Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon fera sa liste des experts financiers qui, selon son engagement récent, devront guider le Québec indépendant sur le chemin d’une monnaie québécoise, il serait bien avisé de mettre Mark Carney en toute première place.

Le destin a voulu que celui qui, après-demain, pourrait diriger le camp canadien du Non fut dans une vie antérieure un critique compétent du maintien, pour un nouvel État souverain, de la monnaie du pays qu’il veut quitter.

L’obséquieux et le malotru

Ces dernières semaines ont été pourries pour le savoir-vivre dans une partie non négligeable de la classe politique canadienne. Et je ne parle même pas de Pierre Poilievre et de son fantasme de voir Justin Trudeau derrière les barreaux.

La palme de l’obséquiosité revient à celui dont on pensait qu’il était rompu aux usages et aux codes, ayant fréquenté la royauté à Londres, les diplomates à l’Organisation des Nations unies (ONU) et la haute fonction publique à Ottawa. Je suis convaincu que Mark Carney a une intelligence vive, une connaissance fine des enjeux. Je vois dans ses petits sourires qu’il compense par un humour pince-sans-rire sa certitude d’être toujours, partout, le premier de la classe.

Je ne veux en rien diminuer la difficulté de la tâche qui lui incombe et pour laquelle il a postulé : composer avec l’enfant-roi qui préside la superpuissance mondiale voisine et qui peut, d’un coup de mauvaise humeur, faire plonger notre économie dans une récession. Comme vous, je l’observe, composant avec Donald Trump en le flattant dans le sens du poil, mais généralement sans quitter le cercle de la raison. « Vous êtes un président transformateur », lui a-t-il dit l’autre fois dans le Bureau ovale. Oui, mais c’est vrai aussi d’un ouragan. Vous avez « un focus implacable sur l’économie, sur le travailleur américain ». Vrai, mais il n’a pas dit que l’économie, ou le travailleur, s’en sortiraient ragaillardis ou déconfits.

Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

La (courte) victoire de Mark Carney, le gentleman-cambrioleur

C’est un art. Subtiliser un bijou, voire tout un collier, avec élégance. Il est encore plus remarquable de le faire à la vue de tous, et de n’en point subir le moindre reproche.  Arsène Lupin est le personnage de fiction qui se rapproche le plus du nouveau premier ministre canadien Mark Carney. En plus de ravir son butin sans afficher la moindre agressivité, Lupin savait séduire ses victimes avec un mélange d’intelligence et d’humour. Dans une série de nouvelles, Lupin prête main-forte à l’inspecteur Béchoux, incapable de résoudre lui-même des fraudes complexes. L’inspecteur se méfie et réclame de Lupin, s’il trouve la clé de l’énigme ce qui ne fait aucun doute, qu’il ne parte pas lui-même avec le butin. Lupin se plie volontiers à cette exigence, mais réussit à dérober autre chose, parfois de plus grande valeur encore et de manière à ne jamais être inquiété. Dans la dernière aventure de cette série, c’est la jeune et ravissante conjointe de l’inspecteur Béchoux que Lupin ravit – dans les deux sens du terme.

Le degré de difficulté n’était pas moins élevé pour le quasi-inconnu qu’était encore Mark Carney il y a quelques mois à peine. Il fallait d’abord que, depuis l’ombre où il était tapi, il fasse en sorte que le trône libéral lui soit offert. C’est en restant immobile qu’il porta à Justin Trudeau un coup fatal. Ce dernier avait commis l’impair de virer sa ministre des Finances, Chrystia Freeland, sans s’assurer que Carney allait prendre la relève. Il laissa Trudeau choir sur sa propre gaffe, puis sortit de la coulisse au moment même où Donald Trump changeait le sujet de la conversation politique canadienne.

L’ex-gouverneur de deux banques centrales connaît la valeur des prises de contrôles hostiles. Il procéda de toute urgence à un pillage du programme de celui qui, jusque-là, se préparait à être premier ministre, le conservateur Pierre Poilievre.

