1995, Le mur porteur du château de cartes

Si on veut savoir pourquoi le Non l’a emporté, le 30 octobre 1995, le mieux n’est-il pas de le demander au vainqueur ? Le premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, est heureux de nous éclairer sur ce point. Dans ses Mémoires, Passion politique, publiées en  2007, il raconte posément comment il s’y est pris. Il avait décidé qu’il refuserait de reconnaître une éventuelle victoire du Oui. Ce soir-là, il affirmerait plutôt qu’il avait le mandat de défendre la constitution qui, elle, ne permet pas l’indépendance d’une province. Sa conviction était si forte que ses adjoints avaient empêché la présidente du comité fédéral du Oui, la ministre Lucienne Robillard, d’être présente devant les micros le soir des résultats. Ils craignaient qu’elle commette un irréparable impair: reconnaître la légitimité d’une victoire du Oui.

Préparant son discours à la nation, il ne voulait pas « me piéger moi-même” écrit-il. S’il disait la vérité, ne risquait-il pas de pousser davantage de gens à voter Oui ? Il souhaitait au contraire « encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui ». 

Les référendums fantômes

Il ne sera pas nécessaire de prévoir une réserve de maïs soufflé en prévision de la soirée référendaire sur l’immigration. L’évocation — on n’ose pas dire « menace » — par François Legault d’un appel aux urnes pour forcer la main de Justin Trudeau en la matière avait la consistance du Jell-O. Je prends donc un risque minime en classant ce référendum dans la catégorie méconnue des référendums fantômes, ces non-consultations qui ont (ou n’ont pas) jalonné notre histoire.

Nous sommes allés aux urnes cinq fois. D’abord en 1898 pour nous opposer massivement, à 81%, à l’interdiction de l’alcool. Le Canada ayant imposé quand même la prohibition, il a fallu le redire, en 1919, notre soif étant toujours inassouvie, à 79%. Puis en 1942, le premier ministre canadien McKenzie King ayant promis aux Québécois, et seulement à eux, qu’il n’y aurait pas de conscription pour les enrôler dans la seconde guerre mondiale, a demandé à tous les Canadiens de le délier de cette promesse. Ils l’ont fait (à 64%) mais les Québécois ont dit non, à 72%. Puis il y a eu les deux référendums sur la souveraineté et celui sur une nouvelle constitution, ce fut Non, Non et Non.

Voilà pour les votes existants. Voici pour les autres.

Immédiatement après l’élection surprise du Parti québécois (PQ) en 1976, le ministre Marc Lalonde propose d’organiser un référendum fédéral sur l’indépendance pour couper l’herbe sous le pied aux souverainistes. Le vote aurait eu lieu dans tout le Canada. Lalonde m’a confié que la question aurait été : « Êtes-vous favorable à ce que le Québec soit un pays indépendant du Canada ? »

Mais dans les semaines qui ont suivi l’élection de René Lévesque, la popularité du nouveau gouvernement devint manifeste et les chances de ressac face à une stratégie fédérale aussi agressive étaient réelles. La proposition Lalonde n’a pas été soutenue par Pierre Elliott Trudeau, qui craignait que l’utilisation d’un référendum fédéral sur l’indépendance rende légitime l’outil référendaire.

Reste que si le fédéral avait organisé ce référendum en 1977 ou en 1978, l’embarras pour le gouvernement Lévesque aurait été majeur. Au-delà d’un appel au rejet ou au boycottage, un résultat probablement négatif aurait mis une grande quantité de plomb dans l’aile du PQ.

Un autre référendum préventif fut envisagé. Le maire de Montréal à l’époque, Jean Drapeau, avait des relations difficiles avec le nouveau gouvernement Lévesque. Il a confirmé à ses biographes avoir sérieusement songé à demander aux Montréalais, le jour des élections municipales de 1978, de voter pour ou contre l’indépendance. Évidemment, il aurait fait campagne pour le Non et, compte tenu de la composition démographique de la ville, aurait remporté son pari.

Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Parce que cela aurait coûté très cher. En outre, le gouvernement péquiste aurait pu l’en empêcher en modifiant la Charte de la Ville de Montréal, qui est une loi régulière, pour interdire ce type de référendum. Les biographes du maire estiment que cette menace a convaincu le cabinet Lévesque d’être plus réceptif à certaines de ses demandes, dont la construction du mât du Stade olympique.

On a bien failli avoir un référendum en 1981, cette fois organisé par Pierre Elliott Trudeau. Il souhaitait modifier et rapatrier au Canada la Constitution du pays, qui était jusque-là une loi britannique. Il n’était pas certain que les Britanniques acceptent, à cause de l’immense controverse créée par sa volonté de procéder malgré le refus des provinces, dont le Québec. Trudeau a raconté par la suite qu’en cas de refus, il aurait demandé par référendum à tous les Canadiens le mandat de rapatrier unilatéralement la Constitution. Ce ne fut pas nécessaire, car Londres acquiesça.

Le grand référendum fantôme est évidemment celui qui n’a pas eu lieu pour ratifier la nouvelle Constitution de 1981-1982. Le Québec avait exigé sa tenue, mais les premiers ministres du Canada anglais étaient effrayés à l’idée que leur population dise non à l’enchâssement dans le texte des droits linguistiques des francophones hors Québec. Trudeau a d’ailleurs utilisé cette hantise la veille de la fameuse nuit des longs couteaux. En faisant mine de proposer la tenue d’un référendum à Lévesque, qui ne pouvait refuser, il créait volontairement la zizanie dans le front commun des provinces. Il n’avait aucune intention de tenir ce référendum, et il n’eut pas lieu.

On trouve en 1992 un cas particulier : la question fantôme. Au moment d’organiser la consultation sur la nouvelle Constitution négociée à Charlottetown, le premier ministre conservateur Brian Mulroney reçut un appel de Jean Chrétien, alors chef de l’opposition officielle. Il plaidait pour l’ajout d’une question sur le bulletin de vote québécois : « Êtes-vous pour l’indépendance, oui ou non ? »

Des membres du cabinet Mulroney ont étudié la question et l’ont soumise au sondeur Alan Gregg. Il jugea l’idée bonne, car elle aurait indiqué indirectement aux électeurs que le risque d’indépendance était réel s’ils rejetaient l’accord. Mais il s’avisa aussi que l’électeur québécois, ce ratoureux, pourrait voter non aux deux questions et faire capoter la réforme. Finalement, Mulroney s’y opposa, jugeant que cela donnerait une impression de paternalisme fédéral.

Bourassa avait aussi reçu l’appel de Chrétien. Il refusa de prendre ce qu’il percevait comme un risque grave. Pourquoi ? « C’est évident que ça aurait fini 52 % contre 48 % », m’avait-il confié par la suite. Dans quel sens, ai-je demandé ? « L’un ou l’autre », répondit-il. À l’époque, sans même une répartition des indécis, la souveraineté affichait 50 % dans les sondages, l’indépendance, 47 %. Des détails qui semblaient avoir échappé à Jean Chrétien.

Qui sait, sans les refus de Mulroney et de Bourassa, le gouvernement libéral québécois aurait pu recevoir en octobre 1992 l’encombrant mandat de réaliser la souveraineté.

Finalement, on a bien failli avoir un nouveau référendum dans la foulée de celui de 1995, si le Oui l’avait emporté. Jean Chrétien, alors premier ministre, avait mis sur un pied d’alerte le directeur général des élections du Canada. Estimant la question péquiste trop vague, il aurait posé un mois ou deux plus tard une formulation plus dure, utilisant peut-être le mot « séparation ». Il était convaincu de l’emporter (comme en 1992). Mais rien ne dit qu’ayant voté oui une première fois, les Québécois n’auraient pas été plus nombreux la seconde. Les sondages de l’époque indiquent que le Oui était passé de 49 % le soir du vote à 56 % en décembre, comme si les électeurs affichaient un remords de ne pas avoir été dans le bon camp, après coup.

