Justice pour les femmes toxiques

C’est un mouvement qui, pour l’instant, n’a pas obtenu de mot-dièse. Pas de #balancetonporc ou de #moiaussi. Mais cela ne saurait tarder, car le nombre de cas suffit à faire tendance. Notre Gouverneure Générale, Julie Payette, dut quitter ses fonctions après qu’une enquête interne ait révélé qu’une centaine de témoignages fassent état du « climat de terreur » que l’ex-astronaute faisait régner à Rideau Hall.  Marie-Ève Proulx dut renoncer à son poste de ministre de la CAQ après que dix de ses employés aient claqué la porte, pour cause de « gestion toxique » du personnel. La députée Marie Montpetit fut exclue du caucus libéral après que sa cheffe ait été mise au courant de plaintes de harcèlement qui, a dit Mme Anglade, ne lui donnait d’autre choix que de larguer celle qui était son amie. Pascale Nadeau, la brillante animatrice au visage d’ange, a disparu de nos écrans à la suite de plaintes sur un comportement trop brusque, particulièrement envers ses jeunes collaborateurs.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Payette, Montpetit et Nadeau affirment n’avoir rien à se reprocher et crient à l’injustice. Proulx admet avoir « des torts, mais pas tous les torts ». Au moins, Proulx et Payette ont pu donner leurs versions des faits pendant l’enquête interne (Payette) ou une médiation (Proulx). Mais Montpetit et Nadeau ont été déchues sans jamais pouvoir connaître la nature des allégations. Pour Montpetit, aucun processus légal ou para-légal n’est en cours. Mme Anglade l’a éconduite sans même lui permettre de donner, en privé, sa version des faits. Sa cause n’a pas été entendue, mais sa sentence est tombée.

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Il y a là un problème majeur de justice naturelle, une iniquité procédurale qui ne peut être tolérée. La protection de la confidentialité du plaignant ne peut justifier l’incapacité de l’accusée à se défendre. Bigre, même la plus célèbre de nos esclaves noires, Marie-Josèphe-Angélique, exécutée en 1734 pour avoir provoqué un grand incendie dans le Montréal de l’époque, et probablement victime d’une erreur judiciaire, a eu le droit de confronter devant témoins chacun de ses accusateurs et de porter sa cause en appel.

Le fait est qu’à l’heure actuelle, les criminels et les agresseurs sexuels voient leurs droits mieux protégés par la procédure légale que les personnes soupçonnées de harcèlement psychologique au travail. Puisque ces causes deviendront, c’est l’évidence, de plus en plus nombreuses, un coup de barre majeur s’impose et doit venir du législateur.

Une injustice historique

Je veux cependant attirer l’attention sur une injustice plus grande encore. Depuis des millénaires, des hommes de pouvoir ont pu déployer leur intransigeance, leur arbitraire, leur mauvais caractère sans coup férir. Engueulades, colères, coups et blessures, renvois injustifiés, discriminations caractérisées, sans parler bien sûr de l’exploitation sexuelle imposée aux subalternes, y compris dans l’église. J’ai été informé, de mon vivant, que le lancer de cendrier était encore pratiqué par au moins un patron de presse.

Bref, les hommes toxiques ont eu des millénaires pour sévir. Pourquoi faut-il qu’au moment même où des femmes accèdent à des postes de pouvoir, on leur interdise ces coups de sang ? Je ne dis pas que ces comportements sont, ou ont jamais été, acceptables. Je ne fais que constater une iniquité de traitement. On peut arguer que la montée d’une juste intolérance envers ces climats de travail est justement consubstantielle à une féminisation du pouvoir, donc à une façon d’être plus apaisée, moins assaisonnée de testostérone. Je suis prêt à admettre que, à nombre égal, la proportion de patronnes toxiques soit plus faible que celle des patrons toxiques. N’empêche. Ceux-ci ont eu leur moment d’impunité. Celles-là, non.

