Laïcité et obscurantisme (Intégral)

Moi, j’ai trouvé ça long. Deux ans, avant que les opposants à la loi sur la laïcité mettent un nom, un visage, un récit, sur leurs arguments. C’était écrit : dès que serait identifié un cas dont il pourrait faire une cause célèbre, l’empire de la bien-pensance canadienne allait bondir avec toute la vigueur que confère le complexe de supériorité morale qui habite les scribes torontois, les élus libéraux et néo-démocrates et, désormais ouvertement, des députés conservateurs anglophones. Leurs arguments sont lourds. Il faut combattre et éradiquer cette loi, disent-ils, car elle contredit le cœur même de l’identité canadienne, car elle met en cause la décence, l’égalité, l’inclusion. Elle pue le racisme et la xénophobie. Elle est, pour reprendre le mot du ministre Marc Miller, ami personnel de Justin Trudeau : lâche.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Le temps est venu de défendre sans inhibition la loi québécoise. Elle est féministe, antidiscriminatoire et avant-gardiste. Elle s’inscrit dans un combat pluricentenaire pour les lumières et contre l’obscurantisme. Elle est exemplaire et courageuse.

Une loi féministe. Les grandes religions sont toutes fondamentalement misogynes et opposées à l’égalité entre les hommes et les femmes. La loi sur la laïcité fait en sorte que l’État refusera désormais, pour ses salariés en position d’autorité, de cautionner et de normaliser les symboles de ces religions. Alors que nos politiques publiques sont engagées dans un grand effort d’accès à l’égalité pour les femmes, dans l’emploi, dans les postes de décision, dans le dépôt de plaintes contre leurs agresseurs, dans  la promotion de la prise d’audace et de risque en entreprises et en politique, il est inadmissible que les agentes de l’État portent des symboles expressément destinés à signaler la modestie et la soumission des femmes.

Assumer fièrement, par l’interdiction de cet affichage misogyne, que l’État réprouve les concepts de modestie et de soumission pour les femmes est également un service à rendre à toutes les femmes du Québec qui subissent une influence religieuse et familiale rétrograde et qui tentent de s’en extraire.

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Une loi antidiscriminatoire. Elle l’est de deux façons. D’abord elle met toutes les convictions sur un pied d’égalité. Avant elle, il était interdit pour un salarié en autorité d’afficher avec des macarons ou des vêtements ses convictions politiques, sociales, même écologiques, donc ancrés dans la logique et la science, mais permis d’afficher ses convictions religieuses, fondées sur des récits mythiques et des dogmes dont on peut aisément démontrer la fausseté historique et scientifique. La loi met fin à cette discrimination inacceptable. Ensuite, elle établit une égalité dans le temps pour l’affichage religieux. Une pression sociale colossale (et le concile Vatican II au début des années 60) ont conduit les religieux catholiques québécois à ne plus porter leurs cornettes, cols romains et croix ostentatoires dans le service public dans les années 60 et 70. Une immigration plus diversifiée d’une part et la montée des courants rigoristes au sein de l’Islam d’autre part ont conduit à la réintroduction de l’affichage religieux dans l’État québécois depuis 20 ans. La loi sur la laïcité vient rétablir l’égalité devant une norme unique en appliquant, légalement, à tous ce qui avait été jusqu’ici imposé, socialement, aux seuls chrétiens.

Une loi avant-gardiste.  Force est de constater que l’expérience québécoise face à la religion est singulière en Amérique du Nord. Nulle part ailleurs les religieux n’ont, autant qu’au Québec, freiné l’épanouissement d’un peuple. Interdiction de l’ouverture de librairies et mises à l’index des nouvelles idées, refus d’étendre l’enseignement secondaire hors de leur contrôle (jusqu’en 1964), découragement de l’esprit d’entreprise, sauf agricole, détournement vers le clergé des jeunes les plus brillants de chaque famille, plutôt que vers la science ou l’industrie, appels répétés à la soumission aux puissants, sans compter les sévices sexuels perpétrés par une partie du clergé masculin et, on l’apprend, féminin, sur les Québécois et les autochtones. Plus rapidement et plus fermement que dans le reste de l’Amérique, les Québécois déclarent individuellement et collectivement une indépendance de plus en plus forte envers le religieux. On le voit dans nos positions plus progressistes et plus précoces sur l’avortement, le mariage gay, la fin de vie et la laïcité, qui forment un continuum. Mais cette montée de la proportion de citoyens qui se détournent de toutes les religions est également visible ailleurs sur le continent et finira par y avoir les mêmes effets qu’au Québec, le précurseur.

Une loi exemplaire. Ses détracteurs disent avec raison qu’un article de la loi vise spécifiquement un type de vêtement d’une seule religion : le Niqab et la Burqua islamique qu’il est interdit au Québec de porter pour dispenser ou recevoir des services publics. En effet et c’est tant mieux. Une seule religion a imaginé imposer à des femmes une prison ambulante qui en font des exclues permanentes de la cité. À cet affront unique à la dignité des femmes, il fallait une réponse exemplaire. Une douzaine de pays d’Afrique (y compris musulmans) l’ont bien compris et en ont interdit le port dans l’espace public, plusieurs pays européens aussi. En Amérique, le Québec est exemplaire dans ce refus de l’inacceptable sujétion des femmes.

Comment expliquer que les multiculturalistes canadiens en soient venus à défendre l’idéfendable sur ce point ? C’est le glissement entre l’acceptation de la différence, indispensable en société, et la valorisation, en soi, de la différence, absurde lorsque cette différence contredit les valeurs mêmes que la société souhaite incarner. Les Québécois, majoritairement, ne tombent pas dans ce panneau.

