Petite semaine (intégral)

La Commission canadienne des droits choisit une petite fille voilée comme symbole des droits et libertés. (Et la photo est tirée d’une manif anti loi 21.)

Comment a été votre semaine ? Tranquille ? Moi aussi. Enfin presque. J’étais en vacandes à la plage à Old Orchard avec mes filles et j’ai momentanément mis de côté le roman que je lisais (Mille Secrets, Mille Dangers, d’Alain Farrah, très bon) pour fureter un instant sur Twitter. J’y ai vu que HEC a choisi de montrer une jeune femme voilée pour promouvoir une maîtrise conjointe avec l’Algérie.

Dans l’univers publicitaire canadien, la femme voilée est désormais la norme lorsqu’on veut affirmer diversité et ouverture. Le gouvernement canadien le fait systématiquement. Même dans une récente pub à la gloire des vétérans, une silhouette sur quatre était celle d’une femme strictement voilée. Le quart des vétéranes canadiennes étaient voilés ? Je l’apprends. C’est bizarre puisque les musulmans représentent tout au plus 4% de la population canadienne, donc les musulmanes 2%, les voilées moins de 1%.

La vogue s’étend au secteur privé, y compris au Québec, Une lectrice m’écrit: « je suis graphiste, et il m’arrive de me faire demander d’ajouter de la « diversité » dans des rapports annuels sur lesquels je travaille. Souvent, on veut des musulmans. Je tente ma chance, et je propose des femmes à la peau un peu plus foncée, mais sans voile. Cela ne passe pas, malgré que je dise à mon client qu’il s’agit d’une musulmane non voilée. » 

C’est au point où, à part le rare turban Sikh, le voile musulman est la seule conviction affichée dans ces pubs. On ne voit aucun anarchiste, aucun écologiste, aucun athée, aucun partisan des gaz bitumineux, voire des  Maples Leafs de Toronto, de Raël ou de la religion majoritaire des canadiens, le protestantisme, ou de la minoritaire, les anti-vax. Seul Allah a droit à son affichage, à même nos impôts.

Il m’arrive de dénoncer cette prime à l’Islam sur Twitter lorsque je la vois passer. (Remarquez, je ferais de même si on montrait un Curé dans une pub de Santé Canada, mais ils se font rares.) Mais je n’avais encore jamais vu une institution québécoise francophone tomber dans ce panneau. Que des Algériennes voilées fassent une maîtrise à HEC, bravo. Qu’on en voie dans une photo de classe, certes. Mais qu’une institution laïque, scientifique, vouée à l’égalité des sexes, choisisse sciemment une femme voilée pour se représenter, non. La jeune femme existe, je lui souhaite beaucoup de succès. Elle n’est pas en cause. HEC l’est.

HEC: un facteur aggravant

C’est répréhensible en soi. L’Institution est laïque, elle n’a à normaliser dans ses pubs aucune conviction, politique ou religieuse. Le facteur aggravant en l’espèce est que la pub soit destinée à l’Algérie, où l’imposition du voile par les intégristes a laissé des traces. Parlez-en à Leila Lesbet, enseignante et féministe québécoise qui a quitté son Algérie natale en 2002 lorsque les intégristes l’ont menacée de mort. Elle dénonce « l’ignorance abyssale » de HEC face à l’histoire algérienne récente. « Des milliers de femmes, de jeunes filles et d’adolescentes ont été violées, tuées, égorgées, éventrées, mutilées de la façon la plus barbare qui soit et c’est ce symbole, dont nous gardons les stigmates à jamais et qui fait partie nos plus douloureux cauchemars, qui a été choisi par HEC Montréal.  » Cette « décennie noire » s’est terminée en 2002 et le voile n’est pas légalement obligatoire en Algérie. Mais il y a trois ans, 10 jeunes algériennes se sont suicidées, ne laissant qu’un message: au lieu d’une corde pour se pendre, elles avaient utilisé leurs hijabs. Cela a lancé un mouvement, « les prisonnières du hijab », des femmes affirmant que la pression pour son port est omniprésente, emprisonnante.

Un enseignant de HEC me fait parvenir ce témoignage:

J’enseigne depuis plus de 6 ans en Algérie dans les villes d’Alger, d’Oran et de Sétif et je peux dire que la majorité de mes étudiantes du niveau BAA ne portent pas de hijab. Ce qui n’est pas évident en Algérie.

