L’heure venue de l’imputabilité

Le brouillard s’éclaircit sur tout ce qui a convergé pour entraîner la mort de 5060 aînés dans les CHSLD durant la première année de la pandémie au Québec. Les principaux responsables resteront le virus et les incertitudes entourant la bonne réponse à y opposer. Mais à hauteur d’hommes, et de femmes, les professionnels de la gestion et de la politique aux commandes pendant les premières semaines du drame ont-ils fait des choix qui ont aggravé la situation ? Autrement dit, d’autres choix auraient-ils pu réduire le nombre de morts ? Il est facile de dire oui a posteriori. Avoir su, on aurait fait autrement.

La question plus tranchante est de déterminer si les décideurs n’ont pas intégré des données disponibles au moment de la décision ou n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que leurs choix allaient dans la mauvaise direction.

La preuve accumulée dans ses audiences par la coroner Géhane Kamel et les éléments ajoutés par un trio de journalistes de La Presse permettent enfin de répondre par l’affirmative. Dans leur excellent ouvrage 5060. L’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD (Boréal), Gabrielle Duchaine, Katia Gagnon et Ariane Lacoursière nous permettent de mettre des noms et des dates sur la grille de l’imputabilité.

Personne n’a évidemment nulle part la volonté de nuire, bien au contraire. La décision de la ministre de la Santé Danielle McCann et de son équipe de transférer vers les CHSLD des centaines de patients hospitalisés répondait à deux impératifs : dégager des places en hôpital pour le tsunami d’adultes de retour de voyage à l’étranger dont ils pensaient — raisonnablement, mais à tort — qu’ils formeraient le gros des malades ; protéger les aînés en les sortant d’un milieu potentiellement contaminé, les hôpitaux, pour les entasser dans des CHSLD où, pensaient-ils, encore à tort, ils seraient davantage en sécurité.

Ce calcul de risque était vicié à la base. Les nombreuses visites effectuées dans l’année précédente en CHSLD par la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, et sa cheffe de cabinet, Pascale Fréchette, démontraient qu’il serait physiquement impossible de s’occuper de ces nouveaux patients, même s’ils n’avaient pas la COVID. Une estimation conservatrice et connue établissait qu’il manquait au moins 30 % de personnel dans ce réseau avant la crise. S’il fallait qu’un seul patient ou une seule préposée aux bénéficiaires soit infecté, les CHSLD, organisés comme des milieux de vie où l’interaction est la règle, seraient beaucoup plus propices à une contagion rapide que les hôpitaux, beaucoup mieux outillés, eux, pour fermer les écoutilles sanitaires.

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Pourquoi cet argument essentiel ne fut-il pas pris en compte ? D’abord parce que les comités d’experts réunis par la sous-ministre adjointe au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Lucie Opatrny, chargée de l’opération, ne comptaient aucun représentant des CHSLD. Pourquoi la sous-ministre adjointe de la Santé spécifiquement chargée des aînés et des proches aidants, Natalie Rosebush, n’a-t-elle pas fait contrepoids ? Mystère.

Politiquement, ensuite, parce que la ministre des Aînés n’en fut pas informée — son ministère ne relève pas directement du ministère de la Santé. « Ce n’est jamais venu à nos oreilles, dit Mme Fréchette aux enquêtrices de La Presse. On ne nous a jamais dit : “On vide les lits.” Dès qu’on l’a su, on a dit : “Vous arrêtez de faire ça !” Parce qu’on savait qu’on n’avait pas le personnel dans les CHSLD pour soigner ce monde-là. La plus grande bataille, le point de friction majeur, ça a été de faire arrêter ça. »

Elles ne sont pas les seules à le dire. Radio-Canada a révélé qu’avant même la décision de déplacer les patients, prise le 19 mars, la directrice générale de l’Association des établissements privés conventionnés (AEPC), Annick Lavoie, avait demandé l’arrêt de toutes les nouvelles admissions. Le jour même du 19, elle revient à la charge, décrit à la sous-ministre Rosebush la situation comme « critique » et entrevoit un « scénario catastrophe advenant un cas de COVID dans un CHSLD ». Ce qui arrivera trois jours plus tard.