Une loi courageuse.  Le sondeur canadien Allan Gregg m’expliqua un jour que si vous traitez quelqu’un suffisamment souvent, et publiquement, de « pervers » simplement parce qu’il porte des souliers noirs, il finira par ne plus en porter, même si l’accusation est insensée.  Le flot d’insultes qui s’abat sur le Québec au sujet de la laïcité, comme de la langue ou de toute affirmation de son identité, aurait fait plier bien des gouvernements. Il fallait donc une vraie dose de courage, d’abord au Parti québécois, ensuite à la CAQ, pour se tenir debout dans la tempête. C’est donc, de loin, l’exact contraire de la lâcheté dont parle Marc Miller.

De Guy Rocher à Jolin-Barrette en passant par Drainville, les tenants de la laïcité ont toujours montré davantage de respect envers leurs opposants qu’ils n’en ont reçu en retour. C’est que nous ne doutons pas de leur bonne foi et de leur conviction d’être du bon côté de l’histoire. N’empêche. Qu’ils le veuillent ou non, ils font le jeu des forces misogynes qui veulent afficher au sein même de l’État des symboles de soumission des femmes, ils prônent une discrimination qui met les convictions religieuses, donc des superstitions, au-dessus de toutes les autres convictions, ils protègent les religions minoritaires, ostentatoires, au détriment des autres, plus respectueuses de la règle civile, ils tournent le dos au nombre croissant de citoyens qui s’éloignent des mythes et dogmes religieux. Loin de participer aux lumières, à l’égalité, au primat de la science et de la raison, ils nuisent à la marche du progrès.

Il est grand temps de leur faire savoir.


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L’âme existe, le juge l’a dit ! (version intégrale)

Comme Napoléon, le juge Blanchard tire ses certitudes de Dieu.

Pendant des millénaires, philosophes et théologiens ont épuisé les ressources de la rhétorique pour tenter de démontrer l’existence de l’âme humaine. Ils n’ont jamais atteint de certitude. L’absence de l’âme étant inconcevable, sa présence doit être arrachée au néant par la seule puissance de la déduction.

Ces débats n’ont plus lieu d’être. Le jugement rendu mardi par le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure du Québec, pourra être brandi dans tous les débats théologiques à venir. L’âme humaine existe. La preuve : son existence constitue un des fondements du droit canadien.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Le juge devait déterminer si l’on pouvait demander à une personne religieuse salariée de l’État de retirer ses signes religieux pendant ses heures de travail. Au paragraphe [1098], la lumière jaillit. La réponse est non, car « cette violation » atteindrait « l’âme ou l’essence même de cette personne ». Bigre.

Ailleurs dans le jugement, le magistrat est très tatillon sur la qualité de la preuve qui lui est présentée. Par exemple, il trouve peu convaincants les témoignages et les arguments sur l’effet que pourrait avoir sur des enfants la présence de signes religieux représentant, par exemple, la modestie et la soumission des femmes, portées par des figures d’autorité qui ont pour mission de servir d’exemple à la jeunesse. Même si une enseignante porte la burqa, symbole suprême de l’oppression des femmes, les jeunes n’en tireront selon lui aucun enseignement.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Qu’en est-il de la qualité de la preuve sur l’existence de l’âme, nécessaire pour conclure qu’elle serait violée par la Loi sur la laïcité de l’État ? Malheureusement, sur 346 pages, on ne trouve pas le début du commencement d’un indice, d’une trace, voire d’un faisceau de présomptions sur lesquelles il s’appuie pour en décréter l’existence. Il la déclare réelle, lui donne vie et corps, par fiat. C’est quand même lui le juge, que diable !

Non content de proclamer son existence, il la connaît suffisamment pour nous dire ce qu’elle n’est pas. Des rustres ont eu l’outrecuidance d’affirmer devant lui que, puisqu’il est interdit aux employés de l’État de porter au travail des signes témoignant de leurs convictions politiques, sociales ou syndicales, l’interdiction devrait s’étendre aussi aux signes de conviction religieuse.

Que nenni ! Certes, admet-il, l’interdiction de ces autres signes viole la liberté d’expression du salarié, mais il ne s’agit pas là d’un droit fondamental qu’il sied de protéger. Pourquoi ? Parce que « cette violation n’atteint pas l’âme ou l’essence même de cette personne ». Vous avez consacré votre existence au féminisme, à l’écologie, à l’indépendance ? Sachez que votre vocation, même si certains de vos proches vous trouvent obsédés par elle, n’a nullement percolé jusqu’à votre âme ou votre essence. Cela n’a même pas laissé d’empreinte, contrairement à la religion, écrit le juge, sur « l’un des fondements mêmes de l’être ». L’enseignante qui s’est convertie à l’islam la semaine dernière, ou qui n’a jamais porté le hidjab mais s’en coiffe spécifiquement pour contester une loi de la CAQ, elle, doit être vue comme fondamentalement imbue, dans son essence spirituelle, par cet objet sacré dont elle est désormais indissociable. Le juge Blanchard le sait, car il détient les clés de l’âme, de l’essence, des fondements des êtres.

Un Dieu intolérant ou miséricordieux ?

Des audacieux lui ont dit que, sur le continent qui a inventé le concept même des droits de l’homme, l’Europe, des magistrats aussi studieux que lui avaient tiré des conclusions complètement inverses. Que le port de signes religieux n’est pas un droit fondamental. Les Belges ont même inventé un mot pour interdire l’affichage « convictionnelle » dans lequel ils mettent à égalité le macaron syndical ou la croix de Jésus. C’est qu’ils n’ont pas été frappés, comme notre juge, par la révélation de l’existence de l’âme.

