Boîte à idées, boîte à outils, à textes, livres, balados, documentaires, conseils, conférences et entrevues, La boîte à Lisée est au service de l’audace, du débat et du sens de l’humour.
Jean Charest est inquiet. Inquiet pour le Canada. Pour son avenir. « C’est une grave erreur de penser que le Canada va toujours exister sans que nous fassions par ailleurs des efforts. » Le fédéralisme ? Il y croit comme au premier jour. Mais il se sent bien seul. « Le problème, c’est pas notre système fédéral. Le problème, c’est qu’on semble avoir perdu le mode d’emploi. » L’ex-premier ministre du Québec et ex-aspirant premier ministre (conservateur) du Canada voit « plein d’enjeux sur lesquels le système fédéral devrait être efficace pour aider à régler les problèmes, puis non ! Ni au niveau fédéral ni au niveau provincial, les gens semblent capables de mettre à contribution ces outils-là pour résoudre les vrais problèmes, comme l’immigration et d’autres auxquels on est confrontés ».
Dans une entrevue au balado Politiquement parlant, tenu par deux anciens conseillers libéraux québécois Salim Idrissi et George Tsantrizos, Jean Charest n’a pas de bonnes notes de fédéralisme à décerner aux gouvernements actuels, à Ottawa ou dans les capitales provinciales, y compris à Québec. De plus, il ne semble pas rassuré par l’avenir politique prévisible.
Ce futur gouvernement de Pierre Poilievre, « est-ce que ce sera avec ou sans le Québec ? Parce que ça a des conséquences », dit-il. « Le sentiment que le gouvernement se fait élire, puis qu’il se dit : “moi, je peux gouverner sans le Québec”, ce n’est pas exactement une bonne approche à la gouvernance du pays. » Certes. Mais encore ? Il a un exemple étranger à nous offrir : « Mme Thatcher, en Grande-Bretagne, avait fini par envoyer le message qu’elle était capable de gouverner sans l’Écosse — parce que l’Écosse élisait toujours des députés du Labor. Les Écossais ont fini par comprendre le message. » Ils ont développé un mouvement indépendantiste. « On veut pas se retrouver dans cette dynamique-là, continue Charest. […] Le Canada, c’est un pays qui est en construction et on ne peut jamais tenir pour acquis que le Canada va être là pour l’éternité. »
Évidemment, il existe un univers parallèle où cette menace a été évitée. Celui où Jean Charest est chef du Parti conservateur à la place de Pierre Poilievre. Il maintient qu’avec lui aux commandes, la députation québécoise du futur gouvernement conservateur serait conséquente et pourrait travailler sur « des projets communs », féconds pour l’unité canadienne. Il ne les nomme pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il parlait de pipelines. Le candidat défait ne montre aucune trace d’amertume. Il estime avoir été, pendant cette course, au diapason de l’opinion publique, mais admet qu’il fut déclassé par la capacité organisationnelle de Poilievre. Je suis parfaitement d’accord avec lui.
Pendant les 70 minutes que dure l’entrevue, la plus longue et la plus ouverte qu’il ait accordée depuis qu’il a quitté le pouvoir québécois il y a 12 ans, Jean Charest — me pardonnera-t-il de le dire — « brille parmi les meilleurs ». L’acuité de son jugement ne porte pas seulement sur les travers qui affectent la fédération canadienne. Ses hôtes l’entraînent sur des sujets pointus, comme l’état du libre-échange dans le monde, ou brûlants, comme l’évolution des relations canado-américaines. Voilà un observateur attentif qui pose un regard lucide et pénétrant, diagnostiquant pour notre relation avec notre voisin du Sud un point d’inflexion qu’il situe pendant les années Obama, qui a traversé les années Trump et Biden, et qui survivra aux prochaines élections, quel que soit le vainqueur.
Nous sommes passés, juge-t-il très justement, d’un allié mineur, mais précieux (avant Obama) à un acteur négligeable dont on peut oublier l’existence. Comme il l’a dit à L’Express, il juge que, face à la Chine, les États-Unis et l’Europe devraient rouvrir des négociations de libre-échange, mais constate que ces accords sont désormais vus comme toxiques des deux côtés de l’océan. Les bonnes idées, note-t-il, ne meurent pas lorsque le contexte leur est défavorable. Elles attendent leur heure, à condition que des visionnaires continuent à les porter.
Entre-temps, il a un horaire de ministre. Conseiller stratégique à son cabinet, Therrien Couture Joli-Coeur, il est notamment commis voyageur pour une compagnie d’automatisation de contrats (Edilex, dont le Fonds de solidarité est partenaire). Il discute de défis planétaires au sein de la Commission trilatérale, de réputation funeste, mais surfaite.Il est coprésident du conseil d’administration du Canada-UAE Business Council. Il est aussi président honoraire du Canada-ASEAN Business Council et a le doigt dans une négociation de libre-échange entre le Canada et ses dix pays membres. Sans oublier sa présence à des conseils d’administration, dont celui du géant des médias Publicis à Paris et de la compagnie de gestion montréalaise Tikehau Capital.
Il nous apprend que l’idée d’adopter une constitution québécoise, reprise cet été par le Parti libéral du Québec (PLQ), lui avait été suggérée lorsqu’il était premier ministre. Il estimait qu’il n’en était pas le bon porteur, compte tenu de son rôle dans le camp du Non de 1995, ce qui me paraît un peu court. Il juge que le temps est mûr et que ce geste d’affirmation nationale intracanadien ferait en sorte que le Parti libéral « se rebranche graduellement sur un électorat plus large ». Je suis désolé de le dire, c’est de la pensée magique pure.
Mais d’où vient le fossé existant entre le PLQ et l’électorat francophone ? Jean Charest n’offre qu’un bref constat : il y a eu « déconnexion » entre son successeur, Philippe Couillard, et « la base ». La base militante ? La base francophone ? Le jeu de base ? On n’en saura pas plus.
Du moins pour l’instant. Car il nous promet pour l’an prochain un essai, sur le Canada, le fédéralisme et, dit-il, « des sujets de compétence fédérale ». Tiens, tiens. Il a en tête un autre livre — suspense — qui serait ensuite suivi par son autobiographie. J’attends avec impatience mon invitation au lancement.
On pouvait couper la nostalgie au couteau, samedi, lors du conventum des anciens des belles années libérales. Ils et elles étaient presque tous là, anciens ministres et conseillers politiques, compagnons de trois belles victoires électorales sous la direction de l’homme dont ils s’ennuient depuis le jour de son départ : Jean Charest.
Son départ, c’est une façon de parler. Car il a tout fait pour rester, en 2012, et a bien failli réussir. Certes, une majorité de Québécois voulaient tourner la page — son taux d’insatisfaction était de 70 % —, une page bien barbouillée par des allégations que la commission Charbonneau s’apprêtait, à l’automne qui suivait, à mettre en ordre et en lumière.
Mais Charest avait trouvé une méthode pour surmonter le désamour électoral ambiant. Sa chouette idée de hausser de 82 % les droits de scolarité avait provoqué la plus grande période de manifestations étudiantes de notre histoire, émaillée de violences étudiantes et policières. Le premier ministre et son gouvernement avaient beaucoup fait pour associer la totalité du mouvement étudiant à la violence. Et, bien qu’il eût d’abord affirmé qu’il serait « grotesque et ignoble » de choisir la période de rentrée forcée des classes pour appeler les Québécois aux urnes, c’est précisément ce qu’il a fait.
Pourquoi ? Parce que suffisamment de Québécois tenaient les étudiants pour responsables de la violence, plutôt que l’État, pour offrir à Charest une chance de salut. Il représentait la loi et l’ordre. Les étudiants : l’illégalité et le désordre. S’il pouvait canaliser l’élection sur ce seul sujet, il avait une chance réelle de survivre.
Encore fallait-il que la violence soit au rendez-vous, encore fraîche à la mémoire des électeurs. D’où son calendrier électoral : mi-août, rentrée des classes, refus présumé des associations étudiantes de laisser les étudiants non grévistes franchir les lignes de piquetage, nouveaux affrontements violents entre étudiants et policiers.