J’ai créé une académie (Académie Evidencia) qui offre des formations professionnelles (MBA Corporate) en Algérie et plusieurs de nos participantes ne portent pas le hijab, surtout provenant du monde des affaires.

Après avoir donné plus de 200 cours à HEC dans différents programmes à plus de 9 000 étudiant(e)s, je peux compter sur les doigts de mes deux mains, le nombre d’étudiantes qui portaient un hijab. Par contre, j’ai eu des centaines d’étudiantes musulmanes qui ne le portaient pas. Je ne vois donc pas le but de faire un lien entre nos étudiantes musulmanes et le fait de porter un hijab.

Contrairement à la situation algérienne, à Montréal le voile, selon une intervenante interrogée par Le Devoir, peut être « un symbole féministe ». Je n’en doute pas un instant. Des femmes peuvent porter le voile pour se distinguer, pour fuir l’hypersexualisation, pour faire un pied de nez à  l’Occident, à François Legault, à leur famille non pratiquante, parce qu’elles trouvent ça beau, pratique, ou plus simplement parce qu’elles sont dévotes. Tous les cas de figure existent. Y compris celui du père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable l’an dernier d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Ce despote domestique était d’avis que le voile signifiait, comme le disent les Imam, modestie et soumission. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Bref, le voile choisi — féministe ou religieux — et le voile contraint — y compris violemment — cohabitent à Montréal. On entend des professionnelles en hijab nous dire combien elles sont libres et heureuses de le porter. La raison pour laquelle celles qui le portent contre leur gré ne sont pas citées dans les médias est évidemment parce qu’elles craignent les représailles de leurs tourmenteurs.

Mon estimée collègue Pascale Navarro estime que chaque fois qu’on soulève cette question, ce sont les femmes qui trinquent. Elle n’a pas tort. Mais si on ne dit rien alors qu’on assiste à la généralisation du voile dans des publicités gouvernementales (et privées), ne donnons-nous pas aux intégristes des outils supplémentaires ? En faisant une norme publicitaire de la musulmane voilée ne mettons-nous pas l’épaule à la roue du voile contraint ? Ne permettons-nous pas à l’Imam, au père ou au grand frère de dire aux musulmanes: tu vois, même la CBC, même la Banque, même HEC disent que c’est bien, le voile !

Disponible en versions numériques et AudioLivres.

Un tweet, une nouvelle, des insultes

Alors, bon, comme je vous le disais, j’étais en vacances et j’ai écrit un tweet. Un excellent quotidien montréalais a décidé d’en faire une nouvelle. Cela m’a un peu étonné, mais, bon, pourquoi pas ? Mon tweet a ainsi été vu 300 000 fois. Non, mais, rendez-vous compte: c’est autant que les cotes d’écoute de L’île de l’amour.

Quoi d’autre ? Ah oui, j’ai été insulté par quatre plumes du quotidien La Presse. Pas contredit, ce serait normal. Mais insulté. C’est beaucoup. D’abord, Yves Boisvert a affirmé dans un gazouillis que ma position « subodore l’opportunisme politique ». D’ordinaire champion de la présomption d’innocence pense que je ne crois pas vraiment ce que je dis. Comme j’aime débattre mais pas insulter, j’ai répondu que je lui reconnaissais « le droit de choisir d’être mesquin ». Suis-je allé trop loin ?

Sa collègue Rima Elkouri a eu la bonne idée de consacrer une chronique à la jeune femme sur la photo de HEC ; elle est super sympathique. Rima m’a aussi mis en contradiction avec une citation de mon livre Nous de 2007 où je me disais non préoccupé par la présence du voile ; c’est de bonne guerre. C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne.

Maniant l’ironie, Rima m’a écrit : « Votre féminisme m’émeut. » J’ai répondu que son « absence de compassion pour les femmes victimes du voile contraint en Algérie et à Montréal me désole ». Elle a attiré mon attention sur le livre, La liberté n’est pas un crime (disponible ici), qu’elle a coécrit pour dénoncer le voile contraint en Iran ; je l’en ai félicitée. Mais elle m’a accusé « d’instrumentaliser » les femmes voilées ; je n’ai pas compris en quoi je les instrumentalisais davantage qu’elle, puisqu’on écrit tous les deux sur le sujet.