Depuis plus d’un siècle en France, chrétiens, juifs et musulmans employés de l’État retirent leurs signes religieux avant d’entrer au travail et les remettent à la sortie. Malgré la vigilance constante de milliers de curés, de rabbins et d’imams, Dieu n’a, en 116 ans, donné aucune indication qu’il était mécontent de cet arrangement. On n’a signalé de sa part aucun refus d’entrée au paradis pour ses ouailles qui se sont pliées à la règle républicaine.

Il semble que Dieu serait moins clément de ce côté-ci de l’Atlantique. L’obligation faite aux croyants québécois de retirer leurs signes entraînerait, écrit le juge, « une conséquence cruelle qui déshumanise les personnes visées ». Oui, car elles ne pourraient ainsi agir « en fonction de leur âme et conscience, en l’occurrence leurs croyances ». Ici, le juge postule que les croyances de ces salariés les obligent absolument à porter ces signes, sous peine de… de quoi exactement ? De la réprobation de leur Dieu. En matière de respect de la croyance religieuse, si on ne tient pas pour avéré que Dieu réprouve un comportement, il n’y a pas de dilemme.

Porteur de vérités venant de l’invisible, l’honorable Marc-André Blanchard aurait pu éviter toute cette cruauté déshumanisante en proclamant aussi que Dieu est infiniment bon et infiniment miséricordieux. Qu’il ne tiendra donc nullement rigueur à ses enfants qui acceptent les normes sociales. Le magistrat aurait pu mobiliser saint Paul, qui implorait ainsi les Romains : « Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, […] si bien qu’en se dressant contre l’autorité, on est contre l’ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. » Il avait tout prévu, saint Paul, y compris le jugement.

De la nécessité d’un jugement Blanchard II

Mais le juge prend la direction inverse. Prétendant interpréter la constitution, il impose des vues exactement contraires à celles des constituants les plus récents. En 1998, des personnes à ne jamais inviter à la même soirée, Lucien Bouchard et Jean Chrétien, Pauline Marois et Stéphane Dion, ont modifié la constitution canadienne pour mettre fin aux commissions scolaires catholiques et protestantes du Québec et les remplacer par des structures laïques, les commissions scolaires linguistiques. Des commissions non-religieuses.

Notre juge ne capte aucun signal laïc dans cette décision pourtant récente. Brûlant d’une foi ardente dans l’importance du religieux dans la société, il accepte avec enthousiasme la volonté de commissions scolaires anglophones « d’engager et promouvoir des personnes portant des signes religieux parce qu’elles considèrent que cela participe à promouvoir et à refléter la diversité culturelle de la population ».

Le paragraphe suivant mérite d’être cité en entier, car il nous ouvre un univers de plaisirs pour les décennies à venir:

« Sans crainte de se tromper, le Tribunal peut affirmer que le bon sens, qui fait partie de l’attirail judiciaire, permet de conclure que l’absence systématique dans un espace social de personnes auxquelles une autre, partageant les mêmes caractéristiques, peut s’identifier constitue à la fois un obstacle dans la reconnaissance sociale de la valeur de ces caractéristiques, tout autant qu’un facteur de marginalisation pour tout individu qui visa à obtenir cette reconnaissance. »

Bon sang mais c’est bien sûr ! Le corps enseignant, le personnel de soutien même, de chaque école doit être représentatif des caractéristiques des élèves. Dans ce cas, il ne suffit pas de permettre aux enseignants de porter des signes religieux. Il ne suffit pas de le promouvoir. Car il est certain, comme le soulignait l’an dernier Guy Rocher, que les chrétiens s’affichent beaucoup moins, cette décennie-ci, que les musulmans ou les sikhs. Les élèves catholiques et protestants seront donc en danger de marginalisation, de non reconnaissance. Et qu’en est-il de la proportion grandissante d’enfants dont les parents sont athées ? On sent tout de suite leur malaise de ne pas se reconnaître parmi le kaléidoscope de signes religieux qui passera devant eux. Je ne vois qu’une solution, pour un jugement Blanchard II : imposer des quotas de signes religieux et athées dans le corps enseignant qui fluctueront avec l’évolution de la pratique religieuse ou athée dans la région où l’école est située. (Évidemment, je déconne !)

Le fait est que, si on retire la foi du jugement Blanchard, tout son édifice juridique s’écroule. La présomption de l’existence de l’âme et des représailles d’un Dieu intolérant, le postulat aveugle que chaque porteur d’un signe religieux y est spirituellement attaché et le refus de reconnaître la profondeur de convictions autres que religieuses sont, tous, des actes de foi du juge. Nous ne sommes pas dans le droit, nous sommes dans le dogme. Face au dogme, il n’y a qu’un remède : la laïcité.


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Laïcité: La Cour est pleine… de trudeauistes

Les plaidoiries sont terminées dans le procès intenté contre la loi sur la laïcité. Grâce à la franchise du juge Marc-André Blanchard, on sait déjà que la cause est pour moitié entendue. Il s’agit de savoir d’abord si, en vertu du droit canadien, la loi viole des droits et est discriminatoire. Si c’est le cas, il faut ensuite décider s’il faut permettre à l’Assemblée nationale d’appliquer la loi quand même, ayant fait usage de la clause dérogatoire, prévue tout exprès pour que les élus affirment leur volonté d’agir sans devoir se soumettre à l’opinion d’un juge.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il en a une opinion, le juge. Avant même d’avoir entendu les plaidoyers favorables à la loi, il a confié n’avoir « aucun doute qu’il y a des droits fondamentaux qui sont violés ».