Un résultat positif aurait définitivement clos le dossier. Jean Chrétien serait alors devenu, à son corps défendant, père fondateur d’un Québec indépendant. Ce fantôme l’aurait hanté pour l’éternité.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Devoir de mémoire

Ils me trouvent insistant, les politiciens à la retraite. Chaque fois que j’en croise un (ou une), je m’informe sur l’avancement de leurs mémoires. Je fais de mon mieux pour culpabiliser ceux qui répondent qu’ils n’en font pas, que ça ne les intéresse pas. J’évoque leur responsabilité de témoigner pour que les historiens comprenne l’époque, la prise de décision, l’humeur, le climat, la tension comme la camaraderie. Tous n’ont pas la plume agile. Je les enjoins de se trouver un jeune auteur qui fera le travail de recherche pour eux et enregistrera, dans le détail, le parcours de leur vie.

Jean Lesage, Jean Drapeau, Claude Ryan nous ont quittés sans laisser leurs versions des faits, malgré plusieurs années de retraite. Pierre Trudeau, à l’écriture mordante, a livré des mémoires paresseux. Brian Mulroney a fait mieux, avec un énorme tome, comme Jean Chrétien (voir plus bas). René Lévesque a bien raconté la première partie de sa vie, mais manquait de recul pour la seconde. Jacques Parizeau s’est longuement livré à Pierre Duchesne. Pauline Marois a offert son récit de belle façon.

Évidemment, chacun de ces récits est partiel et partial. Ils n’en sont pas moins éclairants et, cumulativement, porteurs de vérités. Je n’aurais pu raconter, dans mon livre sur Octobre 70, les passionnants et parfois ahurissants débats qui ont conduit deux conseils des ministres à décider d’une rafle nocturne et de centaines d’arrestations sans les mémoires laissés depuis par une douzaine de ministres de Bourassa et de Trudeau.

Je me fais donc une joie de signaler les contributions des derniers 18 mois de ces décideurs qui ont répondu présents à leur devoir de mémoire.

David Cliche. J’ai une affection particulière pour le livre posthume du ministre David Cliche, Un seul Québec – Dialogue avec les Premières Nations (1978-1995). Beauceron, géologue, un temps négociateur pour les Cris dans leur opposition au projet Grande Baleine, Cliche a eu sa vie durant un pied chez les autochtones, l’autre chez les indépendantistes. Il raconte comment il fut, dans l’année préréférendaire 1994-1995, l’émissaire de Jacques Parizeau dans une ambitieuse tentative de multiplier les règlements territoriaux et les statuts d’autonomie des premières nations du Québec.  MM. Parizeau et Cliche pensaient que ces offres se traduiraient par l’appui d’un certain nombre de ces nations au projet indépendantiste. Les propositions furent bien reçues, mais aucun appui ne s’est concrétisé, au contraire. Malgré ce revers, Cliche montre pugnacité et courage pour ensuite faire progresser les dossiers et braver quelques intimidateurs. Max Gros Louis, en préface, lui rend un bel hommage.

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Dominique Anglade. Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de cœur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu quand le tremblement de terre haïtien a emporté les siens. L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique et son passage au cabinet Couillard (cela viendra un jour, on l’espère), mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Christine Saint-Pierre. Les femmes ministres de Jean Charest, qui formaient la moitié du gouvernement, étaient surnommée les « Charest’s Angels ».  Je l’apprends à la lecture de Ici Christine Saint-Pierre – de l’école de rang au rang de ministre. La députée n’offre aucun recul critique sur la gestion de la crise des Carrés rouges par Charest ou sur les compressions de l’ère Couillard. Elle fait cependant état de son combat réussi pour sauver le ministère des Relations internationales de sa rétrogradation au statut de secrétariat, voulue par Martin Coiteux, et de son combat perdu pour renforcer un tantinet la loi 101. Un récit bien mené où Mme Saint-Pierre livre un secret : elle a voté Oui en 1995.

Liza Frulla. L’ex-ministre de la culture de Robert Bourassa et du Patrimoine de Jean Chrétien n’a pas voté oui en 1995, mais… en 1980 ! Ce qui l’a fait changer d’avis ? « J’avais du mal à accepter qu’on aurait fait si peur au monde pour finalement se désister. J’avais trop d’orgueil pour ça.» Dans la sympathique biographie que lui consacre Judith Lussier, Liza Frulla – La Passionaria, l’énergique Frulla se livre sans filtre, y compris sur sa façon de s’imposer dans les boy’s clubs successifs où elle a fait carrière.

Paul Bégin. La franchise est aussi au rendez-vous dans le tome de l’ex-ministre de la justice Paul Bégin, À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002). Il raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Celui, ensuite, du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Jean Chrétien. Après deux tomes autobiographiques, l’octogénaire vient de nous livrer un second recueil d’anecdotes, Mes nouvelles histoires. Voilà un homme qui n’a jamais quitté le premier degré. Avec lui les choses sont simples : il a toujours eu raison sur tout, partout. Il oublie cependant de nous raconter comment il a truqué ses deux premières élections (le candidat conservateur était un de ses amis, qui ne faisait pas campagne) et comment il a été chassé du pouvoir parce que 50% des délégués de son parti s’apprêtaient à lui refuser leur confiance. Un prochain livre : « Mes trous de mémoire »?


L’aéroport du mépris

Lorsque Jean Chrétien a décrété en 2003 que l’aéroport de Dorval porterait le nom de Pierre Elliott Trudeau, plusieurs y ont vu de l’humour noir. Personne n’avait fait davantage que Trudeau pour nuire à cet aéroport. Il avait décidé de concentrer les vols internationaux 50 km plus loin, à Mirabel, assurant à la fois l’écrasement de Montréal comme plaque tournante aérienne et le décollage de Toronto, où les transferts vers les vols intérieurs se faisaient dans le même aéroport.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Deux options s’ouvrent à nous. Je suis parmi les 30 000 personnes qui ont signé en une semaine la pétition proposant de rebaptiser l’aéroport. Mais on peut au contraire choisir d’aller jusqu’au bout de l’humour noir et donner aux visiteurs une expérience immersive du trudeauisme. Explorons cette possibilité.

Débarquant de l’avion, notre visiteur pourrait voir s’afficher une citation du jeune Trudeau qui, en 1950, écrivait que les Québécois étaient «en passe de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs». Le visiteur s’engagerait ensuite dans la Passerelle des insultes. Peu après son entrée en politique, M. Trudeau a qualifié de « connerie » le projet des Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, Daniel Johnson d’obtenir pour le Québec un statut particulier. Ce n’est rien à côté des propos qu’il a réservés pour l’autre grand courant de pensée québécoise, l’indépendantisme . En crescendo : une « maladie de l’esprit », puis « une folie », puis, devant le Congrès américain, «un crime contre l’histoire de l’humanité».

Dans une alcôve, on pourra noter ce que, premier ministre, il a dit des 450 camionneurs postaux syndiqués (les «gars de Lapalme») qu’il avait mis au chômage : «Qu’ils mangent donc de la m..de !»

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Revenant au politique et avançant dans le temps, notre visiteur apprendrait que lorsque Robert Bourassa, Brian Mulroney et neuf autres premiers ministres ont tenté de réparer les pots qu’il avait lui-même cassés, il les a traités de «pleutres» et «d’eunuques».

Le visiteur arriverait ainsi au Point Godwin, celui où le participant à un débat use de comparaisons avec les Nazis. Les pleutres précités ayant proposé de reconnaître, dans un accord surnommé Meech, que le Québec soit reconnu comme distinct, le grand homme a déclaré : «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.»

Sorti de la passerelle, le passager pourrait s’arrêter au Café des poètes emprisonnés. Une petite vidéo lui apprendrait que Trudeau fut le seul chef de gouvernement occidental moderne à avoir suspendu les libertés de ses citoyens et autorisé les arrestations nocturnes de 500 opposants politiques, pour simple délit d’opinion. Dont quatre poètes et une chanteuse.

