Paul Bégin : les colères d’un indépendantiste

Le petit Paul s’est cassé les deux poignets. La douleur est insupportable. Assis sur une chaise roulante à l’hôpital de Chicoutimi, ses poignets sur les genoux, l’enfant de douze ans attend. Mais nous sommes en 1955. Alors il n’attend pas d’abord les soins. Du moins c’est ce qu’il finit par comprendre. «On attend de savoir, avant de prendre la décision de me soigner, si mes parents sont solvables.» Ils le sont. Mais Paul réalise en cet instant que l’argent mène le monde. Même pétant de santé, le jeune Bégin est turbulent, colérique, un « faisant-mal», dit-on à l’époque.

« Je n’en peux plus, écrit-il. Tout à coup, la religieuse qui semblait en charge de l’endroit où je me trouvais s’est penchée, devant et dos à moi, pour accéder à un classeur. Le temps de le dire, elle s’est retrouvée, forte d’une puissante poussée de mes deux pieds sur son postérieur, le visage écrabouillé dans ce classeur.»

La pauvre n’y était sans doute pour rien. Mais elle était la seule figure d’autorité disponible pour subir le courroux de l’enfant face à l’injustice. «Cette marque au fer rouge, parce qu’elle en fut une, m’a accompagné tout ma vie et m’accompagne encore aujourd’hui» écrit Bégin dans son récent ouvrage À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002).

Le livre se termine sur une colère presque identique. Ministre de la Justice, Bégin est sur la table d’opération, tentant de sauver un oeil malade. Ce n’est qu’une fois libéré des mains des chirurgiens qu’il apprend que, dans l’intervalle, le bureau du premier ministre Bernard Landry a tranché, contre son avis, dans un dossier chaud. Les procureurs en grève exigeaient qu’un arbitre tranche leur litige et impose sa décision à l’État, ce qui ne se fait jamais. M. Landry insiste pourtant et choisit ce moment pour imposer sa décision. Ulcéré, Bégin donne, politiquement parlant, un grand coup de pied au PM : il démissionne de son poste de ministre, quitte le caucus péquiste et dénonce l’immobilisme indépendantiste de son alors ex-chef.

(La recension se poursuit après la pub.)

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Deux parcours

En 750 pages, Paul Bégin raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, notamment l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la réforme des tribunaux administratifs et la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Ministre de l’environnement, c’est lui qui a posé les bases de la Politique québécoise sur l’eau et il fut la voix du Québec lors de la rencontre historique de Kyoto. Comme ministre responsable de la Capitale nationale, il allait préserver les berges du Saint-Laurent de la menace de planteurs de condos et permettre que s’y installe ensuite la magnifique promenade Champlain.

Il brosse aussi le portrait du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Bégin encore étudiant s’engage dans le RIN de Pierre Bourgault. Devenu avocat à Québec il offre ses services juridiques aux candidats péquistes dès les années 1970. Il devient militant actif dans les instances du PQ de Québec par la suite et vit très durement la décision de Lévesque d’engager son gouvernement dans le « beau risque » d’un renouvellement du fédéralisme après l’arrivée au pouvoir du conservateur Brian Mulroney.

Un résistant du beau risque

Cette période 1984-1985 provoque une crise majeure au sein du gouvernement Lévesque et au sein du parti. L’intérêt de l’ouvrage de Bégin est de nous raconter cette histoire du point de vue du militant outré de voir la démocratie péquiste mise à mal par les retournements du chef. La région de Québec, dont Bégin était le président, et sa circonscription de Jean-Talon représentaient des bastions forts de la rébellion anti-beau risque.

Bégin raconte comment une assemblée générale de Jean-Talon qui devait sans surprise se solder par l’adoption d’une résolution anti-beau risque et l’élection de délégués opposés à ce virage se déroula d’une façon complètement surréaliste. Cette circonscription de Québec est le lieu de résidence de beaucoup de membres de cabinets ministériels, donc des porteurs réguliers de cartes du parti, mais jamais présents lors des activités du comté. Ce soir-là ils se présentent en nombre suffisamment important pour former la majorité des militants et, selon un ordre de marche bien établi, faire voter des résolutions et élire des délégués pro-beau risque. Bégin est livide. Il affirme qu’avant la rencontre, René Lévesque lui-même a téléphoné à la présidente de l’exécutif de Jean-Talon pour lui annoncer ironiquement qu’elle allait « passer une très très belle soirée ».

Pour le congrès qui suit en janvier 1985 et qui verra la victoire de la position du chef, Paul Bégin propose aux résistants de quitter la salle des délibérations au moment où le vote aura été pris. C’est ce que René Lévesque avait fait, au PLQ en 1967, lorsque les militants libéraux avaient rejeté sa proposition de souveraineté-association. Bégin a une autre idée: faire signer par tous ces partants un « registre de la dissidence » au sortir de la rencontre, sous le feu des caméras. Bégin décrit la scène:

« Conformément au plan prévu, j’empoignai le bras du Dr Camille Laurin et tranquillement, très tranquillement, je l’entraînai dans les allées du plancher du congrès. Au départ de notre marche, nous avions environ les deux tiers de la salle à traverser. À ce moment-là, seuls quelques délégués préalablement informés nous ont suivis. Mais très rapidement les délégués orthodoxes [anti-beau risque] ont compris ce qui se passait et, en nombre grandissant, ils nous ont emboîté le pas.» Au final, environ le tiers des délégués les ont suivi. Le PQ était désormais « irrémédiablement divisé en deux».

Pas tout à fait, car lorsque Jacques Parizeau reprend le flambeau en 1988, il appelle Paul Bégin à son secours. Il en fait d’abord le trésorier du parti, puis son vice-président. À ce titre, lors des manœuvres entourant la mort de l’entente du lac Meech en 1990 et la campagne référendaire de Charlottetown en 1992, Bégin fait partie du petit groupe de stratégie se réunissant le lundi autour de M. Parizeau et comprenant Bernard Landry, Jean Royer (chef de cabinet) et quelques autres. Il est dans le premier cercle. Il sera finalement candidat à l’élection de 1994.

Dans le camp Parizeau

Il est intéressant de constater (et dans mon cas, d’apprendre) que Royer était suffisamment allumé à l’intransigeance indépendantiste de Bégin pour aller l’aviser en privé des décisions prises par M. Parizeau et qu’il aurait pu réprouver. C’est le cas en ce qui concerne, d’abord, l’entente stratégique avec l’ADQ et le Bloc et, ensuite, la désignation de Lucien Bouchard comme négociateur en chef pendant la campagne. Bégin était opposé à l’entente, car insuffisamment indépendantiste à son goût, mais n’allait pas contredire le chef publiquement. Il comprenait ensuite l’importance de la désignation de Bouchard même s’il se méfiait du personnage.

Pour cette période, Bégin réserve ses mots les plus durs à Bernard Landry. Un peu de contexte. Depuis la prise du pouvoir en septembre 1994, deux hypothèses étaient évaluées quant au moment de la tenue du référendum: printemps ou automne 1995. La stratégie indépendantiste connaissant des ratés au début de 1994, M. Parizeau a pris la décision d’annoncer en mars que les Québécois n’étaient pas, pour l’instant, prêts à voter, repoussant ainsi l’échéance à l’automne.

C’est le lendemain de cette annonce de M. Parizeau que Bernard Landry prononce sa célèbre déclaration selon laquelle « je ne veux pas être le commandant en second de la brigade légère qui fut exterminée en Crimée en vingt minutes à cause de l’irresponsabilité des chefs. Nos troupes ne veulent pas être envoyées à l’abattoir.»

La déclaration était tellement forte que plusieurs pensent depuis qu’elle a précédé, et provoqué, la décision du report du référendum à l’automne. Le ministre Bégin, lui, se souvient très bien que ce n’est pas le cas. Il pense surtout qu’elle a eu un impact dommageable sur la mobilisation des troupes:

« Cette déclaration était incontestablement l’intervention la plus négative et la plus préjudiciable à la cause souverainiste que l’on avait pu entendre jusque-là; elle était également la plus destructive et la plus mesquine à l’égard du chef de la cause souverainiste. Elle dépassait même en petitesse la déclaration du président de la Standard Life, Claude Garcia [qui avait dit qu’il fallait « écraser » les séparatistes].»

