La piastre à Parizeau

Dessin du Syndicat des fonctionnaires, lors d’une négociation en 1979.

Régis Labeaume est sorti du placard. Il est indépendantiste. Bon, on savait qu’il fut naguère candidat du Parti québécois à Québec. Mais le temps passe et les convictions fluctuent. Pas pour Régis. Dans sa chronique de La Presse, il met les choses au clair. Mais il a pris en grippe Paul St-Pierre Plamondon. Ce qui est son droit le plus strict. Régis a la dent dure généreuse. Il a entamé une chronique sur le Parti libéral du Québec en annonçant : « Je serai sans coeur, mal avenant et condescendant. » Promesse tenue. Geneviève Guilbault est une de ses têtes de Turc : GG, écrit-il, « ne se prend pas pour un 7-Up flat ». Ceux qui lient la crise du logement à la vague d’immigration, comme PSPP (et les banques canadiennes), écrivait-il le 22 janvier, créent des « métastases xénophobes » et nous préparent une campagne électorale où « ça va roter du vieux sûr ».

Dans son dernier texte, Labeaume rage que St-Pierre Plamondon ose évoquer la création d’une monnaie québécoise alors que René Lévesque en 1980 et Jacques Parizeau en 1995 tenaient à conserver la canadienne. Il imagine Parizeau « expliquer les mystères de la vie à l’inconvenant », ajoute-t-il, « les deux doigts dans le nez ». Ah, mais voici, cher Régis. Et si Parizeau avait, dans l’intervalle, changé d’avis ?

D’abord, qu’est-ce qui s’est produit depuis 1995 pour qu’on puisse raisonnablement pencher pour la monnaie québécoise ? Lorsque j’ai lancé ma course au leadership en 2015, j’avais l’intuition que nos circonvolutions sur le passeport commun, la double citoyenneté, le dollar commun nuisaient, plus qu’elles n’aidaient, à notre cause. Ces questions ont chacune du mérite, mais donnaient l’impression que nous étions des indépendantistes timorés, à temps partiel.

Généraliste, j’avais constaté combien l’euro était entré en crise et ne faisait le jeu que de la locomotive allemande au détriment des pays limitrophes, incapables d’user du levier monétaire pour protéger leur économie. Bruxelles (en fait Berlin) a serré les boulons. Les ministres des Finances de chaque pays membre doivent désormais soumettre leurs budgets à la Commission européenne. Voit-on demain le ministre des Finances d’un Québec souverain faire revoir son budget à Ottawa au nom de la monnaie commune ?

On a vu aussi comment des spéculateurs se sont déchaînés pour empêcher des États d’utiliser la monnaie d’un autre, ou d’aligner la leur au dollar américain. Dans ce nouveau contexte implacable, un Québec doté du dollar canadien serait une alléchante cible. Les spéculateurs dévalueraient ses obligations pour le forcer, dans la précipitation, à créer sa monnaie. Ne serait-il pas plus sûr de suivre l’exemple de la majorité des pays du monde — dont la plupart des économies sont moins fortes que la nôtre — et d’asseoir durablement notre monnaie sur notre propre force et notre propre diversité économique ?

Au début, le scepticisme des marchés sous-évaluerait notre devise, ouvrant une période faste pour nos exportations et notre tourisme. Il n’y aurait pas que des avantages. Il faudrait surpayer pour notre part d’intérêts sur la dette canadienne. Nos importations, dont le pétrole, seraient temporairement plus chères. Avec le temps, notre monnaie se stabiliserait à sa vraie valeur.

J’avais discuté de ces questions avec deux économistes québécois de renom que je ne peux pas nommer ici (je les invite à se manifester), mais qui avait, pour l’un, tiré ces conclusions, pour l’autre, estimé que, dans le nouveau contexte, les deux options s’équivalaient. Ainsi informé, je me suis empressé de tester cette hypothèse avec M. Parizeau. Si j’annonçais publiquement cette position, puis que mon ancien patron me faisait publiquement la leçon, disons, « les deux doigts dans le nez », je serais dans de beaux draps.

Soulagement ! Il était du même avis. Il évoqua un argument de calendrier. L’Irlande, m’expliqua-t-il, avait fait son indépendance en 1922 en gardant la livre anglaise mais avait annoncé qu’elle créerait, en 1928, sa propre monnaie. Ce qui fut fait. (Sa valeur, flottante, a suivi de facto celle de la livre anglaise jusqu’en 1979.)

