souligner la Journée internationale des droits des femmes, comment pouvions-nous ne pas songer à la régression qui s’est déroulée sous nos yeux depuis le départ des forces américaines d’Afghanistan en septembre ? On reprochera ce qu’on voudra à l’action des alliés, dont le Canada, mais notre présence aura au moins donné aux Afghanes deux décennies de liberté. Depuis, la chape de plomb islamiste leur interdit de sortir seules, de diriger des entreprises, de marcher la chevelure au vent. Dans la république islamique voisine d’Iran, l’année écoulée fut celle de la bravade. Régulièrement, les réseaux sociaux nous montrent des Iraniennes enlevant leur voile au risque d’être arrêtées par les gardiens de la pudibonderie obscurantiste locale. Sur les réseaux, les mots-clics #ForcedHijab, dénonciateur, et #FreeFromHijab, libérateur, ont pris de l’ampleur, ainsi que celui #LetUsTalk, qui vise aussi les musulmanes d’Occident.

Qu’auraient pensé ces femmes en voyant la publicité officielle diffusée la semaine dernière par le ministère canadien Femmes et Égalité des genres ? On y voit cinq femmes accompagnées du slogan « L’inspiration au féminin », dont une porte le voile islamique. Notez : pas n’importe quel voile. Pas celui, coloré, que portent des militantes et d’où sortent des mèches rebelles qui attestent, justement, d’une touche d’impertinence. Non. Le voile plus strict, avec le bandeau qui fait en sorte que pas un cheveu ne dépasse. Celui que préfèrent les imams rigoristes.

Une des images utilisées pour la campagne du 8 mars 2018

Bref, le ministère canadien spécialisé dans les droits des femmes, le jour où on célèbre les combats féminins planétaires, affirme qu’une femme voilée au cube représente « L’inspiration au féminin ». Invitée par Le Devoir à commenter cette pub, la professeure et militante féministe Nadia El-Mabrouk, d’origine tunisienne, lance avec colère : « À l’heure où les Afghanes se voient retirer tous leurs droits et sont condamnées à circuler sous un voile noir, cette propagande pro-voile est indécente. »

Une Canadienne qui incarne l’inspiration au féminin est Yasmine Mohammed. Forcée de porter le hidjab à 9 ans, puis mariée de force à 20 ans, elle devait désormais porter le niqab. Elle a quitté son mari lorsqu’il a voulu infliger à leur fille une mutilation génitale. Cela s’est déroulé non pas à Bagdad, mais à Vancouver. Elle anime désormais le site Free Hearts, Free Minds, qui vient en aide aux femmes qui tentent de quitter une pratique islamique contrainte, dans le monde et au pays. « Quitter l’islam, écrit-elle, est passible de mort dans 12 pays musulmans. En plus de la répression de l’État, les apostasiées dans le monde musulman risquent l’isolement social, la violence, l’emprisonnement, la torture, le reniement et le meurtre. » Mohammed, a écrit le livre Unveiled. How Western Liberals Empower Radical Islam, qui décrit sa propre expérience, fait la promotion des Féministes oubliées, des femmes d’origines diverses, mais surtout musulmanes, qui se sont libérées du patriarcat religieux et qui témoignent de leur parcours.

Le voile contraint

En mars 2021, un Montréalais a été condamné pour avoir battu ses quatre filles, qui refusaient de porter le voile. Il menaçait de les tuer si elles n’obéissaient pas. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Dans le continuum qui va de ces cas extrêmes, certes, mais locaux et contemporains, jusqu’aux femmes parfaitement libres et autonomes qui choisissent de porter fièrement le voile sans la moindre contrainte, il y a tout un espace difficile à jauger.

Le Dr Sherif Emil, directeur du service de chirurgie pédiatrique à l’Hôpital de Montréal pour enfants, a ouvert une petite fenêtre sur cette réalité en décembre. Il fut pris à partie pour avoir protesté dans un journal professionnel contre l’utilisation par celui-ci d’une photo montrant une enfant portant un hidjab. « N’utilisez pas un instrument d’oppression comme symbole de diversité », a-t-il écrit, avant de subir une pluie d’insultes et de menaces.