Au Guichet des promesses brisées, on le verrait promettre, en 1980, «du changement» si les Québécois votaient Non à la souveraineté puis changer la constitution du Canada, en 1982, pour réduire l’autonomie québécoise. Suivraient les citations des chefs des camps du Non de 1980 (Claude Ryan) et de 1995 (Daniel Johnson) exprimant le « sentiment de trahison » vécu par les Québécois envers lui.

Au Carrefour des démocrates piégés,  on rejouerait, non pas la Nuit des longs couteaux, mais ce qui se passe la veille, en suivant précisément le script raconté par M. Trudeau dans ses mémoires. S’avisant que son adversaire québécois, René Lévesque, était «un grand démocrate», Trudeau lui a proposé de tenir un référendum sur le projet controversé de constitution. En acceptant, écrit Trudeau, Lévesque « bondit sur l’appât ». Or Trudeau voit bien, écrit-il, que « les autres premiers ministres étouffaient de rage » à l’idée d’un référendum. Il conclut que ces réactions « firent comprendre à Lévesque qu’il était tombé dans un piège ». Lévesque confirme : « Il nous avait bien eus. Chacun sa conception de la démocratie. Dans la sienne, il y avait belle lurette que la fin justifiait les moyens. »

Dans le Hall des réalisations, le visiteur apprendrait que grâce à Trudeau, l’homosexualité a été décriminalisée, l’avortement tolérée, la peine de mort abolie. Cela lui permettra de souffler un peu. Mais s’engageant ensuite dans la Place des pas perdus, il verra la carcasse d’une vieille pompe de Pétro-Canada, symbole d’une nationalisation ratée de l’énergie pétrolière. Au Mur des rêves brisés, on lirait cette citation de 1969 : « Si j’en venais à la conclusion que nous ne parviendrons pas à créer un pays bilingue, je n’aurais plus aucune raison de travailler à Ottawa ». On y juxtaposerait le graphique de l’assimilation des francophones hors-Québec, une diagonale qui pointe vers le bas avant, pendant, et après les efforts considérables et méritoires qu’il a déployés pour doter cette minorité d’écoles et de services.  On noterait aussi que, hors-Québec, aussi peu de Canadiens connaissent le français maintenant que lors de son entrée en politique.

Notre visiteur pourrait enfin se diriger vers la sortie. On lui rappellerait la citation d’origine, sur le « dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs ». Pourquoi y revenir ? Parce que c’est ce que le grand homme a fait, en 1992, à l’âge de 71 ans et avec le bénéfice de la sagesse accumulée par l’expérience. « Les choses ont bien changé depuis, écrit-il à cette occasion, mais en pire. »

Dans son taxi, notre visiteur, bien informé sur l’homme auquel on a fait l’honneur d’apposer son nom à notre institution la plus visible, aura toutes les raisons de la perplexité. Aux Québécois qui l’accueilleront, il pourra poser la question qui le taraude. Si Pierre Trudeau a passé sa vie à vous insulter, s’il a jugé bon d’annoncer qu’il vous méprisait encore davantage à sa retraite que pendant sa jeunesse, pourquoi diable célébrez-vous sa mémoire en projetant son nom aux quatre coins du monde ?


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1996 – Perdre en supplémentaire

Nous sommes le 21 novembre 1995. Le référendum est derrière nous. Monsieur Parizeau a annoncé sa démission. Nous sommes quelques conseillers de Monsieur, réunis dans le bureau de son chef de cabinet Jean Royer. Nous assistons à l’ouverture de la période supplémentaire : l’annonce télévisée de l’arrivée de Lucien Bouchard comme prochain chef du Parti québécois, prochain premier ministre, prochain leader de la grande coalition souverainiste.

M. Bouchard fait une surprenante déclaration. Je ne peux m’empêcher de réagir: « nous venons de perdre le référendum ». Un collègue demande : « le dernier ou le prochain ? » Je réponds : « le prochain ». Celui de la période supplémentaire.

(Ceci est une version légèrement allongée de ma chronique du samedi dans Le Devoir.)

Supplémentaire, oui. Jacques Parizeau avait marqué les esprits avec son « autoroute de la souveraineté ».  Suivant la flambée souverainiste issue de l’humiliant échec de l’Accord du lac Meech en 1990, lorsque le Canada refusa même de nous considérer comme une « société distincte ». Cette année-là, les Québécois étaient plus de 65% à vouloir un pays. Les Libéraux de Robert Bourassa barrant ce chemin, il fallait emprunter la longue autoroute imaginée par Monsieur. Les Québécois diraient d’abord non, à 56%,  à l’imbuvable concoction constitutionnelle de Charlottetown en 1992. Ils éliraient ensuite en 1993 à Ottawa, à 49%, un énorme contingent d’indépendantistes. Ils choisiraient dans la troisième étape, en 1994, le gouvernement qui allait préparer le référendum, à 44%. Malgré ces rendements décroissants, ils devaient ensuite, en 1995, ouvrir la porte du pays.

Mais n’ayant été, officiellement, que 49,4% à le faire, nous n’avions pas tout à fait atteint la destination. J’étais de ceux qui pensaient que ce résultat avait mis le Canada en déséquilibre. Et ouvrait la voie à une prometteuse prolongation.

Pour s’y engager, il fallait une qualité maîtresse : le cran. Jacques Parizeau en avait à revendre. Sans lui, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. Mario Dumont fut certes exemplaire, et indispensable, pendant la campagne du Oui. Mais sa position de départ était de ne pas tenir de référendum avant d’avoir assaini les finances de l’État. L’apport de Lucien Bouchard fut évidemment décisif. Mais depuis le résultat décevant de l’élection de 1994 jusqu’à la signature de l’entente tripartite Bloc-PQ-ADQ de juin 1995, son pied était fermement sur le frein, non sur l’accélérateur.  C’était aussi le cas de Bernard Landry. Seule la formidable capacité de Parizeau de forcer le jeu, contre les tentatives incessantes de le convaincre du contraire, a permis la tenue de ce référendum.

Le soir du 30 octobre, il nous manquait donc un millimètre pour franchir le pas.  Jusque-là, Monsieur Parizeau avait manifesté un sens stratégique en tous points remarquable. J’étais donc complètement renversé de constater qu’il était incapable de se projeter dans l’après-référendum. Cette défaite, il n’arrivait pas à la voir comme transitoire. Il y avait pourtant cent façons de rebondir sur ce match quasi-nul. Il faudrait, à nouveau, forcer le jeu. Et rassembler encore un peu plus, pour passer le chiffre magique du 50%.

Cautériser la plaie

Plus on  prend du champ, plus on constate combien tragique fut sa déclaration malheureuse. Pour toutes les raisons qu’on a dit (il suffisait que les beaucerons et les gens de Québec votent comme les autres francophones pour gagner – aucune de nos simulations de victoire ne s’appuyait sur les ou des votes ethniques).  Mais surtout parce sa déclaration le disqualifiait du rôle essentiel de rassemblement qui devait dominer la supplémentaire. Lui qui avait si bien su rassembler dans l’étape précédente, devenait repoussoir pour l’étape suivante.

L’idée même de l’emmener à annoncer sa démission le lendemain du vote ne devait servir qu’un objectif : cautériser immédiatement la plaie (les appels publics à la démission avaient commencé, des rangs souverainistes, le matin même) pour mieux prendre  la mesure du progrès enregistré la veille et pour mieux organiser l’offensive finale.

D’autant que nous avions un capitaine de rechange. Au rayon du rassemblement, on ne trouverait pas mieux. Mais au rayon du volontarisme ? À sa conférence de presse du 21 novembre 1995, M. Bouchard annonçait qu’il allait concentrer ses efforts sur le rétablissement de l’économie et des finances. Normal, nous avions constaté que les craintes concernant l’économie, la dette et le déficit nous avaient volé notre marge de victoire. Mais il s’engagea aussi à ne pas tenir de référendum sans tenir d’abord une élection, qu’il ne comptait pas déclencher dans l’immédiat. (La Loi sur les consultations populaires prévoit qu’on ne peut tenir deux référendums sur le même sujet dans un même mandat. C’est une loi. Elle s’amende à la majorité simple.) M. Bouchard annonçait qu’il allait prendre son temps.