L’historien Frédéric Bastien a aussitôt dégainé son code déontologique pour mettre en cause l’impartialité du juge dans l’affaire. Bonne chance. Car le système est idéologiquement bien rodé. Alors juge en chef de la Cour d’appel, Michel Robert avait authentifié en 2005 un secret de polichinelle : aucun souverainiste ne pouvait accéder au statut de juge puisque, a-t-il expliqué, « ils n’adhèrent pas au système canadien ». Purger des listes de candidature tout juriste soupçonné d’accointance péquiste ne fait pas qu’exclure les séparatistes. Elle retire de la magistrature les personnes plus ouvertes aux arguments favorisant la laïcité, les droits collectifs ou l’impératif de protection du français. Sachant que les juges peuvent toujours trouver dans la loi et la jurisprudence des arguments au soutien de leurs biais, cela crée un fossé grandissant entre des courants de pensée parfois prédominants au Québec et les dogmes trudeauistes.

Discriminatoire, pourquoi ?

Revenons sur le fond. En quoi la loi 21 serait-elle discriminatoire ? Réponse : parce que dans la société québécoise de 2020, son application aura un effet disproportionné sur des femmes musulmanes qui font le choix de porter leurs signes religieux au travail. Combien sont-elles ? Pour ce qu’on en sait, à peine une ou deux dizaines. Mais pourquoi l’effet est-il disproportionné sur celles-ci, plutôt que sur les pratiquants d’autres religions ?

(le texte se poursuit après la pub)

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Le juge Blanchard et les opposants à la loi semblent vivre hors du temps. Si cette loi avait été appliquée en 1968, les répercussions auraient été massives sur tous les prêtres, pères, frères et sœurs œuvrant dans l’éducation québécoise. Disproportionné aussi envers les enseignants chrétiens portant autour du cou des croix en quantité. La raison pour laquelle ce n’est plus le cas est que la majorité chrétienne a intégré l’idée que l’État devait être un espace laïc. Loin d’être discriminatoire, la loi 21 vient étendre à toutes les religions une norme jusqu’ici réservée aux chrétiens.

À chacun son malaise

On fait grand cas du malaise que la loi provoque chez certaines musulmanes pratiquantes (les deux tiers des musulmans québécois ne sont pas pratiquants). Mais que dire du malaise alors ressenti par les chrétiens auxquels on a montré la porte des écoles et des hôpitaux pendant la Révolution tranquille ? La religion catholique était certes étouffante et misogyne. Elle était néanmoins constituée de femmes et d’hommes pour la plupart sincères et dévoués. Il est difficile de concevoir aujourd’hui l’ampleur du désarroi, du sentiment de rejet qu’ils ont ressenti, de mise au rancart de ce qui avait été, jusque-là, leur raison d’être.

Le malaise des femmes musulmanes voilées qui sont au centre du débat mérite notre empathie, c’est certain. Mais qu’en est-il des autres ? La majorité des Québécois, et en particulier les femmes québécoises, qui ont mené le combat contre le contrôle catholique de leurs choix et de leurs corps, voient dans le retour des signes religieux une régression, donc un retour du religieux et de ses symboles misogynes dans des services publics qui en avaient été libérés.

Et n’est-il pas frappant d’entendre un grand nombre de Québécoises venues d’Afrique du Nord intervenir dans le débat pour, non seulement appuyer la loi, mais demander qu’elle aille plus loin encore ? Pourquoi leur parole et parfois leur angoisse face à la normalisation dans l’État de signes religieux qu’elles estiment misogynes et qui leur rappelle l’oppression dont les femmes sont victimes dans leurs pays d’origine serait-elle de moindre valeur ?

On connaît bien le biais du juge Blanchard. C’est celui de la survalorisation des droits religieux au détriment de tous les autres. Une hiérarchie des convictions. Qu’il soit interdit aux employés de l’État d’afficher leurs convictions politiques, sociales, environnementales n’est pas, dans cet univers politico-juridique, une atteinte à leur liberté et à leur identité. Les convictions religieuses, même obscurantistes et contraires aux valeurs que l’État souhaite protéger et transmettre (égalité des sexes, primat de la science sur les superstitions), devraient l’emporter sur tout le reste. Cette bizarre certitude, récusée par les juges européens, constitue une des boussoles du droit trudeauiste.

Attendre du juge Blanchard, ensuite de ses collègues de la Cour d’appel, puis de la Cour suprême autre chose qu’une condamnation morale, pétrie de prétention, de notre histoire, de nos convictions et de notre combat contre l’arbitraire religieux serait faire preuve d’une grande naïveté.


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L’héritage du cours Éthique et culture religieuse : Une génération d’athées multiculturels ?

J’applaudis, évidemment, à la décision du gouvernement Legault de remplacer le cours ECR, Éthique et culture religieuse, par un cours plus large sur la citoyenneté. C’était précisément la proposition que j’avançais depuis 2016.

Je compte bien répondre à la question posée par le ministre de l’éducation Jean-François Roberge : que devrait-on inclure dans ce nouveau cours ? Mais avant, je voudrais revenir sur un aspect très paradoxal du cours ECR qui vous a peut-être échappé.

Depuis son introduction en 2008, le cours est pris à partie y compris par les tenants de la laïcité, dont je suis, et par les organisations religieuses. Les laïcs estiment qu’il est excessif de consacrer une heure par semaine pendant 11 ans au fait religieux, car cela exagère nettement l’importance de la religion dans la société. Ils estiment aussi que le cours présente comme parfaitement respectables des religions qui, pour l’essentiel, incarnent le refus de l’égalité homme femme et substituent à la science un récit imaginé de l’histoire humaine. Plutôt que de porter un regard critique sur les religions, l’ECR prône une acceptation totale des différences et fait comprendre qu’il est condamnable de critiquer les religions ou d’insister sur le caractère laïc de nos institutions. Bref, le cours ECR propage l’idéologie multiculturaliste.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


Un impact mesurable sur l’appui à la loi 21

On exagère ? Voire. Un des principaux concepteurs du cours, Georges Leroux, dans un texte fondateur, a écrit: «On doit surtout faire l’effort de concevoir une éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [qui permet le port du kirpan à l’école], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de leur conception de la vie en commun.» Le programme ECR, a-t-il ajouté, «doit inculquer le respect absolu de toute position religieuse».