Sous Bouchard, une impatience qui monte

Des années Bouchard, outre son activité ministérielle, Bégin raconte sa participation aux travaux entourant le déluge au Saguenay, puis des lendemains de la crise du verglas. Il relate entre autres une rencontre houleuse du conseil des ministres où Hydro-Québec a tenté de faire voter en urgence une autorisation de construction, non seulement d’un approvisionnement supplémentaire pour Montréal ce qui était défendable, mais de deux interconnections nouvelles vers les USA et l’Ontario. La décision aurait permis de court-circuiter la procédure normale de consultation. Il a fallu un temps avant que Bégin, à l’environnement, comprenne la manœuvre, révélée lorsque sa collègue Rita Dionne-Marsolais a vu qu’une note de bas de page des documents distribués laissait entendre que ces travaux ne pourraient se réaliser avant quelques années. Donc qu’il n’y avait pas d’urgence.

Bégin n’en parle pas, mais je me souviens qu’il intervenait souvent en Conseil des ministres pour s’inquiéter de l’absence de stratégie souverainiste. J’estimais qu’il avait bien raison. Il explique cependant comment l’atteinte du déficit zéro fut une période difficile, glauque, démobilisante. Il raconte aussi l’épisode Michaud, le vote tenu dans la précipitation, son regret d’avoir participé à cette injustice, puis sa volonté de la réparer en présentant les excuses d’un plus grand nombre possible de ses collègues.

À quand le prochain référendum ?

Au moment de la démission de M. Bouchard, Bégin est évidemment sollicité par les deux aspirants à sa succession: Bernard Landry et Pauline Marois. Dans un premier temps, il refuse de se commettre, affirmant ne vouloir appuyer qu’un chef qui s’engagerait à tenir un référendum sur l’indépendance avant la fin du mandat en cours (on était en 2000, donc avant 2003). Dans un revirement qui manque singulièrement de clarté, Bégin décide d’appuyer Landry qui, pourtant, n’adhère pas à cet engagement. (Marois non plus mais, rapidement, elle se désiste.) Le militant a-t-il senti, là, que s’il n’embarquait pas dans la charrette du futur chef qui se remplissait rapidement d’aspirants-ministres, son avenir ministériel à lui serait compromis ? C’est une question ouverte.

Sur l’horizon référendaire, Bégin n’en pense pas moins que la désignation de Gilles Baril comme responsable de l’organisation électorale incarne la lueur d’espoir qu’il entretenait pour une consultation prochaine. Surchargé de responsabilités et brûlé par une série de déconvenues, y compris lors de partielles, Baril démissionne.

S’ensuit un chassé-croisé où Bégin intervient à répétition au conseil des ministres en faveur d’une échéance souverainiste claire et où il pousse le premier ministre à se commettre. Landry ayant déclaré au Devoir que c’est en pays souverain que Québec recevrait le Sommet des Amériques en 2005, Bégin en tire la conclusion logique qu’il faudra donc un référendum dans l’intervalle. Lors d’un conseil des ministres, il dit aux journalistes toute la joie que lui inspire une telle décision, seulement pour se faire rabrouer vivement une fois le point de presse terminé.

Peu après, en privé, Landry lui annonce avoir bien réfléchi et avoir décidé de s’engager à tenir ce référendum en cas de réélection. L’annonce doit en être faite lors d’un Conseil national tenu à Gatineau le 9 septembre 2002. Mais Landry se ravise et annonce à ses ministres et députés réunis en matinée qu’il ne fera pas cette annonce. Aucune discussion n’est permise. Bégin, hors de lui, quitte la pièce et la ville, s’assoit à une terrasse et rédige brouillon sur brouillon de lettres de démission. Une fois calmé, il prend plutôt la décision de terminer son mandat et de ne pas se représenter.

C’est le mois suivant qu’a lieu la grève illégale des 300 procureurs du Québec, immobilisant l’action gouvernementale dans les Palais de justice du Québec. Bégin s’apprête à recommander une loi spéciale de retour au travail ce mercredi de conseil des ministres, quand la rétine de son œil gauche se décolle, l’obligeant à passer ce mercredi sur la table d’opération. (Cinq ans auparavant, un autre décollement lui avait fait perdre une partie de sa vue à l’œil droit.) Il apprend le lendemain que le premier ministre a ignoré son avis et agi sans l’avertir.

Tirer sa révérence

« Que ressent-on vraiment, me direz-vous, en apprenant qu’un geste aussi incompréhensible et brutal que celui énoncé plus haut a été posé à votre égard par votre premier ministre ? De la colère ? Non. Une très très grande colère ? Non plus. Une considérable frustration, alors ? Pas vraiment, non plus ! Je dirais plutôt qu’on ressent, de manière plus profonde encore que la colère et la frustration, un sentiment de trahison, une impression de petitesse de la part de celui qui a posé un tel geste et surtout un profond mépris à son égard.»

En fait, Bégin se demande si Landry ne l’a pas fait exprès pour le pousser à la démission. «N’étais-je pas devenu pour Landry cet emmerdeur qui n’arrêtait pas de lui pousser dans le dos pour qu’il prépare un référendum ?»

L’aventure politique de Paul Bégin est à l’image de celle de dizaines d’autres membres des gouvernements du Parti Québécois. Grand serviteur de l’État, ministre infatigable, Paul Bégin fut un des participants-clés de la modernisation et de la démocratisation de la justice de la nation. S’il avait été militant puis ministre d’une formation politique non indépendantiste, il tirerait de son parcours une fierté sans partage.

Mais cela ne suffit pas pour ceux qui, comme lui, moi et des milliers d’autres, ont choisi l’action politique aussi et surtout pour accomplir la plus grande réforme nationale qui soit, l’indépendance. Le résumé que je fais ici du livre de l’ex-ministre ne signifie pas qu’il a eu raison sur tout et à chaque fois, ni qu’il ait toujours bien lu la conjoncture. Mais sa résilience et sa constance méritent le respect. Comme plusieurs de ses colères.

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L’homme qui voyait grand

L’historien Denis Vaugeois consacre un petit livre à son cousin, l’homme-à-idées Sylvain Vaugeois. Sans ce dernier, Montréal ne serait pas un des pôles internationaux du jeu vidéo. La Cité du multimédia est aussi née dans sa caboche. L’auteur trace le parcours de cet idéateur impénitent et passe en revue les autres propositions qui, elles, n’ont pas vu le jour.

J’en nomme deux: faire de l’aéroport alors vide de Mirabel un hôpital international privé pour soigner les riches du monde entier et verser les revenus au trésor québécois. Établir, non un TGV, mais un Maglev — train à suspension magnétique — entre New York et Montréal et le faire arriver non loin du Centre Bell à un nouveau terminal doté d’une chute artificielle de 100 mètres ! L’homme nous a quitté, à 46 ans, victime de ses démons. Il aura été, pour le Québec, toute une étoile filante.

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1996 – Perdre en supplémentaire

Nous sommes le 21 novembre 1995. Le référendum est derrière nous. Monsieur Parizeau a annoncé sa démission. Nous sommes quelques conseillers de Monsieur, réunis dans le bureau de son chef de cabinet Jean Royer. Nous assistons à l’ouverture de la période supplémentaire : l’annonce télévisée de l’arrivée de Lucien Bouchard comme prochain chef du Parti québécois, prochain premier ministre, prochain leader de la grande coalition souverainiste.

M. Bouchard fait une surprenante déclaration. Je ne peux m’empêcher de réagir: « nous venons de perdre le référendum ». Un collègue demande : « le dernier ou le prochain ? » Je réponds : « le prochain ». Celui de la période supplémentaire.

(Ceci est une version légèrement allongée de ma chronique du samedi dans Le Devoir.)

Supplémentaire, oui. Jacques Parizeau avait marqué les esprits avec son « autoroute de la souveraineté ».  Suivant la flambée souverainiste issue de l’humiliant échec de l’Accord du lac Meech en 1990, lorsque le Canada refusa même de nous considérer comme une « société distincte ». Cette année-là, les Québécois étaient plus de 65% à vouloir un pays. Les Libéraux de Robert Bourassa barrant ce chemin, il fallait emprunter la longue autoroute imaginée par Monsieur. Les Québécois diraient d’abord non, à 56%,  à l’imbuvable concoction constitutionnelle de Charlottetown en 1992. Ils éliraient ensuite en 1993 à Ottawa, à 49%, un énorme contingent d’indépendantistes. Ils choisiraient dans la troisième étape, en 1994, le gouvernement qui allait préparer le référendum, à 44%. Malgré ces rendements décroissants, ils devaient ensuite, en 1995, ouvrir la porte du pays.