Charest avait soigneusement choisi la date de l’élection pour que ces scènes de violence se déroulent à partir du début de la campagne. Juste avant les débats où, telle une réincarnation de Richard Nixon face aux nouveaux hippies, le chef libéral se poserait comme le vengeur de la majorité silencieuse, de la loi, de l’ordre et des visages bien rasés, contre ces anarchistes violents arborant carrés rouges et barbes de trois jours. Sa victoire, dans ces conditions, serait le plus grand exploit de sa carrière.
Restait un détail : que les étudiants jouent la partition prévue pour eux dans ce drame planifié. Or ils ont fait preuve d’une maturité que Charest et ses stratèges n’avaient pas prévue : ils ont voté une trêve électorale et sont rentrés en classe. L’un d’entre eux — le plus populaire —, Léo Bureau-Blouin, qui se présentait sous les couleurs péquistes, a poussé au vote, plutôt qu’au crime. Surtout, l’épouvantail favori des libéraux, celui qu’ils adoraient détester, Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de l’association radicale CLASSE, a candidement annoncé qu’il se retirait de ses fonctions et de la scène pour, a-t-il expliqué avec sagesse, « enlever une cible à Jean Charest ».
Privé de son scénario de rêve, Jean Charest a mordu la poussière. Mais sa marge de défaite fut extrêmement mince, moins de 1 % d’écart avec le Parti québécois vainqueur. Il est donc certain que, si, comme il l’avait espéré, la violence avait essaimé sur les campus en août 2012, il aurait arraché sa réélection sur le dos du poivre de Cayenne, du sang et des fractures de tibias.
Plus que les allégations entourant le financement de son parti, cet épisode a terni à jamais dans mon esprit la mémoire et le bilan de l’ex-premier ministre, car il illustre une dangereuse absence de scrupule politique lorsqu’il est poussé dans ses derniers retranchements.
C’est dommage, car on ne peut nier sa grande habileté politique, ses talents de communicateur, sa capacité à former une équipe et à la tenir pour l’essentiel soudée, malgré les avanies. Parmi les candidats à la direction du Parti conservateur du Canada l’an dernier, il était à mon avis le mieux préparé intellectuellement pour diriger un jour le pays, le rêve de toute sa vie.
Samedi soir dernier, il a offert aux 500 anciens de l’ère Charest réunis devant lui une performance épatante, rapporte-t-on. S’il décidait de briguer son ancien poste, chef du Parti libéral du Québec, personne ne doute qu’on lui organiserait un couronnement. (Ce qui ne fut pas le cas pour un autre revenant des limbes libéraux, Robert Bourassa, qui dut se battre pour reprendre le sceptre en 1983.)
Charest plongera-t-il ? Il affirme que non, c’est normal. Mais sa campagne conservatrice a donné la température de l’eau l’an dernier. L’équipe Charest fut incapable de convaincre suffisamment de libéraux québécois de prendre une carte de membre du PCC, et Pierre Poilievre lui a fait subir une défaite humiliante parmi les délégués au Québec jusque dans son propre patelin de Sherbrooke.
« La nostalgie n’est plus ce qu’elle était », affirmait dans son savoureux titre l’autobiographie de Simone Signoret. Chez les libéraux québécois, la nostalgie de l’ère Charest ne pourrait être davantage en porte-à-faux avec la mémoire que garde l’opinion de leur ancien chef. L’an dernier, donc 10 ans après son départ, 72 % des Québécois avouaient à Léger avoir une mauvaise opinion de Jean Charest, 24 % étant d’avis contraire.
Tous les autres anciens premiers ministres font mieux, sauf un : Philippe Couillard.
Mais ce point de départ catastrophique ne rendrait-il pas la résurrection politique de Jean Charest encore plus remarquable ?
Comme le serait un futur débat avec Gabriel Nadeau-Dubois ?
Me permettrez-vous de prendre la défense de Jean Charest ? La victoire de son adversaire est écrasante. Pierre Poilievre l’a humilié dans l’ensemble du Canada, au Québec, et même dans sa région d’origine, l’Estrie. En fait, Charest a fait moins bien (16 %) que Maxime Bernier au premier tour de la course à la chefferie de 2017 (29 %). Perfide même dans son discours de victoire, Poilievre a salué chez le vaincu ses exploits du siècle dernier — son rôle lors du référendum de 1995 —, mais n’a pas pu lui trouver une seule contribution récente à la cause conservatrice.
Le rêve de Jean Charest de deviser avec les grands de ce monde aux rencontres du G7 est en lambeaux. Il doit revenir, penaud, à son train de vie d’avocat millionnaire, et, un malheur ne venant jamais seul, le poste de seul administrateur francophone du CN à 400 000 $ par an auquel il avait renoncé vient tout juste d’être pourvu. Il serait tentant d’affirmer qu’il n’a que ce qu’il mérite et qu’il aurait dû savoir que cela allait se terminer ainsi. Avec toute la puissance de mon clavier, je dis non.
Le pari de Jean Charest était au contraire parfaitement valide. Il reposait d’abord sur le pouvoir des marées. Ce qu’on appelle, en politique, l’alternance. Jean Charest est bien placé pour en connaître l’implacable règle. Après huit ans de gouvernement Mulroney, il a vu en 1993 comment la volonté de changement allait propulser au pouvoir les libéraux de Jean Chrétien. Il n’y avait rien à faire contre cette vague.
Devenu chef libéral au Québec, il sait devoir à la marée montante son accession au pouvoir. En 2003, une majorité d’électeurs étaient satisfaits du gouvernement péquiste. Mais après neuf ans, les passages des Parizeau, Bouchard, Landry, un référendum, le PQ semblait gouverner depuis une éternité. Les spectateurs souhaitaient qu’une autre troupe monte sur scène. Ce fut celle de M. Charest. Lui-même tenta de toutes ses forces de ramer contre le courant de l’alternance aux élections de 2012. Il afficha un score respectable, mais fut emporté par le courant, comme de raison.
C’est donc avec les yeux rivés sur le calendrier des marées fédérales que Charest a lancé son esquif sur les turbulentes eaux conservatrices. Les prochaines élections fédérales seraient celles d’une irrépressible volonté d’envoyer les libéraux, après trois mandats, sur les banquettes de l’opposition. À condition d’offrir aux électeurs une option de rechange raisonnable. Le scrutin de l’an dernier aurait pu (dû ?) être le bon. Il y eut un moment où le chef conservateur, Erin O’Toole, semblait surfer sur la volonté de changement. Mais chez les électeurs centristes, la crainte qu’il soit l’otage d’un parti trop radical l’emporta.
Pour Charest, seul un parti conservateur réellement recentré canaliserait le changement avec assez de force pour obtenir une majorité. Au printemps, Poilievre était déjà en avance, mais il semblait possible de fédérer, dans un deuxième et un troisième tour de scrutin, suffisamment de sélections au deuxième rang pour qu’une victoire à l’arraché soit envisageable. L’attitude des autres candidats envers le meneur lors des premiers débats semblait indiquer que Poilievre ne serait choisi en deuxième par aucun d’entre eux.
À mon avis, la trajectoire de Charest prévoyait deux points de chute possible. En cas de victoire, il aurait fallu mater le parti et provoquer une purge des figures de proue de la radicalisation du parti : les Poilievre, Andrew Scheer, Candice Bergen et autres partisans des convois insurrectionnistes. Un moment douloureux, mais nécessaire, car leur départ, autant que la victoire de Charest, allait mettre en vitrine l’ampleur du recentrage. Ensuite, le recrutement de figures respectables, clones de Peter Mackay, Joe Clark et Brian Mulroney, aurait complété la manoeuvre.
L’autre point de chute, peut-être plus probable que le premier, était que Charest finisse deuxième de la course, mais avec un résultat suffisamment imposant pour qu’apparaissent clairement deux ailes de force équivalente, mais incompatibles. S’ensuivrait une passe d’armes où Charest réussirait à se faire exclure du parti par un Poilievre vu comme intransigeant.