Difficile de ne pas voir une relation de cause à effet entre ce cours et le fait que les Québécois de 18 à 24 ans, donc qui ont été exposés au cours, soient les moins favorables à l’interdiction des signes religieux pour les personnes en autorité. Ils sont divisés à égalité sur le sujet (36% pour et contre), alors que leurs aînés immédiats, de 25 à 34 ans, non exposés au cours, y sont à plus de 50% favorables, une majorité qui grimpe ensuite jusqu’à 80 % avec l’âge. (Pour le sondage Léger, voir ici. PDF)

Une fabrique d’athées ?

Mais alors pourquoi le cours est-il si mal reçu par les autorités religieuses ? Elles devraient être ravies, non ? Non. Parce que le cours produit peut-être des multiculturalistes, mais il produit des multiculturalistes athées.

Si vous souhaitez que votre enfant de six ans partage votre foi, il est hautement préférable qu’il ne soit exposé qu’à la vôtre, qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane. Car il n’y a, c’est connu, qu’un seul Dieu et une seule vérité. Exposer les jeunes de 6 à 17 ans à l’existence simultanée de plusieurs religions, plusieurs Dieux, plusieurs rites, affirmer que toutes ces versions sont également respectables, c’est miner le fondement même de l’attachement à une religion.

Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.

Vous avez entendu parler de l’exercice proposé dans un des cours ? Après avoir démonté les composantes classiques des religions, l’exercice s’intitule « J’invente ma religion ». En équipe, l’élève s’invente un Dieu, un récit d’origine, un livre sacré, des rituels, des objets de culte.

Si à quatre élèves de 6, 10 ou 12 ans, on peut s’amuser à inventer une religion, on peut constater que ce n’est finalement pas si compliqué. Comment, au sortir de cet exercice, ne pas mettre en doute la véracité des discours religieux officiels.

J’aimerais pouvoir prouver ce que j’avance en vous citant des données qui prouvent que le nombre d’athées et d’agnostiques augmente significativement chez les jeunes québécois. Des données récentes attestent d’une baisse de la pratique religieuse, de la croyance en Dieu, du nombre de mariage religieux. Les plus jeunes québécois expriment, davantage que leurs aînés, un décrochage envers le fait religieux.

Malheureusement, aucune étude ne permet de distinguer précisément l’impact du cours ECR. Il a été introduit en 2008. Au moment du dernier sondage disponible, datant de 2019, les Québécois qui y ont été exposés avaient entre 16 et 27 ans.

Un sondage Léger réalisé par l’Association des études canadiennes a relevé que la croyance en Dieu décline clairement avec l’âge. Parmi nos aînés, de plus de 65 ans, au moins 65% y croient. On obtient une majorité de croyants aussi, mais plus faible, chez les plus de 35 ans.

La majorité bascule chez les moins de 35 ans. Pour la première fois dans l’histoire moderne du Québec, la majorité des 25-35 ans soit 52% affirment ne pas croire en Dieu, sans compter ceux, plus de 10%, qui disent ne pas avoir d’opinion à ce sujet. Chez les plus jeunes, les 18-24 ans, donc davantage encore exposés au cours ECR, la non croyance est toujours historiquement élevée mais légèrement moins forte, à 46%. Cependant ceux qui disent être indécis sont plus nombreux, à 15%.

Globalement, entre 18 et 35 ans au Québec, on ne trouve qu’un citoyen sur trois qui affirme croire en Dieu. C’est le score le plus faible, et de loin, en Amérique du Nord.

ECR: par quoi le remplacer ?

Maintenant que le gouvernement Legault a décidé de le remplacer, la question est, par quoi ?

Candidat à la direction du PQ, j’avais réfléchi à cette question et ma réponse est la suivante : ces heures devraient être consacrées à outiller nos jeunes pour qu’ils soient des citoyens informés et éclairés. Cela signifie qu’ils doivent comprendre les droits et devoirs qu’ils auront dans la société, qu’ils puissent se repérer dans la vie démocratique, dans la vie juridique, dans la vie économique et dans la vie sociale.

Le ministre soumet sept thèmes. Certains recoupent exactement mes propositions. Une initiation à la vie démocratique, locale et nationale, une initiation au système juridique et aux droits du citoyen. Je note que le thème de l’égalité des hommes et des femmes n’est pas au programme, il devrait l’être.

Le ministre propose d’y insérer, comme je le souhaitais, tout un volet sexualité.

Viennent cependant s’ajouter une proposition d’éducation à l’écocitoyenneté qui me semble, comme parent, déjà abondamment couvert à l’école. Un volet développement de soi et relations interpersonnelles et un volet Éthique, consistant à faire comprendre à l’élève les règles du vivre ensemble et les moyens de combattre le stress,  est bienvenu.

S’ajoute un volet Citoyenneté numérique qui me semble intéressant à l’heure de la cyberintimidation et du hammeçonnage. On y parle aussi du regard critique qu’il faut poser sur la publicité, les médias et les médias sociaux. J’achète. J’ajouterais un volet sur les théories du complot et les fake news.