Mais n’ayant été, officiellement, que 49,4% à le faire, nous n’avions pas tout à fait atteint la destination. J’étais de ceux qui pensaient que ce résultat avait mis le Canada en déséquilibre. Et ouvrait la voie à une prometteuse prolongation.

Pour s’y engager, il fallait une qualité maîtresse : le cran. Jacques Parizeau en avait à revendre. Sans lui, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. Mario Dumont fut certes exemplaire, et indispensable, pendant la campagne du Oui. Mais sa position de départ était de ne pas tenir de référendum avant d’avoir assaini les finances de l’État. L’apport de Lucien Bouchard fut évidemment décisif. Mais depuis le résultat décevant de l’élection de 1994 jusqu’à la signature de l’entente tripartite Bloc-PQ-ADQ de juin 1995, son pied était fermement sur le frein, non sur l’accélérateur.  C’était aussi le cas de Bernard Landry. Seule la formidable capacité de Parizeau de forcer le jeu, contre les tentatives incessantes de le convaincre du contraire, a permis la tenue de ce référendum.

Le soir du 30 octobre, il nous manquait donc un millimètre pour franchir le pas.  Jusque-là, Monsieur Parizeau avait manifesté un sens stratégique en tous points remarquable. J’étais donc complètement renversé de constater qu’il était incapable de se projeter dans l’après-référendum. Cette défaite, il n’arrivait pas à la voir comme transitoire. Il y avait pourtant cent façons de rebondir sur ce match quasi-nul. Il faudrait, à nouveau, forcer le jeu. Et rassembler encore un peu plus, pour passer le chiffre magique du 50%.

Cautériser la plaie

Plus on  prend du champ, plus on constate combien tragique fut sa déclaration malheureuse. Pour toutes les raisons qu’on a dit (il suffisait que les beaucerons et les gens de Québec votent comme les autres francophones pour gagner – aucune de nos simulations de victoire ne s’appuyait sur les ou des votes ethniques).  Mais surtout parce sa déclaration le disqualifiait du rôle essentiel de rassemblement qui devait dominer la supplémentaire. Lui qui avait si bien su rassembler dans l’étape précédente, devenait repoussoir pour l’étape suivante.

L’idée même de l’emmener à annoncer sa démission le lendemain du vote ne devait servir qu’un objectif : cautériser immédiatement la plaie (les appels publics à la démission avaient commencé, des rangs souverainistes, le matin même) pour mieux prendre  la mesure du progrès enregistré la veille et pour mieux organiser l’offensive finale.

D’autant que nous avions un capitaine de rechange. Au rayon du rassemblement, on ne trouverait pas mieux. Mais au rayon du volontarisme ? À sa conférence de presse du 21 novembre 1995, M. Bouchard annonçait qu’il allait concentrer ses efforts sur le rétablissement de l’économie et des finances. Normal, nous avions constaté que les craintes concernant l’économie, la dette et le déficit nous avaient volé notre marge de victoire. Mais il s’engagea aussi à ne pas tenir de référendum sans tenir d’abord une élection, qu’il ne comptait pas déclencher dans l’immédiat. (La Loi sur les consultations populaires prévoit qu’on ne peut tenir deux référendums sur le même sujet dans un même mandat. C’est une loi. Elle s’amende à la majorité simple.) M. Bouchard annonçait qu’il allait prendre son temps.

D’où ma remarque citée plus haut. Je lui expliquai dans un long memo que nous n’avions qu’un an, 18 mois tout au plus, pour profiter de la fenêtre post-référendaire. Un phénomène rarissime se produisit dans la foulée du vote. Dès décembre 1995 une majorité de Québécois (56%) se déclaraient désormais prêts à voter Oui, un niveau jamais atteint pendant la campagne, et une majorité souhaitait un référendum-revanche. C’était comme si les Québécois avaient été surpris de se trouver si nombreux à avoir voté Oui en octobre 1995 et que ce vote provoquait un effet d’entrainement.

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Des conditions gagnantes

Une condition nouvelle s’ajoutait. Négative pour le fédéral: l’incapacité de Jean Chrétien à « livrer la marchandise » promise aux Québécois pendant la campagne. Début décembre 1995, M. Chrétien ne put offrir aucun changement à la constitution, seulement une motion purement symbolique sur le caractère distinct du Québec, un droit de véto non-constitutionnel pour des changements éventuels et un transfert incomplet au Québec de la responsabilité de la main-d’œuvre. C’était loin de « toutes les voies de changement, administratives et constitutionnelles » évoquées par M. Chrétien en campagne.

Mon témoin à charge à ce sujet est Alain Dubuc, alors éditorialiste en chef à La Presse, qui écrivait dès décembre 1995: « Soyons clairs: si M. Chrétien avait dit, en campagne référendaire, que les perspectives de changement que pourrait offrir le Canada se limiteraient aux trois propositions qu’il a déposées lundi, le Oui l’aurait emporté. »

Je me souviendrai toujours d’une rencontre à huis-clos avec l’exécutif du Conseil du Patronat début 1996 où des patrons hyper-fédéralistes se plaignaient du fait qu’on était sur le point de « sortir du Canada » seulement à cause de la popularité de M. Bouchard et de l’impopularité de M. Chrétien. Ils en étaient attristés mais décidés: « faites le référendum le plus tôt possible, qu’on sorte de l’incertitude! » lança un des membres influents du Conseil. Il n’avait aucun doute sur le résultat: ce serait Oui. Mais on passerait à autre chose. (Ghislain Dufour, président du Conseil, était livide.)

À Ottawa, où des experts savent lire la conjoncture, la certitude que le référendum revanche était imminent a alimenté la plus grande offensive pro-canadienne de notre histoire.

À sa décharge, M. Bouchard a bien testé l’idée, au printemps 1996, de déclencher une élection hâtive qui se serait transformée en raz-de-marée (il avait environ 48% d’intention de vote). L’élection aurait porté sur la récente volonté fédérale de nier le droit du Québec à l’autodétermination. La victoire – certaine – aurait mis la table pour un référendum. Son conseil des ministres, son caucus et le Bureau national du Parti québécois lui ont indiqué que les troupes étaient épuisées par quatre ans de scrutins ininterrompus. Mais que s’il donnait le signal du départ, ministres députés et militants le suivraient. C’était le moment de forcer le jeu. C’est ce que Parizeau aurait fait. (C’est d’ailleurs ce que Jean Chrétien aurait fait, lui qui a forcé une élection fédérale gagnante en 1993 contre le vœu de ses députés et ministres, puis forcé l’adoption de la loi C-20 dite sur la clarté contre une forte opposition interne).

En 1997, la volonté souverainiste s’était repliée sous la barre des 50%. Le Canada, remis en équilibre, a déployé son offensive.

J’ai écouté avec attention la très intéressante entrevue donnée par MM. Bouchard et Dumont au Devoir.  À les voir ainsi, nostalgiques, chaleureux, souverainistes, je n’ai pu m’empêcher de tirer une conclusion que je sais terrible, mais que l’écoulement du temps rend incontournable.

En se retirant, au lendemain du référendum, Jacques Parizeau leur a donné, à eux deux, la responsabilité de franchir la distance qui restait. La conjoncture leur souriait. Ils étaient, ensemble, plus rassembleurs que l’homme qui les avait conduits jusque-là.  C’était leur moment. Leur rendez-vous avec l’histoire. Qu’en ont-ils fait ?

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Le « moment covid-19 » et l’avenir politique de François Legault

François Legault souhaitait être le premier ministre de l’économie. Il se voyait sans doute, au terme de son premier mandat en octobre 2022, se présenter comme l’homme qui a enrichit le Québec et réduit l’écart de rémunération historique avec l’Ontario. Donnez-moi un autre mandat, allait-il dire, et laissez-moi achever la tâche ! La tendance est bonne, le chômage est au plus bas, les salaires augmentent, les déficits sont un lointain souvenir, on débat de l’utilisation des surplus. Il ne dirait pas « Make Québec Great », mais ce serait tout comme.