Le Québécois aurait été légitimé d’utiliser l’organisation qu’il avait constituée dans la course pour former un nouveau parti, embarquant avec lui l’essentiel du caucus du Québec, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Il aurait ensuite été pressé de se faire élire aux Communes — un député québécois aurait dû se sacrifier —, où sa présence médiatique aurait été formidable.
Les financiers de Bay Street et de la rue Saint-Jacques auraient été au rendez-vous du financement du nouveau parti. Ses chances de succès aux élections fédérales auraient ensuite reposé sur sa capacité de recrutement de candidats forts. Il aurait pu assez aisément, mieux que l’équipe Poilievre, présenter un gouvernement de remplacement crédible.
La réalité conservatrice de 2022 a refusé de se plier à la volonté de Jean Charest pour trois raisons. D’abord, il comptait sur l’Ontarien Patrick Brown pour affaiblir Poilievre en Ontario et lui livrer ses votes au deuxième ou au troisième tour. Brown fut éjecté de la course pour cause d’irrégularités. Ensuite, les sondages n’ont jamais montré qu’un parti conservateur dirigé par Charest obtiendrait davantage de voix qu’avec Poilievre à sa tête. Ces résultats ont oblitéré le principal (seul ?) argument du Québécois : avec Poilievre, on perd ; avec moi, on gagne.
Surtout, personne ne pouvait prévoir que Poilievre allait, malgré ses bourdes, non pas sortir de la marge politique, mais élargir la marge en devenant la personnalité politique la plus attractive de l’année. Des salles géantes pleines à craquer. Une vente de cartes de membre historique. Le conservatisme radical de Poilievre apparaît plus en phase avec la volonté de changement qu’on aurait pu le croire. Ou peut-être est-ce lui qui imprime sa vision sur la volonté de changement.
Cela ne garantit pas sa victoire, et certainement pas une victoire majoritaire. Mais cela fait sombrer pour l’avenir prévisible la frêle embarcation des conservateurs centristes et engloutit, chez Jean Charest, le rêve politique de toute une vie.
Le Canada est « toujours à une crise près de l’indépendance, à un sursaut nationaliste près d’une victoire du OUI ». On doit ce constat à l’intellectuel fédéraliste le plus lucide du dernier quart de siècle, André Pratte. L’ex-éditorialiste en chef de La Presse, fondateur de l’Idée fédérale puis sénateur vient de mettre ses neurones au service de Jean Charest, candidat conservateur.
Pratte avait écrit cela dans son livre antisouverainiste, Aux pays des merveilles (VLB). Mais c’était il y a 16 ans. Y a-t-il toujours péril séparatiste en la demeure ? Oui, a-t-il clairement expliqué à ses lecteurs anglophones en décembre dans sa chronique du National Post. La crise est imminente. Elle portera sur la laïcité. « Si jamais la Cour suprême déclare la loi [sur la laïcité] inconstitutionnelle, écrit-il, la colère et la frustration au Québec vont atteindre des niveaux qu’on n’a vus que lorsque l’accord du lac Meech a échoué. »
Note pour mes lecteurs plus jeunes : en 1990, cet accord devant reconnaître dans la Constitution l’existence du Québec comme « société distincte » fut rejeté par deux provinces, relayant l’opposition d’une majorité de Canadiens anglais. Pratte continue : « À l’époque, l’appui à la séparation a grimpé au-dessus de 60 %. Heureusement, la province était gouvernée par un premier ministre fédéraliste suprêmement habile (Robert Bourassa). » Comme c’est bien dit. J’ai moi-même commis deux ouvrages sur cette suprême habileté, l’un intitulé Le tricheur, l’autre Le naufrageur.
Pratte surestime-t-il l’ampleur du ressac québécois ? On peut le penser, mais qui sommes-nous pour contredire un conseiller de Jean Charest ? Il y a pire. Selon lui, comparé à Bourassa, le premier ministre actuel, François Legault, « est aussi un leader accompli, mais c’est un séparatiste ». Bref, nous sommes à une décision de la Cour suprême près de l’indépendance.
Charest: Monsieur -72%
J’ajouterais à cette prédiction une condition gagnante : Jean Charest. Il a déclaré que, premier ministre, son gouvernement demanderait à la Cour suprême de s’opposer à la Loi sur la laïcité de l’État. À Québec, M. Charest n’avait jamais montré d’appétit pour l’interdiction des signes religieux dans le secteur public et avait rejeté la recommandation de la commission Bouchard-Taylor de cibler avec l’interdiction les juges, les policiers et les gardiens de prison.
Cependant, on n’avait jamais entendu M. Charest demander à Ottawa d’invalider une loi québécoise. Pendant ses neuf ans de pouvoir, à aucun moment M. Charest n’a proposé aux Québécois d’adhérer à la Constitution qui nous fut imposée en 1982. Il nous annonce maintenant que, premier ministre du Canada, il demanderait aux juges d’appliquer, pour invalider une loi québécoise, une constitution que lui-même n’a jamais eu le courage de faire avaliser. Si on souhaite aviver la colère et la frustration, voilà un intéressant revirement.
Il y a les questions de fond, puis il y a les perceptions. Le débat sur la Loi sur la laïcité porte, d’abord, sur les mesures de vivre-ensemble, puis sur la capacité du Québec de faire ses choix. Même des gens opposés à la loi s’opposent à ce que le gouvernement fédéral s’en mêle. C’est le cas de Québec solidaire et, les jours pairs, du Parti libéral du Québec. L’Assemblée nationale est donc unanime, non sur la loi, mais sur le respect de la loi.
La popularité des personnes qui défendent la position inverse pèse dans la balance. Plus cette personne est impopulaire, plus il lui est difficile de susciter l’adhésion. Le sondeur Léger a comparé en octobre 2020 les bonnes et les mauvaises opinions laissées par les anciens premiers ministres. Jean Charest est l’ex-premier ministre le plus détesté au Québec : 72 % des Québécois (et 79 % des francophones) gardent de lui un goût amer. Je n’ai pas souvenir que Pierre Elliott Trudeau au moment du référendum de 1980 ou Jean Chrétien au moment du référendum de 1995 ait jamais atteint un tel niveau de rejet.
Finalement, il y a la question du calendrier. À quel moment cette crise de régime s’abattra-t-elle sur nous ? La justice prend son temps. La Cour d’appel doit d’abord se prononcer. Ce n’est que conjectures, mais des juristes proches du dossier m’informent que les juges pourraient entendre les parties plus tard cette année, puis rendre un jugement début 2023. C’est donc dans l’année qui suit, 2023-2024, que le premier ministre du Canada demanderait à la Cour d’invalider la loi. Puisque le gouvernement actuel est minoritaire, et que la durée de vie de ce type de gouvernement est de moins de deux ans, il est probable qu’une élection aurait eu lieu entre-temps. Dans le scénario Charest, l’homme serait donc à pied d’œuvre pour poser ce geste générateur de mécontentement au Québec.
Le calendrier
Le temps pour la Cour suprême d’entendre la cause, puis de rendre un jugement, cela nous mène sans doute en 2025. On serait donc dans la dernière année d’un potentiel deuxième mandat de François Legault. Celui-ci serait possiblement en réflexion sur la décision de passer la main ou de faire le troisième mandat qu’il disait en octobre vouloir accomplir.
La situation politique serait alors très fluide. Défendre le legs que constitue la Loi sur la laïcité et surfer sur la vague de colère et de frustration prévue par l’ami Pratte serait tentant pour le conduire à nouveau à la victoire. Si, usé, il cédait sa place, le nom de son successeur serait déterminant. S’il s’agissait de Geneviève Guilbault, fédéraliste convaincue, le Canada pourrait être sauvé ; s’il s’agissait de Simon Jolin-Barrette, nationaliste bleu foncé, il serait en péril.