Informées de ce traumatisme croissant dans les jours qui suivent le 19 mars, Mmes Blais et Fréchette en parlent-elles aux réunions de la cellule de crise, présidée par le premier ministre ? Oui, a dit Mme Blais en entrevue pour l’ouvrage. « On hurle, on hurle, Pascale et moi. On hurle tout le temps. » Cette entrevue a été réalisée à l’été 2021. Six mois plus tard, devant la coroner, Mme Blais ne répétera pas ces propos, au contraire. Pourquoi ?

Dès la fin mars 2020, et pendant une douzaine de jours, le premier ministre a donc accès à cette information capitale. Son sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron, lui dit que les CHSLD sont en mesure d’assumer le choc. Sa ministre des Aînés et sa cheffe de cabinet lui disent le contraire. Elles le disent tellement qu’un conseiller de François Legault avise Pascale Fréchette que « ses interventions deviennent prévisibles ». Une façon, disons, impolie, de lui dire de se calmer.

L’information était donc disponible et vérifiable, mais pas crue. Ce n’est que le 10 avril, avec la publication dans la Gazette de l’article d’Aaron Derfel sur les conditions horribles dans lesquelles des dizaines d’aînés sont morts au CHSLD Herron, que le premier ministre et son équipe s’éveillent, bien tardivement, à l’ampleur du désastre.

Et se mettent à douter de la qualité des informations transmises par les canaux officiels du MSSS. L’ouvrage nous apprend que le secrétaire général du gouvernement, Yves Ouellet, s’assure alors que deux personnes ayant une connaissance fine du réseau des CHSLD écoutent, anonymement, au téléphone, les échanges de la cellule de crise. Ils peuvent ainsi confirmer, infirmer ou compléter les informations transmises en haut lieu.

La confiance du premier ministre est rompue avec Danielle McCann, d’une part, et avec Yvan Gendron, de l’autre. Ils perdront leurs postes deux mois plus tard. La question qui aurait pu sauver des vies est cependant la suivante : pourquoi François Legault n’a-t-il pas écouté celles qui hurlaient ?

Dommage que la coroner Kamel n’ait pas cru bon de convoquer le premier ministre pour le lui demander.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Le cauchemar de François Legault

Le Premier ministre a confié que depuis le début de la pandémie, ses nuits sont parfois agitées. Les défis l’assaillent, il cherche des solutions, se réveille et les prend en note. Un scénario cauchemardesque doit le hanter. Celui du jour où il devrait témoigner, lors d’une commission d’enquête, sur les choix qu’il a faits, lui, en février et mars dernier, concernant les CHSLD. À l’impossible nul n’est tenu, c’est certain. Mais est-il vrai que parmi les options qui lui ont été présentées pendant les premières semaines de la crise, il en a écartées qui auraient pu sauver des centaines, sinon des milliers de vies ?

(Une première version de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

La question est dure. Mais il la voit venir. Il n’a donc pas été surpris des constats établis froidement dans le rapport d’étape déposé ce jeudi par la Protectrice du citoyen: « un effort colossal a été déployé pour préparer les hôpitaux à la pandémie, ce qui n’a pas eu son équivalent dans les CHSLD. » Donc, un choix a été fait. Pire, écrit-elle, « afin d’accroître la marge de manœuvre des centres hospitaliers, des CHSLD ont été mis à contribution pour accueillir rapidement et massivement des personnes hospitalisées […]. De plus, des personnes potentiellement infectées ont été déplacées en CHSLD sans avoir été testées ou mises en isolement à leur arrivée. » Donc, ce choix a empiré les choses et a contribué à l’hécatombe : 4 000 morts.

La protectrice n’avait pas le mandat de se pencher sur la responsabilité des décideurs, du ministre, de la Santé Publique, de la cellule de crise, du Premier ministre. La Commissaire à la santé, Joanne Castonguay, qui fait son enquête en parallèle, a le mot « gouvernance » dans l’intitulé de son mandat. Mais elle promet de garder secrètes les confidences qu’elle entendra. Le coroner, lui, s’en tiendra aux victimes et aux gestionnaires du réseau.