Il se jeta directement sur le joyau de la couronne: la toxique taxe carbone, dont il avait pourtant vanté les mérites, lui reprochant seulement d’être trop peu onéreuse. Cela aurait dû être une grande victoire pour le réel assassin de cette taxe, Pierre Poilievre, qui lui avait patiemment fait la peau deux ans durant. Mais non. Alors que chacun voyait bien que Carney/Lupin signait le décret de disparition de la taxe que Poilievre avait politiquement rédigé, les électeurs ont crédité le cambrioleur.

Dans un ahurissant sondage Abacus d’avril,  55% des électeurs donnaient à Carney le mérite d’avoir aboli la taxe, seulement 28% Poilievre et 17% ne pouvaient se décider. Ce qui signifie que, même dans l’électorat consrvateur incessamment martelé par le Axe the tax de leur chef, un sur quatre jugeaient que Carney était l’homme qui avait terrassé la taxe.

Un homme qui gagne à être méconnu

Au moment de l’entrée en scène de Mark Carney, Pierre Poilievre avait bien mieux réussi que ses prédécesseurs chefs de l’opposition à atteindre une estimable notoriété. L’homme se montrait énergique, pugnace, relayant, incarnant et propulsant la colère populaire contre l’inflation, la crise du logement, le plus en plus insupportable premier ministre Justin Trudeau. Il était devenu la personnalité connue – et dominante – de l’univers politique.

Carney présentait au contraire les vertus de la page blanche. Ou beige. Puisqu’il était inconnu, sauf pour la mention “banquier” qui barrait son curriculum vitae, chacun pouvait projeter sur lui l’espoir de compétence et de stabilité — valeurs que la situation nouvelle, trumpienne, imposait tout à coup comme irrésistibles.

L’homme gagnait à être méconnu. Il était donc urgent, pour maintenir cet état de la plus faible exposition possible, qu’il déclenche illico une campagne électorale parmi les plus courtes autorisées par la loi, puis de l’interrompre souvent pour vaquer aux exigences de la fonction de premier ministre. Son attractivité était fonction de la non-attractivité des autres acteurs de la pièce continentale. Carney était fade et prévisible, face au fantasque roi fou de Washington; calme et serein, face à l’agressivité et la colère apparaissant désormais déconnectée du chef conservateur;  habile avec les chiffres et non suspect de légèreté, face à l’homme qu’il remplaçait à la tête de son parti et qui ne jouerait aucun rôle – mais vraiment absolument aucun — dans sa campagne.

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Les semaines passant, Poilievre fut sommé de se réinventer, de remiser son agressivité, de subir une formation accélérée d’extension des zygomatiques (le muscle du sourire). Une tâche colossale, bien exécutée, en particulier dans les débats, mais qui arrivait trop tard. Arrivés trop tard aussi, les brèches dans le vernis de Mark Carney. Son rapport difficile avec la vérité, notamment mais pas seulement sur la teneur de sa seule conversation avec Donald Trump, son approche de touriste égaré sur les questions québécoises, son goût prononcé pour les déficits élastiques ont mis de l’eau dans son gas. Encore deux semaines de campagne et le pouvoir lui échappait.

La grande perdante de la campagne ? La planète. Le parti vert a perdu la moitié de son caucus de deux personnes. Le parti le plus environnementaliste après lui, le NPD, s’est effondré. Au Québec, le parti qui porte une conscience verte, le Bloc québécois, n’a pas pu sauver tous ses meubles. L’ex-ministre phare de l’environnement, Stephen Guilbeault, avait pris l’habitude, sous Justin, d’avaler des couleuvres. Avec Carney, c’est la couleuvre qui l’a avalé. Le nouveau premier mistre l’a expulsé dans le fumeux ministère de “l’identité”, tout en faisant campagne sur la nécessité de multiplier les pipelines et d’augmenter – d’augmenter ! — la production pétrolière au pays.