Contrit, il a ensuite expliqué avoir voulu relayer le vécu d’une collègue médecin qui a été forcée à porter le hidjab dès l’enfance et qui lui a décrit « comment cela a provoqué chez elle une souffrance psychologique qui a duré jusqu’à l’âge adulte ». Depuis le début de cette controverse, le Dr Emil dit avoir reçu un nombre incalculable de témoignages de femmes lui confiant leur histoire. Toutes ces Canadiennes, écrit-il, « ne peuvent s’exprimer publiquement, car elles craignent des représailles personnelles ou professionnelles ». Ce simple fait, ajoute-t-il, « devrait en troubler plusieurs ».

L’image d’une enfant en hijab a d’ailleurs été employée par la Commission canadienne des droits de la personne en 2018. Le droit des enfants de ne pas se faire imposer de tels signes ne semble pas avoir été considéré par la commission dans ce choix, ni les récits de femmes musulmanes affirmant avoir mal vécu cette imposition.

Le choix de l’image est intéressant car, comme me l’indique l’alertinternaute Roger Pelletier, la photo a été prise pendant une manifestation contre la loi sur la laïcité, comme on peut le voir ici.

Puisque cette dynamique du voile contraint existe au Québec et au Canada, que penser de la propension du gouvernement et des entreprises — et le mois dernier, de la Fédération canadienne des municipalités — à choisir l’image de la femme voilée comme symbole par excellence de la diversité ? Ce choix renforce le discours patriarcal musulman en stéréotypant la bonne musulmane en musulmane voilée et en marginalisant la musulmane voulant se libérer de cette consigne religieuse.

La publicité de la Fédération canadienne des municipalités. Contrairement à beaucoup d’autres messages de la Fédération, celui-ci n’apparaît pas sur son fil twitter francophone.

Un choix discriminatoire

Il discrimine aussi les autres fois religieuses. Le tiers des Canadiens qui sont non croyants peuvent se reconnaître parmi les autres personnes représentées, la femme voilée étant rarement seule. Mais les deux tiers des Canadiens (et Canadiennes) affirmant un attachement religieux doivent constater que la seule religion en vitrine n’est ni celle de Jésus, de Yahvé ou du gourou suprême sikh, mais celle d’Allah. Qu’a-t-il fait pour obtenir une telle préséance ?

Les auditeurs croyants de la chaîne d’information continue de la CBC vivent le même problème. À heure de grande écoute, une journaliste voilée leur explique leur quotidien. Ils chercheront en vain un présentateur affichant la religion majoritaire, chrétienne, ou les autres fois. Il y a évidemment un remède à ce problème d’équité : la neutralité. Un concept qui semble en net recul au Canada anglais.

Dans un échange de courriel avec la responsable des médias au ministère canadien des droits des femmes, j’ai voulu savoir si l’opportunité d’utiliser une femme voilée pour le 8 mars l’année de la régression afghane avait pesé sur la décision. On m’a poliment répondu que la politique était de représenter le plus fidèlement possible dans ces pubs la diversité canadienne. Motus, donc, sur l’Afghanistan ou l’Iran. J’ai ensuite voulu savoir sur quelles données se fondait le ministère pour déterminer qu’une femme sur cinq devait être représentée avec un hijab. La réponse a le mérite de la franchise: « data was not used to inform the selection process » (des données n’ont pas utilisé pour alimenter le processus de sélection).

L’alerteinternaute Lise Samson s’était déjà inquiétée de la surreprésentation des femmes voilées, notamment dans cette pub portant sur les vétérans:

Il serait en effet intéressant de savoir combien de femmes strictement voilées font partie des vétérans au Canada ? Une sur quatre ? Ce serait surpenant. Mme Samson a interrogé le bureau de son député fédéral, le ministre Jean-Yves Duclos. La réponse est très éclairante et cite des données: 3,2 % de la population canadienne disent pratiquer l’Islam. On est donc assez loin du 25% représenté dans la publicité, mais le bureau de M. Duclos ne se pose pas la question de savoir quelle est la proportion de femmes musulmanes qui porte le voile, et le voile strict ? Non. La position canadienne est claire: musulmane = musulmane strictement voilée. En fait, c’est la même position que celle des gouvernements d’Afghanistan, d’Iran et d’Arabie Saoudite.

Comment conclure ? J’ai demandé à Yasmine Mohammed sa réaction à la publicité antiféministe canadienne du 8 mars. Voici sa réponse : « Je suis si fatiguée, Jean-François. Pour moi, c’est tellement personnel. Je ne sais pas quoi dire. Cela me brise le cœur. »

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Autre exemple de la surreprésentation des femmes en hijab dans les pubs fédérales.
Via Cynthia Roxane Angel.