Puis, le chroniqueur Marc Cassivi m’a aussi accusé « d’opportunisme ». Détail amusant: il ne m’a pas nommé, mais a parlé de « s’enliser ». C’est comme un jeu de mots, voyez-vous ? Mais je passe l’éponge car il est le conjoint de Rima et on sait que la solidarité du couple nous pousse parfois à surréagir. Parlez-en à Will Smith !

Le quatrième est un collaborateur régulier du grand journal de la rue Saint-Jacques : Jocelyn Maclure. Homme brillant, il dirige une chaire de philosophie à McGill. Lui m’a traité d’islamophobe ; je lui ai demandé s’il comprenait que c’était un synonyme de raciste et qu’il qualifiait ainsi quelqu’un qui a simplement un point de vue sur la laïcité différent du sien. Il ne s’est pas rétracté. Remarquez, je prends la chose avec philosophie.

Je vous raconte tout ça parce que je lis tous ces gens avec intérêt et suis d’accord avec leurs écrits, selon les signatures, entre, disons, 51 et 95% du temps. En particulier lorsqu’ils dénoncent la montée de l’invective sur les réseaux sociaux.

Ah, j’oubliais. Le député fédéral de Rosemont et no 2 du NPD, Alexandre Boulerice, m’a demandé dans un gazouillis si j’étais parano, ou catho. Il m’a appris qu’il avait apostasié. Je lui ai confié que j’étais athée. Puis il s’est étonné que j’affirme que les religions ne sont pas fondées sur la science. Il semblait en douter, en tout cas dans le cas de l’Islam. Pour finir, je lui ai demandé ce qu’il pensait de deux publicités canadiennes récentes, dont une de la Commission des droits, qui montrent de façon positive des fillettes voilées. J’ai posé la même question à Rima.

J’attends leurs réponse. Je comprends que ça demande réflexion. Tiens, j’ai une idée. Le sept septembre se tiendra à Montréal le lancement du livre « Lever le voile » de Yasmine Mohammed, la canadienne forcée de porter le voile intégral par son mari et qui dirige maintenant un réseau de femmes libérées du voile contraint, y compris chez nous, « Forgotten Feminists ». Ce lancement serait une chouette occasion pour qu’Alexandre, Yves, Jocelyn et Rima viennent célébrer avec moi le courage de ces femmes et qu’on en profite pour définir une position commune sur l’opportunité de montrer des petites filles voilées dans des pubs gouvernementales. Je suis certain qu’on peut s’entendre.

Marc: tu peux venir aussi.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


Lire: La Langue de Marc Cassivi est-elle vraiment Mauvaise ?

cassiviAi-je le droit d’aimer à la fois Marc Cassivi et Mathieu Bock-Côté ? J’ai l’impression que l’un et l’autre me l’interdiraient, mais étant un indépendantiste indépendant impénitent, je choisis de ne pas choisir.

J’ai bien trouvé dans Mauvaise langue, le petit essai publié par Cassivi, des points de désaccord. Il juge que la Charte des valeurs était xénophobe, ce qui est à mon avis un point de vue intolérant. Il affirme qu’à chaque retour de l’étranger, il trouve le Québec nombriliste, centré sur ses nouvelles et ses vedettes. Il devrait savoir que c’est vrai de tout citoyen revenant chez lui et qu’au palmarès du nombril, le Québec est loin derrière les États-Unis ou le Canada. Finalement Cassivi répète un poncif élitiste sur l’anti-intellectualisme primaire des Québécois. Moi qui pensais lui avoir fait la démonstration du contraire ici: (Le Québec anti-intello ? Wô Menute !)

Mais pour le reste, j’ai aimé ma lecture. Son récit de francophone transplanté de sa Gaspésie natale dans le No-French-Land que constitue le West Island, puis découvrant au collège la culture québécoise, est une utile contribution qui s’ajoute à celle, discutée ici, du hongrois d’origine Akos Verboczy dans Rhapsodie québécoise.