D’où ma remarque citée plus haut. Je lui expliquai dans un long memo que nous n’avions qu’un an, 18 mois tout au plus, pour profiter de la fenêtre post-référendaire. Un phénomène rarissime se produisit dans la foulée du vote. Dès décembre 1995 une majorité de Québécois (56%) se déclaraient désormais prêts à voter Oui, un niveau jamais atteint pendant la campagne, et une majorité souhaitait un référendum-revanche. C’était comme si les Québécois avaient été surpris de se trouver si nombreux à avoir voté Oui en octobre 1995 et que ce vote provoquait un effet d’entrainement.

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Des conditions gagnantes

Une condition nouvelle s’ajoutait. Négative pour le fédéral: l’incapacité de Jean Chrétien à « livrer la marchandise » promise aux Québécois pendant la campagne. Début décembre 1995, M. Chrétien ne put offrir aucun changement à la constitution, seulement une motion purement symbolique sur le caractère distinct du Québec, un droit de véto non-constitutionnel pour des changements éventuels et un transfert incomplet au Québec de la responsabilité de la main-d’œuvre. C’était loin de « toutes les voies de changement, administratives et constitutionnelles » évoquées par M. Chrétien en campagne.

Mon témoin à charge à ce sujet est Alain Dubuc, alors éditorialiste en chef à La Presse, qui écrivait dès décembre 1995: « Soyons clairs: si M. Chrétien avait dit, en campagne référendaire, que les perspectives de changement que pourrait offrir le Canada se limiteraient aux trois propositions qu’il a déposées lundi, le Oui l’aurait emporté. »

Je me souviendrai toujours d’une rencontre à huis-clos avec l’exécutif du Conseil du Patronat début 1996 où des patrons hyper-fédéralistes se plaignaient du fait qu’on était sur le point de « sortir du Canada » seulement à cause de la popularité de M. Bouchard et de l’impopularité de M. Chrétien. Ils en étaient attristés mais décidés: « faites le référendum le plus tôt possible, qu’on sorte de l’incertitude! » lança un des membres influents du Conseil. Il n’avait aucun doute sur le résultat: ce serait Oui. Mais on passerait à autre chose. (Ghislain Dufour, président du Conseil, était livide.)

À Ottawa, où des experts savent lire la conjoncture, la certitude que le référendum revanche était imminent a alimenté la plus grande offensive pro-canadienne de notre histoire.

À sa décharge, M. Bouchard a bien testé l’idée, au printemps 1996, de déclencher une élection hâtive qui se serait transformée en raz-de-marée (il avait environ 48% d’intention de vote). L’élection aurait porté sur la récente volonté fédérale de nier le droit du Québec à l’autodétermination. La victoire – certaine – aurait mis la table pour un référendum. Son conseil des ministres, son caucus et le Bureau national du Parti québécois lui ont indiqué que les troupes étaient épuisées par quatre ans de scrutins ininterrompus. Mais que s’il donnait le signal du départ, ministres députés et militants le suivraient. C’était le moment de forcer le jeu. C’est ce que Parizeau aurait fait. (C’est d’ailleurs ce que Jean Chrétien aurait fait, lui qui a forcé une élection fédérale gagnante en 1993 contre le vœu de ses députés et ministres, puis forcé l’adoption de la loi C-20 dite sur la clarté contre une forte opposition interne).

En 1997, la volonté souverainiste s’était repliée sous la barre des 50%. Le Canada, remis en équilibre, a déployé son offensive.

J’ai écouté avec attention la très intéressante entrevue donnée par MM. Bouchard et Dumont au Devoir.  À les voir ainsi, nostalgiques, chaleureux, souverainistes, je n’ai pu m’empêcher de tirer une conclusion que je sais terrible, mais que l’écoulement du temps rend incontournable.

En se retirant, au lendemain du référendum, Jacques Parizeau leur a donné, à eux deux, la responsabilité de franchir la distance qui restait. La conjoncture leur souriait. Ils étaient, ensemble, plus rassembleurs que l’homme qui les avait conduits jusque-là.  C’était leur moment. Leur rendez-vous avec l’histoire. Qu’en ont-ils fait ?

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Québec/USA – les symptômes politiques du virus

Malgré son nom qui rappelle la couronne, le virus planétaire n’est pas monarchiste. Il est plutôt anarchiste, en embuscade, cassant ce qui est le plus cassable.

Il n’en infecte pas moins tout le corps politique. On verra, demain, comment son impact fut inégalitaire. On mesurera les taux de mortalité dans les pays aisés et dans ceux qui le sont moins. Dans les quartiers populaires ou huppés. Chez les itinérants et les puissants. On verra aussi comment des pays aux niveaux de développement équivalents ont mieux ou plus mal géré la crise. Et alors la question se posera de la compétence exercée, ou de l’incompétence étalée, à danger égal. Après le bilan sanitaire, arrivera le bilan populaire.

Mais il y beaucoup à dire, même en début de crise. Au Québec, un jugement qui semble déjà définitif est porté sur nos deux chefs de gouvernement. Celui du Québec est applaudi, celui du Canada est honni.

La crise, ici, amplifie l »opinion que les citoyens avaient des deux hommes. Legault, déjà populaire, atteint des sommets. Trudeau, déjà affaibli, surnage à peine. Un Léger du 24 mars donne 94% de Québécois satisfaits de Legault, 44% seulement de Trudeau. Un écart de 50%. Gigantesque.

Les repasseurs le savent, une fois qu’on a fait un mauvais pli, il est difficile de retrouver une surface lisse. Trudeau deviendrait excellent demain, ce qui est, je l’avoue, douteux, il ne sera jamais vraiment dans la course.

La popularité politique en temps de crise

Ce n’était pas inévitable. J’étais conseiller de Lucien Bouchard au moment de la crise du verglas au début de 1998. Sa gestion de la crise l’a propulsé lui aussi dans les cimes des sondages. Son vis-à-vis fédéral, Jean Chrétien, n’avait alors pas la cote au Québec. Mais sa propre gestion de la crise l’a fait progresser considérablement. Il est vrai qu’il avait rendu l’armée disponible et que la présence des soldats sur le terrain fut très appréciée.

Legault a eu l’avantage d’être présent en tout début de crise, alors que Trudeau était en Afrique en train d’acheter des votes pour faire siéger le Canada au Conseil de sécurité de l’ONU. Pas une activité très populaire en soi. Legault avait aussi l’avantage juridictionnel: la santé publique étant une compétence provinciale. Il faudrait attendre l’impact économique pour que la parole fédérale devienne essentielle, et encore est-elle partagée avec celle du Québec.

Évidemment, Legault avait l’avantage de l’image — il incarne le bon père de famille plein de gros bon sens. On ne l’invite pas pour égayer nos soirées, on ne le voit pas bien au Conseil de sécurité de l’ONU et on hésite à l’inviter à un spectacle de Zaza. Mais pour tenir la maison debout, on lui fait d’emblée confiance.

Trudeau, lui, pouvait incarner le renouveau et la fraîcheur, mais n’a jamais réussi à projeter une image de puissance. Premier de cordée pour une excursion en montagne, oui, on le voit bien là. Mais pour manier l’équerre et le rabot, pour les gros travaux, il n’a jamais fait le poids. Facteur aggravant: depuis l’élection, il semble en chute d’énergie. On a vraiment l’impression qu’il aimerait être ailleurs.

Le hiatus entre le Québec et le Canada tient aussi au fait que les porte-paroles canadiens en santé, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, ne s’exprime pas en français. Vous ne le savez pas, mais son profil est assez bon au Canada anglais. Ce qui explique que nos voisins canadiens soient plus satisfaits que nous, à plus de 70%, de la réponse d’Ottawa à la crise.

