Moi, j’ai trouvé ça long. Deux ans, avant que les opposants à la loi sur la laïcité mettent un nom, un visage, un récit, sur leurs arguments. C’était écrit : dès que serait identifié un cas dont il pourrait faire une cause célèbre, l’empire de la bien-pensance canadienne allait bondir avec toute la vigueur que confère le complexe de supériorité morale qui habite les scribes torontois, les élus libéraux et néo-démocrates et, désormais ouvertement, des députés conservateurs anglophones. Leurs arguments sont lourds. Il faut combattre et éradiquer cette loi, disent-ils, car elle contredit le cœur même de l’identité canadienne, car elle met en cause la décence, l’égalité, l’inclusion. Elle pue le racisme et la xénophobie. Elle est, pour reprendre le mot du ministre Marc Miller, ami personnel de Justin Trudeau : lâche.
(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Le temps est venu de défendre sans inhibition la loi québécoise. Elle est féministe, antidiscriminatoire et avant-gardiste. Elle s’inscrit dans un combat pluricentenaire pour les lumières et contre l’obscurantisme. Elle est exemplaire et courageuse.
Une loi féministe. Les grandes religions sont toutes fondamentalement misogynes et opposées à l’égalité entre les hommes et les femmes. La loi sur la laïcité fait en sorte que l’État refusera désormais, pour ses salariés en position d’autorité, de cautionner et de normaliser les symboles de ces religions. Alors que nos politiques publiques sont engagées dans un grand effort d’accès à l’égalité pour les femmes, dans l’emploi, dans les postes de décision, dans le dépôt de plaintes contre leurs agresseurs, dans la promotion de la prise d’audace et de risque en entreprises et en politique, il est inadmissible que les agentes de l’État portent des symboles expressément destinés à signaler la modestie et la soumission des femmes.
Assumer fièrement, par l’interdiction de cet affichage misogyne, que l’État réprouve les concepts de modestie et de soumission pour les femmes est également un service à rendre à toutes les femmes du Québec qui subissent une influence religieuse et familiale rétrograde et qui tentent de s’en extraire.

Une loi antidiscriminatoire. Elle l’est de deux façons. D’abord elle met toutes les convictions sur un pied d’égalité. Avant elle, il était interdit pour un salarié en autorité d’afficher avec des macarons ou des vêtements ses convictions politiques, sociales, même écologiques, donc ancrés dans la logique et la science, mais permis d’afficher ses convictions religieuses, fondées sur des récits mythiques et des dogmes dont on peut aisément démontrer la fausseté historique et scientifique. La loi met fin à cette discrimination inacceptable. Ensuite, elle établit une égalité dans le temps pour l’affichage religieux. Une pression sociale colossale (et le concile Vatican II au début des années 60) ont conduit les religieux catholiques québécois à ne plus porter leurs cornettes, cols romains et croix ostentatoires dans le service public dans les années 60 et 70. Une immigration plus diversifiée d’une part et la montée des courants rigoristes au sein de l’Islam d’autre part ont conduit à la réintroduction de l’affichage religieux dans l’État québécois depuis 20 ans. La loi sur la laïcité vient rétablir l’égalité devant une norme unique en appliquant, légalement, à tous ce qui avait été jusqu’ici imposé, socialement, aux seuls chrétiens.
Une loi avant-gardiste. Force est de constater que l’expérience québécoise face à la religion est singulière en Amérique du Nord. Nulle part ailleurs les religieux n’ont, autant qu’au Québec, freiné l’épanouissement d’un peuple. Interdiction de l’ouverture de librairies et mises à l’index des nouvelles idées, refus d’étendre l’enseignement secondaire hors de leur contrôle (jusqu’en 1964), découragement de l’esprit d’entreprise, sauf agricole, détournement vers le clergé des jeunes les plus brillants de chaque famille, plutôt que vers la science ou l’industrie, appels répétés à la soumission aux puissants, sans compter les sévices sexuels perpétrés par une partie du clergé masculin et, on l’apprend, féminin, sur les Québécois et les autochtones. Plus rapidement et plus fermement que dans le reste de l’Amérique, les Québécois déclarent individuellement et collectivement une indépendance de plus en plus forte envers le religieux. On le voit dans nos positions plus progressistes et plus précoces sur l’avortement, le mariage gay, la fin de vie et la laïcité, qui forment un continuum. Mais cette montée de la proportion de citoyens qui se détournent de toutes les religions est également visible ailleurs sur le continent et finira par y avoir les mêmes effets qu’au Québec, le précurseur.
Une loi exemplaire. Ses détracteurs disent avec raison qu’un article de la loi vise spécifiquement un type de vêtement d’une seule religion : le Niqab et la Burqua islamique qu’il est interdit au Québec de porter pour dispenser ou recevoir des services publics. En effet et c’est tant mieux. Une seule religion a imaginé imposer à des femmes une prison ambulante qui en font des exclues permanentes de la cité. À cet affront unique à la dignité des femmes, il fallait une réponse exemplaire. Une douzaine de pays d’Afrique (y compris musulmans) l’ont bien compris et en ont interdit le port dans l’espace public, plusieurs pays européens aussi. En Amérique, le Québec est exemplaire dans ce refus de l’inacceptable sujétion des femmes.
Comment expliquer que les multiculturalistes canadiens en soient venus à défendre l’idéfendable sur ce point ? C’est le glissement entre l’acceptation de la différence, indispensable en société, et la valorisation, en soi, de la différence, absurde lorsque cette différence contredit les valeurs mêmes que la société souhaite incarner. Les Québécois, majoritairement, ne tombent pas dans ce panneau.
Une loi courageuse. Le sondeur canadien Allan Gregg m’expliqua un jour que si vous traitez quelqu’un suffisamment souvent, et publiquement, de « pervers » simplement parce qu’il porte des souliers noirs, il finira par ne plus en porter, même si l’accusation est insensée. Le flot d’insultes qui s’abat sur le Québec au sujet de la laïcité, comme de la langue ou de toute affirmation de son identité, aurait fait plier bien des gouvernements. Il fallait donc une vraie dose de courage, d’abord au Parti québécois, ensuite à la CAQ, pour se tenir debout dans la tempête. C’est donc, de loin, l’exact contraire de la lâcheté dont parle Marc Miller.
De Guy Rocher à Jolin-Barrette en passant par Drainville, les tenants de la laïcité ont toujours montré davantage de respect envers leurs opposants qu’ils n’en ont reçu en retour. C’est que nous ne doutons pas de leur bonne foi et de leur conviction d’être du bon côté de l’histoire. N’empêche. Qu’ils le veuillent ou non, ils font le jeu des forces misogynes qui veulent afficher au sein même de l’État des symboles de soumission des femmes, ils prônent une discrimination qui met les convictions religieuses, donc des superstitions, au-dessus de toutes les autres convictions, ils protègent les religions minoritaires, ostentatoires, au détriment des autres, plus respectueuses de la règle civile, ils tournent le dos au nombre croissant de citoyens qui s’éloignent des mythes et dogmes religieux. Loin de participer aux lumières, à l’égalité, au primat de la science et de la raison, ils nuisent à la marche du progrès.
Il est grand temps de leur faire savoir.









J’applaudis, évidemment, à la décision du gouvernement Legault de remplacer le cours ECR, Éthique et culture religieuse, par un cours plus large sur la citoyenneté. C’était précisément la proposition que j’avançais depuis 2016.
Tout indique qu’il y aura une course pour la succession de Philippe Couillard à la direction du Parti libéral du Québec.