Rétrospectivement, on en est réduits à ne pouvoir compter que sur les doigts d’une main les femmes toxiques qui ont eu droit à l’impunité. On en trouve trois en Grande Bretagne. Elizabeth I, qui a régné de 1558 à 1603, terrorisait sa cour et son personnel, cassant le doigt d’une de ses dames de compagnie, sortant son couteau pour menacer ses serviteurs. La reine Victoria, au pouvoir de 1837–1901, était connue pour ses colères épiques. Son mari le Prince Albert, craignant le conflit, se contentait de lui passer des notes sous la porte de ses appartements. Margaret Thatcher, première ministre de 1979 à 1990, imposait son autorité à ses ministres (tous des mâles) en les engueulant sans retenue. Résister à une de ses tirades était une marque de bravoure. François Mitterrand disait d’elle qu’elle avait « les yeux de Staline, la voix de Marylin Monroe ». Une blague de l’époque résume l’ambiance : préparant le repas qui serait servi à une rencontre de cabinet, Mme Thatcher affirme vouloir du steak. « Et pour les légumes ? » demande le chef cuisinier. « Les ministres, répond-elle, mangeront aussi du steak. »

Les colères d’Indira Ghandi, première ministre de l’Inde de 1980 à 1984 étaient également célèbres. Dirigeant elle-aussi d’une main de fer un conseil des ministres masculin, on la disait « le seul homme » du groupe. Pour contrôler les naissances, pendant une période noire de suspension des libertés, son gouvernement organisa la stérilisation forcée de six millions d’hommes.

Mais on ne trouve de trace de comportement toxique ni chez Golda Meir, première ministre d’Israël de 1969 à 1974. Ni chez Benhazir Bhutto, présidente du Pakistan de 1993 à 1996. Corrompue, oui. Colérique, non. Micheline Bachelet, au Chili, et Angela Merkel, en Allemagne : la placidité faite femmes. Et je puis témoigner de l’infinie patience de Pauline Marois.

Même la Grande Catherine, tsarine de toutes les Russies, fut une despote éclairée pendant 34 ans. Sa décision de faire assassiner un rival pouvant aspirer  au trône était un calcul, courant dans les monarchies, pas un mouvement d’humeur. Et c’est à tort que les jaloux ont fait, en France, une réputation sanguinaire à la Reine Margot, qui était au contraire une fine diplomate.

Tout cela pour dire que, côté règne de terreur, les femmes de pouvoir n’ont nullement abusé de leurs positions au cours des âges. Maintenant que leur nombre s’accroît de façon exponentielle, il eut été normal qu’on observe un rattrapage. Mais les irascibles n’auront pas cette opportunité. 

Il eut fallu découpler dans le temps la généralisation de la prise de pouvoir par les femmes d’une part et la pacification des rapports de travail de l’autre. Un écart d’un siècle ou deux, il me semble, aurait été un minimum.  Je sais, il n’y a pas de remède à cette injustice historique. Mais il fallait que ce soit dit. C’est fait.


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GG: Le scandale permanent

Qu’ont en commun David Johnston, Michaëlle Jean, Adrienne Clarkson, Ed Schreyer et, désormais, Julie Payette ?

Si vous avez dit : ce sont les ex-gouverneurs généraux du Canada toujours vivants, vous êtes sur la bonne voie. Mais vous ne remportez le gros lot que si vous avez répondu que ces Canadiens à la retraite touchent chaque année, et jusqu’à leur trépas, 150 000 beaux dollars du dominion pour le simple fait d’avoir été, un temps, les représentants de la reine au Canada.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ce qui signifie que les contribuables ont payé à Michaëlle Jean, depuis dix ans, 1,5 million de dollars pour avoir été notre GG. Et puisqu’on souhaite à Mme Jean une bonne santé, sachez que, pour chaque décennie que Dieu lui permettra de vivre sur terre, c’est un autre 1,5 million qu’on lui versera. De quoi acheter un chauffe-eau plaqué or. (Je dis ça, car elle avait indiqué que son appartement de fonction parisien, lorsqu’elle était à la Francophonie, n’avait pas l’eau chaude.)

Julie Payette n’a que 57 ans. À moins qu’on ne nous annonce qu’elle sera privée de pension, ce qui n’est pour l’instant pas le cas, elle qui a des gènes assez solides pour aller dans l’espace restera parmi nous assez longtemps pour encaisser au moins 3 millions jusqu’à 79 ans, ou 6 millions jusqu’à 99 ans. Excusez-moi de ne pas avoir calculé l’indexation.

C’est tout ? Non. Les anciens gouverneurs généraux peuvent refiler des factures à Ottawa pour financer leurs activités. En cinq ans, Adrienne Clarkson s’est fait rembourser pour un million de dollars de frais de bureau et autres dépenses. Détail intéressant : il ne leur est pas nécessaire de présenter des justificatifs.