Et Jean Charest, premier ministre du Canada, serait devenu une condition gagnante de l’accès du Québec à l’indépendance. En cas de victoire du Oui, il perdra évidemment son emploi. Et deviendra, à son corps défendant, l’accoucheur du Québec souverain. Quelle spectaculaire fin de carrière ce serait !
Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.
Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.
Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)
#TruckersNotTrudeau
La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »
Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.
Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)
Pas d’amis au G7
Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.
Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.
Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.
N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».
Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».
Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.
Bill Clinton était en voyage officiel en Afrique lorsqu’un juge annonça un arrêt des procédures dans une des accusations qu’il traînait depuis ses années comme gouverneur de l’Arkansas. Son bureau publia un communiqué laconique sur la justice qui avait triomphé. Une caméra le croqua, par la fenêtre de sa chambre d’hôtel ce soir-là, dansant en tapant sur un tambourin.
Avis aux paparazzis : une scène semblable devrait pouvoir être captée, ces temps-ci, à travers les fenêtres de Jean Charest et de son ami et argentier Marc Bibeau. Bien sûr, on ne souhaite à personne de vivre huit ans durant sous la menace d’une poursuite criminelle, et cet état de fait en soi commande peut-être une petite farandole. C’est trop long, même si les recours répétés de M. Bibeau pour faire exclure de la preuve comptent pour beaucoup dans ce délai. Mais on ne doit souhaiter, non plus, à aucune société démocratique de se sentir privée d’être allée au bout d’une grande affaire. La confiance en le système suppose d’avoir au moins le sentiment, sinon la certitude, que justice, ou du moins apparence de justice, a été rendue.
Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) annonce avoir délégué à un éminent aréopage juridique la tâche de revoir la preuve accumulée et de déterminer s’il y avait soit matière à poursuite, soit une chance raisonnable de convaincre un juge ou un jury de condamner des accusés. Les membres de ce comité sont les seuls, avec les enquêteurs de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), à avoir en main la totalité de la preuve. Sur la base de leur avis, entre autres, l’UPAC ferme le dossier. Les Québécois ne pourront jamais tirer leurs propres conclusions sur le fond de l’affaire. Il aurait été préférable pour la santé juridique de la nation, à mon humble avis, qu’un procès soit intenté, que les témoins soient entendus et contredits, et que les prévenus soient en fin de compte acquittés — si tel était le verdict — plutôt que de se retrouver devant un aussi lamentable cul-de-sac.
Les juristes de salon que nous sommes sont réduits à poser des questions qui resteront sans réponse. J’écoutais ces jours derniers sur Crave l’excellente série Corruption, du réalisateur Sébastien Trahan, qui synthétise et complète, avec dix ans de recul, les travaux de la commission Charbonneau.
On y voit et entend l’ex-président du Parti libéral du Québec (PLQ) Robert Benoit expliquer que Marc Bibeau lui a dit tout de go : « Si tu veux qu’on te nomme en quelque part, tu serais mieux de ramasser de l’argent. » Intègre, Benoit l’a envoyé promener.
C’est bizarre, car à l’article 121 de mon Code criminel, je lis que (1) « Commet une infraction quiconque » (d) « ayant ou prétendant avoir de l’influence auprès du gouvernement ou d’un ministre du gouvernement, ou d’un fonctionnaire, exige, accepte ou offre, ou convient d’accepter, directement ou indirectement, pour lui-même ou pour une autre personne, une récompense, un avantage ou un bénéfice de quelque nature en contrepartie d’une collaboration, d’une aide, d’un exercice d’influence ou d’un acte ou d’une omission ».
Les avocats de M. Bibeau se sont beaucoup battus pour qu’on ne puisse pas lire une série d’affidavits où sont relatées les déclarations de dirigeants de firmes de génie-conseil qui décrivent des comportements semblant épouser ce que le Code criminel interdit.
Georges Dick, président de la firme RSW, a fourni une déclaration écrite où, selon l’affidavit des enquêteurs, il témoigne que M. Bibeau « les informe que lorsque le PLQ serait au pouvoir, qu’il serait en mesure d’influencer l’octroi de contrats par Hydro-Québec ». Ah bon ? De plus, M. Bibeau « voulait que RSW lui remette les chèques [de financement] à lui-même ». Le v.-p. de RSW, Claudio Vissa, est, lui, cité dans l’affidavit affirmant que M. Bibeau « leur a mentionné qu’ils fournissaient moins [de financement] que les autres firmes d’ingénierie et qu’il pouvait influencer les contrats chez Hydro-Québec pour que RSW en ait moins ». M. Vissa aurait « interprété cela comme de l’intimidation ». Son patron, Dick, écrivent les enquêteurs, « considérait cela comme du trafic d’influence ». Ces deux hommes pensaient peut-être que leurs témoignages étaient aussi voisins du flagrant délit que ce qu’on peut attester en cour. Ils ont appris hier que l’UPAC et le DPCP ne jugeaient pas leurs témoignages suffisants pour procéder.
Dans l’affidavit concernant le président de TECSULT, Luc Benoît, Bibeau aurait précisé pouvoir « convaincre le ministre de changer de position concernant le métro de Laval », où TECSULT avait un intérêt. Mais l’UPAC ne voit apparemment pas comment, avec ce témoignage, convaincre un jury qu’il s’agit de trafic d’influence.
Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces témoins ont été victimes d’hallucination collective. Ou est-ce plutôt l’UPAC ou le DPCP qui sont tétanisés par la peur de l’échec ? Le refus de procéder tient-il à l’absence, chez les procureurs, d’une personne assez téméraire pour affronter la tonne de procédures et la décennie d’arguties que la défense mobilisera ? (Si oui, appelez la juge Charbonneau, peut-être acceptera-t-elle de redevenir procureure pour la cause !) Est-ce parce que les accusations que l’UPAC souhaitait déposer ratissaient trop large et qu’elle ne souhaite pas se replier sur des chefs mineurs ?
Mais voilà. Messieurs Bibeau et Charest peuvent désormais dormir tranquilles. Le plus grand stratagème de financement illégal d’un parti politique depuis Duplessis est avéré : le PLQ a remboursé un demi-million de dollars de sommes mal acquises. On nous demande désormais de conclure que ce stratagème n’avait ni capitaine ni chef d’orchestre. Tout au plus, peut-être, un joueur de tambourin.
« Le commencement est la moitié de l’ouvrage », disait Platon. Jean Charest en connaît un rayon en la matière. Son entrée en politique québécoise, en 1998, était un moment d’anthologie. Son refus de quitter la direction de l’alors Parti progressiste-conservateur, qu’il avait fait passer de 2 à 20 sièges l’année précédente au prix d’un labeur incessant, n’était pas feint. Mais toutes les forces fédéralistes le pressaient de prendre la tête d’un PLQ que l’alors chef Daniel Johnson avait rendu inerte. Une fois convaincu qu’il devait faire le saut, Charest a laissé mijoter la marmite du désir des semaines durant. Tellement qu’avant même qu’il ait prononcé sa première parole, les sondages le donnaient en avance sur Lucien Bouchard. Alors conseiller du premier ministre, j’étais à la fois médusé, atterré et admiratif.
Sa première parole fut un coup de maître. Acceptant la direction du Parti libéral du Québec (PLQ), il déclara que le Parti québécois (PQ) allait vouloir cacher son option indépendantiste avant le prochain scrutin. Je me fendis d’une note avisant nos porte-parole de ne pas mordre à cet hameçon. J’allais immédiatement assister, incrédule, à un festival d’états d’âme de ministres et de députés nous mettant sur la défensive. Il avait, comme on dit, frappé là où ça fait mal.
C’est donc avec la curiosité du spectateur averti que j’observe la rentrée politique du champion des commencements. Campé pour l’instant derrière le rideau, tel le magicien d’Oz, il déploie sa scénarisation. Il y a d’abord la rumeur voulant qu’il soit sollicité. Puis le bruit signalant qu’il y songe, mais n’en a pas vraiment besoin. Il vient en effet d’être nommé administrateur du CN, où la rémunération moyenne est de 400 000 $ par année, ce qui s’ajoute à ses autres revenus.