Le Coronavirus creuse donc la différence entre la nation québécoise et le pays canadien. Cela n’est pas nouveau et ne fait que consolider une situation existante.

La situation est politiquement digne d’intérêt, mais il faut se garder d’en tirer des projections hasardeuses. En 2013, Pauline Marois avait géré avec brio la crise de Lac Mégantic, mais elle n’en a tiré aucun bénéfice, sept mois plus tard, à l’élection de 2014. De même, début 1998, Lucien Bouchard est sorti apparemment invincible de la crise du verglas, puis de la déroute qu’avait constitué dans la foulée les audiences de la Cour suprême sur le renvoi sur la sécession. Autour de lui, on calculait les semaines avant une élection que nous allions remporter haut la main, nous mettant en piste pour un référendum gagnant.

La simple arrivée de Jean Charest à la tête du PLQ a complètement renversé la table et nous n’avons gagné l’élection de l’automne 1998 que par la peau des dents. L’indépendance, vous l’aurez peut-être observé, n’a pas eu lieu.

Le virus américain

La presse internationale est avec raison très dure avec la gestion de crise de Donald Trump. Les Américains sont plus partagés. Ils sont divisé moitié-moitié sur la qualité de sa gestion de la crise. Ils continuent à le créditer d’un taux de satisfaction autour de 44%, ce qui n’est pas le pire taux de sa présidence. (Un sondage Gallup récent lui donne même un niveau record, à 49%) Si l’élection générale avait lieu aujourd’hui, les sondages donnent au candidat démocrate potentiel Joe Biden une avance de 7%. C’est peu, car ces mêmes sondages relevaient avant la dernière élection une avance plus considérable à Hillary Clinton, avec les résultats que l’on sait.

Il y a plus intéressant encore. Les Américains sont divisés face au virus lui-même. Un sondage NBC/Wall Steet Journal montre que les citoyens d’allégeance républicaine sont moitié moins prompts que les démocrates à vouloir éviter les grands rassemblements. Deux fois plus de républicains que de démocrates sont toujours volontaires pour aller souper au restaurant.  De même, les trois quarts des démocrates craignent qu’eux ou des proches soient infectés, une angoisse qui affecte moins de la moitié des républicains.

Cette division reflète le clivage entre les villes et les campagnes. Les démocrates habitent davantage les villes, où le virus frappe davantage, que la campagne, dominée par les Républicains.

Mais des sondeurs notent que même les Républicains qui habitent dans les villes sont moins préoccupés par le virus que leurs voisins démocrates immédiats. Selon le journaliste Ronald Brownstein qui recense ces données sur le site de la revue The Atlantic, cela tient à la méfiance que ces citoyens de droite entretiennent envers les médias et les élites en général.

C’est ainsi que la majorité d’entre eux estiment que la crainte autour du virus est exagérée par les médias. Il est vrai que, dans un premier temps, le président et les médias conservateurs ont affirmé que le virus était une fabrication, une autre invention des démocrates visant à affaiblir le président.

Cela crée des distorsions. Les États qui sont les moins actifs contre le virus sont dirigés par des gouverneurs républicains, comme le Texas. Mais de grandes villes à l’intérieur de ces États ont des maires démocrates, comme à Houston, au Texas, qui, eux, veulent imposer du confinement.

Maintenant que Donald Trump se déclare « président de guerre » contre le virus, l’opinion républicain devrait s’assouplir, d’autant que le virus se propage sur tout le territoire, sans se soucier des frontières politiques.

Mais une nouvelle ligne de fracture est en train de s’ouvrir entre les républicains qui privilégient l’économie et les démocrates qui privilégient la santé. Alors que la Californie est en quarantaine, un député influent, Devin Nunes, affirmait ceci en entrevue: « si vous êtes en santé, vous et votre famille, c’est le temps de sortir, de faire des achats, d’aller au restaurant ».

En haut, en rouge, les lieux où les citoyens ont LE MOINS modifié leurs déplacements pendant la crise.
En bas, en rouge, les lieux ayant LE PLUS voté Républicain.

Une idée qui semble reprise par le président lui-même, qui craint que le remède, donc le confinement et le ralentissement économique, soit pire que le mal.

Au Québec, l’opinion est divisée sur la compétence et la rapidité avec laquelle nos dirigeants posent, essentiellement, les bons gestes.

Aux États-Unis, les citoyens sont divisés sur l’opportunité même de poser des gestes.

Tout bien considéré, on est bien chez nous.


La bande annonce de ma dernière balado:

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Trudeau, Chrétien et la malédiction des micros cachés

La règle, en politique et en journalisme, est de considérer qu’un micro est toujours actif, même si la lumière rouge est éteinte, la séance est levée, le direct est terminé.

Cela n’a pas empêché plusieurs chefs politiques de prononcer des remarques non-censurées devant ces micros, ce qui nous donne un aperçu de ce qu’ils disent vraiment lorsqu’ils pensent qu’on ne les écoute pas.

Je ne leur lance pas la pierre. Au contraire. D’abord parce qu’on ne peut réclamer d’aucun être humain, en politique ou non, d’être constamment formaté, en contrôle, en performance. La simple santé mentale réclame qu’il y ait des périodes de décompression où la spontanéité et la vérité reprennent leurs droits. Ensuite parce que ces petits moments non-diplomatiques sont parfois très éloquents. Ils nous permettent de savoir que nos chefs politiques ne sont pas dupes, ont de l’humour, ou plus simplement de l’humain.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


L’épisode de Justin Trudeau à l’OTAN compte parmi les moins graves. Je comprend parfaitement que des chefs d’État qui doivent se taper un être aussi imbuvable que Donald Trump puisse s’échanger leurs meilleures anecdotes sur le pire président américain de l’histoire. Le seul scandale ici est qu’on n’ait pas également entendu les remarques du français Macron et du britannique Johnson. Le micro de la BBC, assez distant des protagonistes, n’a réussi qu’à capter les quelques mots de Trudeau, assez bénins.

Le champion toutes catégories de la remarque acerbe devant un micro qu’il croyait éteint est Ronald Reagan. Avant de lire une adresse à la nation, en pleine guerre froide en 1984, le blagueur impénitent qu’était Reagan déclara:

« Mes chers concitoyens américains, je suis heureux de vous annoncer que je viens de signer une loi qui déclare que la Russie est illégale pour toujours. Nous commençons les bombardements dans cinq minutes. »

Moscou ne l’a pas trouvé drôle.

Les journalistes découvrent parfois qu’ils ne sont pas parmi les personnes préférées des grands de ce monde. Lors d’une conférence de presse et se croyant hors-micro, George W. Bush confia à son vice-président que tel journaliste du New York Times était « un connard de classe mondiale ». Au moment de tenir un point de presse, le Prince Charles a confié à ses fils qu’il n’appréciait pas ce genre d’événements. « Je déteste faire ça, a-t-il dit, ajoutant au sujet des journalistes: je déteste ces gens-là. » Ambiance.

Jacques Chirac en avait fait une belle. Paris et Londres étaient en compétition pour obtenir les jeux olympiques d’été de 2012. Discutant avec l’allemand Schroder et le russe Poutine en 2005, Chirac a dit tout le mal qu’il pensait des britanniques.

« La seule chose qu’ils aient jamais contribué à l’agriculture européenne est la maladie de la vache folle, a-t-il dit, ajoutant « On ne peut simplement pas faire confiance à un peuple dont la cuisine est aussi mauvaise. »

Les remarques sont souvent dirigées vers des partenaires politiques. Ainsi en 2011, on entendait l’Américain Obama et le français Sarkozy critiquer l’Israélien Netanyahu. « Un menteur » selon Sarkozy.

Maintenant disponibles. Cliquer sur l’image pour y accéder.