Je sais que Cassivi donne de l’urticaire à mes amis de la SSJB. Personnellement, je suis plutôt content que ce représentant auto-proclamé de l’anglophilie, des joies du franglais et d’un attachement à la diversité quasi indissociable du trudeauisme soit (rrrroulement de tambour) indépendantiste. Qu’il en explique le sens, qu’il le dise à tous les micros, de façon désinhibée, à sa manière. Car sa manière est celle d’un très grand nombre de Québécois et de Montréalais.

Cassivi est plus Alexandre Cloutier que Bernard Drainville. C’est clair. Et pourquoi pas ? Je suis de ceux qui leur trouve du mérite (et des défauts) à tous les deux. Je ne manque jamais une chronique de Christian Rioux (la bête noire de Cassivi). Pourtant,  j’ai découvert dans Mauvaise Langue des raisons d’apprécier le chroniqueur devenu essayiste.

N’est-ce pas un signe de richesse intellectuelle que d’avoir pour l’indépendance des voix aussi diverses ? Qu’ils se chamaillent à qui mieux mieux, parfait ! Cela nous fait de la bonne lecture et tient nos neurones en éveil. Mais qu’ils entraînent chacun avec leur couleur, leurs lecteurs vers un pays appelé Québec, la fête n’en sera que plus belle.

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Le Québec, anti-intello? Wô Menute !

intellectualismeAu Québec où, comme chacun sait, il n’y a jamais de débats, un de ces débats inexistants oppose deux chroniqueurs de La Presse, Patrick Lagacé et Marc Cassivi, au sujet de propos tenus à la radio française par Wajdi Mouawad un homme autour duquel, on le sait, aucun débat n’a jamais lieu.

Patrick (transparence totale: un ami) a mis au jour dans La Presse de mardi quelques avis rendus sur le Québec en 2009 à la radio de France Culture par le dramaturge, dans une entrevue très posée, très réfléchie, très calme. Dans le Québec contemporain, explique Mouawad:

dès qu’on se met à articuler une idée un petit peu plus longtemps que le minimum requis, on est un intellectuel. […] Toutes ces idées qui semblent dire que réfléchir et faire état par des mots de sa réflexion est une chose qui appartient aux prétentieux, aux Français, à ceux qui se prennent pour d’autres, c’est enculer les mouches, etc., etc.

Oui, oui. On se retrouve bien là. Le filon anti-intellectuel est bien présent parmi nous, c’est indéniable. Un de nos grands intellectuels, Gérard Bouchard, en avait diagnostiqué la cause: cela vient du parti pris historique de l’élite québécoise pour la France et sa culture et de celui du peuple québécois pour les États-Unis et sa culture. Ce grand écart d’affiliation culturelle aurait, selon Bouchard, longtemps nourri le mépris de la basse ville pour la haute ville et le dédain de la haute pour la basse. Il a fallu attendre la fin du dernier siècle pour opérer une réconciliation entre la francité et l’américanité québécoise.

Wajdi Mouawad poursuit sur la langue, mal parlée et mal enseignée:

Voilà, vous rentrez dans une épicerie, vous dites: «Lait.» Ça suffit, le type vous donne du lait. Et voilà. Et c’est bon. On va pas dire: «Bonjour monsieur, j’aimerais bien avoir du lait» – à quoi ça sert? Et l’autre qui vous tend le lait, il vous dit: «Une piasse.» Donc, c’est du troc. Je lui donne un mot, qui est «lait»; il me rend un mot, qui est une «piasse», enfin, un dollar. Et voilà. On va quand même pas s’emmerder plus loin que ça, quoi. Et ça c’était extrêmement, extrêmement, extrêmement récurrent, je dirais.

Allo ? Je dois avouer à ce point du récit que j’ai grandi à Thetford Mines, ville pour l’instant pas encore reconnue comme un haut lieu de l’intelligentsia cosmopolite internationale. De plus, j’ai grandi dans l’épicerie familiale, ce qui fait de moi un témoin privilégié des conversations entourant la vente de pintes de lait. Mon rapport: je n’ai jamais entendu le dialogue: lait/piasse. Jamais. J’appelle les internautes (ou Wajdi) à nous indiquer le lieu où se déroulent ces conversations monosyllabiques.

Un mange Québécois ? D’abord, ça goûte quoi?

