Post-élections USA: Tirer sur les blessés (version intégrale)

J’ai toujours trouvé divertissantes les analyses post-électorales. Beaucoup de plumes qui n’osaient se hasarder, la veille du vote, à en prévoir l’issue se révèlent parfaitement lucides sur les causes de la victoire de l’un, de la défaite de l’autre. Ils peuvent désormais vous dire exactement, dans l’enchevêtrement des causes et des effets, ce qui a marché, ce qui a échoué. Ils sont péremptoires. Le candidat défait aurait dû savoir que sa stratégie était mauvaise – non mais c’était parfaitement prévisible ! Ça crève les yeux ! C’en est presque risible.

Je me souviens d’avoir eu, jeune journaliste, au moment d’une élection importante, une saine prise de conscience. Prenant connaissance dans, je pense, Le Monde, d’une analyse d’une lumineuse clarté sur le résultat d’un récent scrutin, j’ai pensé avoir déjà lu quelque chose de semblable un peu auparavant. Je suis allé vers la poubelle (c’était avant le recyclage) et j’en ai sorti le Monde de la veille. J’ai relu le pré-papier électoral portant la même signature. Avant le vote, l’analyste avait donné toutes les raisons pour lesquelles il était vraisemblable que le candidat A, ou le candidat B, l’emporte. Il avait simplement repris, conjugué au présent après le vote, mais seulement pour le candidat vainqueur, ce qu’il avait mis au conditionnel la veille.

Mon collègue chroniqueur du Devoir, François Brousseau, a raison de railler la « tentation irrésistible de donner un surcroît de sens à des événements, à des chiffres, à des verdicts qui se jouent à la marge, quand ce n’est pas au hasard. » Il explique: « Le nombre de votes obtenus par Trump — entre 74 et 75 millions — est à peu près égal à celui qu’il avait obtenu le 3 novembre 2020. Il sera marginalement augmenté après la fin des courses, mais bien inférieur aux 81 millions de Joe Biden, record de tous les temps pour une élection présidentielle. » Bref, continue-t-il, « la marge entre les deux candidats de 2024 sera à la fin d’environ 3 millions de voix, contre les 7 millions de 2020 en faveur du président sortant. Elle se traduira par un score ressemblant à 50,1 %-48,2 %. Deux points d’écart. Biden, lui, l’avait emporté par plus de quatre points. » (Mise à jour, l’écart final est de 49,9% pour Trump, 48,3% pour Harris. Trump a la plus petite marge de victoire en 30 ans.)

Cela n’enlève rien au mandat obtenu par le vainqueur. Mais le respect des chiffres doit nous conduire à lui concéder une victoire nette, mais pas une vague. Et de reprocher à Kamala Harris une performance décevante, pas une déroute.

L’acharnement en cours contre la campagne de Kamala Harris répond à une logique insidieuse. Il part du principe que la victoire était à sa portée, mais que, par incompétence ou aveuglement idéologique, elle l’a laissée s’échapper. Bref, c’est de sa faute. En plus de perdre, elle doit maintenant payer. Être crucifiée.

Le journaliste américain Murray Kempton, qui s’est valu un prix Pulitzer précisément pour la qualité de ses observations politiques et sociales, a, le mieux, décrit le phénomène : « Un critique, c’est quelqu’un qui entre sur le champ de bataille après la fin de la guerre et qui tire sur les blessés. »

L’autre analyse omnisciente

J’ai donc résolu d’illustrer ce propos en écrivant une contre analyse de la présidentielle, comme venue d’un univers parallèle où, là, Donald Trump a perdu l’élection. La voici.

« C’était écrit dans le ciel, le Trumpisme devait connaître le 5 novembre 2024 une désastreuse fin de carrière. La clé de l’élection reposait sur les classes ouvrière, modeste et moyenne, fortement affectées par l’inflation, notamment en matière d’alimentation et de logement. Harris l’a compris et, dès les premiers jours, a promis de s’attaquer aux hausses de prix abusives, d’offrir 6 000 $ pour chaque nouveau-né, 45 000 $ pour chaque premier achat de maison et une baisse générale du coût des prescriptions. Puis, elle a répété ce mantra jusqu’à plus soif. Trump ne s’en est jamais remis. Pressé de questions sur sa promesse de « terrasser l’inflation » dès son arrivée, il n’a pu que prétendre qu’il allait réduire le prix de l’énergie de 50% la première année, sans jamais expliquer comment il y arriverait. Un des moments les plus gênants de sa campagne fut lorsqu’il fut interrogé sur la réduction des coûts de garderie, un enjeu majeur pour les familles. Tétanisé par un sujet pour lui complètement étranger, il a fini par parler de l’augmentation des tarifs douaniers.

Le pari de Trump était de répéter sur tous les tons le mensonge que Harris avait « brisé l’économie », que le pays était « en déclin », pour tout dire « une poubelle ». Il espérait que les électeurs les moins éduqués et moins informés ne se rendraient pas compte que l’inflation avait frappé la planète entière depuis 2020, que l’administration Biden-Harris avait, mieux que partout ailleurs, assuré une réduction de l’inflation à moins de 2% et une tendance à la baisse des taux hypothécaires. Trump a fait l’erreur de tabler sur la désinformation. Suffisamment d’électeurs, y compris non-universitaires, étaient assez lucides pour comprendre que le pire était derrière eux, que l’économie fonctionnait à plein régime, et que l’emploi se portait mieux que jamais. Ils ont aussi été rebutés par la proposition économique phare de l’ex-président, l’imposition de tarifs à l’importation sur tous les produits. Cela allait, ont dit tous les économistes, rallumer l’inflation et frapper chaque famille dans leur portefeuille, à hauteur de 4000 $ l’an.