Cela ne suffira pas à éviter le scénario préparé par la première ministre américanophile de l’Alberta, Danielle Smith, qui a promis pour bientôt, en cas de victoire libérale, une “crise sans précédent de l’unité nationale”. Commence aujourd’hui son compte à rebours de six mois avant la tenue d’une consultation suivie d’un référendum sur l’avenir de sa province. Ce suspense aura l’effet d’un lent traitement de canal sur une molaire du gouvernement Carney. Et qui sait si Donald Trump ne lui mettra pas constamment sur le nez, et sur Truth Social, ce méchant mal de dent ?

Au Québec, le village gaulois a partiellement cédé aux charmes du gentleman banquier. Mais suffisamment de villageois ont bu la potion magique d’Yves-François Blanchet pour tenter d’offrir au Québec le bouclier de la balance du pouvoir. Au moment d’écrire ces lignes, on ne pouvait jurer du succès de la manœuvre.

Mark Carney fut, oui, l’Arsène Lupin du premier tiers de l’année 2025 au Canada. Au fil d’arrivée, cependant, il n’a pu empocher la totalité de de la boîte à bijoux. Le Canada s’est donné un premier ministre beige. Mais son avenir politique immédiat s’annonce coloré.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Mark Carney et le Québec, un rapport trouble

On sous-estime l’ampleur de l’intervention passée de Mark Carney au Québec. Lorsqu’il était gouverneur de la Banque du Canada, il s’est trouvé devant un cas sans précédent. Comme ailleurs dans le monde, des banques et institutions canadiennes avaient investi des milliards de dollars dans un outil beaucoup plus risqué qu’il n’y paraissait, appelé papier commercial adossé à des actifs (PCAA). On découvrait soudainement que ces actifs n’étaient pas solides et que ceux qui s’y étaient adossés allaient se retrouver le nez sur le sol.

Il fallait agir. Mark Carney était l’homme qu’il fallait. Toutes les grandes banques canadiennes pouvaient compter sur lui. Des prêts d’urgence s’élevant à 41 milliards de dollars furent débloqués par Carney, puis, par le truchement de la Société canadienne d’hypothèque et de logement, 70 milliards supplémentaires ont servi à racheter des banques les investissements pourris dans lesquels elles s’étaient empêtrées.

Carney était sur tous les fronts, lançait à tous des bouées de sauvetage, rappelait tout le monde. Sauf une personne, Henri-Paul Rousseau.

L’homme représentait pourtant le plus grand détenteur de ces investissements au Canada, pour une somme de 14 milliards de dollars : la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Après plusieurs tentatives ratées de parler à la haute direction de la Banque du Canada, Rousseau doit se rendre à l’évidence : contrairement aux grandes banques canadiennes, qui se tireront indemnes de la débâcle grâce à l’aide de la Banque du Canada, la Caisse de dépôt, elle, devra totalement assumer la perte de ses actifs. Elle est larguée par Carney.

Le récit fouillé de cet épisode est narré par Jean-Jacques Pelletier dans son récent Le bas de laine mangé par les mythes (Septentrion). Il explique que, pour ainsi faire sortir la CDPQ du giron des institutions à sauver, Carney a introduit in extremis une distinction que personne n’avait auparavant notée. Ceux qui détenaient des PCAA émis par des banques seraient protégés : c’était le cas des grandes banques. Ceux qui détenaient des PCAA émis par d’autres institutions que des banques seraient ignorés : c’était le cas de la Caisse de dépôt.

Ayant ce précédent en tête, comprend-on mieux les bizarres décisions asymétriques envers le Québec prises par Carney, désormais premier ministre ?