Patrick Lagacé qui est, vous le savez, franc et tireur, dégaine aussitôt son accusation de « mange québécois » contre le dramaturge. Il l’accuse d’avoir proféré des « généralisations, caricatures et énormités ». Il lui en veut d’avoir présenté ces choses comme si elles concernaient « tous les Québécois ».

Étant, pour ma part, partisan du bénéfice du doute, j’estime — à ce point du récit — que Wajdi voulait dire « certains Québécois », ou « beaucoup de Québécois », voire « un très grand nombre de Québécois ». Que si on le lui demande, il avouera n’avoir pas parfaitement introduit les nuances qui attendaient sagement dans son considérable intellect. Qu’il ne parlait certainement pas de « tous » les Québécois.

Malheureusement, nous n’en restons pas à ce point du récit car Mouawad poursuit:

Très rapidement je me suis rendu compte que ce genre de choses, je ne pouvais en parler qu’avec des gens qui venaient d’ailleurs.  Une séparation (…) qui a fait en sorte que mes amis les plus intimes et les plus proches sont tous des gens qui viennent d’ailleurs.

Wow ! On ne se trompe pas. Aucun Québécois n’est digne d’être son intime. Aucun Québécois ne comprend, ou ne peut discuter, de cette problématique.

Je suis désolé d’avoir à apprendre à un de nos Québécois d’origine étrangère favori qu’en un demi-siècle d’existence j’ai du avoir, avec des Québécois, au moins 100 000 conversations sur ces sujets. Prenez Denise Bombardier, par exemple, qui tient régulièrement ce discours. (Oui, de grâce, prenez-la!) Est-ce qu’elle « ne peut en parler qu’avec des gens d’ailleurs » ? Bizarre car elle en parle presque tous les jours sur la plus écoutée des radios d’informations, puis presque tous les soirs au bulletin télévisé le plus écouté.

Une société profondément anti-intellectuelle

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Marc Cassivi (transparence totale: ce n’est pas un ennemi) a pris plume et cause en faveur de Wajdi Mouawad dans La Presse de ce mercredi, sous le titre: Le Québec anti-intellectuel.

 

Le Québec n’est pas seulement une société anti-intellectuelle. C’est une société profondément anti-intellectuelle.

Où la culture et le savoir ont une odeur suspecte. Où la suffisance et la prétention se mesurent au nombre de diplômes que l’on a pu obtenir, au nombre de livres que l’on a pu lire ou encore au nombre d’auteurs que l’on ose citer, en s’excusant presque chaque fois d’admettre leur existence.

L’anti-intellectualisme est un trait nord-américain, soit.

Mais c’est un phénomène ancré dans la culture québécoise, où il vaut mieux, non seulement ne pas faire étalage de son érudition, mais masquer sa curiosité intellectuelle, pour ne pas être perçu comme un élitiste hautain, détaché des préoccupations de ses concitoyens.

Vous venez de lire une phrase de 42 mots. Toutes nos excuses pour ceux qui sont étourdis. Faites une pause et revenez quand vous serez remis.

Bon, ça va mieux? On continue. Il y a plusieurs Québecs dans le Québec. Il y a, certes, un « parti anti-intellectuel » au Québec. On raconte que Duplessis faisait exprès de paraître moins cultivé qu’il n’était. Il est mort en 1959.

Mais doit-on en tirer la conclusion que le Québécois moyen est intrinsèquement réfractaire aux idées, à la curiosité intellectuelle ? Que ceux qui ont fait des études ou lisent des livres autres que de recettes doivent se cacher ou s’excuser ?

Vous serez un certain nombre à dire que le Québec du XXIe siècle s’éloigne de cette caricature, plus fidèle à la réalité des années 1960. Car si c’était vrai, L’actualité, avec ses longues entrevues, n’existerait tout simplement pas. Oui, le niveau d’éducation, de lecture, ont augmenté. Mais je dirai que, même au temps de Soirée canadienne, la vue d’un diplôme ou d’un graphique ne provoquait pas d’évanouissement dans la plèbe.

Vous êtes-vous demandé pourquoi René Lévesque était devenu populaire ? Parce qu’à la fin des années 50, il avait une craie à la main et expliquait des trucs compliqués, à la télé, sur un tableau noir. N’aurait-il pas dû être rejeté dans le Saint-Laurent par la foule  ignare et indignée ?