Lecture complémentaire suggérée: Ce texte très fouillé de deux musulmanes s’élevant contre la montée de l’obligation du hijab (y compris pour prier aux mosquées, ce qui n’était pas le cas auparavant), dans le Washington Post en 2015.

Également le texte plus récent de Charlie Hebdo: #LetUsTalk : le ras-le-bol des femmes sans voile.


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Pénurie de questions pour Bochra Manaï

Chers lecteurs, vous savez combien j’aime rendre service. J’ai ressenti ce besoin avec plus de force que d’habitude à la lecture de la chronique/entrevue publiée par la chroniqueuse Rima Elkouri au sujet de la nouvelle commissaire antiraciste Bochra Manaï dans LaPresse+ de ce matin.

Loin de moi l’idée de critiquer une collègue chroniqueuse dont la contribution à notre compréhension des enjeux est inestimable. Je souhaite simplement et bien humblement enrichir l’excellente démarche entreprise.

Par exemple, sur une des controverses entourant la nomination de Mme Manaï, Mme Elkouri écrit : « On a aussi ressorti une citation hors contexte pour lui prêter des idées qui ne sont pas les siennes. »

Absolument. Absolument. Puis elle cite Mme Manaï : « Je mentionnais dans un discours un article du Soleil qui disait qu’Alexandre Bissonnette avait inspiré l’instigateur de l’attentat de Christchurch. Évidemment, je ne disais pas que les Québécois étaient tous des suprémacistes ! Ce n’était pas du tout mon propos. »

C’est très éclairant. J’ajouterais seulement deux choses. Ce n’est pas seulement la citation qui a circulé sur les médias sociaux le jour de sa nomination, mais tout l’extrait de discours de Mme Manaï que son employeur d’alors, le Conseil National des Musulmans canadiens, avait choisi de mettre en ligne, là où on le trouve toujours d’ailleurs.

La citation était donc dans le contexte d’origine et on peut voir que l’oratrice semblait la lire sur son téléphone intelligent. Mais de quelle citation parle-t-on exactement ? Je vous l’offre ici pour rendre service aussi car les lecteurs de LaPresse+ ne s’en souvenaient peut-être pas: « le Québec est désormais une référence pour les suprémacistes extrémistes du monde entier».

Une question possiblement pertinente qui a peut-être été posée puis retirée par manque d’espace aurait pu être celle-ci : « Mme Manaï, vous qui condamnez avec raison les amalgames et les raccourcis, comprenez-vous pourquoi certains ont pu juger vos propos excessifs envers le Québec ? »

Quoiqu’il en soit, la chroniqueuse reprend : « Au lendemain de sa nomination, on l’a réduite à son seul statut de militante anti-loi 21 – un enjeu qui n’a rien à voir avec son présent mandat. »

En effet. En effet. Enfin, cela n’aurait rien à voir avec son mandat antiraciste si elle ne pensait pas que la loi 21 était raciste. Est-ce son opinion ? Elle a refusé de le dire à plusieurs reprises. Alors le doute persiste. Cette entrevue aurait-elle été une bonne occasion pour elle de préciser sa pensée? Probablement pas.

(Le texte se poursuit après la pub)

Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Avoir écrit 15 millions d’affaires

Mme Manaï soulève ensuite un argument très pertinent : « La chercheuse en moi est fascinée de voir, alors que j’ai écrit 15 millions d’affaires, qu’on m’a réduite à cette phrase-là [sur le Québec et les suprémacistes] pour disqualifier tout ce que je peux dire de complexe. »

Une question qui aurait pu être posé à ce moment aurait été : « Pardonnez-moi de m’excuser mais j’ai vaguement l’impression que ce n’est pas tout à fait exact car une quarantaine de personnes, dont deux anciennes ministres, des écrivains et des membres de la diversité ont publié dans Le Devoir et Le Journal de Montréal une lettre fondée sur la totalité de vos écrits des dernières années publiés sur le Huffington Post [et toujours en ligne] et intitulée L’inquiétante intolérance de la nouvelle commissaire antiraciste.