Le plan de carrière du premier ministre, sa réélection presque assurée dans deux ans, sont des victimes du virus. S’il nous quitter après un seul mandat, on dira de lui qu’il a été le premier ministre de la pandémie.

Pas seulement un mauvais moment à passer

À mesure que les mois passent, s’installe la certitude que le virus n’est pas qu’un mauvais moment à passer. Une affaire de quelques mois qui s’envolerait au soleil du printemps. On sait déjà qu’il n’y aura pas de virée hors-frontières cet été pour les vacanciers. Des universités annoncent que leurs cours d’automne seront donnés à distance. Octobre et novembre seront les mois du retour combiné du virus, la deuxième vague, et de l’influenza dans un cocktail qui pourrait attaquer ceux de nos plus vulnérables qui auront résisté jusque-là.

Selon les prévisions les plus optimistes, un vaccin pourrait sortir des laboratoires d’Oxford ou des États-Unis quelque part à l’automne. Mais fabriquer le vaccin est une chose. Le distribuer et l’administrer à des centaines de millions de personnes en est une autre. Si vous avez été choqués de la course aux masques et aux tests connue ces derniers mois, vous n’avez encore rien vu. La production et distribution du vaccin, des fioles et des seringues nécessaires présentera un casse tête encore plus grave. Les points de presse quotidiens en parleront que de ça, au tournant de 2021.

Posons l’hypothèse que, courant 2021, 70% de la population québécoise reçoive le vaccin, que le coronavirus soit derrière nous pour de bon, et qu’il ne présente pas de mutation problématique. Présumons aussi qu’aucune autre chauve-souris chinoise n’aura la mauvaise idée de mordre un animal (ou d’infecter un technicien de laboratoire) dans les deux années qui viennent.


La bande annonce de ma dernière balado:

À l’occasion du 20 mai, 40 anniversaire du référendum de 1980,
je vous offre le premier épisode d’une courte série sur l’histoire (fictive) d’un Québec de l’après Oui, de 1980 à aujourd’hui.

On s’abonne ici.

Dans cette histoire du Québec revue et corrigée, les acteurs de notre vie nationale – Lévesque, Trudeau, Parizeau, Chrétien, Mulroney, Bouchard, Charest, Marois, Legault — sont tous présents, mais avec des rôles que l’indépendance a redistribués. 


 

Fin 2021, la distanciation et les masques seront derrière nous. Nous pourrons retourner aux spectacles et assister, au Centre Bell, à une autre saison décevante des Canadiens.

Mais le moment covid-19 aura laissé des traces dans l’économie. Des milliers de petits commerces, de restaurants, n’auront pas pu tenir le coup. Des milliers d’autres PME auront réduit leurs effectifs. Le taux de chômage va se replier, certes, fin 2021 et en 2022, sous la barre des 10% sans doute, mais pas beaucoup plus bas. Le nombre de décrocheurs, d’assistés sociaux sera en hausse.

Pas d’austérité, mais beaucoup de mécontents

Je ne crois pas que le gouvernement québécois — ni d’ailleurs canadien — ne procédera à des compressions budgétaires ou à des hausses de taxes à court terme. La marge de manœuvre budgétaire disponible avant la pandémie était considérable et les taux d’intérêt disponibles pour envoyer des déficits à la dette sont incroyablement bas. (Voir à ce sujet l’éclairant texte de l’économiste Patrick Leblond « Voici pourquoi vos impôts ne vont pas augmenter« .) Le Québec d’avant le Covid avait devancé son calendrier de réduction du poids de sa dette. Le Québec de l’après-Covid pourra revenir au calendrier précédent, voir l’allonger, ce qui sera la norme pour tous les pays dans cette nouvelle ère.

Ce qui signifie que le premier ministre François Legault va aborder l’année électorale de 2022 avec un bilan qui n’aura rien à voir avec celui qu’il souhaitait présenter. La comparaison avec l’Ontario, oui, fera partie de la discussion. La première question que la nouvelle cheffe libérale Dominique Anglade a posée au premier jour de son propre mandat a porté précisément sur la différence entre l’ampleur de la crise au Québec par rapport au reste du pays. La première question du chef péquiste par interim Pascal Bérubé portait aussi sur la désastreuse première place du Québec dans ce palmarès.

Il y a de bonnes réponses à ces questions. Reste que le Québec ne sort pas grandi des comparaisons. Le fait que l’économie québécoise soit plus touchée que celle de l’Ontario pose aussi un problème politique. Si ce décalage devait se prolonger pendant la reprise en 2022, cela serait porté au débit du premier ministre sortant.

La question des CHSLD hantera le gouvernement de la CAQ jusqu’à la fin. Sa ministre vedette, Marguerite Blais, sort fragilisée des premiers épisodes. Elle et son premier ministre ont promis juré de faire une grande réforme de ces centres et n’ont pas exclu de nationaliser les centres privés de longue durée et de réglementer les centres non-conventionnés. Dans deux ans, au moment de la campagne électorale, l’opposition fera ses choux gras de tout ce qui tournera encore mal dans ces centres. Les médias aussi. Si des canicules frappent, comme c’est probable, aux étés 2020, 2021 et 2022, avec leur cortège de décès prématurés, des coups supplémentaires seront portées à la crédibilité du gouvernement sur ce thème devenu dominant.

Tous les gouvernements accumulent au fil des ans des mécontents et des déçus. Depuis le lendemain de l’élection de 2018, j’ai affirmé qu’au-delà de la qualité des programmes et des chefs des partis, au-delà des enjeux, la principale variable de l’élection de 2022 serait la quantité et la destination des déçus de la CAQ. Moins il y en aura, plus la réélection de François Legault sera assurée. Plus il y en aura…

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La courbe Legault s’aplatit

Il n’y a guère plus changeant que l’opinion publique. Plus tôt cette année je rappelais qu’en janvier 1998, Lucien Bouchard était monté au firmament des sondages grâce à sa gestion de la crise du verglas. Quatre petits mois plus tard, pourtant, l’opinion l’avait abandonné dans un mouvement soudain d’adulation du nouveau chef libéral Jean Charest, dont l’élection semblait assurée. À l’automne 1998, les deux hommes faisaient match quasi-nul, Bouchard gagnant une majorité de siège, mais avec moins de voix exprimées que son adversaire.

François Legault goûtera, c’est certain, à ce genre de cocktail empoisonné. Plébiscité en début de crise par 94% des Québécois, il en charme désormais 77%. Un chiffre appréciable mais qui témoigne d’une descente. Legault a passé le pic de sa popularité. Sa courbe s’aplatit.

Sauf dans la construction, qui sera dopée par l’accélération des travaux public d’infrastructures, le nombre d’éclopés de la pandémie sera considérable dans tous les secteurs de l’économie et de l’activité. Ils formeront la cible électorale des partis d’opposition.

Un autre facteur pourrait aussi peser dans l’humeur de l’électeur québécois moyen en 2022. Appelons-le la pandémio-écoeurantite. Le raz-le-bol de toute cette période difficile. La volonté de tourner la page, de passer à autre chose. Ce sera évidemment aussi le vœu le plus cher de François Legault. Mais à son corps défendant, lui et son gouvernement seront devenus l’incarnation du « moment Covid-19 ». Un peu comme le gouvernement Couillard, souhaitant se tourner vers l’avenir en 2018 et dépensant comme un Crésus enivré, mais identifié pour toujours aux inhumaines compressions de son mandat.

Le Québec aura beau être vacciné. Mais le Covid collera à la peau de François Legault.

S’en affranchir pour gagner un second mandat constitue désormais son plus grand défi.


 

 

 

Québec/USA – les symptômes politiques du virus

Malgré son nom qui rappelle la couronne, le virus planétaire n’est pas monarchiste. Il est plutôt anarchiste, en embuscade, cassant ce qui est le plus cassable.

Il n’en infecte pas moins tout le corps politique. On verra, demain, comment son impact fut inégalitaire. On mesurera les taux de mortalité dans les pays aisés et dans ceux qui le sont moins. Dans les quartiers populaires ou huppés. Chez les itinérants et les puissants. On verra aussi comment des pays aux niveaux de développement équivalents ont mieux ou plus mal géré la crise. Et alors la question se posera de la compétence exercée, ou de l’incompétence étalée, à danger égal. Après le bilan sanitaire, arrivera le bilan populaire.