Le fantôme du cours ECR

Puis, vient un dernier volet, qui est ni plus ni moins le fantôme du cours ECR, intitulé « Culture des sociétés ». Il me paraît difficile de préparer un jeune à la vie citoyenne sans lui donner une idée de la diversité culturelle et religieuse qui l’entoure. La question du récit religieux en soi devrait être reléguée au cours d’histoire mondiale, point à la ligne. Mais on ne peut faire l’impasse sur les questions de diversité et d’intégration.

Le problème avec la proposition du ministre, c’est qu’elle fait semblant que ces questions ne font pas débat. Que le Québec n’a pas de position. D’ailleurs, le mot laïcité n’y apparaît pas.

Laissez-moi vous lire ce qu’on y trouve :

Par ce thème, l’élève peut être informé, par exemple, sur :

  • les croyances religieuses;
  • les aspects culturels, économiques et politiques, qui peuvent différer d’une culture à l’autre;
  • la nécessité qu’à l’intérieur d’une société, la différence entre les individus soit considérée comme une richesse;
  • les défis associés à l’intégration des individus et à l’acceptation de la différence

fin de citation

Je ne m’arrête qu’un instant sur l’idée que la différence n’est pas dans tous les cas une richesse car les Hells Angels sont différents, les djihadistes sont différents, les fraudeurs sont différents et je ne souhaite pas que nos enfants soient conduits à accepter ces différences comme, disons, enrichissantes.

Je note aussi que rien n’est prévu pour prévenir nos jeunes contre le danger de recrutement par les sectes et sur les périls du radicalisme religieux. Je suppose que les techniques de recrutement des proxénètes seront couvertes dans l’éducation sexuelle, mais j’espère qu’on trouvera aussi le temps pour démonter la logique des gangs. Si ce cours est efficace, il développera chez nos jeunes citoyens des anticorps face à ces dangers qui les entoure.

Mais j’estime qu’il faut en effet jouer franc jeu avec les élèves, surtout du secondaire, dans un thème qui pourrait s’appeler non pas « culture des sociétés » mais « le vivre-ensemble au Québec ».

On leur apprendrait qu’il y a plusieurs façons d’organiser les sociétés et d’aborder l’intégration des arrivants. Les États-Unis ont choisi le Melting-pot, le Canada le multiculturalisme, mais le Québec a fait un autre choix. Pour l’instant, la doctrine québécoise est l’interculturalisme (je trouve la chose trop molle, mais c’est la doctrine) et les Québécois ont fait le choix d’un État laïc, où les signes religieux et de conviction ne sont pas admis chez les personnes en autorité.

Une explication de la marche historique de la société québécoise vers la laïcité serait, là, bienvenue. Et pourquoi, si on insiste tant pour parler d’intégration, n’aborde-t-on nulle part un des thèmes centraux de la vie québécoise : la question linguistique et la volonté de maintenir ici une société dont la langue officielle et commune est le français ?

Bref, le ministre a réussi le tour de force de proposer un cours de préparation des jeunes québécois à la vie citoyenne moderne, sans que les plus grands débats de société de la dernière décennie et les plus grandes décisions des Québécois sur le sujet du vivre-ensemble n’y soient abordés.

C’est un exploit.

 


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

 

Le périlleux parcours du prochain chef libéral

Dominique AngladeTout indique qu’il y aura une course pour la succession de Philippe Couillard à la direction du Parti libéral du Québec.

Une course dans laquelle Dominique Anglade part avec une sérieuse longueur d’avance. Elle a construit une réelle organisation nationale. Elle a réuni les signatures et les sous nécessaires pour se qualifier. Elle dispose de nombreux appuis parmi les députés actuels et les députés sortants en région.

Alexandre Cusson, maire de Drummondville et président sortant de l’Union des municipalités du Québec, sera son principal challenger.


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Une course: pourquoi c’est une bonne chose

Il y a des cas où des couronnements font l’affaire. Lorsqu’un géant frappe à la porte (Parizeau, Bouchard) ou lorsque la popularité du prétendant est fulgurante (Charest, en 1998).

Sinon, la course est essentielle pour assurer la légitimité du nouveau chef. Il y a toujours des zones de turbulences dans la vie d’un parti. Un chef élu a l’avantage d’avoir testé ses idées et sa personnalité pendant la course, et d’avoir triomphé sur d’autres idées et d’autres personnalités. Lors des débats à venir, il (elle) est le seul à détenir cet avantage. Il est déterminant.

Et quoiqu’on dise des divisions qui sont le lot de toutes courses, reste que l’absence de course dans un parti affaibli est un signe supplémentaire de faiblesse. La tenue d’une course attire au contraire l’attention, attire de nouveaux membres. Surtout, elle produit un gagnant.

Quels défis ?

Le constat est clair, le vote libéral francophone s’est effondré lors du vote du premier octobre 2018. Le dernier coup de sonde de Léger ne lui donnait la faveur que d’un Québécois sur 10. Il faudra attendre la fin de la lune de miel de l’électorat avec la CAQ pour savoir si certains électeurs reviennent au bercail libéral.

Maintenant disponible.

Les candidats à la direction enverront des signaux aux francophones. Alexandre Cusson pourra dire qu’il vient du cœur du Québec francophone, Drummondville et qu’en tant que président des maires, il connaît les enjeux des régions comme le fond de sa poche. Anglade a lancé sa campagne à la chefferie en terrain francophone, en Mauricie, plutôt que dans sa circonscription montréalaise et son passage à l’économie l’a aussi familiarisée avec les dossiers régionaux.

C’est bien, mais c’est très insuffisant. Aucune reconquête de l’électorat francophone ne peut se faire sans que le PLQ renoue avec l’identité québécoise, tire donc son épingle du jeu sur certains thèmes identitaires. C’est là que cela devient périlleux.

