Distribution des prix (Ottawa)

Prix Arsène Lupin. Mark Carney, je vous l’ai déjà dit, est le gentleman cambrioleur de la politique canadienne. Il y a un an, il a dérobé la direction du Parti libéral du Canada à la régulière, en obtenant davantage de voix que des adversaires qui avaient eu le tort d’entrer en politique avant lui. Pour arriver ensuite à gagner le cœur des électeurs, il est allé dérober le joyau de la couronne du programme de Pierre Poilievre : l’abolition de la taxe carbone.

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Lettre à Monsieur 50% + quoi ?

Cher premier ministre du Canada,

Vous étiez gouverneur de la Banque d’Angleterre alors que se déroulait sous vos yeux le référendum sur l’indépendance de l’Écosse, d’abord, et celui sur le Brexit, ensuite.

Vous êtes intervenu, à titre de banquier en chef, dans les deux débats pour en éclairer les enjeux financiers et monétaires. Ayant lu quelques-uns de vos discours sur la question écossaise, j’ai pu constater que, sans vous prononcer sur le fond, vous abordiez ces questions avec sérieux, compétence et tact. Vous avez, par exemple, brillamment démontré qu’il serait plus judicieux pour une Écosse indépendante d’établir sa propre monnaie plutôt que de s’accrocher à la livre britannique.

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Transfuges: Comment s’en débarrasser

Vous annoncez la nouvelle à votre employeur. Vous quittez votre emploi. Vous aviez, il y a un an, signé un contrat de quatre ans avec lui. Vous lui aviez promis d’être un employé dévoué, assidu, fiable, plus encore que les autres candidats au poste. Mais vous avez trouvé mieux ailleurs. Tant pis pour lui. Bon prince, vous êtes prêt à rester quelques semaines pour le dépanner, mais votre tête — et souvent votre corps — sera ailleurs. Vous êtes parfaitement conscient des coûts que vous imposez à votre employeur, qui, pour vous trouver un remplaçant, devra lancer un des processus de sélection les plus onéreux au pays : plus de 2 millions de dollars. Mais cela ne vous fait pas un pli sur le portefeuille, ce n’est pas vous qui payez.

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Le monde tel qu’il est

L’attaque sur l’Iran est-elle conforme au droit international ? Absolument pas. C’est à partir de ce principe que le premier ministre socialiste espagnol l’a fermement dénoncée et a refusé à l’armée américaine d’utiliser ses bases militaires en sol espagnol pour son attaque. Il a même réclamé le départ de 11 avions ravitailleurs jusqu’alors logés sur son sol.

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Les joies de la conquête, version Mark Carney

Mark Carney aurait voulu prouver que l’histoire est écrite par les vainqueurs, il n’aurait pas fait mieux que jeudi. Il avait bien choisi son lieu : les plaines d’Abraham, où la poudre des fusils anglais a soldé l’expérience de la Nouvelle-France, et, adjacente à celles-ci, la Citadelle, symbole permanent de la puissance militaire britannique.

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Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon fera sa liste des experts financiers qui, selon son engagement récent, devront guider le Québec indépendant sur le chemin d’une monnaie québécoise, il serait bien avisé de mettre Mark Carney en toute première place.

Le destin a voulu que celui qui, après-demain, pourrait diriger le camp canadien du Non fut dans une vie antérieure un critique compétent du maintien, pour un nouvel État souverain, de la monnaie du pays qu’il veut quitter.

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L’obséquieux et le malotru

Ces dernières semaines ont été pourries pour le savoir-vivre dans une partie non négligeable de la classe politique canadienne. Et je ne parle même pas de Pierre Poilievre et de son fantasme de voir Justin Trudeau derrière les barreaux.

La palme de l’obséquiosité revient à celui dont on pensait qu’il était rompu aux usages et aux codes, ayant fréquenté la royauté à Londres, les diplomates à l’Organisation des Nations unies (ONU) et la haute fonction publique à Ottawa. Je suis convaincu que Mark Carney a une intelligence vive, une connaissance fine des enjeux. Je vois dans ses petits sourires qu’il compense par un humour pince-sans-rire sa certitude d’être toujours, partout, le premier de la classe.

Je ne veux en rien diminuer la difficulté de la tâche qui lui incombe et pour laquelle il a postulé : composer avec l’enfant-roi qui préside la superpuissance mondiale voisine et qui peut, d’un coup de mauvaise humeur, faire plonger notre économie dans une récession. Comme vous, je l’observe, composant avec Donald Trump en le flattant dans le sens du poil, mais généralement sans quitter le cercle de la raison. « Vous êtes un président transformateur », lui a-t-il dit l’autre fois dans le Bureau ovale. Oui, mais c’est vrai aussi d’un ouragan. Vous avez « un focus implacable sur l’économie, sur le travailleur américain ». Vrai, mais il n’a pas dit que l’économie, ou le travailleur, s’en sortiraient ragaillardis ou déconfits.