Mais il y beaucoup à dire, même en début de crise. Au Québec, un jugement qui semble déjà définitif est porté sur nos deux chefs de gouvernement. Celui du Québec est applaudi, celui du Canada est honni.

La crise, ici, amplifie l »opinion que les citoyens avaient des deux hommes. Legault, déjà populaire, atteint des sommets. Trudeau, déjà affaibli, surnage à peine. Un Léger du 24 mars donne 94% de Québécois satisfaits de Legault, 44% seulement de Trudeau. Un écart de 50%. Gigantesque.

Les repasseurs le savent, une fois qu’on a fait un mauvais pli, il est difficile de retrouver une surface lisse. Trudeau deviendrait excellent demain, ce qui est, je l’avoue, douteux, il ne sera jamais vraiment dans la course.

La popularité politique en temps de crise

Ce n’était pas inévitable. J’étais conseiller de Lucien Bouchard au moment de la crise du verglas au début de 1998. Sa gestion de la crise l’a propulsé lui aussi dans les cimes des sondages. Son vis-à-vis fédéral, Jean Chrétien, n’avait alors pas la cote au Québec. Mais sa propre gestion de la crise l’a fait progresser considérablement. Il est vrai qu’il avait rendu l’armée disponible et que la présence des soldats sur le terrain fut très appréciée.

Legault a eu l’avantage d’être présent en tout début de crise, alors que Trudeau était en Afrique en train d’acheter des votes pour faire siéger le Canada au Conseil de sécurité de l’ONU. Pas une activité très populaire en soi. Legault avait aussi l’avantage juridictionnel: la santé publique étant une compétence provinciale. Il faudrait attendre l’impact économique pour que la parole fédérale devienne essentielle, et encore est-elle partagée avec celle du Québec.

Évidemment, Legault avait l’avantage de l’image — il incarne le bon père de famille plein de gros bon sens. On ne l’invite pas pour égayer nos soirées, on ne le voit pas bien au Conseil de sécurité de l’ONU et on hésite à l’inviter à un spectacle de Zaza. Mais pour tenir la maison debout, on lui fait d’emblée confiance.

Trudeau, lui, pouvait incarner le renouveau et la fraîcheur, mais n’a jamais réussi à projeter une image de puissance. Premier de cordée pour une excursion en montagne, oui, on le voit bien là. Mais pour manier l’équerre et le rabot, pour les gros travaux, il n’a jamais fait le poids. Facteur aggravant: depuis l’élection, il semble en chute d’énergie. On a vraiment l’impression qu’il aimerait être ailleurs.

Le hiatus entre le Québec et le Canada tient aussi au fait que les porte-paroles canadiens en santé, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, ne s’exprime pas en français. Vous ne le savez pas, mais son profil est assez bon au Canada anglais. Ce qui explique que nos voisins canadiens soient plus satisfaits que nous, à plus de 70%, de la réponse d’Ottawa à la crise.

Le Coronavirus creuse donc la différence entre la nation québécoise et le pays canadien. Cela n’est pas nouveau et ne fait que consolider une situation existante.

La situation est politiquement digne d’intérêt, mais il faut se garder d’en tirer des projections hasardeuses. En 2013, Pauline Marois avait géré avec brio la crise de Lac Mégantic, mais elle n’en a tiré aucun bénéfice, sept mois plus tard, à l’élection de 2014. De même, début 1998, Lucien Bouchard est sorti apparemment invincible de la crise du verglas, puis de la déroute qu’avait constitué dans la foulée les audiences de la Cour suprême sur le renvoi sur la sécession. Autour de lui, on calculait les semaines avant une élection que nous allions remporter haut la main, nous mettant en piste pour un référendum gagnant.

La simple arrivée de Jean Charest à la tête du PLQ a complètement renversé la table et nous n’avons gagné l’élection de l’automne 1998 que par la peau des dents. L’indépendance, vous l’aurez peut-être observé, n’a pas eu lieu.

Le virus américain

La presse internationale est avec raison très dure avec la gestion de crise de Donald Trump. Les Américains sont plus partagés. Ils sont divisé moitié-moitié sur la qualité de sa gestion de la crise. Ils continuent à le créditer d’un taux de satisfaction autour de 44%, ce qui n’est pas le pire taux de sa présidence. (Un sondage Gallup récent lui donne même un niveau record, à 49%) Si l’élection générale avait lieu aujourd’hui, les sondages donnent au candidat démocrate potentiel Joe Biden une avance de 7%. C’est peu, car ces mêmes sondages relevaient avant la dernière élection une avance plus considérable à Hillary Clinton, avec les résultats que l’on sait.

Il y a plus intéressant encore. Les Américains sont divisés face au virus lui-même. Un sondage NBC/Wall Steet Journal montre que les citoyens d’allégeance républicaine sont moitié moins prompts que les démocrates à vouloir éviter les grands rassemblements. Deux fois plus de républicains que de démocrates sont toujours volontaires pour aller souper au restaurant.  De même, les trois quarts des démocrates craignent qu’eux ou des proches soient infectés, une angoisse qui affecte moins de la moitié des républicains.

Cette division reflète le clivage entre les villes et les campagnes. Les démocrates habitent davantage les villes, où le virus frappe davantage, que la campagne, dominée par les Républicains.

Mais des sondeurs notent que même les Républicains qui habitent dans les villes sont moins préoccupés par le virus que leurs voisins démocrates immédiats. Selon le journaliste Ronald Brownstein qui recense ces données sur le site de la revue The Atlantic, cela tient à la méfiance que ces citoyens de droite entretiennent envers les médias et les élites en général.

C’est ainsi que la majorité d’entre eux estiment que la crainte autour du virus est exagérée par les médias. Il est vrai que, dans un premier temps, le président et les médias conservateurs ont affirmé que le virus était une fabrication, une autre invention des démocrates visant à affaiblir le président.

Cela crée des distorsions. Les États qui sont les moins actifs contre le virus sont dirigés par des gouverneurs républicains, comme le Texas. Mais de grandes villes à l’intérieur de ces États ont des maires démocrates, comme à Houston, au Texas, qui, eux, veulent imposer du confinement.

Maintenant que Donald Trump se déclare « président de guerre » contre le virus, l’opinion républicain devrait s’assouplir, d’autant que le virus se propage sur tout le territoire, sans se soucier des frontières politiques.

Mais une nouvelle ligne de fracture est en train de s’ouvrir entre les républicains qui privilégient l’économie et les démocrates qui privilégient la santé. Alors que la Californie est en quarantaine, un député influent, Devin Nunes, affirmait ceci en entrevue: « si vous êtes en santé, vous et votre famille, c’est le temps de sortir, de faire des achats, d’aller au restaurant ».

En haut, en rouge, les lieux où les citoyens ont LE MOINS modifié leurs déplacements pendant la crise.
En bas, en rouge, les lieux ayant LE PLUS voté Républicain.

Une idée qui semble reprise par le président lui-même, qui craint que le remède, donc le confinement et le ralentissement économique, soit pire que le mal.

Au Québec, l’opinion est divisée sur la compétence et la rapidité avec laquelle nos dirigeants posent, essentiellement, les bons gestes.

Aux États-Unis, les citoyens sont divisés sur l’opportunité même de poser des gestes.

Tout bien considéré, on est bien chez nous.


La bande annonce de ma dernière balado:

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Bernard Landry: l’homme qui détestait l’ombre

Je n’ai jamais su ce qui a pu, chez le jeune Bernard Landry, tendre autant le ressort qui le poussait vers la lumière. Vers la lumière des projecteurs, bien sûr, dont il était friand. Mais aussi vers les lumières du savoir, de la politique, du pouvoir, de l’indépendance.

Je n’ai jamais su, mais je l’ai assez observé pour comprendre que ce ressort le définissait tout entier et lui procurait l’énergie débordante qui le faisait bondir vers ses objectifs. Lesquels ? Ils étaient nombreux mais tous enroulés, enchevêtrés, pour tout dire fondus, dans un seul tenant où se confondaient sa soif de notoriété, sa volonté farouche de faire comprendre à tous qu’il avait raison, quel que soit le sujet, son ambition politique, son amour du Québec, sa volonté indépendantiste.