Trump avait une carte maitresse avec l’immigration. Président, il avait réussi à fermer la frontière, avec en fin de mandat un arrêt complet des passages, courtoisie de la pandémie. Biden et Harris avaient fait l’erreur de lever les décrets de Trump, espérant naïvement qu’une loi du congrès serait la clé d’un resserrement des règles. Ce n’est qu’en février dernier, après des millions d’entrées, qu’ils ont refermé le robinet. Harris s’engageait à le laisser fermer, sans jamais admettre que ce délai avait été nocif. Il y avait donc un boulevard devant Trump à ce sujet. Il a réussi à faire capoter son véhicule en le dirigeant comme un conducteur ivre, lui qui pourtant ne boit pas. S’adressant à une nation fondée sur l’immigration, il a qualifié les immigrants de « poison dans le sang de la nation », de « vermine » et de « déchets ». Il a déclaré, sans la moindre preuve, que les pays étrangers vidaient leurs asiles d’aliénés pour les pousser vers les États-Unis, ce qui le faisait fantasmer dans presque chaque discours sur Hannibal Lecter, le personnage du film Silence des agneaux dont il semblait penser qu’il s’agissait d’un documentaire. Il a fini de déconsidérer son discours anti-immigration lorsqu’il a déclaré, lors d’un débat désastreux avec Harris, que certains d’entre eux cuisinaient gaiement des animaux de compagnie. Ce commentaire à la fois xénophobe et vulgaire a fini d’engloutir sa crédibilité.

Il était évidemment couru d’avance que son entêtement à se vanter d’avoir orchestré l’abolition du droit national à l’avortement pousserait davantage de femmes dans le camp démocrate. Il tenta d’amortir le choc en se disant favorable à la procréation artificielle, même au prix de mécontenter sa base évangéliste. Mais encore une fois, il cracha dans sa propre soupe en se déclarant, d’abord, « le père de la procréation assistée », puis, « le père de la fertilisation ». Sa condamnation, au civil, pour agression sexuelle et diffamation de la victime aurait pu être oubliée par certaines, s’il n’avait pas passé la campagne à dénigrer les femmes, et pas seulement son adversaire, en les traitant de stupides et de malades mentales. Ceux qui s’étonnent aujourd’hui de sa défaite n’ont simplement pas compris que les femmes constituent plus de 50% de l’électorat.

La cible woke

Trump a bien tenté de profiter des vulnérabilités de son adversaire. Le parti démocrate porte sur sa gauche des éléments wokes qui offrent des cibles faciles. Le non-consentement des parents pour le changement de genre de mineurs, la dispensation de serviettes hygiéniques dans des toilettes d’adolescents dans l’état du vice-président Tim Walz (ainsi surnommé « Tampon Tim »), la présence d’hommes biologiques dans les sports féminins, autant de proposition rejetées par des majorités qui vont bien au-delà de la base conservatrice. L’équipe Trump a spécifiquement diffusé pendant les matchs sportifs une publicité où on entendait Kamala Harris défendre le financement public des changements de sexe pour les prisonniers. Elle n’a jamais repris cette proposition en campagne, mais le mal était fait. Ces arguments auraient pu davantage porter si Trump n’y avait pas, là aussi, apposé sa marque personnelle. « Vous envoyez votre fils le matin à l’école, quand il revient, c’est une fille » a-t-il répété sans cesse, plongeant dans le ridicule qui, en politique, tue.

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Le problème est que, faisant la balance des inconvénients, les électeurs qui ont vu cette paille dans l’œil de Harris ne pouvaient qu’être stupéfaits de la poutre dans celle de Trump. La vidéo où on le voyait promettre des baisses d’impôts massives à ses amis milliardaires a fini par convaincre les classes populaires qu’il n’était pas un des leurs. Ils avaient vu Biden et Harris réduire de 25% la pauvreté infantile, être empêchés par les Républicains de pérenniser cette mesure, mais promettre de la rétablir une fois Harris élue. Ils avaient vu Joe Biden sur un piquet de grève. Ils ont entendu Harris promettre une hausse du salaire minimum – ce que, même au McDo, Trump a refusé de faire. Mais ils ont surtout entendu Trump, dans une désastreuse mais révélatrice entrevue avec le zillionnaire Elon Musk, le féliciter d’avoir viré dans une de ses entreprises les salariés qui tentaient de se syndiquer.

On ne pouvait se tromper. La vulgarité de Tump, à intensité croissante, allait finir par pousser une partie de ses électeurs religieux, non à voter démocrate, mais à rester chez eux. La goutte qui fit déborder le vase de vin de messe apparut lorsqu’il se mit à vendre sa propre bible, imprimée en Chine, dans le seul but de faire un profit, alors qu’il se montrait incapable, en entrevue avec un réseau chrétien, de citer une seule phrase tirée du livre saint. C’était trop. Un sacrilège.

Il fut aussi battu par la simple lassitude. Les mêmes jérémiades. Le même esprit revanchard. Le même refus d’accepter les règles du jeu. Sa promesse de gracier les émeutiers du 6 janvier, qu’il appelait « les otages », heurtaient des électeurs conservateurs pour qui la loi et l’ordre doivent s’appliquer à tous.