Dans un de ces écrits, vous dites souscrire à « toutes les définitions de l’islamophobie comme racisme » et vous ajoutez ceci : « les détracteurs du terme islamophobie évoquent l’idée qu’il est possible de «critiquer» l’islam, sans pour autant «détester» les musulmans. Or, cette hostilité qui s’exprime à l’encontre de l’islam comme religion semble directement liée au rejet des musulmans eux-mêmes. » 

C’est fascinant. Alors, puisque vous considérez que tout Montréalais qui critique l’Islam est islamophobe, donc raciste, que proposez-vous concrètement, dans le cadre de vos nouvelles fonctions, pour les ramener dans le droit chemin ?» 

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’aurais aimé avoir une réponse à cette question. Et peut-être même à la suivante:

À Montréal, faut-il interdire les caricatures de Mahomet ?

 « Pensez-vous aussi qu’il faut interdire les caricatures de Mahomet, qui sont clairement une forme de critique de l’Islam ? Je m’excuse de vous demander pardon de poser cette question mais c’est parce qu’après la tuerie de Charlie Hebdo, vous avez écrit un long texte ou vous portiez la totalité du blâme de l’attentat sur l’échec des politiques d’intégration de la France, plutôt que sur les djihadistes. Vous avez même pointé la responsabilité de « l’union des forces maléfiques » bénéficiant d’une « solidarité inconditionnelle des États les plus meurtriers de l’Histoire » en désignant ainsi les pays qui sont intervenus militairement dans les pays arabo-musulmans ces dernières années, ce qui est le cas du Canada lors de la première guerre du golfe, en Afghanistan et en Lybie.

Juste pour nous éclairer, pouvez-vous nous donner la liste des membres de ces « forces maléfiques » ? Le Canada en fait-il partie ? Et sinon, pourquoi pas ?» 

Et la radicalisation ?

Bon, j’avoue, ça devient un peu spécialisé comme questions et la chronique portait surtout sur les membres de sa nouvelle équipe. Mais, on jase là, il y a vraiment plein de choses intéressantes dans les écrits de cette chercheuse. Y compris sur les causes de la radicalisation. Ce qui aurait pu, si le temps l’avait permis, conduire à la question suivante:

 « À Montréal ces dernières années, heureusement seulement une petite poignée de jeunes se sont convertis au djihad. Montréal a innové en créant un Centre de prévention de la radicalisation. Mais dans un de vos écrits, vous qualifiez de « vaste supercherie » l’idée que des imams radicalisés, ultra minoritaires on s’entend, aient eu un rôle quelconque à jouer dans cette radicalisation. Il s’agit, écrivez-vous, d’une « pseudo-théorie de la radicalisation comme processus théologique » promu dites-vous par les services de renseignements occidentaux. Avez-vous discuté de cette position très originale avec le Centre de prévention de la radicalisation ?» 

C’est vrai ça, on pourrait organiser un bon débat autour de cette question entre le directeur du centre de radicalisation et la commissaire ! Par Zoom, par exemple. Moi, en tous cas, je l’écouterais.

L’important, c’est d’être rassembleur

Puis il y a évidemment l’importance du dialogue, de l’ouverture à l’autre, dans des débats aussi importants que le racisme et l’antiracisme. Là, il y avait à mon avis un bon filon à exploiter:

 « Finalement, dans cette lettre ouverte à laquelle, à notre connaissance, vous n’avez jamais répondu, des personnes issues de la diversité qui ont participé au débat sur la laïcité en favorisant l’interdiction des signes religieux semblent se souvenir que vous avez écrit un texte les traitant de « pseudo-intellectuelles assurément exotiques » et les accusant d’avoir précipité « les Québécois dans une chasse aux musulmans ». Certaines affirment même avoir été victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux à la suite de votre texte. Avec le recul et compte-tenu de vos nouvelles fonctions, avez-vous quelque chose à leur dire ?» 

La réponse à cette dernière question aurait pu, qui sait?, donner matière à nouvelle. La commissaire tend la main à celles qu’elle a critiquées ou, Mme Manaï regrette sa propre participation à la polarisation. Vous voyez ?

Mais, bon. Ce sera pour une prochaine fois, j’en suis certain.


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Guy Rocher ose utiliser le « M word »: MAJORITÉ (texte)

On pensait que tout avait été dit, dans le débat sur les signes religieux. Mais voilà que se présente à la barre l’aîné des intellectuels québécois. Du haut de ses 95 ans, Guy Rocher vire le débat à l’envers, utilise une toute autre grille, prononce des mots tabou. Il ose.