Vient ensuite l’expression de la demande des soupirants. Un éclaireur, le député Alain Rayes, se présente devant des micros pour dire combien le retraité serait l’homme de la situation. On passe ensuite aux écrits. Rayes et d’autres figures du Québec, de l’Ontario et des Maritimes écrivent dans La Presse pour implorer sa venue. « Le Canada a besoin de vous », plaident-ils, dans une prose qui fut — je suis prêt à parier le montant de mon abonnement au Devoir sur cette présomption — revue et corrigée par l’aspirant-chef lui-même. Le lendemain, l’invocation provient de l’autre bout du pays : l’ex-première ministre de la Colombie-Britannique, Christy Clark (nominalement libérale, mais en fait conservatrice), se joint au concert des assoiffés de Jean Charest. S’ajoutent ensuite Gérard Deltell, qui, lorsqu’il dirigeait l’ADQ, n’avait pas de mot assez durs pour critiquer l’homme qu’il encense à présent. (Les recherchistes de Polièvre sont en ce moment même en train de mettre à jour les deltelleries anti-Charest, c’est certain.)
Aiment-ils son programme ? Il n’en a pas. Applaudissent-ils à ses positions politiques récentes ? Il est resté muet. Sont-ils enthousiasmés par un récent discours de politique générale, sur sa vision du Canada dans le monde ? Ce discours n’existe pas. Ses opinions par rapport au blocage d’Ottawa, à l’obligation vaccinale, à la taxe carbone, à la loi sur la laïcité sont-elles la cause de leur engouement ? On n’a aucune idée de ce qu’il pense de ces questions.
Avec le recul, admirent-ils la constance de son positionnement idéologique conservateur face aux tempêtes de la conjoncture ? Ce serait étonnant, car l’homme qui vint au Québec en 1998 pour démanteler le modèle québécois et imposer à l’État une réingénierie dont il tirait sa source dans le programme conservateur pur jus de l’Ontarien Mike Harris a renoncé à toutes ses initiatives d’origine. Il s’est plutôt coulé dans le moule bourassien de la position de la moindre résistance. À l’exception, il est vrai, de son affrontement avec les étudiants.
C’est précisément pourquoi il est si attractif aux yeux de ceux qui sont au Parti conservateur pour prendre le pouvoir plutôt que pour appliquer des idées. Là où Pierre Poilievre et sa bande ont la flexibilité idéologique d’une tour du CN, Jean Charest épouse les formes du Stade olympique, tout en rondeurs.
Si en 1998 j’admirais la zénitude de celui qui disait « choisir le Québec », à regret, mais avec habileté, nous avons quelques indices que la version 2022 n’est certes pas moins aguerrie, mais plus aigrie.
Deux fois, depuis 10 jours, il a posé les gestes contre-productifs d’un homme porteur de cicatrices qui le tiraillent toujours. La rumeur de son retour allait, c’était certain, raviver toutes les accusations portant sur le gouffre éthique dans lequel il a plongé le Québec alors qu’il était aux affaires. Un Charest zen aurait fait le dos rond et laissé passer la vague. Mais il a appelé son ex-ministre Lise Thériault pour qu’elle vienne à sa rescousse, donnant l’image d’un ex-premier ministre prompt à replonger dans une bagarre qui ne peut que lui nuire.
Au moment du 10e anniversaire de son affrontement avec la jeunesse, il a envoyé à La Presse une note voulant démontrer que les étudiants sont, grosso modo, aussi lourdement taxés pour leurs études aujourd’hui que s’ils avaient encaissé la hausse de 82 % qu’il voulait leur imposer à l’époque. Le fait qu’il ne semble pas comprendre que faire ainsi la démonstration que la manière forte — la sienne — n’était pas la bonne pour venir graduellement à un résultat similaire est à côté de la question. Il est plus étrange de constater qu’un homme qui souhaite bientôt représenter le Canada au G7 (j’estime que cet objectif pèse extrêmement lourd dans sa motivation) commet l’erreur de rappeler à ses électeurs potentiels les épisodes les plus troubles de son dernier passage au pouvoir.
Le spectateur que je suis est donc encore médusé, mais un tantinet moins admiratif.
(Une version de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Je suis foncièrement optimiste, croyez-le ou non. Baignant ainsi dans l’illusion que les choses vont s’améliorer, il m’arrive d’être dur envers ceux qui, d’après moi, retardent le groupe.
Je vous offre donc l’occasion de maugréer avec moi contre les décisions ou les tendances qui ont testé notre optimisme au cours des 12 derniers mois.
Le prix Woke 2021 : La récolte est abondante mais CBC Ottawa, et le réseau en entier, se distingue pour avoir mis en ligne une liste de mot à ne pas utiliser car susceptibles d’offenser. La palme va à « brainstorm », donc remue-méninge ou tempête de cerveau. Les gens à capacité cognitive réduite pourraient, selon la CBC, en prendre ombrage.
Les briseurs de promesses : Ex-aequo, François Legault qui renie sa signature et son projet de loi sur la réforme électorale (comme Justin Trudeau avant lui), Jagmeeth Singh qui rompt sa promesse aux Québécois au sujet de la non-contestation de la loi 21. Mention pour Valérie Plante sur sa volteface au sujet de l’embauche de 250 nouveaux policiers.
Le désinformateur : Justin Trudeau qui a dit des dizaines de fois qu’une enseignante voilée avait été mutée « à cause de sa religion » plutôt qu’à cause de son affichage religieux. Mention aux interviewers, y compris francophones, qui ne l’ont pas corrigé sur ce point.
Le lâche de l’année : Le député-ministre montréalais Marc Miller, grand ami de Justin Trudeau, a déclaré que la loi 21 était « lâche ». Bizarrement il n’a pas eu le courage de dire une chose aussi choquante pendant la campagne électorale d’août et de septembre dernier.
L’embarrassant de l’année : Jean Charest a doublé, à deux millions de dollars, la somme qu’il demande au gouvernement québécois qui l’a « mis dans l’embarras ». Pourquoi ? À cause de fuites sur l’enquête portant sur l’hypothèse voulant qu’il ait présidé à la plus grande opération de corruption politique du Québec moderne.
La vacherie de l’année : Maurice Duplessis avait offert en 1950 au nouveau chef libéral, Georges-Émile Lapalme, de se présenter dans une partielle sans opposition du parti de gouvernement. François Legault n’a pas eu cette élégance face à Paul Saint-Pierre-Plamondon dans Marie-Victorin.
Les voisins violents : Une majorité d’électeurs républicains estiment que Donald Trump a vraiment gagné l’élection de 2020. Cela n’aurait aucune importance si cette conviction était équivalente aux 15% qui croient toujours qu’Elvis est vivant. Mais les sondeurs sont allés plus loin et leur ont demandé si « l’utilisation de la force est justifiée pour remettre Donald Trump au pouvoir ». En juin, 8% ont dit oui à cette question d’un sondage du Projet sur la sécurité et les menaces de l’Université de Chicago (CPOST). Cela correspond à 21 millions d’adultes. En novembre, 12% ont dit au Public Religion Research Institute que « les vrais patriotes américains pourrait devoir user de violence pour sauver le pays », ce qui équivaut à 32 millions d’adultes. Détail aggravant : le tiers de ces répondants possèdent des armes et 15% d’entre eux ont servi dans les forces armées. Selon le chercheur Robert Pape, de CPOST, cité dans The Atlantic, ces nombres sont semblables à ceux recensés chez les Catholiques d’Irlande du Nord, favorables à la violence, juste avant la création de l’IRA et des décennies d’affrontements armés.
Le palmarès des dictateurs: Les tyrans Vladimir Poutine et Xi Jinping se sont zoomé en décembre et ils n’en revenaient pas de tout ce qui les unit. « Je considère ces relations comme le modèle véritable de la coopération interétatique au 21e siècle » a susurré Poutine, dans une portion de l’entretien retransmis à la télé. Ils se verront, évidemment, aux JO de Pékin en février avec leurs autres copains rétifs aux droits et libertés. Poutine et Xi compareront leurs notes et leurs projets. Xi veut envahir Taiwan. Poutine, l’Ukraine. L’année 2022 leur est propice. Pourquoi ne pas lancer les attaques le même jour ? Ma prédiction : celle de Taiwan se fera après le 8 novembre prochain, date à laquelle l’américain Joe Biden perdra le contrôle du Congrès, affaiblissant sa position.