Rarement, le politicien se critique lui-même. C’était le cas en 1993 du premier ministre britannique John Major. Après une entrevue, croyant le micro éteint, il déclara que certains de ses ministres étaient des « bâtards » qu’il souhaitait « crucifier ». Il ajouta à son propre sujet qu’il se considérait comme une « mauviette » et n’avait pas la moindre idée de comment gagner une élection.

La médaille d’or du micro fermé à Jean Chrétien

On doit cependant reconnaître qu’un autre premier ministre canadien, Jean Chrétien, est sur le podium d’une des meilleures gaffes diplomatiques devant un micro ouvert. Ça se passe aussi à l’OTAN.

Il revient d’ailleurs dans son récent livre de mémoires sur cette anecdote mais en omet ses éléments les plus croustillants.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

 


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

 

En 1995, Jacques Chirac avait choisi son camp: le Québec

Jacques Chirac, Jacques Parizeau

Avec Jacques Parizeau et Philippe Séguin en janvier 1995, Chirac annonce aux journalistes que la France sera la première à reconnaître une victoire du Oui.

On dira ce qu’on voudra de Jacques Chirac. Et il y a beaucoup à dire. Mais sa fidélité au Québec aux moments cruciaux du référendum de 1995 fut en tous points remarquable. Objet d’énormes pressions de la part d’Ottawa, il a résisté et a choisi son camp: le Québec !

Son intervention prévue pour le soir du 30 octobre aurait eu un impact considérable sur la suite des choses.

C’est connu, Chirac était très ami avec Jean Pelletier, ex-maire de Québec devenu chef de cabinet de l’alors premier ministre Jean Chrétien.

Il était aussi en contact fréquent avec Paul Desmarais, qui lui annonçait alors la défaite certaine des souverainistes au référendum à venir. Lors de la visite de Jacques Parizeau à Paris en janvier 1995, Jacques Chirac nous racontait qu’il contredisait gentiment son ami Desmarais, estimant plutôt que les indépendantistes allaient surprendre.

Notre stratégie référendaire prévoyait qu’en cas de victoire du Oui, le Québec n’allait pas immédiatement proclamer son indépendance. Donc n’allait pas demander que d’autres pays « reconnaissent l’indépendance » du Québec. Ce ne serait qu’après un an, à la suite d’une tentative, fructueuse ou non, de négociations avec Ottawa, que nous allions déclarer l’indépendance et vouloir une reconnaissance.

Pour l’heure, nous demandions que les pays amis reconnaissent la décision politique de devenir indépendant.

Chirac avait bien compris. En janvier 1995, il nous avait beaucoup surpris. Dans notre rencontre privée, il avait assuré M. Parizeau qu’en cas de victoire du Oui, la France serait la première à reconnaître la décision, entraînant à sa suite plusieurs pays de la Francophonie. Préparant le point de presse qui allait suivre, il fut convenu qu’il allait publiquement rester vague à ce sujet alors hypothétique. Mais au micro, dès les premières questions, il déclara que, bien sûr, la France dirait oui au oui québécois, sans hésitation. «Les nations francophones […] et en particulier la France devraient être immédiatement aux côtés des Québécois et soutenir et reconnaître cette nouvelle situation». Nous étions aux anges !

Chirac n’était alors que maire de Paris et candidat potentiel à la présidentielle qui allait avoir lieu quatre mois plus tard, en mai. Les sondages le donnaient perdant. Le lendemain de sa déclaration, Jean Chrétien cru faire un bon mot en disant que « le Québec a autant de chance de devenir indépendant que Jacques Chirac de devenir président de la France! »  Chirac fut élu.

Arrivé à l’Élysée, allait-il changer de position ? C’est ce que voulait Ottawa. Mais à quelques jours du vote, le 23 octobre 1995, Chirac répondit aux questions de Larry King, sur CNN, à ce sujet. Il affirma avec aplomb que son pays allait reconnaître « le fait » que les Québécois ont choisi l’indépendance. Ce qui a rendu Jean Chrétien furieux.

Un rôle essentiel

La position française était essentielle car nous prédisions que Jean Chrétien, le soir d’une victoire du Oui, allait refuser d’admettre que les Québécois avaient choisi l’indépendance, par leur vote majoritaire. Chrétien a confirmé par la suite que telle aurait été son attitude.

L’opinion publique québécoise et canadienne, les réseaux diplomatiques n’avaient absolument pas été préparés à l’éventualité d’un tel refus de la part d’Ottawa. D’autant que dans deux discours prononcés au cours des derniers jours de la campagne référendaire, Chrétien avait donné un avis contraire: « Demeurer Canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum ». Il avait ajouté: « d’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. »  Il a parlé finalement d’une décision « sérieuse et irréversible ».

Nous avions donc un scénario où, le soir de la victoire du Oui, les électeurs québécois et les observateurs étrangers entendraient : 1) Monsieur Parizeau dans son discours préenregistré très décidé mais très digne et pragmatique, confirmant chaque étape de la voie à suivre; 2) Jean Chrétien refusant de reconnaître la décision, surprenant tout le monde.

Qui le contredirait immédiatement ?

La France, quatrième puissance mondiale, membre de l’OTAN et du G7, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Depuis plusieurs jours je coordonnais, côté québécois, la négociation du texte que l’Élysée allait émettre. L’ex-ministre Jacques-Yvan Morin était notre envoyé spécial, travaillant avec notre délégué général Claude Roquet en collaboration serrée avec le président de l’Assemblée nationale Philippe Séguin, ami de Chirac et indépendantiste déclaré.

Nous savions que l’ambassade canadienne et le bureau du premier ministre Chrétien tentaient par tous les moyens d’intervenir. On nous avisa même qu’un diplomate canadien évoqua la possibilité d’une rupture des relations diplomatiques Canada-France en cas d’appui français au Oui québécois.

Un texte audacieux de l’Élysée

La négociation ne fut pas ardue. Nous étions en présence, à Paris comme à Québec, de gens qui souhaitaient s’entendre sur un libellé mutuellement satisfaisant. J’ai même fait savoir que nous n’aurions aucune objection à ce que le communiqué évoque la volonté française de maintenir de bons liens d’amitié avec Ottawa par la suite. Nous voulions nous-mêmes un partenariat Québec-Canada. Alors…

Tel que rédigé, le texte nous allait parfaitement. Le voici:

« La France prend acte de la volonté démocratiquement exprimée par le peuple du Québec, le 30 octobre 1995, de devenir souverain après avoir formellement offert au Canada un nouveau partenariat économique et politique. Lorsque l’Assemblée nationale du Québec en viendra à proclamer la souveraineté du Québec selon la démarche prévue par la question référendaire et maintenant entérinée majoritairement par le peuple québécois, la France en tirera amicalement les conséquences.

Soucieuse que ce processus se déroule dans les meilleures conditions, la France tient à réaffirmer son amitié au Canada et à son gouvernement. Ils peuvent être assurés de notre volonté de maintenir et d’approfondir les excellentes relations qui nous lient. »

Il faut noter l’audace. La France ne se limite pas ici à reconnaître la décision démocratique, sachant qu’elle déplaira puissamment au Canada, pays du G7 et de l’OTAN. Elle prend même un engagement envers un événement hypothétique. Lorsque le Québec proclamera la souveraineté, elle « en tirera amicalement les conséquences ». . L’hypothèse sous-entendue est que le Canada, lui, pourrait ne pas reconnaître la déclaration du Québec. La France signale à l’avance que, dans tous les cas de figure, son « amitié » ira au Québec. Subsiste, ici le volontarisme gaulliste. C’est Vive le Québec libre ! deuxième acte.

Notre propre travail de défrichage auprès des pays membres de la Francophonie, coordonné par notre infatigable sherpa Michel Lucier, nous donnait à penser que, dans les 48 heures qui suivraient et compte tenu de coup de tonnerre de Jacques Chirac (qui probablement en rajouterait en parlant aux médias le lendemain), plus d’une dizaine de pays de la Francophonie reprendraient à leur compte les mots du communiqué Élyséen.