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L’inégalité de la visibilité religieuse pose problème

On avait beaucoup entendu les critiques de l’interdiction des signes se plaindre de l’inégalité de traitement. Le signes catholiques, disaient-ils, ne sont pas  »ostentatoires ». On ne voit plus guère que des petites croix discrètes autour des cous. Donc en proscrivant les signes, c’est l’Islam qu’on vise, avec son voile visible. Cette volonté est donc discriminatoire, car elle a plus d’impact sur les religions « visibles ».

Guy Rocher prend l’exact contre-pied de l’argument.

Il indique justement que  »les religions ne sont pas égales entre elles. Certaines ont plus de pouvoir politique que d’autres, certaines sont financièrement plus riches que d’autres, certaines ont plus d’exigences que d’autres à l’endroit de leurs adhérents, et, oui, certaines sont plus « visibles » que d’autres. Ainsi, ajoute-t-il,, le Catholicisme a toujours été plus « visible » que le Protestantisme, de nature plus discret. Aujourd’hui, l’Islam et les Juifs hassidiques sont maintenant plus visibles que les Catholiques, devenus discrets. »

Rocher en tire la conclusion que de permettre le port des signes en éducation ouvrirait la porte à une inégalité de la visibilité des religions dans l’école. Et que donc les religions moins visibles, comme le catholicisme aujourd’hui ou, encore davantage, l’absence de religion, l’athéisme, seraient défavorisés par rapport aux religions visibles, notamment l’Islam.

Dans son témoignage il a déclaré : « si on accepte que des enseignants et des directeurs d’école portent des signes religieux, on offre l’occasion à une religion d’être plus présente que d’autres ». On consacre donc l’inégalité des religions dans l’école, ce qui est l’exact contraire de l’objectif de neutralité religieuse de l’État.

L’intérêt dans cette position est qu’elle ne reproche pas à une religion son choix d’être plus ou moins visible. Les cathos, rappelle Rocher, étaient plus visibles avant,  » avec les soutanes, les cornettes, les crucifix ». Ils le sont moins maintenant. Ils pourraient changer d’avis demain, on ne le sait pas. De même, les musulmanes portaient très peu le voile il y a trente ans. Elles le portent maintenant. Cela pourrait changer à l’avenir. Ces variations appartiennent aux religions.

L’État lui, a un devoir de neutralité. Il est donc un rempart contre ces variations. Il ne doit pas subir la vague de visibilité actuelle de telle ou telle religion. La meilleure façon d’empêcher, à l’école, l’inégalité de l’affichage est de ne pas avoir d’affichage du tout.

Le « M » word: Majorité

L’ensemble du débat fut jusqu’ici axé sur la valeur des droits individuels d’afficher ses convictions. On s’interroge beaucoup sur l’impact du projet de loi sur les minorités religieuses. La mairesse Valérie Plante, qui a eu le mérite d’affirmer qu’elle appliquerait la loi si adoptée, a même parlé de la  »peur » que le projet soulevait en elle pour la cohésion sociale.

Guy Rocher, lui, a osé parler d’une inquiétude complètement inverse. Il a même poussé l’audace jusqu’à parler de  »la majorité », grande absente des débats. Jusqu’à maintenant la majorité était, osons le dire, en déficit de visibilité.

 »Je serais bien inquiet pour l’avenir, a dit Guy Rocher, que ce projet de loi ne soit pas adopté. Je serais inquiet pour les rapports entre la majorité au Québec et les minorités. Et entre les minorités entre elles. » D’autant qu’il prévoit pour les 50 prochaines années une augmentation de la fragmentation religieuse dans le monde et au Québec, pas sa diminution.

Il fait le constat que la majorité des Québécois n’appartiennent pas aux minorités religieuses. Or pour s’assurer que les relations entre la majorité et les minorités religieuses soient « équitables et paisibles » dit-il, il convient d’éviter qu’à l’école, « une religion soit plus favorisée qu’une autre, par sa visibilité, sa présence ou autrement ».

L’interdiction des signes, conclut-il, est la seule façon d’assurer l’égalité de la foi — ou de l’absence de foi — dans l’école.

Guy Rocher a le mérite de poser la question crûment: l’augmentation prévisible dans l’État et en particulier l’école des signes extérieurs de la religion la plus visible — l’Islam — va créer une situation d’inégalité religieuse qui sera source de tensions.

« Si ce principe n’est pas adopté, il n’est plus possible de considérer nos institutions scolaires comme religieusement neutres. Diverses croyances auraient la complète liberté de s’y afficher, voire s’affronter. L’avenir apparaît alors fait d’incertitudes ».