Bref, tous les signes de la chute de la maison Trump étaient présents, pour qui avaient des yeux pour voir. Ceux qui ont fait preuve d’aveuglement devraient, aujourd’hui, se livrer à un profond examen de conscience, et, peut-être, se soumettre à un test cognitif. »

Le droit d’avoir tort

Bon, assez joué. Ce que j’en pense vraiment ? D’abord qu’il faut sortir de l’ambiguïté au sujet de la démocratie. « Le peuple a toujours raison » disent les esprits troublés. Foutaise. La démocratie repose précisément sur le droit du peuple d’avoir tort. Le peuple a toujours le dernier mot, et doit l’avoir. C’est déjà suffisant. La victoire de Trump n’est pas le triomphe de la raison. Un socle électoral substantiel d’Américains croit profondément aux valeurs conservatrices, au gouvernement le plus petit possible, à la glorification des forces de l’ordre, des militaires, de la manière forte, du paternalisme. C’est leur droit le plus sacré. Les trois pour cent d’électeurs qui ont donné la victoire à l’autocrate Trump ne sont pas de cette étoffe. Ils ont voté pour lui, propulsés par un mélange de rancœur, de désinformation (sur la réalité de la situation économique, notamment) et de machisme.

Mon ancien patron de L’actualité, Jean Paré, qui n’est pas un homme de gauche, résume la chose ainsi : « La foule en colère aime les bouffons quand elle en a le choix. Exemple: elle a choisi Berlusconi, Bolsonaro, Rob Ford, Boris Johnson, Javier Milei, Néron et Caligula,  Barrabas plutôt que Jésus… Les gros farceurs emplissent les salles. Les comédies attirent plus que les drames. »

Condescendance ? Il y a de ça. La question est : est-elle justifiée ? Pourquoi ces trois pour cent, qui ont vécu depuis cinq ans les étés les plus torrides, les pires tornades, les pires ouragans, les pires feux de forêts, ont-ils choisi l’homme qui ne croit ni au réchauffement climatique, ni aux éoliennes, ni aux panneaux solaires, mais seulement à l’extension indéfinie de la production et de la consommation d’hydro carbures ? N’y a-t-il pas, ici, une forme d’automutilation politique ? N’y en a-t-il pas aussi, chez les deux pour cent de femmes américaines qui n’avaient pas voté Trump en 2020 mais qui ont jugé que 2024 était le moment le mieux choisi pour lui prodiguer leur appui ?

Moi, je ne sais trop si la colère aveugle provoquée par l’inflation et poussant une partie de l’électorat à vouloir du changement à tout prix, même l’élection d’un milliardaire qui se fiche de leur bien-être, pouvait être contrée par quelque stratégie de campagne que ce soit. Moi, j’étais au départ un Kamala-sceptique. J’ai été ébahi par sa capacité à prendre le contrôle d’une majorité de délégués en quelques jours – malgré l’opposition d’Obama et des leaders démocrates du Congrès, excusez du peu – puis de donner un tout nouveau souffle à la campagne. Elle a commis des erreurs ? Dites-moi quelque chose que je ne sais pas. Mais elle en a commis beaucoup, beaucoup moins que Trump, au point où pendant certains de ses discours, sa directrice de campagne — maintenant chef de cabinet, Susie Wiles, — allait parfois se planter devant lui, dans l’assistance, pour le fustiger du regard et lui signaler d’arrêter de déraper. Mais entre une candidate imparfaite qui souhaite réduire la pauvreté et protéger les droits des femmes et un narcisse autoritaire qui rêve de faire copain-copain avec les dictateurs d’une planète en feu, mon choix est fait. Vous me direz, c’était écrit dans le ciel.

(Une version plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

De la social-démocratie en Amérique

Les républicains qui se sont opposés — tous, sans exception — au plan de relance du président Joe Biden ont évoqué un argument solide. Les 2000 milliards de dollars, a par exemple expliqué Liz Cheney, « ne visent pas tant à lutter contre le virus qu’à redistribuer la richesse ».

Elle a parfaitement raison. Car ce plan permettra, entre autres, de réduire le taux de pauvreté des enfants américains, de son niveau de 14 % en ce moment (un des plus élevés de tous les pays riches) à 6 %. Les réductions les plus fortes seront enregistrées dans les groupes minoritaires, les Noirs et les Latinos.

(Ce texte a été d’abord publié dans Le Devoir.)

C’est en effet le plus grand transfert de richesse de l’histoire récente des États-Unis, depuis que Donald Trump a, il y a trois ans, dopé la richesse de ses amis milliardaires en réduisant scandaleusement leurs taux d’imposition, pour un total équivalant à celui dépensé par Biden.

Faire ré-émerger la classe moyenne

Ce premier geste de correction des inégalités donne le ton, pendant ces 100 premiers jours de présidence Biden. Un second geste fut le message vidéo diffusé par le président l’autre dimanche, en soutien au droit à la syndicalisation des salariés d’un entrepôt d’Amazon. Ce signal est majeur. La création de la classe moyenne américaine après la grande crise des années 1930 a été nourrie par trois grands facteurs : l’industrialisation, certes, stimulée par l’effort de guerre, une distribution de la richesse permise par des taux d’imposition aujourd’hui impensables (un taux marginal de 90 % pour les plus riches) et une forte poussée de la syndicalisation dans le secteur privé (à 35 %), faisant entrer des millions de salariés dans la classe moyenne et, donc, dans la société de consommation. S’en sont suivies les « trente glorieuses », soit trois décennies de croissance économique et d’enrichissement de toutes les classes sociales. Bizarrement, les CEO de grandes entreprises battaient alors des records en n’engrangeant que 20 fois le salaire moyen de leurs employés. Aujourd’hui, il leur faut 200 fois ce salaire pour afficher des rendements moindres.