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Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

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La (courte) victoire de Mark Carney, le gentleman-cambrioleur

C’est un art. Subtiliser un bijou, voire tout un collier, avec élégance. Il est encore plus remarquable de le faire à la vue de tous, et de n’en point subir le moindre reproche.  Arsène Lupin est le personnage de fiction qui se rapproche le plus du nouveau premier ministre canadien Mark Carney. En plus de ravir son butin sans afficher la moindre agressivité, Lupin savait séduire ses victimes avec un mélange d’intelligence et d’humour. Dans une série de nouvelles, Lupin prête main-forte à l’inspecteur Béchoux, incapable de résoudre lui-même des fraudes complexes. L’inspecteur se méfie et réclame de Lupin, s’il trouve la clé de l’énigme ce qui ne fait aucun doute, qu’il ne parte pas lui-même avec le butin. Lupin se plie volontiers à cette exigence, mais réussit à dérober autre chose, parfois de plus grande valeur encore et de manière à ne jamais être inquiété. Dans la dernière aventure de cette série, c’est la jeune et ravissante conjointe de l’inspecteur Béchoux que Lupin ravit – dans les deux sens du terme.

Le degré de difficulté n’était pas moins élevé pour le quasi-inconnu qu’était encore Mark Carney il y a quelques mois à peine. Il fallait d’abord que, depuis l’ombre où il était tapi, il fasse en sorte que le trône libéral lui soit offert. C’est en restant immobile qu’il porta à Justin Trudeau un coup fatal. Ce dernier avait commis l’impair de virer sa ministre des Finances, Chrystia Freeland, sans s’assurer que Carney allait prendre la relève. Il laissa Trudeau choir sur sa propre gaffe, puis sortit de la coulisse au moment même où Donald Trump changeait le sujet de la conversation politique canadienne.

L’ex-gouverneur de deux banques centrales connaît la valeur des prises de contrôles hostiles. Il procéda de toute urgence à un pillage du programme de celui qui, jusque-là, se préparait à être premier ministre, le conservateur Pierre Poilievre.

Il se jeta directement sur le joyau de la couronne: la toxique taxe carbone, dont il avait pourtant vanté les mérites, lui reprochant seulement d’être trop peu onéreuse. Cela aurait dû être une grande victoire pour le réel assassin de cette taxe, Pierre Poilievre, qui lui avait patiemment fait la peau deux ans durant. Mais non. Alors que chacun voyait bien que Carney/Lupin signait le décret de disparition de la taxe que Poilievre avait politiquement rédigé, les électeurs ont crédité le cambrioleur.

Dans un ahurissant sondage Abacus d’avril,  55% des électeurs donnaient à Carney le mérite d’avoir aboli la taxe, seulement 28% Poilievre et 17% ne pouvaient se décider. Ce qui signifie que, même dans l’électorat consrvateur incessamment martelé par le Axe the tax de leur chef, un sur quatre jugeaient que Carney était l’homme qui avait terrassé la taxe.

Un homme qui gagne à être méconnu

Au moment de l’entrée en scène de Mark Carney, Pierre Poilievre avait bien mieux réussi que ses prédécesseurs chefs de l’opposition à atteindre une estimable notoriété. L’homme se montrait énergique, pugnace, relayant, incarnant et propulsant la colère populaire contre l’inflation, la crise du logement, le plus en plus insupportable premier ministre Justin Trudeau. Il était devenu la personnalité connue – et dominante – de l’univers politique.

Carney présentait au contraire les vertus de la page blanche. Ou beige. Puisqu’il était inconnu, sauf pour la mention “banquier” qui barrait son curriculum vitae, chacun pouvait projeter sur lui l’espoir de compétence et de stabilité — valeurs que la situation nouvelle, trumpienne, imposait tout à coup comme irrésistibles.

L’homme gagnait à être méconnu. Il était donc urgent, pour maintenir cet état de la plus faible exposition possible, qu’il déclenche illico une campagne électorale parmi les plus courtes autorisées par la loi, puis de l’interrompre souvent pour vaquer aux exigences de la fonction de premier ministre. Son attractivité était fonction de la non-attractivité des autres acteurs de la pièce continentale. Carney était fade et prévisible, face au fantasque roi fou de Washington; calme et serein, face à l’agressivité et la colère apparaissant désormais déconnectée du chef conservateur;  habile avec les chiffres et non suspect de légèreté, face à l’homme qu’il remplaçait à la tête de son parti et qui ne jouerait aucun rôle – mais vraiment absolument aucun — dans sa campagne.