Alors qu’on sentait Lévesque fondamentalement ambivalent, Parizeau parfois détaché, Bouchard quelquefois un peu las, Landry avait toujours son potentiomètre à la position maximale. Il était une incarnation du volontarisme politique et économique.

Comme ils disent en Abitibi, il ne baissait les bras que pour se retrousser les manches.

Il détestait l’ombre. Politiquement et personnellement. Leader étudiant, déjà cravaté, en 1964, il pestait contre l’ombre que portait le pouvoir économique anglophone (et francophobe) sur ceux qu’on appelait encore les Canadiens français. Rapidement, il en a conclu qu’il fallait sortir durablement le Québec de l’ombre canadienne. En 1976, l’avocat et économiste Landry fait partie du légendaire gouvernement Lévesque.

Lorsqu’on regarde et écoute, sortis des archives, la voix, le ton, l’attitude du jeune leader étudiant, puis du jeune ministre, on est frappés de découvrir comment sa personnalité est déjà entièrement constituée, qu’il n’en changera pas, jusqu’au poste de premier ministre et au-delà.

Mais il est encore dans l’ombre. De René Lévesque, ce qui va de soi. Mais aussi de Jacques Parizeau, qui domine l’action économique du gouvernement Lévesque et ne lui laisse que peu de rayons de soleil. Son heure ne vient toujours pas quand Parizeau tire sa révérence, début 1996, Lucien Bouchard s’imposant comme le choix de tous.

Mais Landry monte enfin en grade. Devient grand manitou des finances et de l’économie. Le chômage frise alors les 12 %. Au lendemain du référendum de 1995, accusé, et les autres indépendantistes avec lui, de nuire à l’économie québécoise, Landry en fait une affaire personnelle. Il déploie ses ailes, son talent, son audace.

Il avait résolu depuis 1982, et la publication de son énoncé de politique « Le virage technologique », que l’économie québécoise devait ajouter à ses richesses naturelles trop peu transformées localement un puits de richesse supplémentaire : les technologies du savoir.

Rien ne prédisposait le Québec à devenir un des hauts lieux mondiaux de la technologie. Bernard Landry a d’abord fait en sorte qu’il coûte moins cher d’investir au Québec en recherche et technologie que n’importe où ailleurs en Amérique. Chacun de ses budgets ajoutait sa panoplie de signaux favorables : par secteurs, régions, pour l’attraction fiscale des chercheurs.

Il était preneur de tout ce qui pouvait propulser le Québec vers le haut de la chaîne technologique.

Mais il ne suffisait pas de construire la maison, il fallait attirer les clients. Avant Bernard Landry, le Québec n’était plus sur la liste des sites potentiels d’investissement. En infusant de son volontarisme le nouvel organisme Investissement Québec, dirigé avec talent par Louis Roquet, il allait faire en sorte qu’en quelques années, le Québec remporte des prix internationaux pour la qualité de son accueil. Un revirement complet de situation. Avant Landry, la présence québécoise à Davos était anecdotique. Avec lui, et avec la Super-SGF qu’il avait constituée autour de Claude Blanchet, le cocktail annuel du Québec de Davos devenait une des attractions de ce haut lieu de l’investissement.

Sous les conseils de l’idéateur Sylvain Vaugeois, Landry décide de redéfinir de fond en comble, de simplifier à l’extrême, les programmes d’attraction pour convaincre la française Ubisoft d’installer ses pénates nord-américains à Montréal. C’est un signal fort de renaissance de la métropole. (À l’époque, le premier ministre ontarien Mike Harris disait dans les gazettes que l’économie montréalaise allait tellement mal que c’était « une ville sans heure de pointe » !) Ubisoft n’est qu’une entrée en matière. Landry crée ensuite la Cité du multimédia, puis tourne son appétit vers le commerce électronique.

Son audace coûte cher ? Oui. Il subit les foudres des critiques. Mais ça marche.

Les dépenses en R et D du Québec dépassent celles de l’Ontario. Montréal se hisse dans le peloton de tête des métropoles nord-américaines de ce qu’on appelle alors « l’économie du savoir ».

Le premier vendredi de chaque mois, Bernard Landry scrute avidement les données de l’emploi, et voit le chômage descendre sous 11, puis sous 10, puis sous 9 %, avec une courbe descendante plus abrupte que celle du voisin américain. Il est sorti de l’ombre. Il a fait sortir l’économie québécoise de l’ombre.

Son obsession pour la création d’emploi tempère ses élans sociodémocrates. Il tique lorsque Lucien Bouchard décide d’ouvrir les vannes pour créer le réseau des centres de la petite enfance. Il maugrée lorsque Louise Harel propose d’imposer l’équité salariale au secteur privé – une première en Amérique. Mauvaise humeur, oui, mais pas de veto. Devenu premier ministre, il retrouve son équilibre politique : c’est lui qui fait voter la loi de lutte contre la pauvreté, la plus ambitieuse du continent.

Faisons la part des choses. Bernard Landry n’a pas joué un rôle important dans l’atteinte du déficit zéro, un effort colossal porté par Lucien Bouchard, son président du Conseil du trésor Jacques Léonard et les ministres sectoriels. Landry jouait au contraire les pères Noël, saupoudrant des offrandes à chaque budget, alors que le Trésor serrait la vis pendant le reste de l’année. Il n’était pas non plus un joueur central dans les sommets économiques de 1996, dont il craignait l’échec. D’autres facteurs sont aussi en jeu dans la transformation du Québec en locomotive technologique.

Mais s’il faut identifier un acteur, désigner un moteur principal dans la modernisation de l’économie du Québec, on ne trouvera personne pour rivaliser avec l’action de Bernard Landry.

Je dirai davantage. Lorsque la crise économique a frappé, en 2008, le Québec fut un des endroits au monde qui a le mieux résisté au choc. Où le chômage, les faillites d’entreprises, les mises à la rue de propriétaires furent les moins importants. On le doit, pour beaucoup, à la modernisation du modèle québécois et de ses outils économiques qui fut l’œuvre de Bernard Landry.

Il y avait de la démesure dans son optimisme. Il prenait parfois ses désirs pour des réalités. C’était l’homme qui disait oui. Ministre, sa propension à s’engager dans tous les sauvetages d’entreprise, dans tous les projets, se heurtait parfois au refus glacial de Lucien Bouchard. Premier ministre, sa généreuse approbation de projets divers et variés faisait grincer, au Trésor, Joseph Facal et, aux Finances, Pauline Marois.

Il avait un rapport difficile aux médias. Journaliste, j’avais été un jour réveillé à l’aube pour subir ses foudres. Conseiller, je recevais ses appels outrés contre telle chronique, telle caricature. Il était particulièrement remonté contre un photomontage de la Gazette où on le voyait, fumant cigares, avec d’autres ministres, autour d’une table où étaient empilées des liasses d’argent. « Des gens vont penser que c’est vrai », pestait-il au bout du fil. Je lui conseillais calmement d’en parler à un avocat, dont je savais qu’il lui dirait qu’il n’y avait aucun recours.

Le calendrier a été cruel avec l’indépendantiste Landry. Il devient premier ministre à un moment de reflux de l’option. Il cherche des formules. Un point de passage.

Grand partisan de l’Union européenne, il parle « d’Union confédérale » entre le Québec et le Canada. Affirme même dans un moment d’égarement que, comme le drapeau européen flotte sur les parlements nationaux, l’unifolié de l’union confédérale canadienne pourrait flotter sur le parlement de Québec. Jacques Parizeau lui fera la vie dure, par personnes interposées, de Conseil national en Conseil national.

Bernard Landry souhaitait être « élu » premier ministre en 2003. Il était jusque-là héritier du poste, dans l’ombre électorale de Lucien Bouchard. Mais ses chances sont bonnes d’être porté par son propre soleil. Le taux de satisfaction de son gouvernement est élevé. Avec la « Paix des braves », il a établi l’étalon-or des ententes avec une nation autochtone. L’économie tient. La générosité sociale-démocrate est de retour.

Jusqu’à ce que, pendant un débat, son opposant Jean Charest instrumentalise assez vicieusement une déclaration faite le jour même par Jacques Parizeau sur son discours controversé du soir du référendum. Landry est évidemment incapable, dans les heures qui suivent, de mettre cette crise derrière lui, car il faudrait le faire en tandem avec un Jacques Parizeau rétif. À l’impossible nul n’est tenu. L’affaire traîne et pousse une partie des électeurs, non à changer de politique, mais à changer d’acteurs politiques, ces tiraillements entre souverainistes ayant un goût d’on-en-a-assez-vu.