L’effondrement, depuis les années 1980, de la redistribution et de la syndicalisation (7 % l’an dernier) a conduit à une forte poussée d’inégalités et de ressentiment. La volonté de Biden de recréer les conditions de l’émergence d’une classe moyenne plus forte et d’une société plus égalitaire est manifeste.

La question n’est pas de savoir si l’Amérique entre dans une nouvelle phase sociale-démocrate. C’est une certitude. La question est de savoir jusqu’à quel point l’environnement politique permettra à Biden de réussir, alors que son contrôle du Sénat est ténu.

Le blocus du Sénat

L’adoption de son plan de sauvetage démontre que, lorsqu’il se limite à des législations de type fiscal, il dispose d’un point de passage, car il n’a alors besoin que de 50 % des votes. C’est ainsi qu’il pourra, lors de son budget, annuler les baisses d’impôt consenties aux nantis par Trump. Il pourra probablement aussi faire adopter un plan massif de réfection des infrastructures (très amochées par des années de laisser-aller) et créer ainsi, comme il aime à le dire, « beaucoup d’emplois syndiqués bien payés ».

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Cependant, dès qu’il s’écarte de questions purement économiques, y compris pour faire passer le salaire minimum à 15 $ l’heure, il fait face à un obstacle infranchissable : obtenir 60 votes au Sénat, dont 10 républicains. Un blocage qui l’empêche de réformer l’immigration, de légiférer en matière d’environnement ou de droit du travail (pour plusieurs démocrates, le Code du travail québécois est l’étalon or des droits des salariés en Amérique du Nord.) Ce mur des 60 votes n’est pas prévu à la Constitution. Il s’agit d’une règle interne qui peut être modifiée avec 50 % des voix. Pour l’instant, quelques sénateurs démocrates modérés refusent de se rallier à un changement pompeusement appelé « l’option nucléaire ».

Mais un tsunami politique pourrait faire sauter cet embâcle et changer le cours de l’histoire. Sonnés par leurs défaites électorales, les républicains ont bien compris que les taux élevés de participation électorale ne leur réservaient que des défaites pour l’avenir prévisible. Dans les États, ils ont introduit 250 projets de loi visant tous à rendre plus difficile le droit de vote, en particulier des minorités qui appuient majoritairement les démocrates. Le cynisme de la manœuvre est innommable. Son objectif est limpide : ravir aux démocrates le contrôle de la Chambre des représentants en 2022 (ils n’ont que neuf voix de majorité).

Il y a un remède : un projet de loi adopté par la Chambre des représentants qui forcerait les États, y compris républicains, à respecter plusieurs règles démocratiques élémentaires et qui, donc, invaliderait ces tentatives de suppression du vote. Sur cet enjeu clé de la démocratie, tous les sénateurs démocrates pourraient s’unir et faire périr la règle des 60 votes.

Cela pourrait avoir des conséquences sur l’équilibre politique et faire entrer au Sénat quatre nouveaux sénateurs démocrates. Comment ? En transformant en États deux juridictions qui le réclament : Puerto Rico, dont les électeurs ont voté à 53 % en novembre pour devenir un État, et le District de Columbia, où siège l’État fédéral et dont la population est plus importante que celle de deux autres États du pays. Il suffit d’un vote des deux Chambres pour les faire entrer dans l’Union. Cela signifierait, pour l’avenir prévisible, deux sénateurs latinos et deux sénateurs noirs, démocrates, de plus.

Assez, donc, pour permettre à Joe Biden de faire renouer pleinement son pays avec l’héritage social-démocrate de Franklin Roosevelt. Et d’ouvrir la porte, qui sait, à trente nouvelles glorieuses.


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L’insurrection providentielle

L’ennui avec les insurrections et les coups d’État, c’est qu’on n’est jamais certain de les réussir. Surtout, en cas d’échec, on se retrouve dans une situation pire que celle qu’on voulait corriger. En la matière, les règles varient et l’improvisation domine. Reste qu’à travers l’histoire, les révolutionnaires semblent avoir suivi une règle d’or : avant de prendre la Bastille ou le Palais d’Hiver, il leur a semblé préférable d’imaginer une stratégie apte à conduire, en cas de succès, à la prise du pouvoir.

Les révolutionnaires français voulaient soumettre le roi aux décisions de leur assemblée, puis ont jugé plus pratique de lui couper la tête. Lénine savait qu’une fois écartés le tsar et le gouvernement, il donnerait « tout le pouvoir aux soviets », ces comités d’ouvriers et de soldats que son parti contrôlait déjà.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Quelle était la stratégie insurrectionnelle de Donald Trump et de ses partisans ? Le président l’a dit et l’a écrit, il souhaitait que son vice-président Mike Pence qui, par sa fonction, présidait le décompte des voix des grands électeurs, lui donne la victoire. On n’a jamais su comment. Sa fonction clairement balisée par une loi était purement cérémoniale. Devait-il faire semblant de ne pas savoir compter ? Retenir son souffle jusqu’à ce que les élus cèdent ? Faire la grève de la faim ?