Yves-François Blanchet aime répéter que, aux premiers jours de la crise des tarifs, Carney a dégagé 2 milliards de dollars pour venir en aide au secteur de l’automobile canadien. Mais 2 milliards, c’est la somme que l’industrie québécoise du bois d’œuvre est forcée de payer, au total depuis quatre ans, en droits compensateurs imposés par les États-Unis, droits qui viennent de bondir. Pour compenser ces coûts, Carney semble avoir égaré son chéquier.

Il a pris la décision de consacrer 3,7 milliards d’argent public pour distribuer des chèques de 220 à 440 $ à chaque Canadien, mais pas aux Québécois et aux Britanno-Colombiens. Le prétexte ? Les chanceux ont payé, dans le passé, la taxe carbone pour laquelle ils ont déjà été surremboursés. Si vous estimez que cet argument est indigne d’un banquier, vous n’êtes pas le seul. C’est aussi l’opinion de toute l’Assemblée nationale. D’autant que, pour payer ces chèques à nos voisins, Carney a utilisé l’argent des contribuables québécois. Grâce à lui, on vient de transférer 800 millions aux autres Canadiens. Souvent interrogé par les journalistes à ce sujet, Carney fait semblant de ne pas comprendre la question. (Il ne la comprend pas en anglais non plus.)

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Dans la gestion des tarifs et des contre-tarifs, Carney a su faire de la dentelle avec l’industrie ontarienne de l’automobile : les pièces provenant des États-Unis et qui sont utilisés dans la fabrication de voitures canadiennes sont exemptées de contre-tarifs pour protéger la compétitivité de l’industrie locale.

Mais où est passée la dentellière pour l’industrie québécoise de l’aluminium? Les contre-tarifs de Carney sur l’aluminium importé des États-Unis ont deux effets boomerang néfastes. D’abord, le prix de l’aluminium nord-américain est uniformisé, donc tout tarif ou contre-tarif en augmente le prix pour la totalité des acheteurs — la surenchère nuit ainsi à notre industrie. Ensuite, les allers-retours de produits transformés de l’aluminium des deux côtés de la frontière font en sorte que les tarifs Carney s’ajoutent aux tarifs Trump dans le coût de plusieurs produits fabriqués ici. Le premier ministre ne semble pas sensible à cette problématique principalement québécoise.

Voilà pour les sujets que l’ex-banquier doit maîtriser sur le bout de ses doigts. Mais qu’en est-il des questions identitaires et migratoires, où il sort de sa zone de confort ?

Sur l’immigration, il vient de déclarer vouloir faire croître la population canadienne de 1 % par an, même si notre capacité de loger ces nouveaux venus n’augmentera pas, c’est certain, au même rythme. Cette progression forcerait le Québec à accueillir 80 000 nouveaux permanents par an, ce qui excède notre capacité d’accueil. Sur les temporaires, il est d’accord pour en réduire le nombre. Le plus simple serait de déléguer au Québec la gestion du programme fédéral de travailleurs temporaires, ce que propose Pierre Poilievre. C’est manifestement trop demander aux libéraux de Carney.

Sur la laïcité, il est comme tout bon libéral opposé à la loi québécoise, ce qui est son droit. Mais plutôt que de respecter la volonté québécoise et de laisser les règles du jeu en l’état, il promet de tenter de convaincre la Cour suprême d’enlever au Québec le seul levier qui lui permette d’assumer sa différence, la disposition de dérogation, mieux nommée clause de souveraineté parlementaire.

Au sujet de la langue française, de même, il se montre plus enthousiaste que les autres chefs de partis fédéraux à l’idée de dépouiller la loi québécoise de l’usage de la disposition de dérogation et de laisser les juges fédéraux, nommés par Ottawa, en arracher goulûment des morceaux, souvent les plus efficaces.