Le sort de la souveraineté du Québec allait bien sûr se jouer au Québec et au Canada. Mais l’intervention de Chirac aurait énormément compliqué le travail de sape prévu — mais non préparé — de Jean Chrétien. J’ai raconté dans mon ouvrage « Octobre 1995 – Tous les espoirs, Tous les chagrins », comment ni Washington, ni Londres, n’étaient avisés d’un possible refus de Chrétien de reconnaître la victoire du Oui.

L’irruption très précoce de la France dans le débat allait avoir un effet refroidissant sur les capitales européennes, au premier chef l’Allemagne. Probablement invités, par Ottawa, à appuyer la position canadienne, la plupart de ces pays auraient choisi le mutisme le plus complet.

Au Québec, le refus démocratique de Chrétien aurait créé un ressac fort et nous avions prévu la sortie rapide d’un bon nombre de partisans du Non qui allaient réclamer le respect de la décision démocratique québécoise. L’appui du président de la France allait leur donner une caution utile.

La partie n’était pas jouée. Nous savions qu’après avoir gagné le référendum, il nous faudrait ensuite gagner la souveraineté. Mais, beaucoup grâce à Chirac, au soir du 30 octobre 1995, la partie se serait ouverte à 1 à 0 pour le Oui.


Ma dernière balado vous attend. En voici la bande annonce:

Lire: Jean Chrétien, globe-trotter

Le Canada est une puissance internationale moyenne. Chacun de ces mots compte. Puissance, car elle dispose d’une armée, d’une diplomatie, d’une économie, qui la place parmi les 10 premières nations au monde (et qui la fait s’accrocher à une place fondamentalement précaire au G7). Moyenne, parce qu’elle est assise autour de géants, USA, Chine, France, Allemagne, qui la dépassent d’une ou deux têtes.

Par contraste, les États-Unis et la Chine sont des grandes puissances. Peu importe qui gouverne leur État, cette puissance existe et le reste de la planète doit composer avec elle.

La projection internationale du Canada est toute autre. Puisqu’elle est moyenne, elle peut agir au dessus de la moyenne ou en bas de la moyenne, c’est selon. Selon quoi ? Selon sa conjoncture, la force de son économie, ses objectifs internationaux, les politiques et, pour beaucoup, la personnalité de son premier ministre.

Un palmarès international de nos PM

Si on fait le palmarès de l’action internationale des premiers ministres récents, on obtient, pour faire vite, la liste suivante:

Lester Pearson, prix Nobel de la paix, est un peu l’étalon-or de l’action internationale canadienne moderne, ayant créé les Casques bleus et la tradition de participation aux opérations de paix.

Trudeau-père a le mérite d’avoir été un précurseur dans l’ouverture des relations diplomatiques occidentales avec la Chine. Il a contribué à l’ouverture du dialogue nord-sud. Pour le reste, son bilan est mince, compte tenu du temps passé à sillonner le monde.

Brian Mulroney a un panier mieux garni. Entente de libre-échange avec les États-Unis, entente avec Washington sur les pluies acides, leadership dans l’isolement de l’Afrique du Sud pratiquant l’apartheid, création avec François Mitterand de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Stephen Harper a brusquement réorienté la politique canadienne en tournant le dos aux opérations de paix et au rôle de médiateur pour plutôt se ranger clairement dans le camp américain et israélien. Cela lui a coûté de perdre sa course pour que le Canada retrouve, comme il l’avait fait chaque décennie, un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies.  Entraîné par Jean Charest et Nicolas Sarkozy, il a mené à bien l’entente Canada-Europe mais a fait du Canada le pays « dinosaure » dans toutes les rencontres internationales sur l’environnement.

Paul Martin n’a pas été premier ministre longtemps. Mais il croyait qu’on devait intégrer les puissances du Sud dans la prise de décision mondiale, et il fut un précurseur du G20 en créant, comme ministre des Finances, le G20 des ministres des Finances. Premier ministre, c’est sous sa gouverne qu’a eu lieu à Montréal la conférence internationale qui a écarté le danger du trou dans la couche d’ozone.

Je parlerai la semaine prochaine de Justin Trudeau. Je m’attarde cette semaine sur Jean Chrétien, en me fondant sur ma lecture récente du récit de son premier conseiller diplomatique.

L’action internationale du p’tit gars de Shawinigan

Pas facile, la vie d’une puissance moyenne à l’heure de l’hyperpuissance américaine. James Bartleman, diplomate et auteur, est un excellent raconteur de ses quatre années de conseiller diplomatique au service de Jean Chrétien.

De sommet en G7 en Team Canada en visite officielle, l’auteur montre à la fois l’ampleur de la tâche internationale qui incombe à un premier ministre et la minceur de sa marge de manœuvre.

Ce qui n’empêche pas l’audace. Les grandes réalisations mondiales de l’ère Chrétien furent le Traité contre les mines anti-personnelles — une initative qui sauve cumulativement des milliers de vies par an — et la création de la Cour pénale internationale. Ce n’est pas rien et, avec le recul, c’est mieux que Pierre Trudeau.

D’autres initiatives n’ont pas été couronnées de succès, comme cette perspicace volonté d’encadrer le pouvoir américain dans une zone de libre-échange qui engloberait tout l’hémisphère. Un projet mort aux pieds du désintérêt des pays d’Amérique du sud.

Bartleman livre ses pages les plus drôles à la tentative de Chrétien de pousser Fidel Castro à libéraliser son régime (cela n’arrivera que plus tard). En échange d’une visite officielle du premier ministre canadien, qui briserait l’isolement international du Lider Maximo, en deuil de l’écrasement de l’empire soviétique, Chrétien demande notamment la libération de prisonniers politiques de premier plan.

Castro soumet l’envoyé Bartleman, ex-ambassadeur à Cuba, à d’interminables sessions nocturnes de monologues et de remontrances. Rien n’en ressortira, du moins à court terme.

L’éléphant américain dans la maison de porcelaine canadienne

De belles pages sont consacrées à la guerre du Turbot contre l’Espagne et l’Europe, mais surtout aux rapports compliqués avec Washington.

Dans les années post-génocide rwandais, l’Occident se sent coupable de n’avoir rien fait et voilà que des centaines de milliers de réfugiés semblent en danger de mort dans le Zaïre voisin. Que faire ? L’équipe de Bill Clinton indique à Bartleman que Washington participera pleinement à une opération militaro-humanitaire, mais seulement si Ottawa en prend l’initiative et la direction.

Ravi, Chrétien relève le défi et aligne les soutiens internationaux au Nord et au Sud. Cela fait, Washington change d’avis et décide que le Canada ne fera que de la figuration. L’arrogance américaine est vue ici dans toute sa clarté.

Bartleman quitte Chrétien, pour des raisons de santé, avant que le 11 septembre ne change la donne internationale. Chrétien a fait en sorte que le Canada participe à la guerre en Afghanistan mais s’est illustré en refusant de suivre les américains dans leur aventure irakienne, établissant ainsi l’indépendance du Canada face à Washington même dans un moment de forte pression.

Courtiser la Chine

Ici avec le président Jiang Zemin

La grande entreprise de Jean Chrétien — qui sort grandi de cette lecture — est l’intensification des rapports avec le bassin pacifique, qui conduira à l’accord transpacifique. Critiquable, mais pas une mince affaire.

Il voulait surtout faire du Canada un partenaire majeur avec la Chine. Cela supposait de se pincer le nez et de faire affaire avec le responsable de la répression de 1989 à la place Tien-an-Men, le premier ministre Li Peng. Chrétien consacre son premier Team Canada, avec tous les premiers ministres (sauf Jacques Parizeau), à la Chine à l’automne 1994, puis reçoit le dictateur au Canada un an plus tard.

Or Li Peng se comporte, écrit Bartleman, en « enfant gâté’ et refuse absolument la tenue de manifestations critiques de son régime pendant son séjour.