Des sénateurs et des représentants républicains avaient au moins conçu une démarche : contester les résultats venus d’une dizaine d’États clés et désigner une commission de révision pour examiner des allégations de fraude pourtant déjà rejetées par des juges, y compris républicains, y compris désignés par Trump. On comprenait que cela n’était qu’un baroud d’honneur, destiné à flatter les électeurs trumpiens déçus. En effet, leur stratégie n’aurait pu fonctionner qu’avec l’appui de la totalité des républicains additionnée d’une minorité de démocrates, ce qui était évidemment impensable.

Cela semble pourtant avoir été pensé en haut lieu. L’avocat présidentiel Rudy Giuliani, pas à une bévue près, a laissé sur la boîte vocale d’un élu qu’il croyait ami la clé du mystère. Il s’agissait, même après l’émeute et à la reprise des travaux, de prolonger ad nauseam les procédures de décompte des voix suffisamment longtemps pour convaincre les législateurs que l’élection présidentielle avait vraiment été frauduleuse. Convaincre donc la totalité des républicains et un certain nombre de démocrates ? Sérieux ?

(Le texte se poursuite après la pub.)

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L’incompétence insurrectionnelle

Mais à quoi pouvaient bien servir les manifestants galvanisés par Trump ? Quel était l’objectif concret de l’émeute et de l’occupation du Capitole ? Des témoins racontent que le président jubilait en voyant à la télévision ses troupes investir le temple de la démocratie de son pays, briser les portes du Sénat et de la Chambre des représentants. Oui, mais pour y faire quoi exactement ? Le simili-Viking torse nu qui a pris la place de la présidence d’assemblée ne semblait pas avoir reçu de mémo lui indiquant ce qu’il devait faire de son nouveau pouvoir.

Bref, nous sommes ici en présence de la plus incompétente des insurrections. J’estime pourtant que nous devons en être reconnaissants à Donald Trump et au dernier quarteron de ses partisans.

Oui, car avant la tentative ratée de putsch, Trump avait consolidé son pouvoir sur le parti républicain et s’apprêtait à museler ses rivaux plus modérés. Tout républicain soupçonné de vouloir collaborer avec Biden serait menacé de perdre son investiture au prochain scrutin, donc son emploi, et être remplacé par un candidat fidèle au chef. On pouvait donc s’attendre à une polarisation maximale de la vie politique américaine, culminant en 2024 par la renomination de Trump comme candidat à la présidence. Cette opposition cadenassée par Trump aurait resserré au maximum la marge de manœuvre politique de Joe Biden, même s’il détenait enfin une majorité d’une voix au Sénat (merci la Géorgie).

Mais grâce à son insondable bêtise, Trump vient de déjouer son propre plan et d’ouvrir le jeu. Il a poussé Mike Pence à lui tenir tête pour la première fois en quatre ans et en a fait un rival pour la nomination en 2024. Il a forcé le puissant leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à lui tourner le dos. Il a même perdu le soutien du sénateur Lindsay Graham. « Assez, c’est assez », a-t-il tranché, après quatre ans d’obséquiosité pourtant extrême.

Cette insurrection ratée provoque donc un divorce au sein du parti républicain. Donald Trump détient une ascendance certaine sur la moitié des électeurs du parti — 45 % d’entre eux sont assez radicalisés pour affirmer aux sondeurs qu’ils appuient l’action des émeutiers du Capitole. Trump a aussi amassé depuis l’élection une cagnotte de 200 millions de $US qui lui permettra de monter une campagne permanente d’opposition.

Mais le schisme post-émeute va ouvrir une lutte fratricide intense au sein du parti qui se soldera probablement à l’élection de 2024 par la présence de deux candidats présidentiels conservateurs, Trump n’ayant jamais caché son intention de créer son propre parti s’il ne pouvait contrôler le parti républicain.

Cette guerre civile dans la droite américaine est un don du ciel pour Joe Biden et tous les progressistes et écologistes de la planète. Partiellement libérés de la férule trumpienne, un certain nombre de représentants et sénateurs républicains — et de gouverneurs d’États — seront plus enclins à collaborer avec le nouveau président. La division du vote de la droite, ensuite, pourrait assurer le maintien ou la progression des majorités démocrates à la Chambre et au Sénat.

On ne peut en minimiser l’importance, à la fois pour l’adoption de mesures environnementales plus fortes, pour la taxation des GAFAM, la lutte contre les paradis fiscaux, le racisme et les inégalités.

Politiquement, ce n’est donc pas le Capitole qui a été saccagé cette semaine. C’est la maison Trump.


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Voir: Dans les coulisses de la politique américaine

Vous souhaitez prendre un peu de recul sur la réalité politique de la fin de 2020 ? Autrement dit, vous n’êtes pas encore au niveau de la surdose politique présidentielle ?

Compter, recompter, tricher ?

Alors voici mes suggestions vidéo pour comprendre les ressorts intérieurs des affrontements en cours. D’abord, le film le plus proche des événements actuels sur le comptage et les poursuites est The Recount, qui couvre l’élection présidentielle de Floride opposant George W Bush et Al Gore en 2000. Très bien fait, très proche des faits. Disponible sur Crave/HBO.