(Le texte se poursuit après la pub)

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Seule une commission d’enquête au mandat plus large pourrait poser les questions qui choquent. Il y a des éléments de preuve dans le paysage. En septembre, l’émission Enquête de Radio-Canada a convoqué des  témoins et déposé des éléments à charge.

Le comparatif qui dérange

D’abord le Dr Samir Sinha, gériatre de Toronto, qui a introduit le comparatif qui dérange. Face à une même étude scientifique apparue en début de pandémie sur le grave risque de propagation dans les résidences pour aînés, un gouvernement, la Colombie-Britannique, a réagi rapidement pour protéger ce secteur à risque. Le Québec et l’Ontario, non.

D’où la question : le premier ministre du Québec avait-il reçu, personnellement, le signal perçu par son homologue de la Colombie-Britannique ? La santé publique québécoise aurait fait preuve d’incompétence si elle n’avait pas évalué cette étude. Mais en a-t-elle transmis les conclusions jusqu’en haut ?            

Certes, les résidences pour aînés de la Colombie n’avaient pas été fragilisées par la réforme Barrette et par les compressions libérales. Mais il ne fait aucun doute qu’alors que le gouvernement de Colombie-Britannique mettait les bouchées doubles pour protéger ses institutions pour aînés, Québec a traîné avant de réagir. Il mettait sur pied des comités sur d’autres aspects de la pandémie, mais omettait d’en former un sur les aînés.

Aucun enquêteur, aucun procureur, aucune future Sonia Lebel claquant les doigts ne pourra démontrer que François Legault fut absent, désengagé ou de mauvaise foi. Mais on pourrait trouver chez lui un biais qui a eu des conséquences néfastes. La ministre Marguerite Blais, dans son entrevue à Enquête, nous met sur une piste sérieuse :

« J’étais au bout du fil dès 7 h le matin. Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais. Dans le ministère de la Santé, il y a beaucoup de médecins. Alors on travaillait avec les opinions des médecins qui étaient en place. Notre perception était beaucoup hospitalo-centriste. On a oublié que les CHSLD étaient des milieux de soins au même titre que les hôpitaux. »

Ce biais, on le connaît bien. Une vision hospitalo-centrée ou centrée sur le médecin minimise l’importance des autres lieux de soin et des autres professionnels de la santé. Ce biais crevait les yeux chez les Dr Bolduc, Couillard et Barrette, mais il est visible depuis plusieurs années aussi chez François Legault, ancien ministre de la santé.

Trois enquêtes, mais pas de commission ?

Le décalage entre la préparation des hôpitaux et l’angle-mort des CHSLD ne serait pas si grave si le tir avait été corrigé très rapidement. Il l’a été, avec vigueur, oui, mais avec au moins deux ou trois semaines de retard. Deux ou trois semaines cruciales. Deux ou trois semaines sur lesquelles le premier ministre, l’ex-ministre Danielle McCann, le directeur Horacio Arruda préféreraient, peut-être, ne pas s’appesantir publiquement.

Le premier ministre nous dit qu’il attendra de recevoir tous les rapports, donc la fin de 2021, avant de se prononcer sur l’opportunité de tenir une Commission d’enquête publique.

Il pourrait alors déclarer que trois rapports – protectrice, commissaire et coroner – suffisent. En entrevue ce lundi matin, il semblait déterminé à ne pas aller plus loin. Cependant on a vu que Jean Charest, malgré toute la mauvaise volonté du monde, a dû se soumettre à la pression populaire de lancer une commission sur la corruption dans l’attribution des contrats. M. Legault serait-il plus insensible que M. Charest à la pression qui, c’est certain, va monter pour une enquête ? C’est difficile à croire.  Car l’argument semble imparable : lorsqu’on a 4000 morts dans un réseau, on tient une enquête publique, point à la ligne.

D’autant que François Legault a bien insisté, dans cette crise, sur l’exigence d’imputabilité des décideurs. Or l’imputable en chef, c’est lui.