En janvier, Ottawa avait remarquablement choisi un opposant à la Loi sur la laïcité de l’État québécois, Robert Leckey, pour siéger à la Cour supérieure (comme il l’avait fait pour un juge à la Cour suprême, Mahmud Jamal). L’Assemblée nationale a voté une résolution demandant que, dorénavant, ces nominations se fassent à partir de candidats proposés par Québec. Un premier ministre canadien respectueux de la nation québécoise aurait peut-être au moins fait semblant d’examiner posément la proposition ; Mark Carney l’a rejetée dans l’heure.

Vous en tirerez la conclusion que vous voulez. Mais moi, je vote Bloc.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Mes questions à Carney et à Poilievre

Les équipes de campagne en sont aux derniers préparatifs des débats de cette semaine, comme les journalistes. Toujours volontaire pour rendre service, je me permets de souffler quelques questions de mon cru à Mark Carney et à Pierre Poilievre.

Aux deux. Vous avez récemment déclaré que vous étiez d’accord avec la loi 96 sur le français au Québec. Mais personne ne vous a demandé si vous l’aviez vraiment lue. Alors, dites-moi si, oui ou non, vous appuyez les mesures suivantes de la loi : 1) donner six mois aux immigrants pour apprendre le français, après quoi l’État ne s’adressera à eux qu’en français ; 2) plafonner le nombre de places dans les cégeps anglophones pour enlever le libre choix du cégep à un nombre croissant de non-Anglos ; 3) donner à l’Office québécois de la langue française le droit de perquisitionner les ordinateurs et les téléphones portables sans mandat dans le cadre d’une inspection. (Note : même moi, je suis opposé à ce dernier point.)

Aux deux. En ce qui concerne la Loi sur la laïcité de l’État, vous avez tous les deux annoncé que votre ministre de la Justice éventuel tenterait de convaincre la Cour suprême de changer la règle qu’elle avait clairement établie en 1988 affirmant qu’un gouvernement pouvait, de façon préventive, soustraire une de ses lois du jugement des tribunaux. Pourquoi pensez-vous que les juges de la Cour suprême ont eu tort en 1988 ?

Question de relance : si vous nous dites que c’est parce que l’utilisation de la clause dérogatoire est de plus en plus courante, ne savez-vous pas que la Cour avait validé son utilisation préventive par René Lévesque sur la totalité de ses lois entre 1982 et 1985 ? Et si vous ne soutenez les droits que lorsqu’ils ne sont pas souvent utilisés, avez-vous la même position au sujet des autres droits, comme celui à l’avortement ?

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À Pierre Poilievre. Vous avez annoncé que votre gouvernement serait sans pitié envers le « BS corporatif », c’est-à-dire les subventions données aux entreprises qui n’en ont pas besoin. Vous engagez-vous à mettre fin aux subventions du gouvernement fédéral à l’industrie pétrolière et gazière, qui ont totalisé près de 30 milliards de dollars en 2024 ? En quoi n’est-ce pas du « BS corporatif » ?

À Mark Carney. Vous avez ramené à zéro la taxe sur le carbone pour les consommateurs. Jusque-là, Ottawa envoyait aux ménages affectés un chèque au début de chaque trimestre pour amortir le prix qu’ils allaient, ensuite, payer à la pompe. Cela ne s’appliquait pas au Québec et à la Colombie-Britannique. Mais voici que vous avez décidé d’envoyer un chèque allant de 95 $ à 456 $ à chaque ménage hors Québec et hors Colombie-Britannique pour amortir un paiement qu’ils n’effectueront pas. Alors, pourquoi ne pas être aussi généreux envers les Québécois ?

Question de relance : les contribuables québécois contribuent à hauteur de 20 % au budget fédéral. Puisque le coût du remboursement est de 3,75 milliards, les Québécois paieront donc 750 millions de dollars pour des chèques envoyés aux autres Canadiens. Allez-vous les rembourser ?

À Pierre Poilievre. Vous avez pris l’engagement très clair de protéger le droit des femmes à l’avortement. Cependant, le gouvernement fédéral finance chaque année à hauteur de plus de 10 millions de dollars des organismes canadiens de planification familiale qui offrent, entre autres, des services d’information et de soutien à l’avortement. Vous engagez-vous à maintenir ces financements à leur niveau actuel ?