Vous êtes vous demandé pourquoi les Québécois n’ont jamais aimé Jean Chrétien mais, de 1968 à 1980, ont massivement voté pour Pierre Trudeau, présenté comme un grand intellectuel ? N’aurions-nous pas dû avoir la réaction inverse ? S’identifier au p’tit gars de Shawinigan et recracher le prof de droit hautain qu’était Trudeau ?

Pourquoi l’inconnu qu’était Robert Bourassa a-t-il été choisi chef du Parti libéral en 1970, puis élu premier ministre ? Parce qu’il était amuseur public ? Non. Parce qu’il était économiste, formé à Londres. C’était le cœur du message libéral. Un message payant chez l’électeur moyen.

Pourquoi l’arrivée de Jacques Parizeau au Parti québécois, juste avant, a-t-elle été un gain majeur pour le jeune parti ? Parce que Parizeau avait inventé la poutine? Non. Parce qu’il était professeur aux HEC et avait un diplôme de la London School of Economics.

Et, c’est bizarre, je me souviens d’avoir travaillé pour le premier ministre le plus populaire du Québec contemporain — Lucien Bouchard — qui ne cachait pas son statut de lecteur vorace, ni la présence de la collection complète des livres de La Pléiade dans son bureau.

Lorsque je lui ai mis une citation de Sénèque dans son discours inaugural, la dite citation s’est retrouvée dans tous les journaux — et personne ne lui a reproché de l’avoir utilisée. (En fait, n’étant, je l’avoue, pas lecteur de Sénèque, j’avais piqué la citation dans un discours de Claude Béland, présenté devant une assemblée d’administrateurs de Caisses Po-pu-lai-res qui, apparamment, ne lui avaient pas envoyé de tomates au visage.) Laquelle ? C’était: « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».

En fait, Sénèque avait fait un tel tabac que Bouchard et moi avons pris les oeuvres complètes de Sénèque dans la Pléiade pour trouver un autre joyau à utiliser. Croyez-nous, il n’y en a pas !

Je sais, je sais, les premiers ministres du Québec ne citent pas toujours Sénèque. Non. J’ai aussi placé Platon dans un discours de Bouchard, Fukuyama et… James T. Kirk dans un discours de Parizeau.

Le mystère des billets vendus d’Incendies

Cassivi affirme que le Québec est « profondément anti-intellectuel ». Si c’était vrai, le Québécois normal ne serait pas à même de comprendre une œuvre aussi fine que, disons, Incendies, de Mouawad, mis en film par Denis Villeneuve. Mais qui sont donc le quelque quart de million de Québécois qui sont allés voir le film ?

Pourquoi, dans une société « profondément anti-intellectuelle » le dernier Umberto Eco est-il 6e au palmarès des ventes de livres de Renaud-Bray. Pourquoi, si on refuse de nommer les auteurs qu’on a lus récemment, se marche-t-on sur les pieds au Salon du livre de Montréal, de Québec, et à la Grande Bibliothèque?

Une autre plume de La Presse, Nathalie Collard, écrivait récemment que j’étais un « intello-blogueur ». Si nous vivons dans une société profondément anti-intellectuelle, pourquoi votre blogue favori est-il le second au Québec selon le palmarès de Wikio ? Devant « les gourmandises d’Isa » et le blogue de ce fieffé populiste qu’est Patrick Lagacé ?

Pourquoi les parts de marché d’ARTV et de Télé-Québec sont-ils similaires, dans ce pays qui déteste les idées, à celles d’ARTE en France ou de PBS aux États-Unis ? Mystère. Je sais cependant que l’excellente émission Apostrophe de Bernard Pivot (ai-je dit que son dernier livre est aussi sur le palmarès de Renaud-Bray?) était, en fin de vie, diffusée en France après 23h00, mais au Québec, sur TV5, en heure de grande écoute. Je le sais car mon père, épicier et diplômé de l’école de commerce, l’écoutait religieusement.

Le problème est qu’il est difficile de quantifier ce genre d’affirmation. Que signifie, pour le Québec, d’être décoté de son statut d’ »anti-intellectuel » à celui de « profondément anti-intellectuel » ? Heureusement, Marc Cassivi nous donne une piste:

L’intellectualisme est à ce point perçu comme une tare, un vice rédhibitoire dans nos médias, par exemple, que les intellectuels n’osent plus sortir de leurs universités, de leurs séminaires et de leurs essais pour prendre la parole.

