8 mars: Être féministe en 2016

Mon coup de gueule de féministe !

Elles n’aiment pas le terme. Les ministres actuelle et précédente de la condition féminine sous le gouvernement Couillard, Lise Thériault et Stéphanie Vallée, lui trouvent un relent de souffre. C’est un mot qui finit par « isme », féminisme. Ça sonne syndicalisme ou indépendantisme.

feminCe serait trop simple de leur dire que le Petit Robert le définit ainsi : « Attitude de ceux qui souhaitent que les droits des femmes soient les mêmes que ceux des hommes.»

Trop simple car il est vrai qu’il y a une charge revendicatrice, dérangeante, dans le féminisme. Une force indispensable pour faire reculer le statu quo.

En 2016, ne pas être féministe lorsqu’on est en position de responsabilité, c’est accepter que la traite des femmes se déroule sous nos yeux, que nos mineures soient recrutées par des proxénètes, souvent violents, à la porte des centres jeunesse et des écoles secondaires, et ne pas prendre tous les moyens pour que cesse cette exploitation éhontée. Pire, c’est de couper les vivres à ceux qui tentent d’enrayer ce fléau, ce qu’ont précisément fait les deux femmes qui refusent aujourd’hui de se dire féministes.

En 2016, ne pas agir en féministe, c’est accepter la montée de la violence conjugale, sa normalisation chez des jeunes adultes (18 000 cas rapportés par an), c’est ne pas agir contre les dérives de l’hypersexualisation, c’est refuser de doter les écoles secondaires de personnel spécialisé, des sexologues, pour l’urgente réintroduction des cours d’éducation sexuelle.

En 2016, ne pas agir en féministe, c’est fragiliser par des compressions absurdes des réseaux massivement féminins, comme ceux de maisons d’accueil pour handicapés, c’est rationner les services à domicile, pousser à bout de ressources les mères d’enfants autistes (40% sont en détresse psychologique, 68% en grave situation financière).

En 2016, aller en sens inverse du féminisme, c’est avoir délibérément décidé de désassurer, dans tout le panier de services de santé, un traitement médicalement reconnu, un seul, celui de la procréation assistée. On aurait voulu viser les mères les plus désespérées, on n’aurait pas fait mieux.

En 2016, ne rien comprendre au féminisme, c’est ne pas s’inquiéter de la montée de l’obscurantisme anti-femmes chez les musulmans radicaux, ne pas être atterrés que le gouvernement canadien actuel salue comme une grande victoire le droit au port du symbole absolu de sujétion de la femme, le Niqab, lors de cérémonies officielles.

Qu’on soit inculte au point de ne pas savoir ce qu’est le féminisme n’aurait guère de conséquences, si on avait une réelle volonté de se battre pour l’atteinte de l’égalité, autrement que de simplement crier « let’s go, vas-y » aux professionnelles diplômées qui travaillent autant que leurs pairs, mais gagnent 20% de moins.

La pensée magique ne sera d’aucun secours pour rehausser la présence de femmes en politique, qui stagne depuis bientôt 20 ans, à l’Assemblée nationale, entre 25 et 30%. Savez-vous pourquoi la proportion de femmes sur les CA des sociétés d’État du Québec est passée de 27% en 2006 à 50% depuis 2012 ? Parce qu’on a dit « let’s go »? Non. Parce que l’État québécois s’était donné en 2006 un objectif contraignant. Il est temps de contraindre aussi les partis politiques à augmenter la proportion de leurs candidates féminines, comme l’ont fait plusieurs autres démocraties.

Être féministe en 2016, c’est s’indigner devant l’exploitation sexuelle, devant des politiques régressives qui s’abattent surtout sur des femmes. C’est vouloir encore changer les choses, déranger, forcer le jeu.

Le retour de Placide Couillard

Il avait disparu pendant la campagne électorale. Remplacé par quelqu’un qui disait « détester » le gouvernement péquiste, vouloir être « tough » envers Pauline Marois qui allait « en manger toute une » et j’en passe et des meilleures.

Mais il est revenu, Placide Couillard. Pendant son discours d’ouverture, ce mercredi à l’Assemblée Nationale, le bon docteur avait repris le dessus sur le Hulk-Couillard qui avait usurpé son identité, le temps d’un combat.