Tout ça est glauque, oui. Mais, au moins, ça nous change de la pandémie.
J’ai trouvé ça épatant : la demande reconventionnelle. De tout ce que je retiens de mes études de droit au siècle dernier, c’est le concept le plus jouissif. Il permet à une personne poursuivie au civil de renverser la table et d’arroser son arroseur. Ça m’est revenu lorsque j’ai constaté, comme tous les Québécois médusés, que Jean Charest poursuivait le gouvernement du Québec pour atteinte à sa vie privée. Il réclame désormais deux millions de dollars – 50 000 $ pour atteinte à sa vie privée et 2 millions en dommages punitifs.
Il est outré car, dans l’enquête policière qui tente de prouver qu’il a établi le plus vaste système de corruption politique de notre histoire moderne, il y a eu des fuites. Le public a eu accès à des détails de la vie privée de l’ancien premier ministre. Il en a « ressenti des sentiments de frustration et d’embarras ». Sa requête ne précise pas de quels détails il s’agit. Mais le seul élément de vie privée réellement croustillant nous apprenait que M. Charest effectuait de nombreux voyages à New York en compagnie de son ami et collecteur de fonds Marc Bibeau et que ce dernier payait généreusement toutes les factures. Puis-je indiquer que mon opinion de lui n’a nullement été amoindrie par ces révélations. Il a fait bien pire.
Poursuivons Jean Charest
J’estime que le gouvernement du Québec devrait déposer sur-le-champ une demande reconventionnelle et poursuivre Jean Charest pour nous avoir mis collectivement dans l’embarras et nous avoir fait ressentir des sentiments de frustration. Puisqu’au civil, la prépondérance de preuve suffit, je suis convaincu que nous avons une excellente cause.
Il sera très facile de faire la démonstration que la réputation du Québec a beaucoup souffert sous son administration. On n’aura qu’à mettre en preuve la fameuse couverture du magazine Maclean’s affirmant que le Québec était « la province la plus corrompue » et montrant le bonhomme Carnaval portant une mallette pleine à craquer de dollars manifestement mal acquis. Certes, le reportage était outrancier et injuste, mais jamais avant la prise de pouvoir de M. Charest, le bonhomme Carnaval, et nous tous, Québécois, n’avions été mis dans un tel embarras.
La démonstration de l’augmentation de la corruption pendant l’ère Charest ne pose aucun problème : 31 entreprises ont pour ainsi dire avoué s’être prêtées à de la corruption, essentiellement pendant les belles années Charest, en versant collectivement 100 millions de dollars de dédommagement à Québec et aux villes. L’implication du parti dirigé par M. Charest ne fait aucun doute : le PLQ a accepté de rembourser un demi-million de dollars en contributions corporatives illégales récoltées principalement pendant que M. Charest était chef. Le lien entre les deux ? Le rapport de la Commission Charbonneau a fait le travail en concluant à un système de proximité flagrant entre les membres de cabinets libéraux d’une part, les entreprises bénéficiant de juteux contrats publics de l’autre.
Oui mais, comment faire la démonstration que Jean Charest était au courant ? Mieux, qu’il en aurait été le grand manitou ? Il faudra démontrer que, malgré ses dénégations rageuses, il était personnellement responsable de ces dégâts, par ses actions ou omissions. Déposons les témoignages entendus à la commission Bastarache selon lesquels les collecteurs de fonds libéraux guidaient fréquemment une attachée politique du PM dans l’apposition de post-it sur les cv de juges potentiels pour indiquer au premier ministre s’il s’agissait de bons libéraux ou de méchants péquistes. Mettons aussi en preuve les affidavits où des chefs d’entreprises racontent sous serment que l’ami et collecteur de fonds de M. Charest, Marc Bibeau, faisait pression pour faire décupler les dons d’une de ces entreprises, possédait des informations privilégiées sur l’attribution des contrats pour une autre et se vantait en tout temps de sa proximité avec le premier ministre. Bibeau, comme Charest, nie tout, c’est entendu.
À moins qu’à la barre, M. Charest puisse démontrer qu’il est intervenu à répétition et en vain pour mettre fin à ces manigances, j’estime que notre dossier est en béton. Par son action ou son inaction, il nous a plongés dans l’embarras.
Combien demander ?
Reste à déterminer le montant de notre demande. Il existe des méthodes pour estimer l’impact positif d’un événement, sportif par exemple, sur l’opinion internationale. Tant de textes positifs dans tant de journaux étrangers équivalent à une campagne de publicité de tant de millions de dollars. Établissons d’abord, sur la décennie pré-Charest, le total des articles qui parlent en bien ou en mal de l’intégrité et de la corruption au Québec. Ce sera notre point de comparaison. Refaisons le même calcul pour les années Charest, 2003 à 2012. La différence de publicité négative nous donnera le montant à réclamer. On est assurément dans les dizaines de millions de dollars.
On ne peut pas penser que M. Charest puisse payer la chose tout seul. D’ailleurs, il pourra plaider qu’il n’est pas seul responsable. Il a eu des alliés, des facilitateurs, des organisateurs, des aveuglés volontaires, des profiteurs (500 nominations politiques, un record !). Peut-être M. Charest voudra-t-il les poursuivre à leur tour pour l’avoir laissé nous plonger dans l’embarras ? J’ai une bonne nouvelle pour lui. Il pourra avoir recours, envers ces tiers, à sa propre demande reconventionnelle.
Précision: Dans la première version de ce texte, j’ai fidèlement résumé la conclusion du rapport Charbonneau en écrivant qu’elle avait conclu à un « système de proximité flagrant entre les membres de cabinets libéraux d’une part et les entreprises bénéficiant de juteux contrats publics de l’autre ». Cette citation n’apparaît cependant pas ainsi pas dans le rapport et n’aurait pas être présentée entre guillemets. Mes excuses. Il aurait été préférable de citer la portion suivante du rapport: « il est possible de conclure que, durant les années visées par le mandat de la Commission, un lien unissait le versement de contributions à des partis politiques provinciaux et le processus d’octroi de contrats publics ». (p. 706). Ou encore celle-ci: « Les témoignages des ministres Boulet et Normandeau illustrent une forme de double discours relativement à ces activités de financement,: lorsqu’il s’agit d’attirer des contributeurs aux activités du parti, les solliciteurs du PLQ n’hésitent pas à promettre un accès direct aux décideurs (premier ministre, ministres et membres des cabinets). En revanche, lorsqu’elles sont interrogées à propos de ce procédé, les ministres prétendent que les contributeurs du PLQ ne peuvent en tirer aucun avantage ». (p 612)
Nathalie Normandeau sait comment capter notre attention. Dès les premiers mots de son ouvrage, Debout devant l’injustice, elle nous plonge dans le drame personnel que constitue une arrestation à 6h00 du matin, l’attente dans la salle d’interrogation, la découverte de 14 chefs d’accusation de fraude et de complot, la prise de conscience de l’effondrement d’une réputation. Passer de vice-première ministre, coqueluche du gouvernement, figure montante du parti de pouvoir, à accusée numéro 1 de la grande traque québécoise contre la corruption politique, il y a de quoi craquer. Et Normandeau nous raconte quand, comment et combien de temps elle craque. On la comprend. On souffre avec elle.
(Une version courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Extrait:
« Lorsque je me suis présentée chez le concessionnaire automobile pour louer une voiture, on a exigé un endosseur. C’était la première fois de ma vie qu’on m’imposait une telle condition. Moi qui ai commencé à travailler très jeune pour acquérir mon autonomie financière, je fulminais d’être ainsi obligée de m’en remettre à mon conjoint pour louer une voiture.