La génération de femme démocrates

Le débat post-électoral est engagé au sein du Parti démocrate sur les raisons de l’absence de vague bleue. Les modérés accusent les progressistes d’avoir repoussé les électeurs centristes. Les progressistes affirment au contraire que les candidats les plus progressistes ont été élus et réélus, et non les modérés qui n’ont pas su mobiliser la base.

Ils offrent même ce graphique à l’appui de leur thèse:

Alexandria Ocasio-Cortez est devenu en quatre ans une des figures les plus connues et les plus suivies, en Amérique. Le documentaire qui lui est consacré sur NETFLIX porte sur la génération de nouvelles candidates spécifiquement recrutées en 2018 pour bousculer le parti démocrate de l’intérieur et sur le groupe Justice Democrats, très actif pour brasser les instances. Le documentaire, qui n’est pas excellent mais intéressant, montre les rouages de l’opération Justice Democrats.

Comment Trump a pris le contrôle de son parti

Versant Républicain, la grande question des quatre prochaines années porte sur l’avenir de Trump et du trumpisme. Ce documentaire de l’excellente émission Frontline raconte comment l’électron libre Donald Trump a graduellement exercé son contrôle sur le parti Républicain. Un tour de force, puisque l’establishment du parti a tout fait pour l’empêcher de devenir leur candidat en 2016.

J’ai écrit ici (Trump 2024) sur le fait que Trump, tel un virus pour lequel on n’a pas de vaccins, sera avec nous pour l’avenir prévisible. Ce documentaire fait la genèse du phénomène.

En ligne ici


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Virus: Poursuivre la Chine en justice ?

C’est déjà commencé. Un avocat Égyptien poursuit le gouvernement chinois en dommages et intérêt. La somme demandée, seulement pour son pays ? 10 mille milliards de dollars.

Aux États-Unis, un groupe formé de médecins et d’infirmières poursuivent le gouvernement chinois pour avoir stocké volontairement du matériel médical, comme des masques, et de les avoir vendus à un coût exagérément élevé pendant la crise. Ils veulent représenter dans leur recours collectif environ quatre millions de travailleurs américains de la santé.

« C’est presque un scénario de cinéma, explique l’avocat qui les représente. La Chine a causé un virus mondial puis en a tiré profit avec leurs ventes d’équipement trop cher. »

Un groupe conservateur, Freedom Watch, a aussi lancé une poursuite réclamant 20 mille milliards de dollars à la Chine pour « négligence dangereuse et malicieuse » en relâchant, selon eux volontairement un virus fabriqué en laboratoire.

Finalement l’État du Missouri vient officiellement de déposer sa poursuite civile :

On peut lire la version intégrale ici.

Procédons par étape. Posons d’abord la question juridique, serait-il possible de poursuivre la Chine ? Ensuite, examinons ce qui lui serait précisément reproché.

Peut on poursuivre la Chine ?

La question est donc posée. Est-il possible de poursuivre un pays étranger dans un cas comme celui-là ? J’ai posé la question à l’expert de droit international Daniel Turp qui répond oui, à certaines conditions.

Il y a comme d’habitude deux types de poursuites. Un État peut poursuivre des individus étrangers au criminel. Des individus, seuls ou en recours collectifs, peuvent poursuivre un individu, une institution ou un État étranger pour dommages et intérêts.

En matière criminelle, nous avons un précédent très récent. L’an dernier, le procureur spécial Robert Mueller a porté des accusations contre 13 citoyens russes pour des infractions liées à l’élection de 2016. Ils ont tous été accusés de conspiration pour fraude électorale, certains de fraude bancaire et de vol d’identité. Des mandats d’arrêt internationaux ont été émis. S’ils voyagent dans des pays qui ont des traités d’extradition avec les États-Unis, ils pourront être arrêtés et conduits aux USA pour subir leurs procès. L’un d’entre eux a failli être appréhendé plus tôt cette année en Ukraine.

Il serait donc possible que l’État américain décide de poursuivre des membres de l’administration chinoise pour négligence criminelle causant la mort, par exemple, en faisant la démonstration qu’ils ont volontairement caché pendant plusieurs semaines des informations cruciales sur le virus.

En matière de poursuites en dommages et intérêts, les États étrangers sont généralement protégés contre des poursuites. Mais le Congrès américain peut lever cette immunité à son gré. Et alors les poursuites peuvent être intentées. Cependant les États étrangers peuvent refuser de reconnaître les jugements qui seraient rendus.

Le Congrès a ainsi permis à 1700 victimes des attentats du 11 septembre de poursuivre l’Arabie Saoudite pour sa participation alléguée dans le financement des terroristes impliqués. La cause est toujours pendante.

Il est donc possible qu’un tribunal américain, ou canadien, rende un jugement réclamant une somme importante à un État étranger, y compris si cet État a refusé de venir se défendre. Si l’État refuse de payer, la justice américaine pourrait saisir des biens appartenant à cet État et qui sont en territoire américain.

Que reprocherait-on à la Chine ?

Le reproche le plus plausible est la rétention volontaire d’information, qui pourrait équivaloir à de la négligence.

Nous savons que le premier cas du virus, dont les caractéristiques étaient alors inconnues, a été signalé en Chine à la mi-décembre. Il faudra trois semaines de recherche pour en déterminer la nature, mais la progression du nombre de personnes infectées est grande dans l’intervalle. À la mi-décembre, des médecins chinois savent que le virus peut se transmettre de personne à personne, puisque des médecins et des infirmières en sont atteints. C’est une information capitale.