Que le chef de l’État canadien — chef surtout symbolique, mais n’empêche — soit nommé de façon complètement arbitraire, par le premier ministre réuni avec lui-même, est déjà un anachronisme qu’ailleurs on cacherait avec honte. Mais puisque le poste existe, son titulaire reçoit à sa table les chefs d’État étrangers.

Charles de Gaulle, sur qui on pouvait compter pour remettre les pendules à l’heure, avait refusé de recevoir comme un chef d’État le gouverneur général de l’époque. « Nous avons déjà reçu la reine d’Angleterre, qui est toujours la reine du Canada », avait-il lancé à la blague. Même François Mitterrand avait beaucoup résisté à l’idée de recevoir la gouverneure de l’époque, Jeanne Sauvé. Mais il céda sous la pression de Brian Mulroney et de son ambassadeur d’alors à Paris, Lucien Bouchard.

(Le texte se poursuit après la pub)

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Au moins, Jeanne Sauvé avait été ministre des Affaires extérieures, de l’Environnement, des Sciences, puis présidente de la Chambre des communes. Elle pouvait causer politique nationale et internationale avec ses interlocuteurs. D’autres GG avaient géré une province, un Parlement, un ministère, une armée.

Mais vint un moment où le premier ministre canadien, Jean Chrétien, alors en mode commandite, a décidé que ce poste devait être occupé par quelqu’un qui avait, non un savoir politique, mais une empreinte médiatique. La GG a donc été transformée en porte-parole du Canada. Un peu comme Martin Matte est porte-parole de Maxi. Une meilleure comparaison, compte tenu du désastre : un peu comme Maripier Morin fut porte-parole de Buick.

Avec son choix initial, Jean Chrétien avait visé haut. Adrienne Clarkson était considérée à bon droit, outre-Outaouais, comme une ambassadrice de la culture nationale canadienne. Elle avait atteint avant sa nomination une gravitas (traduction : notoriété augmentée de crédibilité et de suffisance) telle que des humoristes canadiens-anglais l’imitaient en lui prêtant ces mots : « Je suis Adrienne Clarkson et vous ne l’êtes pas. »

Sa successeure, Michaëlle Jean, ex-présentatrice de fin de semaine au Téléjournal, n’était pas de cette étoffe. Paul Martin l’a choisie quand même, pour découvrir avec effroi que le mari de son élue, Jean-Daniel Lafond, avait auparavant réalisé un documentaire à la gloire des felquistes. Un des frères Rose lui avait même construit un meuble avec un double fond. Ça ne s’invente pas. Est-ce que la GG avait elle-même des penchants souverainistes ? Aucun, en tout cas, qui ne pouvait être redressé pour un salaire de 290 000 $ par année et une retraite, à vie, de 150 000 $.

Stephen Harper, plus respectueux de la monarchie et de la tradition, choisit de revenir au style antérieur : désigner un homme blanc aux cheveux blancs. Ce fut David Johnston, universitaire ontarien de haut calibre chargé pendant sa carrière de missions variées sur l’économie, la formation, l’adoption, la santé. Harper avait bien vérifié : il ne trouva aucun felquiste dans l’entourage de Johnston. Au contraire, il avait présidé le Conseil de l’unité canadienne et le comité montréalais du Non au référendum de 1995. Une valeur sûre.

Avec Justin Trudeau, on assista évidemment au retour de l’État spectacle. Le choix de Julie Payette fut entièrement fondé sur la popularité de l’ex-astronaute, et non sur sa capacité à converser avec des chefs d’État étrangers (ou de gérer des salariés avec respect).

Le scandale permanent que constitue le poste même de GG est un argument ambulant pour l’indépendance du Québec, bien entendu. Mais tant que nos voisins tiendront à ce hochet archaïque, j’ai une proposition. Puisque cette fonction est prestigieuse et suppose des interactions avec des grands de ce monde, puisque son titulaire est nourri, logé, blanchi et voituré à nos frais, je suggère que le bassin de candidats soit limité à d’anciens élus (donc qui ont déjà connu, convaincu et représenté des citoyens) et que le GG soit rémunéré à hauteur de 1 $ par an au maximum, final bâton. Je consentirais à ce que la pension annuelle à vie soit du même montant. Vous savez quoi ? On ne manquerait pas d’excellents candidats.


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