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Les semaines passant, Poilievre fut sommé de se réinventer, de remiser son agressivité, de subir une formation accélérée d’extension des zygomatiques (le muscle du sourire). Une tâche colossale, bien exécutée, en particulier dans les débats, mais qui arrivait trop tard. Arrivés trop tard aussi, les brèches dans le vernis de Mark Carney. Son rapport difficile avec la vérité, notamment mais pas seulement sur la teneur de sa seule conversation avec Donald Trump, son approche de touriste égaré sur les questions québécoises, son goût prononcé pour les déficits élastiques ont mis de l’eau dans son gas. Encore deux semaines de campagne et le pouvoir lui échappait.

La grande perdante de la campagne ? La planète. Le parti vert a perdu la moitié de son caucus de deux personnes. Le parti le plus environnementaliste après lui, le NPD, s’est effondré. Au Québec, le parti qui porte une conscience verte, le Bloc québécois, n’a pas pu sauver tous ses meubles. L’ex-ministre phare de l’environnement, Stephen Guilbeault, avait pris l’habitude, sous Justin, d’avaler des couleuvres. Avec Carney, c’est la couleuvre qui l’a avalé. Le nouveau premier mistre l’a expulsé dans le fumeux ministère de “l’identité”, tout en faisant campagne sur la nécessité de multiplier les pipelines et d’augmenter – d’augmenter ! — la production pétrolière au pays.

Cela ne suffira pas à éviter le scénario préparé par la première ministre américanophile de l’Alberta, Danielle Smith, qui a promis pour bientôt, en cas de victoire libérale, une “crise sans précédent de l’unité nationale”. Commence aujourd’hui son compte à rebours de six mois avant la tenue d’une consultation suivie d’un référendum sur l’avenir de sa province. Ce suspense aura l’effet d’un lent traitement de canal sur une molaire du gouvernement Carney. Et qui sait si Donald Trump ne lui mettra pas constamment sur le nez, et sur Truth Social, ce méchant mal de dent ?

Au Québec, le village gaulois a partiellement cédé aux charmes du gentleman banquier. Mais suffisamment de villageois ont bu la potion magique d’Yves-François Blanchet pour tenter d’offrir au Québec le bouclier de la balance du pouvoir. Au moment d’écrire ces lignes, on ne pouvait jurer du succès de la manœuvre.

Mark Carney fut, oui, l’Arsène Lupin du premier tiers de l’année 2025 au Canada. Au fil d’arrivée, cependant, il n’a pu empocher la totalité de de la boîte à bijoux. Le Canada s’est donné un premier ministre beige. Mais son avenir politique immédiat s’annonce coloré.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

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Mark Carney et le Québec, un rapport trouble

On sous-estime l’ampleur de l’intervention passée de Mark Carney au Québec. Lorsqu’il était gouverneur de la Banque du Canada, il s’est trouvé devant un cas sans précédent. Comme ailleurs dans le monde, des banques et institutions canadiennes avaient investi des milliards de dollars dans un outil beaucoup plus risqué qu’il n’y paraissait, appelé papier commercial adossé à des actifs (PCAA). On découvrait soudainement que ces actifs n’étaient pas solides et que ceux qui s’y étaient adossés allaient se retrouver le nez sur le sol.

Il fallait agir. Mark Carney était l’homme qu’il fallait. Toutes les grandes banques canadiennes pouvaient compter sur lui. Des prêts d’urgence s’élevant à 41 milliards de dollars furent débloqués par Carney, puis, par le truchement de la Société canadienne d’hypothèque et de logement, 70 milliards supplémentaires ont servi à racheter des banques les investissements pourris dans lesquels elles s’étaient empêtrées.

Carney était sur tous les fronts, lançait à tous des bouées de sauvetage, rappelait tout le monde. Sauf une personne, Henri-Paul Rousseau.

L’homme représentait pourtant le plus grand détenteur de ces investissements au Canada, pour une somme de 14 milliards de dollars : la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Après plusieurs tentatives ratées de parler à la haute direction de la Banque du Canada, Rousseau doit se rendre à l’évidence : contrairement aux grandes banques canadiennes, qui se tireront indemnes de la débâcle grâce à l’aide de la Banque du Canada, la Caisse de dépôt, elle, devra totalement assumer la perte de ses actifs. Elle est larguée par Carney.

Le récit fouillé de cet épisode est narré par Jean-Jacques Pelletier dans son récent Le bas de laine mangé par les mythes (Septentrion). Il explique que, pour ainsi faire sortir la CDPQ du giron des institutions à sauver, Carney a introduit in extremis une distinction que personne n’avait auparavant notée. Ceux qui détenaient des PCAA émis par des banques seraient protégés : c’était le cas des grandes banques. Ceux qui détenaient des PCAA émis par d’autres institutions que des banques seraient ignorés : c’était le cas de la Caisse de dépôt.