L’espace public québécois a été expurgé du discours de l’intellectuel, qui n’a plus voix au chapitre depuis si longtemps – à quelques exceptions près, qui confirment la règle -, qu’il préfère désormais se taire. La perte, on ne le regrette pas assez, est immense.

Bien. Enfin quelque chose de mesurable. La présence — en l’espèce, l’absence — des intellectuels dans le débat public. Le fait que le gouvernement Charest ait choisi deux des plus grands intellectuels du Québec, Gérard Bouchard et Charles Taylor, pour présider une commission sur un sujet chaud ne doit être qu’un accident de parcours.

Le fait que des dizaines d’intellectuels aient participé à ce débat public, se lançant dans les journaux et sur internet des manifestes sur le pluralisme et la laïcité et soient invités sur les tribunes audio-visuelles pour en discuter doit faire partie de l’exception qui confirme la règle.

Moi, par exemple, au CÉRIUM, je puis attester qu’il n’y a pas un jour qui passe sans qu’un des chercheurs/universitaires affiliés au centre ne soit sollicité par un média québécois. Mais excluons cet appel de savoir par les médias petits et grands, qui ne concernent que les affaires internationales.

Y aurait-il une façon de vérifier si, dans les vrais médias, ceux du vrai peuple anti-intellectuel, ce dédain pour la pensée, les idées, est palpable ? Bon, c’est vrai, le jour de la publication de la chronique de M. Cassivi, le sociologue Mathieu Bock-Côté publiait dans la page opinion de La Presse un de ses textes où il utilise des mots de plus de trois syllables et des phrases d’au moins 10 mots.

Cela ne prouve rien. Comme le fait qu’il tienne une chronique hebdomadaire dans un quotidien gratuit distribué dans le métro. Hubert Reeves qui, m’a-t-on dit, ne cache pas son statut d’intellectuel engagé, a bien tenu le crayon pendant des années dans Le Journal de Montréal, où il fait toujours des apparitions.

Ce sont des exceptions. D’autant plus nombreuses qu’elles confirment la règle. Et ne me dites pas que les intellectuels français de passage sont presque tous invités à la radio de Radio-Canada (pire: lorsqu’ils sont les invités du CÉRIUM, il arrive que les émissions se battent entre elles pour en avoir l’exclusivité. C’est lassant!) C’est une radio publique, qui ne parle pas au peuple. Seulement aux intimes de Wajdi (et peut-être de Marc) qui, eux seuls, aiment les idées et viennent d’ailleurs.

Le stupéfiant silence des intellectuels québécois

Ce serait aussi un épiphénomène que de relever que le dialogue entre les universitaires québécois, notamment des sciences sociales et du droit, avec les concepteurs de politiques publiques au Québec (davantage encore sous des gouvernements du PQ, mais pas seulement) est remarquablement fécond. Et que plusieurs de nos politiques publiques sont le fruit direct de ce dialogue.

Ce maillage, cette fluidité entre les mondes québécois des idées et des politiques publiques étonne souvent nos collègues Français et Américains. (Comment le sait-on ? Dans une année normale, les unités du CÉRIUM reçoivent 180 universitaires étrangers.)

3369479899_22a010b140_oNon. J’ai voulu faire les choses sérieusement et voir si, dans une radio d’information privée, donc complètement inféodée aux cotes d’écoutes de la plèbe profondément anti-intellectuelle, l’immense-absence-des-intellectuelles-expurgés-de-la-prise-de-parole était vérifiable. J’ai voulu voir, donc, si on avait daigné les faire descendre de leur tour d’ivoire (voir photo).

J’ai donc fouillé sur le site internet de l’émission Isabelle le matin, de 98,5. Vous savez ? Isabelle Maréchal, à qui même mon ami Patrick Lagacé, dans une entrevue fort méchante aux Francs-Tireurs il y a quelques années reprochait, au fond, d’être trop populiste.