Deux fois, une compagnie m’a refusé une assurance vie à cause de mes accusations. La directrice d’une succursale d’une institution financière n’a pas daigné me rencontrer pour discuter de la possibilité d’obtenir un prêt personnel. Une compagnie de carte de crédit a fermé mon compte sans m’en aviser, alors que tous les mois j’honorais mes factures. Lors de mes quelques déplacements en sol américain, j’ai dû affronter les interrogatoires des douaniers. Chaque fois, le scénario était le même. On me conduisait dans une salle où je devais attendre de longues minutes, parfois une heure. J’étais à la merci du bon vouloir des douaniers. Tout ça alors que je n’avais aucune restriction ni interdiction de voyager à l’étranger. J’ai perdu mon emploi au FM93 et vécu la disgrâce auprès du public et dans les médias. Ma réputation a été entachée, mon nom sali et je me suis retrouvée avec une carrière en lambeaux. »
Bref, un cauchemar. Elle prend la plume pour retrouver son honneur et présent, enchevêtrées dans son récit, quatre démonstrations. Deux sont réussies. Deux, moins.
Le piège de Lafrenière.
Normandeau convainc complètement lorsqu’elle décrit le stratagème utilisé par le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière, pour se faire reconduire à la tête de l’Unité. Le gouvernement de Philippe Couillard et le ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux s’apprêtaient à le remplacer par Denis Gallant, ex-procureur à la Commission Charbonneau et alors à la tête du Bureau de l’Inspecteur Général de Montréal. Un excellent choix. Lafrenière décide cependant de procéder à l’arrestation de Normandeau, de Marc-Yvan Côté et de plusieurs co-accusés le jour même du dépôt du budget le 17 mars 2016 — un événement politique extrêmement important pour un gouvernement — et devance ainsi de quelques jours la date prévue pour la désignation de Gallant.
Normandeau cite avec raison le témoignage d’un enquêteur au dossier à l’UPAC, Mathieu Venne, qui fut complètement décontenancé en apprenant que les arrestations étaient devancées par rapport au calendrier prévu. Il travaillait à fournir aux procureurs de la DPCP les éléments de preuve additionnels réclamés peu de temps auparavant et pour lesquels il pensait avoir encore deux semaines de travail à faire. Il n’avait plus que trois jours.
L’effet politique de l’arrestation de Normandeau et de cinq autres accusés était clair. Si le gouvernement Couillard remplaçait celui qui avait eu le courage d’arrêter une vice-première ministre libérale, il aurait l’air de vouloir punir l’Eliott Ness et protéger la fraudeuse. « Dans cet épisode, le gouvernement a plié un genou », écrit-elle. On ne saura le fond de l’affaire qui si MM Couillard et Coiteux nous donnent un jour leur version. Mais avec les renseignements disponibles, on ne peut conclure autrement : l’opération de l’arrestation le jour du budget est une opération politique de Lafrenière pour obtenir son renouvellement.
Les délais
Il ne fait aucun doute que Nathalie Normandeau souhaitait pouvoir faire, à la barre du tribunal, la démonstration de son innocence. Elle l’a fait volontiers devant la Commission Charbonneau. Se sachant sous enquête, elle a proposé de le faire devant les enquêteurs de l’UPAC, qui n’ont accepté qu’à la condition qu’elle se présente seule, sans son avocat. Une demande contraire à la pratique et à la justice. Elle se sentait suffisamment forte, et pensait la poursuite suffisamment faible, pour se faire innocenter au moment de l’enquête préliminaire. Mais les procureurs lui ont tiré le tapis sous les pieds, sautant cette étape. Elle souhaitait ensuite obtenir un procès séparé de celui des autres accusés, dont les requêtes faisaient trainer les choses en longueur. Ça lui a été refusé.
Il ne s’agissait donc pas de savoir si Nathalie Normadeau avait commis des fautes éthiques (j’y reviens). Mais des fautes criminelles pour lesquelles tout accusé doit être déclaré coupable hors de tout doute raisonnable. Dans l’état de notre connaissance de la preuve, et notre connaissance n’est pas totale, cette démonstration semblait très difficile à faire. C’était d’ailleurs l’avis d’un correspondant anonyme de Normandeau, se présentant comme quelqu’un qui travaillait à la Justice et/ou au DPCP, et qui lui fait part de la zizanie qui règne chez les procureurs au sujet de la qualité de la preuve et de la stratégie à suivre. Normandeau publie ces courriels dans l’ouvrage. Ils sont très éclairants. Comme le disent si bien les Italiens: Si non è vero, è ben trovato.
C’est donc en désespoir de cause, après quatre ans d’attente, que Normandeau dépose une requête en arrêt des procédures pour délais excessifs. Le juge André Perreault accorde cet arrêt fin 2020, à Normandeau et à ses coaccusés, dont Marc-Yvan Côté. Et déclare qu’ils sont aussi innocents que toute autre personne rencontrée sur la rue. Un baume sur la plaie de l’ex-ministre.
L’innocence
À lire les 358 pages de Debout devant l’injustice, on comprend que l’ex-ministre a le sentiment de n’avoir rien, absolument rien, à se reprocher. Ni criminellement, ni politiquement, ni éthiquement. Mais si vous faites comme moi cette lecture, c’est que vous êtes très intéressés par cette affaire. Prenez alors quelques minutes de plus en cliquant sur ce lien qui vous mènera au rapport de la Commission Charbonneau. Faites la recherche du nom Normandeau et passez quelques minutes éclairantes.
D’abord pour vous rendre compte que l’ex-ministre des Affaires municipales a utilisé avec une générosité suspecte un pouvoir discrétionnaire onéreux. Les villes qui demandent des subventions pour obtenir, notamment, des usines d’épuration, voudraient que l’État les finance à 100%. Ce n’est jamais le cas et les fonctionnaires ont un algorithme qui leur permet d’estimer quel fardeau économique chaque ville peut soutenir pour payer sa part. L’algorithme ne sait pas, mais les fonctionnaires savent, que les villes exagèrent souvent le taux d’emprunt qui leur sera consenti (ils disent 6% alors que ce sera 2%) et sous-estiment leur capacité financière. Les fonctionnaires disent donc souvent que le niveau de financement de l’État devrait être de 40 à 60%. La commission Charbonneau a démontré qu’à la demande de la ministre, son cabinet demandait dans un premier temps aux fonctionnaires d’augmenter la mise. Puis, la ministre en rajoutait, sans avoir à justifier d’aucune façon cet ajout.
Détail que Normandeau omet dans son ouvrage: c’est elle qui a fait modifier la loi pour augmenter son pouvoir discrétionnaire. Avant, un ministre ne pouvait augmenter à plus de 80% le financement. Avec elle, on pouvait l’augmenter jusqu’à 95%.
Il y a le côté sombre et le côté clair de la trentaine d’interventions de Normandeau pour maximiser les subventions. Dans les deux-tiers des cas, elle l’a fait pour offrir ces coussins financiers à des villes de Gaspésie, dont elle était la ministre responsable, et du Bas-Saint-Laurent, voisin. C’est le côté clair. Ces régions ont bien besoin d’aide, Normandeau a simplement trouvé un canal astucieux pour assainir leurs finances. Que l’argent soit allé dans des parcs, l’aménagement urbain ou le financement de groupes communautaires qui soutiennent les aînés, tant mieux. Il est vrai qu’en retour, les élus municipaux pouvaient se montrer reconnaissants envers leur généreuse ministre et l’appuyer lors des rendez-vous électoraux.
Le côté obscur s’appelle Roche. En Gaspésie et dans le Bas Saint-Laurent, la quasi-totalité des subventions bonifiées profitaient aux projets montés et livrés par Roche, la maison d’ingénierie où travaillait Marc-Yvan Côté, grand fournisseur de fonds pour les cocktails de financement organisés par le chef de cabinet de Normandeau et bon ami de Côté, Bernard Lortie, pour accumuler le trésor de guerre libéral.