Il était tout miel, celui qui a lu sans effet de manche, et pour l’essentiel recto-tono, un discours au ton paternel. Un coup de chapeau à Mme Marois comme introduction, deux références à son chantier sur l’électrification des transports, un retour sur mourir dans la dignité en en attribuant le mérite à Véronique Hivon, une ouverture à des projets de loi déposés par l’opposition, y compris Québec Solidaire: que du bon pain.

Il n’y avait pas trace de Jean Charest dans le ton, les mots choisis, les citations de Montaigne et de Rosa Luxembourg (oui, la communiste allemande, citée par le chef du PLQ!). Ni le talent oratoire de Charest, ni surtout le ton vindicatif et retors. En un mot: c’était reposant.

Des lubies libérales qui retroussent

Le discours, c’est sûr, va alimenter la lune de miel que le gouvernement Couillard est en train de vivre. Majoritaire pour quatre ans, Philippe Couillard a les moyens de la magnanimité. Il faut la lui reconnaître tout de même. Il aurait pu choisir une autre approche, revancharde, qu’il n’a laissé poindre qu’au moment où il a laissé entendre que lui et les siens étaient favorables à la diversité et que ceux d’en face (les pro-chartres) ne l’étaient point.

Mais passons. Reposant, le discours ne l’était pas trop pour qu’on n’y voit poindre des lubies libérales qu’un Philippe Couillard complètement habile aurait évité.

D’abord, le retour du programme des petites centrales est un drapeau rouge posé à l’intersection de la mauvaise gestion des fonds publics (chaque dollar produit par ces centrales en coûte quatre à Hydro-Québec, donc aux consommateurs, et est indéfendable en période de surplus)  du clientélisme (il y a un projet dans la circonscription du Premier ministre) et des promoteurs libéraux qui en sont les promoteurs depuis des lustres.

Ensuite, le rappel dans le discours d’ouverture de la promesse de 50 nouvelles cliniques privées ouvertes sept jours sur sept semble droit sortie des fantasmes de médecins spécialistes se demandant comment faire encore plus d’argent sur le dos de l’État — et de constructeurs libéraux voulant investir dans 50 immeubles de béton des millions qui seraient mieux utilisés en services directs aux patients.

Le PLQ nous annonce pour bientôt un comité permanent de révision des programmes pour juger de l’opportunité et de l’efficacité de l’action de l’État. Le nouveau président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, qui ne croit pas, par exemple, que les garderies à bas coût sont justifiables, veillera au grain. Puis-je formuler une suggestion ? Qu’on lui soumette préalablement ces deux initiatives — petites centrales et 50 cliniques — avant qu’un seul sou en soit présenté. M. Coiteux ferait œuvre fort utile en abolissant ces programmes avant leur mise sur pied, plutôt qu’après !

D’autant que M. Couillard lui a donné le mode d’emploi:

« La logique est simple : aucun nouveau programme ne sera autorisé sans la réalisation d’une économie équivalente ailleurs dans l’appareil de l’État. Cette mesure est d’ailleurs en place. Au moment où nous nous parlons, elle engage tous les organismes de l’État. C’est un coup de frein. »

Allez Martin, appuie sur le frein de toutes tes forces !

Un nouvel environnement

On aura noté que le premier ministre n’a pas utilisé le mot BAPE lorsqu’il a parlé d’environnement, mais a plutôt promis une Évaluation Environnementale Stratégique sur la politique pétrolière à venir. Le recul est majeur. Les Libéraux de Jean Charest avaient fait le même coup sur l’étude des Gaz de schistes, le gouvernement Marois avait renvoyé le dossier au BAPE (et avait promis un BAPE pour Anticosti, une fois les premiers prélèvements faits).

On voit donc les réflexes libéraux réapparaître: privatisation partielle de l’énergie avec les petites centrales et les 50 cliniques, volonté de prendre des raccourcis avec l’environnement sur le pétrole. Et a-t-on bien entendu, au détour d’une phrase, le Premier ministre promettre de redistribuer localement les redevances « gazières » ? Pardon ? Le moratoire est-il déjà terminé ?

Et étiez-vous assoupi lorsque le premier ministre a promis de réduire les émission de gaz à effet de serre au Québec de 20% d’ici 2020 ? Assez pour ne pas remarquer que la cible québécoise avait été, jusqu’à ce moment, exactement, de 25% ?