À Mark Carney. Selon la fiscaliste québécoise Brigitte Alepin, au cours des trois dernières années où vous avez dirigé Brookfield, la compagnie a affiché des revenus cumulés d’un milliard de dollars, mais a payé zéro dollar d’impôt. Êtes-vous donc un champion de l’évitement fiscal ?

À Mark Carney. Pierre Poilievre s’est engagé, s’il est élu, à éliminer les failles qui permettent à des compagnies canadiennes de placer des sommes dans des paradis fiscaux pour éviter de payer leur juste part d’impôts au Canada. Il propose de créer un site Internet pour exposer publiquement toutes les sociétés qui fraudent le système fiscal et d’offrir aux dénonciateurs jusqu’à 20 % des fonds récupérés lorsqu’ils contribuent à dénoncer des stratagèmes fiscaux frauduleux. Si vous êtes élu premier ministre, allez-vous appliquer ces mesures et, sinon, pourquoi pas ?

Aux deux. Lors des élections au Québec, les chefs de partis dévoilent l’état de leurs avoirs et de leurs actifs. Voici votre occasion de respecter une tradition québécoise. À un demi-million près, combien valez-vous ?

Question de relance : si vous refusez de répondre à cette question en vous réfugiant derrière les règles fédérales, est-ce parce que vous avez honte d’être trop riche, ou de ne pas l’être assez ?

À Pierre Poilievre. Lorsqu’il fut interrogé sur l’existence d’un génocide israélien à Gaza, le chef libéral a déclaré ceci : « Je suis au courant, c’est pourquoi il y a un embargo sur les armes. » Vous l’avez critiqué pour cette déclaration. Si vous devenez premier ministre, allez-vous maintenir l’embargo sur la vente d’armes à Israël ? Sinon, pourquoi ?

Aux deux. Le 21 novembre dernier, la Cour pénale internationale — un organisme créé à l’initiative du Canada — a lancé un mandat d’arrêt contre Benjamin Nétanyahou, le premier ministre d’Israël, invoquant sa responsabilité dans le crime d’utiliser la famine comme méthode de guerreet dans des crimes contre l’humanité, par exemple le meurtre, la persécution et d’autres actes inhumains, pendant la guerre entre Israël et le Hamas. Comme les 124 autres États membres de la Cour, le Canada est désormais tenu d’arrêter Benjamin Nétanyahou s’il met le pied en sol canadien. S’il visite le pays, allez-vous respecter cette obligation ?

Question de relance : puisque M. Nétanyahou est accusé de crimes de guerre, vous engagez-vous à ne jamais le rencontrer pendant votre mandat, ou jusqu’à ce qu’il soit jugé innocent de ces accusations ?

P.-S. – si ces questions ne vous sont pas posées pendant les débats, pouvez-vous m’envoyer vos réponses, à mon attention, au Devoir ? Merci.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mark Carney, menace à l’unité canadienne?

Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.

Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.

L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».

Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».

Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.

Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».

Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.

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Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »

La machine à problèmes

Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.

Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.

Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.

Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.

Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.

Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les squelettes de Monsieur Carney

Il semble y avoir foule dans le placard du nouveau premier ministre. L’électorat lui a donné, depuis son arrivée, le bon Dieu sans confession. D’autant que, dès sa prise du pouvoir, il a déroulé une série de décisions et d’actions qui témoignaient d’une réelle prise de contrôle de la situation. Mise à zéro de la taxe carbone, rencontres positives avec Doug Ford et François Legault (un peu moins avec l’Albertaine Danielle Smith), visites éclair à Paris, à Londres et à Iqaluit.

