J’avoue, l’incrédulité fut ma première réaction lorsque j’ai lu dans La Presse qu’un sondage CROP annonçait la résurrection de la souveraineté chez les jeunes Québécois. Et pas qu’un peu : 56 % y seraient favorables, nous a-t-on dit. Vous savez que c’est beaucoup ? Cela équivaut à 70 % des jeunes francophones de 18 à 34 ans. Vous rendez-vous compte ? 70 % ?
Bon, ils étaient un peu moins partants quand on leur demandait s’ils cocheraient Oui à un référendum immédiat, l’enthousiasme glissait à 47%, ce qui fait tout de même 59% de francophones. Une majorité, disons, claire.
Avant de m’épivarder de bonheur sur les internets, j’ai sagement attendu que Jean-Marc Léger produise son propre coup de sonde, publié par l’empire Québecor le 19 août. Les 18-34 sont, là, moins massivement mobilisés que chez CROP, à 42%, ce qui donne tout de même 53% chez les francophones. L’important est la tendance. En août de l’an dernier, ils n’étaient que 25% (31 % de francos) et en août 2023, 31% (39% de francos). Voyez ? Ça varie. Mais on ne peut nier que, si ça varie, ça varie nettement à la hausse. Les échantillons sont petits, moins de 300 personnes. Si seulement quelqu’un nous faisait un bon sondage de 1000 jeunes, on en aurait le cœur net. Et on pourrait savoir si la fièvre indépendantiste est plus forte chez les 18-24 que chez les 25-34. Et les 16-18, qu’en pensent-ils ? C’est crucial, car certains vont voter en 2026 et, de plus, les jeunes du Parti québécois veulent ramener l’âge électoral (et référendaire) à 16 ans.
Voilà pour le quantitatif, mais le qualitatif ? Le populaire youtoubeur Mounir Kaddouri (alias Maire de Laval) a produit cet été pour le magazine Urbania un reportage vidéo où il plonge dans cette renaissance.
La principale pièce à conviction s’appelle Kinji00, un rappeur de 17 ans, né au Portugal, et dont les productions tik tok ont été vues, en un an, quatre millions de fois. Il a plus de 500 000 abonnés.
« Y’a un nouveau wave souverainiste et je suis le CEO » dit-il dans un des hits de sa mixtape. (Attention : usage fréquent de franglais imminent) . En l’écoutant, on apprend plein de choses. Avant, par exemple, du temps des vieux, l’indépendance était plus intellectuelle. « Nous on a simplifié un peu. »
Dans sa chanson peut-être la plus connue, Fleur-de-Lys, on entend que « Jean Chrétien, le tabarnac, a volé ma fleur-de-lys ». C’est simplifié, donc. Chrétien était très porté par la feuille d’érable – il avait promis d’en faire flotter un million, surtout au Québec–, et il est vrai que la vue de trop de drapeaux québécois en un même lieu l’indisposait.
Plus niché est la chanson où une jeune femme est une fake hoe, car elle a fait croire à son mec qu’elle aimait le Québec seulement pour le riz. Traduction : Fake hoe est, littéralement, une fausse prostituée, mais il ne faut pas prendre l’expression littéralement, car cela s’applique à tous les genres, la putasserie étant équitablement distribuée. Elle voulait riz, c’est-à-dire charmer. J’en conclus que si la trend est que pour riz il faut se déclarer souverainiste, il y a des forces à l’œuvre dans notre jeunesse que les outils de la science politique peineront à mesurer.
Kaddouri nous révèle aussi que sur les réseaux où les boomers se font rares, les Oui gagnent la bataille des mèmes, à la fois sur l’indépendance et, contrairement à ce que nous disent des chiffres récents, sur une réappropriation de la culture québécoise. Saviez-vous que des filles y font des fit checks sur du Jean Leloup ? Il s’agit de se filmer dans une nouvelle tenue en marchant ou dansant, sur une musique choisie.


Un spécialiste des mèmes, Vincent Houde du site Fruiter, nous apprend que le nombre de mème et de mini-clips en tout genre a explosé ces dernières années sur des sujets liés au Québec, sa culture et sa souveraineté. « C’est une tendance d’être souverainiste, explique-t-il. Les jeunes vont la suivre parce que c’est drôle, parce que c’est le fun, parce qu’ils ont leurs amis qui commencent à suivre ça, alors ils vont le faire eux-autres aussi ».
Une séquence qui a beaucoup circulé cet été montrait une jeune femme, Florence Joly. affirmant avec force : « quand j’étais plus petite on m’intimidait pour être québécoise, on riait de moi pour être québécoise, maintenant je suis tellement fière d’être québécoise. » Ce qui peut exprimer un retour de balancier contre la tendance que j’avais documenté en ces pages l’an dernier sur le mépris parfois affiché dans les écoles contre la québécitude, notamment, mais pas seulement, par des élèves issus de l’immigration.
Ce qui nous amène au diagnostic. Puisque ce mouvement de renaissance semble avéré comment l’expliquer ? J’avance deux hypothèses. D’abord chaque génération veut se distinguer de la précédente. Je ne parle pas seulement des vieux, mais de la génération précédente de jeunes. Les militants de la génération précédente étaient wokes, et voyaient l’identité québécoise de manière suspecte. Leurs successeurs font l’inverse.
Un des jeunes interrogé par Kaddouri en témoigne. Quand il a commencé à se dire indépendantiste, il y a quelques années, « C’était un peu comme un peu comme en mode coming out, genre : « Je suis indépendantiste ». Il fallait que tu le dises. C’est redevenu nice comme ce l’était dans le temps de nos parents […]. C’est le futur.»
Ma seconde hypothèse tient à la difficulté de s’engager dans une cause qui a des chances de succès. On a récemment pris conscience que le changement climatique aura lieu, quoi qu’on fasse chez nous. Que peu importe le nombre de manifestations qu’on puisse organiser, la guerre à Gaza continue. Le détraquement possible de l’IA nous échappe.
L’indépendance du Québec n’est pas une chose simple à réaliser, on le sait. Au moins, elle ne dépend que de nous, chez nous. Il y a même un horizon à court terme : une élection l’an prochain, un référendum ensuite.
« C’est mon antidote au cynisme, dit Camille Goyette-Gingras, présidente, à 31 ans, des Oui Québec. J’ai l’impression de prendre le contrôle de ma destinée. »
L’important, dit Kijii00, c’est de « bien spread le message ». Homme de coalition, vous ne m’entendrez pas corriger leur français, l’essentiel est que nous marchions tous dans la même direction. Comme le disait mon patron Jacques Parizeau, « pour la souveraineté, la maison est prête à tous les sacrifices. » Un préavis, cependant : je ne porterai pas de macaron « Québec franglais ».
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)