Pour le seul mois de juin dernier, Isabelle-la-populiste-à-la-radio-privée a osé faire sortir de leur mutisme:

Estelle Bouthilier, spécialiste de la monarchie à l’Université Concordia
Christian Dufour, politologue à l’ÉNAP. (5 fois !)
Marcel Leboeuf et Carl Béchard pour parler de… Molière !
Jacques Florent, directeur éditorial des dictionnaires de langue française des éditions Larousse
André Richelieu, professeur de marketing à l’Université Laval
Donald Cuccioletta, membre associé de l’Observatoire sur les États-Unis de la chaire d’études Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Michèle Prévost, professeur titulaire à l’École Polytechnique
André Normandeau, criminologue et professeur à l’Université de Montréal
Martin Courcy, psychologue spécialisé en gestion de crise,
Karl Weiss, microbiologiste et infectiologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont
Dr Anne Fortin, médecin conseil maladies infectieuses à l’Institut national santé publique

Mathieu Bock-Côté, de l’UQAM, (4 fois !)

Et je ne compte pas les médecins et avocats, les hauts fonctionnaires et les directeurs d’associations culturelles. Ce serait trop long.

Juste avant elle, pour ce même mois de juin, le populiste Paul Arcand a reçu:

Céline Anthonin, économiste au Centre de recherche en économie de Sciences Po (OFCE)
Louis-Gilles Francoeur, chroniqueur au journal Le Devoir. (oui, j’ose le compter parmi ceux qui ont des idées)
Raymond Chrétien, ancien diplomate et ambassadeur canadien: sur le conflit en Libye
Marcel Mazoyer ,Ingénieur agronome
Dre Dominique Synnott, chirurgienne générale. Responsable de la clinique du sein de l’hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et professeure à la faculté de médecine de l’Université de Montréal.
Dre Marie-Chantal Fortin, Néphrologue-transplanteur, Chercheuse au Centre de recherche du CHUM: dons d’organes, trafic et vente
Martin Coiteux (Professeur, Service de l’enseignement des affaires internationales, HEC) et votre humble serviteur, pour un débat (comme il n’en existe pas au Québec) sur la richesse comparée entre Américains et Québécois.

Je n’ai pas eu le temps de compter le nombre d’universitaires invités pendant le reste de la journée, aux émissions de Dutrizac et de Paul Houde. Je n’ai pas que ça à faire, quand même. Je suis au milieu des Écoles internationales d’été du Cérium où, en plus des étudiants, tout plein de gens de la société civile — ONGs, syndicalistes, gens d’affaires, retraités — prennent plusieurs jours de leur été pour entendre des universitaires leur parler du monde arabe, de la Chine, de la Scandinavie, des droits de la personne…

Ma théorie sur l’anti-intellectualisme

Mais j’ai une petite idée sur l’anti-intellectualisme. Dans ma tour d’ivoire de l’Université de Montréal dont je ne sors pas car personne ne m’invite jamais nulle part dans cette société où il n’y a ni idées ni débats, je me dis que, l’anti-intellectualisme, surtout le profond, c’est d’affirmer des choses sans prendre la peine de les démontrer.

Non, sérieusement. C’est bizarre, dans cette société où n’y a pas de « curiosité intellectuelle », au cours de la seule dernière année mes livres « ‘Pour une gauche efficace » et « Imaginer l’après crise » m’ont valu d’être invité à donner des conférences à: des infirmières, des directeurs d’école, des avocats, des métallos, des travailleurs de l’alimentation, des gestionnaires de coopératives, des cadres de la santé, des comptables, des profs et des étudiants de cégeps et d’écoles secondaires.

Ce n’est pas l’absence de curiosité intellectuelle qui m’a frappé, à chacun de ces arrêts. C’est son insistante présence.

En fait, le plus beau compliment que l’on me fait, parfois, après ces prestations, est : « vous n’avez pas insulté notre intelligence ». Comme si l’inverse leur arrivait régulièrement. Intéressant.

Tiens, ça me tente d’affirmer quelque chose. Je dirais: « le Québec n’est pas une société où les élites insultent l’intelligence populaire. C’est une société où elles insultent profondément l’intelligence populaire ».

Mais je ne le dirai pas. D’abord parce que ce serait une grossière généralisation des élites. Ensuite parce que je ne puis le démontrer. Ce serait, au fond, profondément anti-intellectuel.

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L’entrevue de Mouawad est maintenant disponible en ligne ici.