Landry n’y est pour rien. Mais c’est lui qui trinque. Il devait complètement entrer dans la lumière le jour de l’élection de 2003. Mais c’est l’ombre qui revient.

La cruauté ne vient jamais seule. Chef de l’opposition en 2005, alors que François Legault et Pauline Marois attendent leur tour en coulisses, il faut à Bernard Landry un grand jet de lumière pour compenser, dans son vote de confiance, la défaveur relative dont l’opinion l’accable.

Il obtient 76 %, juge le score insuffisant et démissionne sur-le-champ. Geste qu’il regrettera amèrement pendant de longues années.

La consolation est mince, mais il peut au moins contempler la robustesse de son édifice. Jean Charest tente de démanteler ce qu’il a construit. La réaction est vive. Le gouvernement libéral doit faire marche arrière. Sur les crédits d’impôt. Sur la SGF. Sur plusieurs des instruments de concertation et de développement économiques bâtis par Bernard Landry.

Au crépuscule de sa vie, au moment de faire les comptes, Bernard Landry savait-il combien les Québécois lui devaient ? Pouvons-nous seulement commencer à le mesurer ? Le Québec de 2018 est, économiquement et technologiquement, complètement désinhibé. Ambitieux. Visionnaire. Audacieux. C’est qu’il y a dans l’air qu’on respire et dans l’eau que l’on boit, une dose du volontarisme de Bernard Landry. Une portion de son énergie. Un reflet de sa lumière.

Lire: Un Lucien Bouchard gaullien, un blogueur fouetté pour bien peu

Tous les samedis, je vous fais part de mes lectures récentes.

Raif Badawi: c’est la modération qu’on torture !

RaifIl a été fouetté pour ça ? La modération du propos est la première chose qui frappe le lecteur de cette sélection de textes du bloggeur Raif Badawi.

Le prisonnier d’opinion adore son pays, l’Arabie Saoudite, c’est très clair. Il n’est jamais anti-musulman, mais s’interroge sur la sévérité des règles imposées, notamment sur la mixité et la liberté d’expression. Il cherche une façon arabe d’être libéral et moderne.

On sent dans la plume une tristesse pour la petitesse de l’espace laissé au débat dans la théocratie arabe et une soif de liberté. Au cachot, il y est maintenant plus loin que jamais.

Lucien Bouchard: l’art délicat, et rarement apprécié, du pragmatisme

LucienDans cet ouvrage bref mais assez touffu, Jean-François Caron tente de distinguer le pragmatisme de l’opportunisme en appliquant la nuance au cas de Lucien Bouchard.

Il trouve une boussole pour le faire: Charles de Gaulle. Cela tombe bien, Lucien Bouchard en est un adepte et l’a beaucoup lu et cité.

Comme la grandeur de la France était le guide de de Gaule dans une trajectoire pas toujours rectiligne, Caron postule que les intérêts du Québec étaient le guide de Bouchard (dont je fus le conseiller) dans ses pérégrinations politiques.

Cela se tient, et c’est ma conviction.

 

À votre tour !

Vous les avez lus ? Commentez-les ou faites des suggestions.

Pour les précédentes recensions, c’est ici.

Couillard regrette d’avoir dit le fond de sa pensée: les ouvriers doivent tous parler anglais!

En fin de campagne, dans une rare déclaration, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a lancé un avertissement. L’enjeu de cette campagne, a-t-il dit, c’est « la langue ».

« J’avoue que ça m’étonne. On sait que la question identitaire a été abordée durant la campagne par le truchement de la charte. Mais pour moi, la vraie question identitaire, c’est la langue. »

Il s’exprimait une semaine après que le chef libéral, Philippe Couillard, ait ravalé 50 ans de lutte pour le droit de travailler en français lorsqu’il a fait — avec une grande sincérité — l’affirmation suivante pendant le débat:

http://youtu.be/rN_KZ63zi1k

Il manque la fin de la phrase. Il dit:

« La connaissance de l’anglais, Mme David, elle est INDISPENSABLE »

A quelques heures de l’élection, ce dimanche, Philippe Couillard se rend compte de l’énormité de son aveu. Il tente donc de rectifier le tir, en affirmant qu’il s’est MAL EXPRIMÉ:

Couillard regrette sa déclaration sur l'anglais

Couillard regrette sa déclaration sur l’anglais

Voici son explication:

«On peut toujours s’exprimer plus clairement. Mais je réitère ce que j’ai dit à ce moment-là ; la loi 101 prévoit pour les entreprises de désigner des postes bilingues lorsqu’il y a un contact avec la clientèle. C’est une évidence. Je l’ai vu moi sur le plancher d’usine. Ils prennent les gens du service à la clientèle, ils descendent sur le plancher avec l’acheteur puis ils font le tour de l’équipement, c’est comme ça que ça se fait.»

Or CE N’EST PAS CE QU’IL A DIT. Il a parlé très clairement des salariés sur les planchers d’usine dont la connaissance de l’anglais était INDISPENSABLE. Il a donné le fond de sa pensée alors qu’il était contredit par Françoise David qui trouvait qu’il allait trop loin dans sa volonté que tant de gens parlent l’anglais à l’usine. Voici l’échange:

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J’ai déclaré, au lendemain de ce débat, que Philippe Couillard était un danger public pour le français au Québec. A quelques heures des élections, le chef libéral prend les électeurs pour des imbéciles, en tentant de leur faire croire qu’il a dit le contraire de ce qu’il a dit vraiment.

Lucien Bouchard a raison. La langue est un enjeu majeur dans cette campagne. L’élection de Philippe Couillard donnerait un fort signal d’anglicisation. Il faut éviter ça.

Message de Couillard aux employeurs: Exigez TOUJOURS l’anglais!

Lorsqu’on est chef de parti, et plus encore aspirant premier ministre, les mots comptent. Les signaux envoyés à la société ont un impact sur les comportements. Et la société québécoise a toujours été très attentive aux signaux linguistiques émis par les élus. Pendant les années péquistes, les entreprises font plus attention à leur politique linguistique. Pendant les années libérales, c’est le contraire.

Je me souviens du jour où Lucien Bouchard avait fait venir les grands distributeurs dans son bureau pour leur dire qu’il n’acceptait pas que l’affichage bilingue revienne dans les grands magasins du centre-ville, ce qui était en train de se faire. M. Bouchard allait, dans son intervention, au-delà de l’exigence légale pour le français. Terrifiés à l’idée de subir une mauvaise publicité, donc une baisse de clientèle, à cause de cette polémique, les grands magasins ont juré de ne rien changer. (Cela s’est dégradé par la suite après l’arrivée du PLQ au pouvoir).

Philippe Couillard, lui, vient de donner le pire signal possible. En affirmant, au débat, que le bilinguisme était essentiel sur les lignes de montage des usines car il est possible qu’un client étranger veuille poser une question à un salarié, il vient de donner un terrible signal à tous les employeurs du Québec.

http://youtu.be/rN_KZ63zi1k

La loi 101 stipule qu’un employeur ne peut exiger la connaissance de l’anglais pour un employé que s’il fait la démonstration que cette langue est nécessaire pour réaliser la tâche. C’est souvent le cas: achats chez des fournisseurs étrangers, service à la clientèle locale et étrangère anglophone, exportations, etc. Mais ce n’est évidemment jamais le cas dans la fabrication.

Malgré la loi, l’OQLF a noté dès 2008 que 40% des employeurs de l’île de Montréal exigeaient systématiquement l’anglais à l’embauche — ce qui est nettement exagéré. Et qui a pour résultat que près de 40% des salariés allophones de l’île parlent principalement anglais au travail. De plus, la part de la main-d’œuvre des entreprises privées résidant sur l’île de Montréal et travaillant uniquement en français a diminué de 9,9 points de pourcentage entre 1997 et 2010. De plus, le pourcentage de ces employés travaillant généralement en français est passé de 45,3 % en 1989, à 41,0 % en 1997, puis à 32,1 % en 2010.

Le projet de loi 14, rejeté en bloc par le PLQ de Philippe Couillard, tentait de remédier à cette situation en balisant mieux cette obligation, à la fois pour les grandes entreprises et pour les moyennes, de 25 à 49 employés, que l’ont veut graduellement couvrir.