Le rapport de la Commission résume les choses ainsi:
« Nathalie Normandeau a déclaré qu’elle ignorait que Roche avait piloté autant de projets à aide majorée. […] Devant ces faits, elle a suggéré, en parlant de Marc-Yvan Côté et de Bruno Lortie, que ces derniers avaient agi à son insu : « On est venu pervertir mon engagement politique. »
Cette explication est toutefois difficilement conciliable avec cette autre affirmation de la ministre : « […] en Gaspésie, il y a à peu près que Roche qui existe, là, dans les grandes firmes […] BPR aussi, mais moins que… que Roche. » Cette réalité, bien connue aussi de son attaché politique, laisse peu de doutes quant au fait que, lorsque la ministre Normandeau recommandait des projets à aide majorée en Gaspésie, elle ne pouvait ignorer que ceux-ci, dans la plupart des cas, seraient réalisés par la firme Roche. Conformément à la preuve entendue, elle était au courant des relations étroites qu’entretenaient Lortie et Côté, et elle connaissait les fonctions de Côté au sein de la firme de génie.
Les données et les témoignages présentés devant la Commission confirment ainsi que les liens privilégiés entre Marc-Yvan Côté et le cabinet de Nathalie Normandeau n’ont pas été sans effet : ils ont mené à l’obtention d’un bon nombre de contrats pour la firme Roche durant les années 2005-2009. Cette situation de favoritisme à l’endroit des projets pilotés par une firme de génie est d’autant plus troublante qu’elle ne survenait pas seulement dans un contexte où le chef de cabinet et le représentant de la firme de génie partageaient des relations étroites. Les deux hommes étaient impliqués dans l’organisation d’activités de financement qui rapportaient chaque année environ 40 000 dollars à la ministre. »
Tout le monde le fait, fais le donc !
Nathalie Normandeau a offert à la commission une admission qui n’apparaît pas dans son livre. Elle admet avoir erré lorsqu’elle a fait de son chef de cabinet, donc le grand manitou des dossiers de subvention, le responsable du financement politique. « Avec du recul, c’était une mauvaise idée de confier l’organisation d’activités de financement à mon chef de cabinet, c’était une mauvaise idée de permettre à des gens de firmes de génie de s’impliquer dans le financement. »
Certes. Mais elle n’a fait que reproduire dans son cabinet ce que tout le monde faisait dans tous les cabinets libéraux. D’ailleurs, tous les membres de son cabinet et de tous les cabinets, dès leur nomination, étaient intégrés officiellement à la liste des « solliciteurs » officiels du Parti libéral du Québec sous Jean Charest et son bras droit Marc Bibeau.
Bref, on ne pouvait pas être aussi allumée que Nathalie Normandeau et ne pas savoir qu’il y avait entre Roche, la caisse du Parti libéral et les subventions, non un simple retour d’ascenseur, mais une véritable Grande Roue, bien huilée.
Normandeau affirme aussi qu’elle n’a appris qu’en 2005 que les entreprises, comme Roche et toutes les autres, utilisaient un système de prête-noms pour les dons politiques et remboursaient illégalement leurs employés après qu’ils aient fait leur don. Pour croire cette affirmation, il faudrait être convaincu que Mme Normandeau est une tête de linotte. Je ne le crois pas un instant.
Cet autre extrait du rapport de la Commission est éloquent:
« Nathalie Normandeau a fait valoir, de son côté, ses « hauts standards éthiques » et laissé entendre que son chef de cabinet et des firmes de génie auraient peut-être abusé de sa confiance […]. Elle a déclaré à maintes reprises qu’elle avait érigé un « mur » ou une « muraille » entre ses fonctions de militante et son rôle de ministre. L’annonce d’une subvention du MAMROT [Ministère des Affaires municipales] au cours d’une activité de financement démontre pourtant une confusion des rôles entre les fonctions de militante et celle de ministre. Elle a également déclaré qu’elle s’attendait à ce que tous manifestent la même rigueur éthique qu’elle-même. Interrogée sur les moyens qu’elle avait utilisés pour faire connaître aux membres de son personnel les standards éthiques qui étaient les siens, Nathalie Normandeau a admis qu’elle ne leur avait transmis aucune directive à ce sujet et qu’elle n’avait jamais abordé cette question. »
La Bouc Émissaire
« Oui, j’ai été un bouc émissaire, écrit-elle. Ce constat m’attriste parce qu’il est révélateur des dérives dont est capable notre système. […] Encore aujourd’hui, je suis outrée et choquée d’être celle qui a payé pour le PLQ. Comme si j’étais LA responsable du financement politique et que ce parti reposait sur mes épaules! «
On la suit sur cette lancée. Mais la bouc émissaire de qui ? On sent bien qu’elle ne veut accuser personne, surtout pas Jean Charest qui semble avoir été une des seules personnes au Parti libéral à l’avoir soutenu en privé après son arrestation et qui, révèle-t-elle, lui a un jour offert de prendre sa succession à la tête du parti.
Mais elle nous donne un indice, par citation interposée. En avril 2016 une source qui se fait appeler Pierre et qui semble superbement informée contacte des journalistes de la tribune de la presse à Québec. Il affirme au reporter Louis Lacroix : « Ce n’est pas Nathalie Normandeau, à trente-troisans [l’âge auquel elle a accédé au Conseil des ministres], mairesse de même pas 500 habitants [Maria, en Gaspésie, où la population était de 2 517 personnes en 2014], qui a organisé tout ça, tu comprends ? Le gros poisson, on sait c’est qui. »
Cela tombe sous le sens. Et ceux qui ont cru que Lafrenière accusait Normandeau pour obtenir d’elle des informations pour inculper le gros poisson présumé, donc Jean Charest et Marc Bibeau, ont eu tort. Aucune tentative en ce sens n’a été faite. Mais après avoir attiré notre attention sur cette citation pleine de bon sens, Normandeau prend un pas de recul: « Bien que je n’aie jamais été dans le secret des dieux quant à la façon dont M. Charest a mené ses affaires en tant que chef de parti, il m’est difficile d’imaginer qu’il ait commis des gestes de nature criminelle. »
L’enquête Mâchurer, toujours en cours au sujet de MM. Bibeau et Charest, finira-t-elle un jour par nous le dire ? Des affidavits publiés en janvier 2020 contiennent des témoignages criminellement incriminants envers Marc Bibeau (qui nie tout et défend son intégrité) et attestent de : recours conscient et organisé à des prête-noms, dons en argent comptant, trafic d’influence, détention par M. Bibeau d’informations confidentielles.
On comprend que Mme Normandeau n’aura rien à dire au procès qui, un jour peut-être, voudra incriminer son ancien patron.
On veut bien croire aussi que l’ancienne mairesse de Maria fut entraînée dans une culture éthiquement malsaine qu’elle n’a pas inventée. Elle avait le malheur d’être une des figures les plus plus attrayantes du conseil des ministres et d’avoir la main sur un important robinet de subventions. Elle était donc parmi les plus sollicités pour faire entrer les contributions dans la grande roue du financement illégal de son parti.
Innocente, Nathalie Normandeau ? Criminellement, certes. Mais elle fut le rouage conscient et enthousiaste d’un manège qui empestait le favoritisme et le copinage politique. « Je ne suis pas si innocente », chantait Britney Spears, dont on salue la libération. Le refrain sied aussi à Mme Normandeau.
Mais on convient avec elle que le traitement que lui ont infligé l’UPAC et le DPCP est condamnable. Il est vraisemblable qu’elle n’ait été coupable que de la dérive éthique collective insufflée par les Charest et Bibeau. Elle dit se tenir debout devant l’injustice. Soit. Elle dénonce Lafrenière et ses manoeuvres, comme l’incurie, l’incompétence ou la partialité du DPCP. Bien. Et ces gens ont des comptes à nous rendre.
Mais on ne sera collectivement satisfait que lorsque ceux dont elle fut la bouc émissaire, les vrais gros poisson, seront à leur tour dans le box des accusés.
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les témoins pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel
Toujours activé
Le stockage ou l’accès technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’utilisateur.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire pour créer des profils d’utilisateurs afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.