Ayant ce précédent en tête, comprend-on mieux les bizarres décisions asymétriques envers le Québec prises par Carney, désormais premier ministre ?

Yves-François Blanchet aime répéter que, aux premiers jours de la crise des tarifs, Carney a dégagé 2 milliards de dollars pour venir en aide au secteur de l’automobile canadien. Mais 2 milliards, c’est la somme que l’industrie québécoise du bois d’œuvre est forcée de payer, au total depuis quatre ans, en droits compensateurs imposés par les États-Unis, droits qui viennent de bondir. Pour compenser ces coûts, Carney semble avoir égaré son chéquier.

Il a pris la décision de consacrer 3,7 milliards d’argent public pour distribuer des chèques de 220 à 440 $ à chaque Canadien, mais pas aux Québécois et aux Britanno-Colombiens. Le prétexte ? Les chanceux ont payé, dans le passé, la taxe carbone pour laquelle ils ont déjà été surremboursés. Si vous estimez que cet argument est indigne d’un banquier, vous n’êtes pas le seul. C’est aussi l’opinion de toute l’Assemblée nationale. D’autant que, pour payer ces chèques à nos voisins, Carney a utilisé l’argent des contribuables québécois. Grâce à lui, on vient de transférer 800 millions aux autres Canadiens. Souvent interrogé par les journalistes à ce sujet, Carney fait semblant de ne pas comprendre la question. (Il ne la comprend pas en anglais non plus.)

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Dans la gestion des tarifs et des contre-tarifs, Carney a su faire de la dentelle avec l’industrie ontarienne de l’automobile : les pièces provenant des États-Unis et qui sont utilisés dans la fabrication de voitures canadiennes sont exemptées de contre-tarifs pour protéger la compétitivité de l’industrie locale.

Mais où est passée la dentellière pour l’industrie québécoise de l’aluminium? Les contre-tarifs de Carney sur l’aluminium importé des États-Unis ont deux effets boomerang néfastes. D’abord, le prix de l’aluminium nord-américain est uniformisé, donc tout tarif ou contre-tarif en augmente le prix pour la totalité des acheteurs — la surenchère nuit ainsi à notre industrie. Ensuite, les allers-retours de produits transformés de l’aluminium des deux côtés de la frontière font en sorte que les tarifs Carney s’ajoutent aux tarifs Trump dans le coût de plusieurs produits fabriqués ici. Le premier ministre ne semble pas sensible à cette problématique principalement québécoise.

Voilà pour les sujets que l’ex-banquier doit maîtriser sur le bout de ses doigts. Mais qu’en est-il des questions identitaires et migratoires, où il sort de sa zone de confort ?

Sur l’immigration, il vient de déclarer vouloir faire croître la population canadienne de 1 % par an, même si notre capacité de loger ces nouveaux venus n’augmentera pas, c’est certain, au même rythme. Cette progression forcerait le Québec à accueillir 80 000 nouveaux permanents par an, ce qui excède notre capacité d’accueil. Sur les temporaires, il est d’accord pour en réduire le nombre. Le plus simple serait de déléguer au Québec la gestion du programme fédéral de travailleurs temporaires, ce que propose Pierre Poilievre. C’est manifestement trop demander aux libéraux de Carney.

Sur la laïcité, il est comme tout bon libéral opposé à la loi québécoise, ce qui est son droit. Mais plutôt que de respecter la volonté québécoise et de laisser les règles du jeu en l’état, il promet de tenter de convaincre la Cour suprême d’enlever au Québec le seul levier qui lui permette d’assumer sa différence, la disposition de dérogation, mieux nommée clause de souveraineté parlementaire.

Au sujet de la langue française, de même, il se montre plus enthousiaste que les autres chefs de partis fédéraux à l’idée de dépouiller la loi québécoise de l’usage de la disposition de dérogation et de laisser les juges fédéraux, nommés par Ottawa, en arracher goulûment des morceaux, souvent les plus efficaces.

En janvier, Ottawa avait remarquablement choisi un opposant à la Loi sur la laïcité de l’État québécois, Robert Leckey, pour siéger à la Cour supérieure (comme il l’avait fait pour un juge à la Cour suprême, Mahmud Jamal). L’Assemblée nationale a voté une résolution demandant que, dorénavant, ces nominations se fassent à partir de candidats proposés par Québec. Un premier ministre canadien respectueux de la nation québécoise aurait peut-être au moins fait semblant d’examiner posément la proposition ; Mark Carney l’a rejetée dans l’heure.

Vous en tirerez la conclusion que vous voulez. Mais moi, je vote Bloc.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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