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Plutôt que d’en aviser le monde entier, les responsables chinois mentent à ce sujet et le 3 janvier menacent de représailles un médecin qui en faisait état sur les réseaux sociaux. Deux semaines plus tard encore, le 14 janvier 2020, les responsables chinois affirment à l’Organisation mondiale de la santé n’avoir trouvé aucun signe de transmission humaine. L’OMS relaie cette fausse information. Le lendemain le 15 janvier, le directeur du Centre chinois de contrôle et prévention des maladies affirme que « les risques de transmission humaine sont faibles ». Pourtant, à ce moment, plus de 1 700 travailleurs chinois de la santé ont été infectés.

Ce n’est que le 23 janvier que la ville de Wuhan fut mise en quarantaine, confirmant au monde l’importance de l’épidémie.

Que se serait-il passé si la Chine avait agi plus rapidement et avisé l’Organisation mondiale de la santé plus tôt de la transmission de personne à personne ?

Une étude de l’Université britannique de Southampton a calculé que si le gouvernement chinois avait imposé le confinement à Wuhan une semaine plus tôt, donc à la mi-janvier, le nombre de cas aurait été réduit de 66 %. Deux semaines plus tôt aurait conduit à une réduction de 86%.

Reste à calculer en quoi cette action plus précoce aurait significativement réduit la transmission internationale du virus, mais on peut penser que les proportions seraient les mêmes.

Les poursuites pourraient aussi se fonder sur le refus des autorités chinoises de partager avec les États-Unis et d’autres pays, dès le début janvier, leurs échantillons du virus, nécessaires à la fabrication des tests.

Il semble relativement facile de faire la démonstration juridique de la grave rétention d’information dont les autorités chinoises sont coupables et des conséquences pour la planète.

L’autre théorie sur l’origine du virus

Une autre théorie circule cependant sur l’origine du virus. La thèse courante est qu’une chauve-souris, portant le virus, l’aurait transmis à un autre animal sauvage qui, lui, aurait été présent au Marché public de Wuhan et aurait infecté des personnes.

Mais il appert que non loin de ce marché on trouve un laboratoire chinois qui travaille depuis plusieurs années sur les coronavirus qu’on trouve dans les chauve-souris. L’existence du laboratoire et ses travaux ne sont pas un secret.

Un micro-biologue et expert en sécurité biologique, Richard Ebright, a raconté au Washington Post avoir vu un vidéo de décembre dernier montrant des techniciens de ce laboratoire manipulant des coronavirus selon le protocole de sécurité dit de niveau deux, minimal, alors qu’il aurait fallu le protocole de niveau 4, donc maximal.

D’autres sources confirment les lacunes de sécurité du labo chinois. L’hypothèse ici est qu’un membre du personnel du laboratoire aurait été accidentellement infecté, puis aurait transmis le virus à d’autres citoyens. Le refus de la Chine de communiquer plus tôt au sujet du virus pourrait être lié à sa réticence à admettre qu’il est venu d’un de ses laboratoires.

Si cette thèse était avérée, la responsabilité du gouvernement chinois serait encore plus grande, car le laboratoire d’État n’aurait ainsi pas respecté les règles de prudence dans la manipulation des virus.

Des sources du renseignement américain cités par le New York Times sont cependant sceptiques sur la véracité de cette information. L’existence de cette négligence aurait normalement provoqué un vent de panique au sein de la hiérarchie chinoise et ce branle-bas de combat aurait laissé des traces dans le monde du renseignement. Mais les espions américains affirment n’avoir rien enregistré de tel.

[Mise à jour: le sérieux de cette thèse a semblé s’estomper pendant l’année, mais a été relancée début janvier 2021 par un responsable américain affirmant que même les autorités chinoises ne croient plus que le marché de Wuhan était en cause et ajoutant qu’un lanceur d’alerte du labo de Wuhan donne des informations au renseignement américain. Plus de détails ici.]

Le contexte politique

La table est mise pour que la responsabilité de la Chine devienne un sujet politique majeur , dans le monde, mais particulièrement aux États-Unis.

L’immense majorité des américains tiennent le gouvernement chinois pour responsable de la pandémie. C’est vrai pour les deux tiers des démocrates et pour 90% des républicains.

Le président Trump est donc en terrain politiquement sûr lorsqu’il parle d’un « virus chinois » et lorsqu’il critique le gouvernement de Pékin.

Sa décision d’arrêter de financer l’organisation mondiale de la santé, accusée de n’avoir pas remis en cause la désinformation chinoise, semble dans ce contexte n’être qu’un amuse bouche préparant une offensive plus large sur la Chine..

Pendant la campagne présidentielle, il a tenteé d’utiliser cet argument pour affaiblir son adversaire démocrate Joe Biden. Dans une publicité mensongère mais largement diffusée sur les réseaux, Trump a accusé Biden d’être trop proche des intérêts chinois.

Biden a répliqué, de façon factuelle, ici:

Les amants de l’histoire américaine se souviendront peut-être qu’une partie du débat partisan des années cinquante tournait autour de la Chine. « Who lost China ? » demandait-on. Qui, aux États-Unis, était responsable pour avoir laissé les communistes l’emporter contre le régime précédent, allié des États-Unis. Comme la chose s’était produite pendant que les démocrates étaient au pouvoir, ils étaient la cible de ces attaques un peu simplistes.