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La faute de français de Philippe Couillard

Vous l’avez vu, non ?, l’extraordinaire message Facebook envoyé par la ministre libérale Francine Charbonneau à sa collègue démissionnaire Marguerite Blais. Sinon, le voici:

Source: Journal de Montréal

Source: Journal de Montréal

On ne sait s’il faut rire ou pleurer. Je choisis les deux. À cette lecture, j’ai craint pour l’avenir politique de la ministre, d’autant qu’elle est récidiviste (elle avait re-Twitté en mars une image intitulée ’’Martine étudit sans faire chier le Québec’’). Mais je me suis souvenu de l’intransigeance de Philippe Couillard sur la qualité du français.

Ce printemps à l’assemblée nationale, il avait à mot couvert accusé Stéphane Bédard de s’exprimer dans un français imparfait:

Dans la même période, il s’est lui-même lui-même pris en flagrant délit de commettre une faute:

Être à cheval sur la qualité du français est d’autant plus important pour Phillippe Couillard, car il s’interdit par ailleurs de faire avancer le français dans les moyennes entreprises ou dans les 10% des entreprises québécoises non couvertes par la loi 101 car soumises à la législation fédérale :

Bref, je m’attendais à ce que notre chantre de la rectitude linguistique tombe comme une tonne de brique sur sa ministre. Or voici ce qu’il a dit:

«Il ne faut pas être condescendant ou paternaliste. On n’a pas tous eu les mêmes occasions de se perfectionner et d’avoir une orthographe idéale.»

Wow ! Quelle mansuétude !

Et il faut savoir que le premier ministre défend ainsi une ministre de la famille qui a créé un incroyable précédent en février dernier: toutes les associations de garderies, CPE et privées, ont réclamé sa tête.

Il vaut la peine de relire la dépêche de Radio-Canada:

Le milieu des garderies fait front commun pour exiger la tête de la ministre de la Famille, Francine Charbonneau, jugée inapte à occuper ses fonctions.

Dans un geste rare, l’Association des CPE et l’Association des garderies privées ont mis de côté leurs rivalités, mercredi, pour demander instamment au premier ministre Philippe Couillard de remplacer Mme Charbonneau, une ministre qui a perdu la confiance du milieu.

En conférence de presse, les porte-parole des regroupements de garderies ont émis un jugement très dur sur la ministre. On lui reproche de ne pas connaître ses dossiers, de ne jamais les avoir consultés, en somme de ne pas être à la hauteur de la situation.

Surtout, on l’accuse de ne jamais avoir défendu les intérêts du réseau et des familles auprès du gouvernement, notamment en ce qui a trait à la modulation annoncée des frais de garde en fonction du revenu des parents, une mesure fort contestée.

Le désaveu semble total et définitif.

La question a rebondi en chambre, où le député du Parti québécois Stéphane Bédard a interpellé le gouvernement à ce sujet. « Les gens du milieu n’ont plus confiance en leur ministre [de la Famille], a martelé M. Bédard. Elle ne rappelle même plus ceux qui lui téléphonent. Elle dit qu’elle va les rencontrer, mais elle ne leur parle même plus, M. le président. Les ponts sont coupés avec elle et son ministère. »

Même l’ex-ministre de la famille, condamné depuis pour fraude, Tony Tomassi n’avait pas réussi à se faire détester autant par le milieu des garderies.

Facteur aggravant: Mme Charbonneau est aussi ministre responsable des aînés. Cependant elle ne répond presque jamais, en chambre, aux questions portant sur les aînés. C’est Gaétan Barrette ou un autre ministre qui prend le relais, comme si les collègues de la ministre savaient qu’il ne faut pas lui laisser la parole.

Or il y avait, dans la députation libérale, un ex-ministre des aînés, compétente et disponible et — qui plus est — maîtrisant le français: Marguerite Blais.

En excusant sa ministre qui fait pourtant des fautes à la vitesse d’une mitraillette, Philippe Couillard indique à Marguerite et au Québec entier qu’il est plus important pour lui de maintenir en poste une ministre incompétente que de défendre correctement les enfants en garderie, les aînés et la qualité du français.

Et ça, c’est une faute.