L’affaiblissement du PLQ hors-Montréal fait en sorte de surpondérer dans son organisation le poids des anglos et des allophones, où les trudeauistes sont dominants. Le PLQ de Couillard fut d’ailleurs celui de la montée et de la normalisation des thèses trudeauistes au sein du parti. Le fait que la course se déroulera alors que les cousins libéraux fédéraux sont au pouvoir rend l’aile trudeauiste plus forte encore.

Dominique Anglade a posé deux gestes de lèse-trudeauisme. Sur la loi 21, elle a bien sûr voté contre, mais a déclaré que le gouvernement fédéral ne devrait pas participer aux contestations légales. Que c’est une affaire québécoise. De sa part, c’est audacieux. Cela la mènera à dénoncer la future décision fédérale d’intervenir, donc de déplaire à l’aile trudeauiste de son parti.

Elle s’est dite favorable à une « loi sur l’interculturalisme » qui ferait du Québec une société distincte dans le Canada multiculturaliste. On peut débattre de la très faible différence entre les deux concepts – je l’ai fait ici – , on peut aussi débattre du faible impact électoral de cet engagement. Mais de la part du PLQ, c’est un signal de dissociation d’avec le Canada de Trudeau. Mme Anglade veut en faire un « message clair d’affirmation de ce que nous sommes ».

On verra ce que M. Cusson et d’autres candidats potentiels en pensent mais Rizqy et Barrette ont envoyé des signaux semblables.

La notion d’interculturalisme n’est pas nouvelle au PLQ. C’est officiellement la politique gouvernementale depuis Robert Bourassa. La ré-adoption de ce concept dans les instances libérales aurait donc dû passer comme une lettre à la poste.

En août dernier, lors de la rencontre des jeunes libéraux, une résolution favorisant l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, a bien été adoptée par 68% des délégués, mais la résistance trudeauiste était très audible.

C’est un coup de semonce. La glace identitaire sur laquelle s’avancera le futur chef est fort mince.

L’éléphant dans la pièce

L’éléphant dans la pièce: l’avenir de la loi 21

Il y a un éléphant dans la pièce, et sur la glace: la loi 21. Cette loi a fait porter son ombre sur toute l’élection fédérale qui vient d’avoir lieu. Elle va aussi contaminer le débat libéral au sein du PLQ. Et il n’est pas impossible que l’avenir de cette loi soit une des questions de l’urne lors de l’élection de 2022.

Comment ? Il y a deux possibilités. Soit la Cour suprême invalide la loi, d’ici l’élection québécoise de 2022. Soit elle ne l’invalide pas.

Si elle l’invalide, la CAQ sera dans l’obligation de trouver une façon de la réintroduire et ce sera au centre de son programme électoral. Pour le Parti Québécois, ce sera un cadeau, et il dira que seul un Québec indépendant pourra faire voter une telle loi.

Mais le PLQ ? Il lui sera impossible de promettre de refaire ce que la Cour suprême a défait, au nom des droits fondamentaux. Le nouveau chef du PLQ voudra tourner la page et parler d’autre chose. Cela pourrait cependant l’exclure du débat central de l’élection. Comme QS d’ailleurs, qui a promis de ne pas reconduire la clause dérogatoire.

Si la Cour n’invalide pas la loi, ce sera pire. La loi est appliquée grâce à la clause dérogatoire qui, elle, doit être renouvelée chaque cinq ans. Le gouvernement élu en 2022 devra donc, en 2024, reconduire cette clause pour garder la loi opérante, ou ne pas la reconduire et la rendre inopérante.

La question sera donc la suivante: un PLQ de retour au pouvoir va-t-il reconduire la clause ?

Au moment de lancer sa campagne, Dominique Anglade a donné un signal lourd de sens. «Le projet de loi 21 a été adopté. La suite des choses appartiendra aux militants du PLQ», a-t-elle dit. Ce qui signifie que la position du PLQ sur la survie de la loi sur la laïcité serait décidée par une instance partisane libérale avant l’élection de 2022.

On est donc en piste pour un débat déchirant. La loi 21 est évidemment anathème pour le courant trudeauiste du parti, y compris pour plusieurs membres du caucus.

Pour eux, et une grande partie de l’électorat anglophone du PLQ, l’idée que le parti libéral reconduise cette loi serait complètement inacceptable. On frôlerait le schisme, comme celui qui a conduit en 1989 trois ministres de Robert Bourassa à quitter le PLQ lors de l’utilisation de cette même clause dérogatoire pour reconduire la loi péquiste sur l’unilinguisme dans l’affichage commercial. Bourassa, au pouvoir, pouvait se permettre ces départs. Le PLQ dans l’opposition, non.

Mais la question reste centrale. Le PLQ pourrait-il se présenter à l’électorat en 2022 en promettant aux francophones de leur enlever la loi 21 ? On ne parlerait que de ça.

Bref, au moment où s’engage la course à la direction du parti libéral, les signaux qu’enverront les candidats au sujet de la loi 21 seront essentiels. Il s’agit d’un enjeu dont les libéraux ne veulent pas. Il ne peut que leur nuire. Et il leur nuira.

Mais c’est dans la difficulté qu’on peut voir les gens briller. Pour le futur chef du PLQ, la difficulté ne manquera pas. Le ou la futur chef devra, comme le disait le slogan du gouvernement Charest, « briller parmi les meilleurs ».


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

 

 

 

Comment Trudeau va-t-il contester la loi 21 ? Un de ses grands amis révèle le mode d’emploi

Justin Trudeau l’a annoncé en lançant sa campagne, il serait « contreproductif » de dire tout de suite s’il utilisera les armes juridiques à sa disposition pour faire invalider la loi 21 s’il est réélu. Donc, il n’en parlera pas « pour l’instant ».