Il y a fort à parier qu’une partie du débat politique à venir se fera sur le thème de « qui est le plus anti-chinois? » Il se déroulera sur fond de poursuites et de recours collectifs contre l’empire du milieu, devenu empire du virus.


La bande annonce d’une balado:

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À Lire: Élisabeth Warren, la bouillonnante réformiste

Elizabeth Warren, This Fight Is Our Fight

La nouveauté de la campagne à l’investiture démocrate américaine n’est ni le favori Joe Biden, dont c’est la troisième tentative, ni le socialiste Bernie Sanders — il incarnait la nouveauté en 2012 — mais Elizabeth Warren.

La prof d’économie a surgi dans le débat national au moment de la crise économique de 2008. Son diagnostic était sans appel: la déréglementation financière était à la source du dérèglement. Conseillère épisodique de Barack Obama (qui, malheureusement, ne l’écoutait que très peu) elle a proposé, puis dirigé, une nouvelle agence de protection des consommateurs face à l’arbitraire financier.

Les progressistes américains ont découvert en elle un curieux mélange de connaissance fine des enjeux économiques et de leur impact sur la vie des salariés modestes, d’une part, et une ferveur considérable dans l’expression. C’est particulier.

Cette combinaison a permis à Warren de devenir, d’abord, Sénatrice du Massachusetts et, ensuite, de se placer dans le trio de tête de la course démocrate à la présidence. La situation se présente comme suit: Contrairement à Joe Biden et à Bernie Sanders, dont la personnalité et les positions sont connues de l’électorat démocrate, Warren gruge des appuis à mesure que les électeurs la découvrent, un processus loin d’être complété.

Un des scénarios les plus probables est que, si elle domine Sanders dans les premières primaires de 2020, le retrait de Sanders fera basculer vers elle un très grand nombre de ses supporters, ce qui lui permettrait de battre Biden et de devenir la candidate démocrate.

C’est, entre autres mais pas seulement, pourquoi la lecture de son bestseller A fighting  chance (malheureusement pas disponible en français, mais en espagnol) vaut le détour.

C’est un mélange d’autobiographie, de vulgarisation économique, de témoignages de salariés vivant dans la précarité malgré une économie en croissance, de récit de ses combats pour ses causes au Sénat, de propositions de réforme.

Tout cela emballé dans une langue accessible. Efficace, informé, concret.

L’effet toxique de l’argent en politique

Je suis habitué à ce genre de texte et à la description de l’effet toxique de l’argent dans le système politique américain. Par exemple, elle reprend ce chiffre qu’on oublie toujours car il est invraisemblable: les représentants et sénateurs en exercice doivent consacrer entre 30 et 70% de leur temps à la collecte de fonds pour leur prochaine campagne électorale. S’ils travaillent six jours par semaine, ce qui est la plupart du temps le cas, cela signifie qu’ils passent entre deux et quatre jours par semaine à ne parler qu’à des gens assez riches pour financer leur campagne.

Mais Warren a réussi à me faire bondir avec les exemples qui suit.

On sait que les grands patrons financent les campagnes électorales à tous les niveaux, que les lobbyistes écrivent directement les lois présentés par les Républicains et les démocrates qui sont encore à leur service, qu’ils financent les organismes qui forment des juristes conservateurs que les Républicains nomment à tous les étages de l’édifice judiciaire américain.

Mais je ne savais pas ceci:

« Comptabilisant sur une récente période de quatre ans, la Fondation Koch (fortune pétrolière), la Chambre de commerce et les multinationales comme ExxonMobil et Pfizer, ont assumé la facture de 185 juges fédéraux pour plus de 100 voyages toutes dépenses payées. »

Wow. Des juges fédéraux.

On connait la pratique de la « porte tournante » entre les postes de cadres supérieur des grandes banques newyorkaises et les postes-clé du gouvernement américain en matière de finances, au Trésor comme à la Maison-Blanche. Il est maintenant bien vu, à Wall Street, d’avoir passé quelques années dans l’administration.

Malheureusement (?!), même sous Trump, Washington ne peut égaler les salaires faramineux encaissés chaque année à New York.


Warren raconte le cas ubuesque de Antonio Weiss, pressenti par l’administration Obama pour un poste important au Trésor. Venant de la banque Lazard, qui avait déménagé son siège social dans un paradis fiscal, Weiss avait entre autre aidé Burger King à se soustraire à l’impôt américain en déménageant ses quartiers généraux au… Canada !

Weiss fut nommé au poste convoité, mais Lazard lui a accordé 21,2 millions de dollars US de « salaire différé » qu’il toucherait dès son retour chez Lazard ! Comme son rôle au trésor était de superviser les politiques économiques, y compris en ce qui concerne le domaine financier, Lazard avait un bon employé dans la place.

Warren consacre plusieurs passages à expliquer ce qui est très difficile à saisir. L’économie américaine va bien, le taux de chômage est au plus bas, alors comment peut-on parler de misère économique ? À travers des cas précis, elle explique comment la stagnation des salaires au bas de l’échelle maintient une partie des Américains dans des conditions de précarité permanente. L’effondrement du pouvoir syndical, l’affaiblissement des normes minimales du travail et la quasi-inexistence d’inspection du travail a poussé de grands employeurs à rogner sur les horaires, les bénéfices marginaux, les salaires.

On sort de cette lecture convaincu que son auteure a non seulement le cœur à la bonne place, mais la connaissance et l’énergie voulue pour réformer l’Amérique.

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