C’est une évidence. Mais il fallait avoir le cran de le dire.

Le principe de précaution

Avec toute la diplomatie dont il est capable, Guy Rocher a mis au tapis l’argument de Gérard Bouchard voulant qu’il n’y avait aucune preuve que les signes religieux dans une classe ait une influence réelle sur les élèves.

D’abord, a dit Rocher qui a enseigné pendant des décennies, « j’ai toujours pensé qu’en tant que professeur, j’ai eu de l’influence ». Ensuite, il a fait état de sa propre expérience, de l’époque où le catholicisme était très visible. « Quand j’étais au collège et que tous les professeurs portaient des soutanes et que parfois je me demandais si Dieu existait ou si l’enfer existait, je pensais à ces hommes qui manifestaient leur foi en Dieu et en enfer par tous les signes qu’ils portaient. »

Il s’est aussi interrogé sur la réaction d’un élève dont les parents sont témoins de Jéhovah ou Mormons qui voit dans son école des enseignants qui affichent leur foi en l’Islam, mais pas en la foi de ses parents. Cela introduit, selon Rocher, « une contradiction grave » face à l’impératif de neutralité de l’État.

À la demande de Gérard Bouchard pour des études scientifiques, Rocher répond par le principe de précaution. Dans l’incertitude, dit-il, s’il y en a encore, il faut protéger l’école, les élèves et les parents.

Un témoignage essentiel

L’intervention de Guy Rocher dans notre grand débat national est inestimable. Comme Gérard Bouchard ou Charles Taylor, il porte avec lui la crédibilité de l’expérience et de la recherche. Contrairement à eux, il met sur la table non seulement une vie d’intellectuel, mais celle d’un acteur central de deux de nos transformations les plus durables, la construction d’un système d’éducation public laïc, puis l’adoption de la Charte de la langue française.

Il a donc côtoyé à la fois les idées et le réel. Transformé notre façon de penser et d’agir.

C’est sans doute ce qui lui donne la lucidité voulue pour remettre debout le débat sur la laïcité. Debout sur le pilier qu’il n’aurait jamais du quitter: celui de l’égalité, condition indispensable à des relations équitables et paisibles entre les minorités religieuses et celle qu’il a savamment réintroduit dans le débat:  la majorité.


 

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En voici un extrait:

 

 

Islam: le T-Shirt qu’il ne faut pas porter ce week-end

Brûlera, brûlera pas ses 200 corans ce samedi soir, le révérend Jones ? Il attire l’attention sur ce qu’un milliard et demi d’habitants de cette planète considèrent sacré. Le livre et l’image du prophète.

C’est pourquoi seuls les plus courageux, téméraires, suicidaires d’entre nous oserions porter dans les rues de Bagdad, Téhéran ou de La Mecque ce week-end le T-shirt vu ici:

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Au recto: « J’ai une photo du prophète Mohammed sur le dos de mon T-Shirt » / Verso: « C’est une blague. Prions Allah! – Merci de ne pas me tuer ! »

Jésus aurait-il brulé le Coran ? Yes sir ! répond le révérend Jones

Plus de 200 Corans attendent le sacrifice du feu, qui aura lieu ce samedi, jour anniversaire des attentats du 11 septembre, entre 18h00 et 21h00, dans un champ de Floride. Le pasteur Terry Jones est certain que « Jésus n’aurait pas régulièrement brulé des livres, mais il aurait certainement brulé celui-là ». La question est rhétorique, le Coran n’étant apparu que 600 ans après l’ascension du Christ. Jésus y est d’ailleurs présenté très positivement.

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Photo : John Raoux / PC/AP

Le tollé est général aux États-Unis contre l’initiative du pasteur Jones, à la microscopique congrégation. Une rare conférence conjointe à Washington de leaders religieux juifs, catholiques, musulmans et évangélistes modérés lui ont lancé un appel. Ce qui est suprêmement contre-productifs car Jones les considèrent tous comme des suppots de Satan. Mais des évangélistes de sa mouvance religieuse ont également dénoncé son initiative.

Jones, conscient du tort que son geste pourra causer à la réputation des États-Unis, y compris la mise en péril de troupes américaines en terre musulmane, persiste et signe. Il priera pour que tout se passe bien.