Notez : il a insisté pour s’arrêter d’abord à Notre-Dame de Paris. C’était pour admirer sa rénovation, a-t-il dit. Mais il en a profité pour allumer un lampion. Qu’a-t-il bien pu demander, par cette offrande, au Très Haut ? Qu’on ne fouille pas trop dans son passé d’investisseur, peut-être ?

Les informations qui nous parviennent depuis le début de la campagne sur la méga-entreprise dont il présidait le conseil d’administration, Brookfield Asset Management, nous mettent en appétit. Brookfield gère un portefeuille d’environ mille milliards de dollars.

Le dossier publié samedi dans Le Journal de Montréal nous apprend que l’entreprise a versé, d’avance, 99 ans de loyer pour occuper un immeuble de New York appartenant au gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Un locataire qui vous paie un siècle d’avance, ça ne court pas les rues. Il s’agissait de dépanner le pauvre Jared, en manque de liquidités, en lui filant un chèque de 1,1 milliard de dollars américains. La date est importante : 2018. Donald Trump était président. Kushner était son conseiller spécial, notamment pour le Moyen-Orient. Brookfield est donc venu au secours d’un homme du président.

Carney n’est arrivé à la présidence du CA de Brookfield qu’en octobre 2020, mais à temps pour se rendre compte que des sénateurs démocrates étaient très intéressés aux détails de la transaction avec Jared. D’autant que le milliard de dollars salvateur avait transité par le Qatar. Selon le Journal, Brookfield a simplement refusé de répondre aux choquantes questions du Sénat américain. Reste qu’on aimerait bien savoir ce que M. Carney pense de cette opération financière et s’il a participé au refus de répondre aux questions des élus à ce sujet.

Est-ce la raison pour laquelle, après avoir eu une conversation « constructive » avec lui la semaine dernière, Donald Trump l’a appelé « Mark » en public ? Parce que c’était un ami de la famille ? Si cela peut être mis au service des intérêts du pays et nous éviter une guerre commerciale, ce sera un milliard de dollars bien placés. Sinon, non.

On sait qu’il a personnellement présidé à la constitution de deux fonds d’investissement aux Bermudes. Ces filiales pouvaient ainsi payer zéro impôt sur leurs profits, plutôt que le vilain taux canadien net de 15 %. Carney nous a expliqué que c’était pour le bien des retraités, car certains fonds (comme la Caisse de dépôt et placement du Québec) confient des sommes en gestion à Brookfield. L’argument serait meilleur si sa compagnie avait déplacé la totalité de ses fonds aux Bermudes. Pourquoi ne pas faire aussi profiter les autres fonds de retraite de l’évitement fiscal ?

Ce n’était peut-être pas nécessaire. Car, comme l’a démontré la fiscaliste Brigitte Alepin, ces trois dernières années, la maison mère canadienne de Brookfield a affiché un revenu net cumulé d’un milliard de dollars, et a payé en impôts canadiens une somme rondelette : zéro dollar. « Mark Carney, président du CA jusqu’au 16 janvier 2025, pourrait-il nous rassurer sur la façon dont Brookfield Asset Management (ou autre) a contribué à la fiscalité canadienne et mondiale ? » demande-t-elle.

Autrement dit, le président du CA Carney a-t-il fait en sorte que sa compagnie soit un « bon citoyen corporatif » ? Et sinon, pourquoi ?

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Le premier ministre a laissé entendre que, puisqu’il connaît bien « comment le monde fonctionne », il allait pouvoir s’attaquer à la question de l’évasion fiscale dans son mandat. On a très hâte. Car le Parti libéral et le Parti conservateur ont agi en tandem ces dernières décennies pour faire du Canada un des champions mondiaux de la légalisation de l’évasion fiscale. Comment Mark Carney va-t-il faire tomber le Canada de ce piédestal sans mécontenter les généreux donateurs à sa campagne au leadership (4 millions de dollars en quelques semaines, impressionnant) ?