Jouer avec les chiffres

C’est simple, Madame, Monsieur, dit notre premier ministre:  » Si rien n’est fait, le déficit budgétaire du Québec dépassera les 5 milliards de dollars en 2014‑2015 et serait de plus de 7 milliards de dollars en 2015‑2016. »

D’où sortent ces chiffres ahurissants ? Pas du rapport du Vérificateur général qui, à la demande du PLQ et de la CAQ plus tôt cette année, avaient regardé les calculs de Nicolas Marceau et avait conclu que les prévisions de contrôle des dépenses et d’atteinte du déficit zéro l’an prochain étaient, certes « ambitieux », mais « raisonnables ».

Comment a-t-il pu ne pas voir le trou de 7 milliards qui se creusait devant ses yeux ? C’est tout simplement qu’il n’existe pas, comme l’expliquait le chroniqueur économique de Radio-Canada, Gérald Fillion, dans un billet de blogue récent:

Pour justifier les compressions à venir et les mesures d’austérité qui seront incluses dans le premier budget Leitao, le gouvernement Couillard utilise la somme suivante : 3,7 milliards de dollars. D’où ça vient?

Nous en avons parlé, mais ça mérite une nouvelle explication puisque cette somme ne cesse d’être utilisée à tous les vents. L’effort budgétaire de 3,7 milliards de dollars émane du rapport Godbout/Montmarquette et repose sur une croissance hypothétique des dépenses de 6,1 % en 2014-2015. Cette croissance des dépenses n’aura pas lieu, c’est Luc Godbout lui-même qui l’a dit à notre antenne. Comme Stéphane Bédard auparavant, le président du Conseil du Trésor Martin Coiteux doit trier les demandes des ministères afin de respecter une cible de croissance des dépenses. L’effort budgétaire est, en fait, l’exercice normal des activités du Conseil du Trésor.

Martin Coiteux a évoqué la possibilité que le déficit dépasse les 5 milliards de dollars si rien n’est fait. Il est peu probable qu’une telle chose survienne. L’ex-ministre des Finances Nicolas Marceau visait une croissance des dépenses de programmes de 2 % en 2014-2015. Carlos Leitao aura une cible qui sera semblable, un peu plus, un peu moins, on verra. Malgré cela, toute la communication du gouvernement repose sur ce total – 3,7 milliards – qui s’appuie sur une croissance de 6,1 %.

Pour dire les choses autrement: chaque année, chaque ministère fait la liste des dépenses supplémentaires qu’il aimerait pouvoir réaliser (mais sait qu’il ne pourra pas faire pour l’essentiel). Chaque année, le Conseil du Trésor dit non, sauf à quelques priorités choisies. C’est ainsi qu’on passe de désirs créant une croissance des coûts de 6% et plus, à une réalité limitant cette croissance à 2%.

Ce que fait le gouvernement Couillard est de prendre la liste des demandes et de dire que « si rien n’est fait », ce serait trop cher. Sachant très bien que quelque chose sera fait.  « Toute la communication du gouvernement » Couillard repose donc sur un trompe l’œil.

(Et ça marche. En soirée à TVA, le chroniqueur Jean Lapierre est complètement tombé dans le panneau, affirmant que le gouvernement devait couper 7 milliards dans les dépenses de l’État !)

Le gouvernement le plus transparent ?

Philippe Couillard n’y est pas allé avec le dos de la cuillère transparente:

Je désire que notre gouvernement soit le premier gouvernement véritablement ouvert et transparent de l’histoire du Québec. Les citoyens ont le droit de savoir, c’est leur maison, c’est leur argent.

Dommage qu’il n’ait pas lui-même appliqué sa maxime en donnant vraiment l’heure juste sur les dépenses de l’État. Cela aurait vraiment marqué un changement de ton.

Autre belle maxime du premier ministre, en terminant:

Personne n’a le monopole des bonnes idées. Apprenons ensemble à les mettre en commun, et, croyez-moi, pour la population qui nous observe, nous en sortirons tous et toutes grandis.

Du Placide Couillard à son meilleur. Malheureusement, sa vice-première ministre, Lise Thériault, ne semble pas avoir reçu le mémo. La hargne avec laquelle elle a reçu les recommandations du rapport Ménard (un ex-ministre de la justice très respecté, pourtant) est l’incarnation du contraire même de l’appel de son patron.

Il aurait été très aisé de noter que la Commission Ménard n’avait pas été créée dans des conditions idéales, que son rapport pouvait sembler incomplet, mais que toute recommandation constructive serait accueillie avec ouverture d’esprit. Une question de style ? Oui, mais en ces premiers jours, le style compte beaucoup.