Il s’en était aussi ouvert à Jean-Martin Aussant, de qui il était très proche. « Nous avons discuté en long et en large de ce dossier, Monsieur et moi, quand j’écrivais la plateforme d’Option nationale en 2011 », m’a raconté Jean-Martin. Comme avec moi, M. Parizeau insistait pour procéder par étapes. « Il suggérait simplement de conserver le dollar canadien à court terme afin d’assurer une certaine continuité des affaires pendant que le Québec se concentrerait au départ à restructurer sa machine gouvernementale » en absorbant les ministères et fonctionnaires fédéraux, se souvient Jean-Martin. « Mais il laissait très clairement la porte ouverte (grande ouverte) à un État souverain qui déciderait ensuite de se doter de sa propre banque centrale, donc de sa propre monnaie. »

M. Parizeau citait les Prix Nobel James Meade (qui fut son professeur à la London School of Economics) et Robert Mundell sur les optimal currency areas (zones monétaires optimales). Pour lui, le Canada n’en était pas une pour le Québec. C’est en effet après 1995, et surtout entre 2005 et 2015, que le dollar canadien fut dopé à l’or noir, provoquant une hausse artificielle des prix des produits québécois exportés, détruisant en cinq ans 55 000 de nos emplois manufacturiers, un désastre que l’existence d’une monnaie québécoise nous aurait épargné. Parizeau, féru de politique monétaire, en était parfaitement conscient.

Les taux d’intérêt ne se décident pas en vase clos et ceux du Canada et des États-Unis influeraient sur les nôtres. M. Parizeau expliquait que notre banque centrale pourrait décider de se coller aux taux de ses voisins lorsque ce serait bon pour le Québec, ou de prendre ses distances lorsque nécessaire. C’est ce qu’on appelle, au fond, cher Régis, l’indépendance.

Un message d’Option Nationale: « Ça va bien, quand on y pense, PLQ ou pas! »

Je ne comptais pas revenir sur la question de la division du vote, mais je ne pensais pas non plus qu’un parti souverainiste et progressiste allait ouvertement souhaiter la réélection du PLQ. C’est pourtant ce qui s’est produit ce dimanche lorsque Option Nationale a validé, dans la Gazouillosphère, l’argumentation de sa candidate dans le beau comté de Taschereau:

ON

 

Un appui sans équivoque !

Or que dit Mme Dorion dans sa réplique ? Voici l’extrait-clé :

Et puis, je vais me faire traiter d’hérétique, mais je n’ai pas peur que le PQ ne soit pas élu. Oui, avec un gouvernement de droite, notre bien continuera à se faire piller par les lobbys et les amis des ministres. Mais a-t-on une assurance que le PQ pourra, lui qui est toujours à plat ventre devant les sondages, se tenir debout face aux lobbys de toute sorte pour protéger notre bien ? […]

C’est après dix ans de PLQ que le printemps québécois est arrivé. Nous sommes plus en santé politiquement qu’il y a cinq ans. Les choses bougent. Ça va bien, quand on y pense, PLQ ou pas. La politique ne se passe pas qu’à l’Assemblée nationale. Elle se passe surtout entre nous, et entre nous, ça vient de recommencer à vivre. Le PLQ ne nous a pas empêchés de renaître politiquement, nous les jeunes et/ou les désabusés, et de nous retrousser les manches. Peu importe le prochain gouvernement au pouvoir, nous continuerons notre éveil jusqu’à ce qu’il balaie le parlement.

Jean-Martin, je ne peux pas croire que tu vas laisser passer ça ? Que « Ça va bien quand on y pense, PLQ ou pas? » Que ça va bien pour les étudiants, pour la classe moyenne, pour la propriété de nos ressources naturelles, pour la corruption, l’éthique, la justice, la langue, la souveraineté ?

Que, pour toi, Jean-Martin, un gouvernement formé de tes anciens collègues Alexandre Cloutier, Véronique Hivon, Nicolas Marceau et tous les autres ne serait pas plus résistant aux lobbys que Tommy Tomassi ?

Je ne peux le croire. Je ne le crois pas.