Il vaut la peine de voir, dans ce reportage d’ABC News, le visage de l’intolérance (et de rester jusqu’à la fin quand le journaliste demande enfin à Jones s’il est dingue):

Cette vidéo n’existe plus

Le geste du pasteur Jones surgit dans un contexte porteur: l’islamophobie est galopante aux États-Unis depuis quelques mois. L’affaire du Centre culturel islamique qui doit être construit à cinq coins de rues de Ground Zero a été un révélateur. Les porte-parole de droite, que le born-again George W. Bush avait réussi à contenir en défendant la foi islamique dans les jours suivant le 11 septembre, furent totalement désinhibés.

Des manifestations s’opposant à l’ouverture de Mosquées sont tenues dans plusieurs villes américaines, donc même à plusieurs milliers de kilomètres de Ground Zero, ce qui montre bien que le lieu n’a pas d’importance.

Sur Fox News, on n’hésite pas à désigner les Mosquées comme des centres terroristes. On lit sur Internet que les musulmans américains ont mis sur pied des dizaines de camps d’entrainement terroristes au pays. Et Terry Jones n’est ni le seul, ni le premier, a affirmer publiquement que l’Islam est une religion de haine.

Cette haine se combine avec celle, politique, déployée contre le « musulman » Barack Hussein Obama. Pas moins de 18% des Américains le croient tel, et 42% ne savent pas s’il l’est ou non. C’est dire…

Ce commentaire et ce reportage de l’émission satirique The Daily Show, sur la question des Mosquées, vont au coeur du sujet:

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Mieux vaux en rire…

En un sens, le révérend Jones rend service aux forces américaines de la tolérance, en incarnant par sa menace d’autodafé la conséquence logique du discours islamophobe courant. Agissant comme repoussoir, il remobilise les croyants modérés et force les promoteurs de la division à prendre position.

Ainsi, ce mercredi, à la fois le nouveau leader médiatique de la droite folle, Glenn Beck (qui a accusé Obama de  »racisme » envers les blancs) a appelé Jones à ne pas passer à l’acte. Plus important, Sarah Palin, issue du mouvement évangélique et très proche de ces milieux, a émis en soirée mercredi un message sur sa page Facebook qui constitue, pour elle, un rare éclair de lucidité:

Book burning is antithetical to American ideals. People have a constitutional right to burn a Koran if they want to, but doing so is insensitive and an unnecessary provocation – much like building a mosque at Ground Zero.

I would hope that Pastor Terry Jones and his supporters will consider the ramifications of their planned book-burning event. It will feed the fire of caustic rhetoric and appear as nothing more than mean-spirited religious intolerance. Don’t feed that fire. If your ultimate point is to prove that the Christian teachings of mercy, justice, freedom, and equality provide the foundation on which our country stands, then your tactic to prove this point is totally counter-productive.

 

Our nation was founded in part by those fleeing religious persecution. Freedom of religion is integral to our charters of liberty. We don’t need to agree with each other on theological matters, but tolerating each other without unnecessarily provoking strife is how we ensure a civil society. In this as in all things, we should remember the Golden Rule. Isn’t that what the Ground Zero mosque debate has been about?

L’épisode Jones peut encore mal tourner. Mais déjà, il réhabilite une idée jusqu’à hier moribonde dans l’Amérique évangéliste: le respect mutuel.

Post-Scriptum: Aux dernières nouvelles, le révérend s’est fait refuser son permis municipal pour tenir un feu (de haine?) sur le territoire de la municipalité. C’est parfois à ce genre de petits détails que tient le destin des hommes.

L’Imam chaché, le sauveur musulman

Saviez-vous que les Musulmans ont aussi leur version du retour du sauveur, avec grande lutte du bien et du mal et leur anté-christ (ils pensaient que c’était George W Bush). Finalement, le désintéressement est-il vraiment désintéressé ?

Sabrina Mervin, Chargée de recherche au CNRS/CEIFR, Co-directrice de l’IISMM (EHESS)
Ancienne pensionnaire de l’Institut français d’études arabes de Damas (IFEAD, 1993-96), elle a enseigné l’histoire des doctrines de l’islam à l’École Normale Supérieure (1998-99), à l’Ecole Pratique des Hautes Études (1999-2001), et à l’université Paris 3 (2002-2003). Elle est chargée de recherche au CNRS depuis 2001, et a été dans ce cadre affectée à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), à Beyrouth, de 2004 à 2008. Depuis septembre 2009, elle est co-directrice de l’IISMM (Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, EHESS).

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