Sa décision est politiquement intenable. Ceux qui appuient la loi (comme moi) et ceux qui la combattent veulent savoir ce que Trudeau fera lorsqu’il sera réélu.

Dès le dépôt du projet, le Premier ministre l’a déclarée « impensable » et a promis qu’il allait « défendre » la Charte des droits et les droits des Canadiens. Son ministre de la Justice l’a plusieurs fois déclarée « inacceptable » et a annoncé qu’après la sanction de la loi, il allait parler des « prochains pas » (next steps) à prendre. Mais la loi a été sanctionnée fin juin et rien n’est arrivé.

Enfin, pas tout à fait rien.


Ceci est le texte de ma dernière balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Exceptionnellement, j’en publie le texte dès aujourd’hui compte tenu du contexte. Normalement, les abonnés à la balado ont l’exclusivité. Faites comme eux, abonnez-vous ici.


Il est important d’écouter la radio. En français, d’abord, pour savoir ce que les ministres de Justin Trudeau disent, lorsqu’ils sont interrogés sur la loi 21.

À la radio, donc, Mélanie Joly répond mercredi le 4 septembre aux questions de Patrick Lagacé. Écoutons-la.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-joly

Bref, trois fois, Mélanie Joly affirme que le gouvernement fédéral va laisser le Québec agir sans intervention d’Ottawa. Elle met dans la bouche de Justin Trudeau des mots qu’il n’a jamais prononcé. Jamais, au grand jamais, n’a-t-il dit que cette affaire ne relevait que du Québec ou de l’Assemblée nationale. Il a au contraire dit qu’il était de sa responsabilité de défendre la Charte. Il n’a simplement pas dit comment ou quand.

Il est important d’écouter la radio en anglais. Car on pouvait y entendre, trois jours plus tard, le 7 septembre, le député de Ville-Marie Marc Miller dire exactement le contraire.

Vous ne connaissez pas Marc Miller ? Ce n’est pas grave, car Justin Trudeau, lui, le connaît bien. Ils se sont rencontrés à Brébeuf, sont devenus de grands amis, ont voyagé en Afrique ensemble. Puis Miller a organisé l’élection de Trudeau dans le comté de Papineau et a participé comme conseiller à sa campagne victorieuse au leadership. Miller est devenu un temps président du caucus des députés québécois de Trudeau. Il est avocat et a écrit des textes sur la constitution.

Interrogé à l’émission The House de la CBC sur la réaction qu’aura son ami le premier ministre face à la loi 21, le député Miller a été très clair. Écoutons-le, en version originale.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-miller

Le mot clé est « robuste ». Je traduis:

« Il y a des éléments [de la loi 21] qui sont de compétence fédérale et vous pouvez vous attendre à ce que, quand le temps viendra, nous allons prendre une position robuste sur ces éléments juridique de fond devant les tribunaux. »

Miller maîtrise bien le dossier. Il explique posément que la clause nonobstant, utilisé par Québec, ne s’applique pas aux articles de la constitution qui couvrent la place de la religion dans la société et l’égalité des sexes. Un recours fédéral s’attaquerait donc à ces deux aspects précis.

Il révèle aussi que le gouvernement libéral n’appuiera pas la contestation judiciaire lancée entre autres par le Congrès Musulman parce que cette contestation ne porte pas sur la compétence fédérale. L’action d’Ottawa sera distincte, pour des raisons juridiques.

Miller a évidemment participé à l’élection fédérale de 2015 lorsque la question de la burqua a été soulevée. On se souvient qu’une dame insistait pour se présenter à sa cérémonie de citoyenneté avec le voile intégral. La question était politiquement compliquée car le gouvernement du Québec, alors libéral, avait voté une loi qui interdisait le voile intégral dans les services publics québécois.

Miller dit se souvenir que « tout le monde disait et des conseillers disaient de ne pas s’en mêler » car cela allait prendre les libéraux québécois à rebrousse poil. Mais, explique l’ami Miller, « le premier ministre est un homme de principe qui défend la Charte des droits ». En 2019 comme en 2015, conclut-il, « vous pouvez vous attendre à ce que le premier ministre agisse exactement comme les Canadiens s’attendent à ce qu’il agisse et cela signifie défendre la Charte des droits. »

D’abord merci à Marc Miller de nous donner l’heure juste. Résumons: lorsque le temps sera venu, Ottawa prendra devant les tribunaux une position robuste pour faire invalider la loi québécoise sur la base de deux éléments non couverts par la clause dérogatoire: les droits religieux et l’égalité des sexes. Au moins, c’est clair.

Pourquoi Mélanie Joly, membre du Conseil des ministres, n’est-elle pas au courant ?

Peut-être parce qu’elle regarde les sondages. Elle sait que la loi est appuyée massivement par les Québécois – environ 70%. Peut-être sait-elle aussi que la moitié des électeurs libéraux fédéraux au Québec y sont aussi favorables. Oui, un électeur libéral sur deux au Québec est pour la loi, selon un sondage Léger d’avril dernier, qui révèle aussi que 40% des Canadiens hors-Québec sont favorables à ce que leur province adopte une loi identique.

Le débat Joly-Miller, par radios interposées, démontre la tension qui divise le caucus libéral québécois sur ce point. C’est leur problème.

Les électeurs, eux, ont droit de connaître la vérité avant l’élection. Marc Miller est, ici, plus crédible que Mélanie Joly.

Mais seul Justin Trudeau peut nous donner, en définitive, l’heure juste. Il la doit aux Canadiens et aux Québécois.


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