S’ouvre alors un ballet dans lequel Ottawa fait en sorte que les manifestants ne soient jamais dans le champ de vision du dictateur lors de son arrêt à Ottawa. Mais à Montréal, les marcheurs investissement le boulevard René-Lévesque devant son hôtel, le Sheraton, et Li Peng les voit par la fenêtre. Horreur !

« Je pars immédiatement, tonne-t-il. Ni moi ni mon pays n’ont jamais été aussi humiliés ! »

Le petit gars de Shawinigan a la répartie utile: « Mais vous vous trompez ! C’est moi qu’ils critiquent. Ils font tout le temps ça, ne vous inquiétez pas ! »

Li Peng fait-il seulement semblant de le croire ? En tout cas, il termine la visite, dont un souper privé avec les Desmarais, très investis dans son pays.

Le contexte référendaire

La rencontre de Li Peng avec les premiers ministres canadiens se fait à Montréal deux semaines avant le référendum sur l’indépendance. L’événement est conçu pour démontrer aux Québécois que, sans le Canada, ils se couperaient de relations rentables avec la grande puissance mondiale.

J’étais alors conseiller du premier ministre Jacques Parizeau, chargé entre autres des questions internationales. Avertis de cette stratégie fédérale quelques mois à l’avance, nous avions avisé les autorités chinoises qu’Ottawa voulaient les instrumentaliser dans un débat de politique intérieure et qu’ils devraient refuser. Nous n’avons évidemment jamais reçu de réponse à notre missive.

Début octobre, un représentant des « Partenaires pour la souveraineté » me contacte. Les Partenaires regroupent les centrales syndicales, les mouvements étudiants et plein de groupes de la société civile favorables à l’indépendance. « Avez-vous objection, me demande-t-il, à ce qu’on participe aux manifestations anti Li-Peng ? »

« Objection ? Au contraire, mettez-y toute la gomme ! » dis-je avec enthousiasme.

En termes de relations publiques, l’opération Team-Canada/Li Peng fut un échec pour le camp du Non. Et j’ai légèrement contribué à mettre en rogne le boucher de Tien-an-Men.

Pas une mauvaise journée, finalement, pour l’indépendance et la liberté !


Ma dernière balado est en ligne. Bande-annonce: 


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Les trous de mémoire de Jean Chrétien

Je m’attendais à pire. Je m’attendais à mieux.

À pire parce que Jean Chrétien voit généralement la réalité avec une seule paire de lunettes, la sienne, et est incapable de recul critique sur son action ou celle de son gouvernement. Ce livre est cependant plus léger, moins militant, que ses deux volumes autobiographiques (Dans la fosse aux lions en 1985 et Passion politique en 2007).

À mieux parce que, connaissant le côté truculent du personnage, et voyant qu’il voulait nous raconter des anecdotes, j’étais disposé à bien m’amuser pendant la lecture. Il a, à mon avis, produit un des plus beaux adages politiques qui soit, lorsqu’il a déclaré: « Si on s’est peinturés dans le coin, ben on marchera sur la peinture ! » Je trouve ça libérateur.

Malheureusement, en 285 pages, il n’aura réussi à me faire rigoler que trois fois. Un rendement rigolade/anecdotes extrêmement faible. Pour l’essentiel, Mes Histoires font exactement penser aux récits de votre oncle qui n’ont finalement d’intérêt que pour lui. On attend toujours le punch et, la plupart du temps, on est déçu.

L’inexistante nuit des longs couteaux

Il revient deux fois sur la nuit de novembre 1981 où le gouvernement canadien et neuf provinces ont choisi de se doter d’une constitution sans le Québec. Chrétien n’en démord pas: la nuit des longs couteaux n’existe pas. C’est un Fake News, écrit-il. Pourquoi ? Parce qu’il a fait son dernier appel à 23h00 la veille et son premier à 6h00 du matin le lendemain, et n’a pas travaillé cette nuit-là.

Fort bien.La réalité brute est que, la veille, avant le dodo, Chrétien, Trudeau, le ministre de la Saskatchewan Roy Romanow et le premier ministre de l’Ontario Bill Davis ont posé les bases d’un compromis que le Québec ne pourrait accepter. Sans bien sûr en aviser le Québec.

Comme l’ont expliqué en détails les journalistes torontois Michael Valpy et Robert Sheppard dans leur excellent livre The National Deal de 1982, les négociateurs des autres provinces ont passé la nuit à négocier le ralliement des ex-alliés du Québec, un à un, sans jamais appeler le Québec. Les auteurs racontent l’anecdote d’un des négociateurs anglophones qui voit un membre de la délégation québécoise dans un corridor de l’hôtel Chateau Laurier et qui s’empresse de prendre une sortie de secours pour ne pas avoir à lui parler.

Arrivé au petit-déjeuner, Lévesque a été mis devant le fait accompli. Tous ses alliés de la veille l’avaient trahi. Aucun n’avait jugé bon de l’avertir de ce qui était en train de se passer. Ces faits ne sont pas en débat. Chrétien préfère les ignorer car il estime qu’ils n’ont aucune importance.

Son deuxième argument est que le ministre péquiste Claude Charron lui aurait un jour dit: « Écoute Jean, l’article numéro un de notre programme, c’est de faire la séparation du Québec. On va jouer le jeu de ces consultations, mais nous ne pourrons jamais signer une nouvelle constitution du Canada. »

Je ne sais pas si cette citation est véridique — sauf que Charron n’aurait certainement pas utilisé le mot « séparation ». Mais elle ne reflète pas la réalité historique car René Lévesque a bel et bien signé, en avril 1981 et au nom du Québec, un projet de réforme de la Constitution du Canada, avec sept autres premiers ministres provinciaux.

Si Ottawa avait voulu une constitution canadienne, incluant le Québec, il ne manquait sur ce document que la signature de Pierre Trudeau et du premier ministre de l’Ontario. Qu’on y songe un instant. Le Canada aurait eu une nouvelle constitution comprenant la signature du chef des indépendantistes. Il n’y aurait pas eu Meech et probablement pas le référendum de 1995 non plus.

Mais Trudeau et Chrétien ne voulaient pas d’une constitution canadienne qui ferait la synthèse entre le reste du Canada et le Québec. Ils voulaient une constitution trudeauiste, qui ferait reculer les droits du Québec. Elle fut évidemment rejetée et par le gouvernement du Parti Québécois et par l’opposition formée à l’époque par le Parti libéral du Québec et par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis.

Souvenirs de jeunesse, oublis de jeunesse

Chrétien adore revenir sur les aspects folkloriques de ses premières élections dans Saint-Maurice. Les familles rouges et bleues de génération en génération, l’électoralisme crasse de Maurice Duplessis, que du bon pain.

Il a une histoire très savoureuse à raconter, mais qu’il a omis dans son autobiographie et dans cette nouvelle mouture: comment il a berné ses électeurs à l’élection de 1972.

C’est le journaliste Lawrence Martin qui révèle la chose dans son ouvrage Chrétien: The will to win publié en 1995. Incertain de remporter son élection, Chrétien convainc son ex-collègue de classe devenu hôtelier local Antonio Genest de se présenter contre lui pour les… conservateurs, puis de ne pas faire campagne. Genest accepte. « Je ne suis pas sorti de mon hôtel pendant toute la campagne » admet-il.  « Je lui ai rendu service », ajoute-t-il parlant de Chrétien, « j’ai aidé à le faire premier ministre ».

On s’attendrait à ce que Jean Chrétien, qui a passé sa vie à accuser les séparatistes de tricher, démente avec force un tel manquement à l’éthique démocratique. Pas du tout. Il confirme.

« Dans le cas de Genest, Chrétien avoue, lorsque interrogé plusieurs années après. « Je lui ai demandé de se présenter », dit-il. Il parle de ce trucage sur un ton qui laisse entendre que c’était une pratique routinière », écrit Martin.

La fois où j’ai insulté tous les politiciens américains

J’ai trouvé très cocasse que Chrétien revienne sur une anecdote de 1997 mais omette ses éléments les plus croustillants. Toujours heureux de rendre service, je vais compléter son récit.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

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