Parlant de millions, combien en possède le nouveau leader du Canada ? Depuis quelques cycles électoraux, les chefs de parti au Québec acceptent de répondre à cette question posée par les journalistes de Cogeco. Ce n’est pas le cas au fédéral, pour une raison inexplicable.

Interrogé à plusieurs reprises, Mark Carney se replie sur l’absence d’obligation légale à cet effet. Oui, mais ce qui n’est pas obligatoire n’est pas interdit. On sait qu’il est parti de Brookfield avec des options d’achat d’actions d’une valeur de 6,8 millions de dollars. Donc, en plus de ce qu’il a accumulé précédemment chez Goldman Sachs et Brookfield. Alors, en est-il à 10, 15, 20 millions ? Et en quoi la divulgation de cette information lui serait-elle nuisible ?

Ah, mais voilà. Ce n’est peut-être pas ce que vous pensez. Il n’a peut-être pas honte d’être très riche. Il a peut-être honte de n’être pas assez riche. Oui, car lorsqu’on se présente comme un as de la finance, si les millions accumulés ne sont pas suffisants pour démontrer qu’il a bien géré sa fortune personnelle, fait de bons placements, évité les écueils de Nortel, Enron ou Northvolt, on peut lui reprocher son manque de flair économique. Alors, cachez ces maigres millions que l’on ne saurait voir…

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Miser sur les redevances: trop risqué ?

On a beaucoup parlé, dans la campagne, de ce qu’il faudrait faire avec les redevances minières à venir. Et plusieurs s’interrogent à bon droit sur le pari qui est fait sur l’avenir lorsqu’on estime que l’activité minière restera soutenue, donc qu’on peut miser sur des rentrées robustes à moyen et long terme. La préoccupante synchronisation des ralentissements économiques chinois, européen et asiatique fait planer un doute sur le court terme. Mais après.

Dans un discours prononcé ce vendredi, le président de la Banque du Canada, Mark Carney, nous rassure:

Pourquoi on s’attend à ce que les prix des produits de base demeurent élevés

Compte tenu des pressions qui s’exercent sur la croissance à l’échelle du globe, les cours des produits de base ont baissé de 13 % depuis le sommet atteint en avril de l’année dernière, et on peut s’attendre à ce qu’ils demeurent volatils.

Néanmoins, les prix sont toujours supérieurs de quelque 25 % à leurs moyennes de longue période en termes réels.

En réalité, les prix réels de l’énergie et des métaux sont bien supérieurs à leurs moyennes de long terme depuis plus de sept ans, et le niveau des prix réels des aliments n’a jamais été aussi élevé depuis 35 ans (Graphique 2).

Tout au long du boom actuel qui dure depuis dix ans, l’ampleur des augmentations de prix a été plus grande, et l’éventail des produits de base touchés plus large, que lors des booms précédents. Depuis 2002, les cours des métaux et des céréales ont plus que doublé et les prix du pétrole brut ont presque quadruplé.

On peut se demander si une telle vigueur persistera.

La Banque est d’avis que ces prix élevés sont principalement attribuables à une hausse marquée et soutenue de la demande. L’ampleur et la persistance du redressement des prix des produits de base confortent cette conclusion.

Cette croissance repose sur une urbanisation rapide. Depuis 1990, la population urbaine en Chine et en Inde s’est accrue de quelque 500 millions de personnes, ce qui représente une augmentation équivalant à la population du Canada tous les 18 mois. Malgré le ralentissement cyclique prononcé que subissent actuellement la Chine et l’Inde, ce processus séculaire devrait se poursuivre pendant des décennies.

Inde1

 

 

 

 

 

 

 

Encore de la croisance à venir… (Cliquer pour agrandir)

Ainsi, même si l’histoire nous enseigne que toutes les phases d’expansion ont une fin, et comme la convergence vers les niveaux de consommation enregistrés actuellement en Occident est encore loin d’être réalisée, on peut s’attendre à ce que la demande de produits de base demeure robuste, et les prix, élevés.

Rassurant.