Pauline Marois et Diane de Courcy ont annoncé ce matin que cette disposition, comme les autres prévues dans le projet de loi 14, seront réintroduits dans une nouvelle réécriture de la Charte de la langue française sous un gouvernement du Parti québécois.

On sait maintenant ce qui se passerait sous un gouvernement du Parti libéral. Il est certain que la loi ne sera pas resserrée. Et il est à prévoir que la loi actuelle — trop faible — ne sera pas appliquée. Car le potentiel Premier ministre Couillard aura donné la permission — non, pas la permission — le mandat à tous les employeurs du Québec de réclamer la connaissance de l’anglais à l’embauche pour qu’il puisse répondre, le cas échéant, à la visite d’un acheteur étranger.

Le texte intégral de l’échange P. Couillard F. David au débat:

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Le tricheur : le film

Un dimanche soir de juin 1994, un demi-million de Québécois étaient au petit écran pour regarder, sur le réseau TVA, le documentaire produit à partir du livre Le tricheur.

Ce document, réalisé par Daniel Creusot, n’a plus jamais été disponible sous quelque forme que ce soit. Or le voici, en exclusivité pour vous, fidèles lecteurs, et pour tous vos  amis. (Attention, il y a six parties — alors cliquez  « lire la suite » mais présenté sans pauses publicitaires !)

Remarque : qu’est-ce qu’on était jeune !

Le Pacte universitaire: Casting désastreux / Bon point de départ

tuitionMême les conseillers en communication les plus incompétents de Mirador n’auraient pas laissé passer l’erreur. Ce mardi, 16 personnalités ont déposé une proposition de réforme du financement des universités.

C’était certain, leur Pacte pour le financement concurrentiel des universités (déjà, le titre est rébarbatif) allait être favorablement accueilli par les libéraux, l’ADQ, le patronat, les recteurs. Qui d’autre devaient-ils convaincre ? Les gens que Lucien Bouchard avait antagonisés la semaine précédente: les progressistes qui sont, pour la plupart, des souverainistes. Qui ont-ils choisi comme porte-parole ? Lucien Bouchard.

Je vous jure: la présence à sa place de Jean Chrétien, Justin Trudeau et Stéphane Dion n’aurait pu avoir pire impact. Quelqu’un n’a-t-il pas songé, pour cet événement prévu de longue date, retirer Lucien Bouchard du portrait ? Oui, m’assure un des membres du groupe. Dans un moment de lucidité, M. Bouchard lui-même a offert de s’effacer. On aurait dû, pour cette fois, l’écouter.

Bref, lorsqu’on est, comme moi, progressiste et souverainiste, il faut prendre sur soi pour aborder la proposition au mérite et lui trouver, oui, du mérite. La présence de l’ex-pm a d’ailleurs occulté la participation de plusieurs anciens leaders étudiants dans le groupe.

De quoi s’agit-il ? A grands traits:
1. Laisser aux universités la liberté d’augmenter les frais de scolarité, en différenciant par secteur: moins cher pour les théologiens et les sociologues, plus cher pour les médecins et les administrateurs.

2. Si, ce faisant, les universités tendaient vers la moyenne canadienne pour ces frais, elles empocheraient 585 millions de dollars de plus par an, donc davantage que la somme jugée aujourd’hui manquante pour leur financement (500 millions).

3. En retour, les universités seraient forcées d’utiliser le tiers de l’argent ainsi récolté pour financer des prêts et des bourses pour assurer l’accessibilité des moins nantis. Les sommes disponibles pour les prêts et bourses au Québec bondiraient ainsi de presque 50%, car 170 millions seraient ajoutées aux 380 millions actuels.

4. Les étudiants bénéficiant de ces prêts n’auraient à rembourser qu’une fois sur le marché du travail, et en proportion de leurs futurs revenus. Les auteurs n’ont pas donné d’autres détails, mais on comprend que si un diplômé de droit passe sa vie dans un MacDonald, il ne remboursera jamais ses frais.

5. Le gouvernement du Québec s’engagerait, pour sa part, à prolonger le financement des universités à son niveau actuel, en tenant compte de l’augmentation régulière des coûts.

6. Puisque le gouvernement n’aurait pas à décaisser les 500 millions qu’on lui demande, et qui seraient maintenant payés par les étudiants, les auteurs proposent que le «coût évité» pour l’État soit investi ailleurs en éducation, notamment au secondaire.

Évidemment, toutes ces sommes sont purement indicatives, car personne ne peut prédire ce que feront les universités, une fois devenues autonomes sur le plan des frais de scolarité.

Mon avis ?

La proposition atteint plusieurs objectifs
* Elle règle le problème du sous-financement des universités québécoises.
* Compte tenu de l’importance de la somme (30%) réinvestie en prêts et bourses ciblés vers les moins fortunés, l’impact sur l’accessibilité pourrait être nul, voire favorable à une meilleure mobilité sociale
* Pour ces moins fortunés, l’assurance de ne rembourser que lorsque, salariés, ils en auront les moyens, serait une excellente nouvelle.

La proposition introduit cependant un problème important
* Les frais de scolarité vont augmenter pour tous les enfants de classe moyenne. Cela va augmenter leur endettement, en début de vie, de façon très considérable.

Surtout, elle ne règle pas d’autres problèmes
* Celui de la rétention des diplômés au Québec. Même en demandant de payer la moyenne canadienne des frais de scolarité en médecine, par exemple, le Québec n’empocherait qu’une fraction de la somme nécessaire pour former un médecin. Rien n’empêche, avec le Pacte, le diplômé de quitter le territoire.
* Celui de l’attractivité pour les étudiants étrangers. Je suis de ceux qui croient que la principale réponse au défi démographique québécois réside dans l’attraction et la rétention d’étudiants universitaires étrangers.

Mes lecteurs réguliers savent où je vais en venir. Je défends depuis plusieurs années une proposition plus ambitieuse que celle déposée par les auteurs du Pacte. Avec elle:

Tous les étudiants qui le désirent, donc non seulement les plus démunis, pourraient rembourser des frais de scolarité majorés (aux deux tiers du coût réel), mais seulement lorsqu’ils auront des revenus conséquents. Pour obtenir ce droit, ils devraient s’engager à oeuvrer au Québec pendant 12 des premières 20 années de leur activité professionnelle. Cette proposition serait étendue aux étudiants étrangers. Dans ce scénario, l’étudiant a bien une «dette» envers l’État, mais il ne s’agit pas d’une dette bancaire écrasante et remboursable quelle que soit la situation pécuniaire du futur diplômé, comme dans la situation proposée par le Pacte. Dans ma version, les enfants de classe moyenne sont aussi protégés contre le spectre de l’endettement bancaire.

Les étudiants qui ne souhaitent pas entrer dans cette filière devraient, eux, débourser le coût réel de leur formation. S’ils restent au Québec par la suite, pendant les 12 de leurs 20 premières années d’activité professionnelle, c’est l’État qui leur rembourserait graduellement le tiers du coût réel de leurs études.

On voit que la somme ultimement payée par ceux qui auraient les moyens de le faire — les deux tiers du coût réel des études — est supérieure à ce que les auteurs du Pacte proposent. Elles permettraient non seulement de combler le retard de financement de nos universités, mais de faire mieux qu’ailleurs et de déporter peut-être une partie des sommes vers les paliers inférieurs d’éducation. Dans le Pacte, ce n’est qu’un vœu pieux.

Bref, j’estime que le Pacte permet l’atteinte de plusieurs objectifs importants, mais manque d’ambition et fragilise la situation financière des enfants de classe moyenne. C’est cependant un bon point de départ. De son côté, la Fédération étudiante universitaire du Québec réclame un débat ouvert sur la question. Le dialogue me semble possible. La balle est dans le camp du gouvernement.

gaetanUn dernier mot, sur le casting. Il existe aujourd’hui un personnage public qui constitue une publicité ambulante pour le remboursement, par les diplômés devenus hauts salariés, de leurs frais de scolarité. Il s’appelle Gaétan Barrette. Même les conseillers en communication les plus incompétents de Mirador seraient d’accord.

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Pour les mordus de cette question.

Écouter le résumé que j’en ai fait pour le CNJ-PQ en 2009: