Les opinions salées de Poilievre

Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.

Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.

Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)

#TruckersNotTrudeau

La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »

Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.

Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)

Pas d’amis au G7

Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.

Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.

Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.

N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».

Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».

Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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Élections fédérales: le palmarès des perdants !

Il y a toujours quelqu’un qui gagne, lors d’une élection. Quelqu’un qui gouverne. Il y a parfois plusieurs joueurs qui progressent, voire qui ressuscitent, et qui ainsi gagnent du terrain. Mais il y a victoire et victoire. Comme il y a défaite et défaite. C’est une question de degrés.

Et même chez les gagnants de l’élection fédérale de 2019, la dose de défaite est considérable. Ce qui fait de cette élection un cas particulier, où personne n’est aussi heureux qu’il ne le souhaitait. Où le déséquilibre s’impose comme la valeur dominante du résultat du vote.


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J’entends des commentateurs affirmer que tel ou tel parti aurait du mieux anticiper, ajuster le tir, n’avait pas su, n’avait pas pu. Je n’en crois rien. J’estime qu’à peu de choses près, chaque leader a joué sa partition au mieux — et chaque joueur a eu sa juste dose de pépins. Et chaque joueur a eu, de la part de l’électorat, non pas la note qu’il méritait, mais la note que ce pays fragmenté a décidé de lui donner.

1 – Désignons d’abord les plus grands perdants. Maxime Bernier, bien sûr. Il y avait, dans le corps politique canadien, une place à prendre pour un parti plus conservateur que celui d’Andrew Scheer. Peut-être 10 ou 15 % du vote. On peut, comme moi, être en désaccord avec presque tout ce qu’il avance, reste que ses thèmes, sur l’État qu’il faut rendre minuscule, sur les finances publiques qu’il faut immédiatement équilibrer, sur l’immigration qu’il faut réduire significativement, sur l’aide étrangère qu’il faut abolir, son opposition à ce qu’il appelle le « multiculturalisme extrême » aurait du lui valoir, au moins, davantage de circonscriptions que les verts. Maxime Bernier est deux fois victime. D’abord, au Québec, son discours était trop audacieux pour ses propres électeurs de Beauce, qui sont des conservateurs pantouflards, pas des conservateurs révolutionnaires. Ailleurs, dans l’Ouest, où il aurait pu faire des gains, il a été victime de ce qu’il faut bien appelé la trudeauphobie ambiante. Les milieux ultra-conservateurs convoités par Bernier étaient davantage motivés par leur volonté de se débarrasser de Justin que par leur appui aux thèses du beauceron. Et contre Trudeau, ces électeurs préfairaient faire corps avec Andrew Scheer, même s’ils le trouvaient trop mou. Malgré sa piètre performance au débat en anglais, où il était inaudible, Bernier a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

2 – Elizabeth May est la seconde plus grande perdante. En début de campagne, elle était destinée à supplanter le NPD. La question climatique s’est imposée à la campagne de 2019 plus que jamais, notamment avec l’énorme manifestation de Montréal et la tournée de la jeune Greta. Ce climat sur l’enjeu du aurait dû être porteur pour sa formation. May a bien performé à chacun des débats où elle s’est présentée. Elle fut victime de l’embouteillage des partis se prétendant verts. Ses principaux gains ne pouvaient se faire qu’en allant chercher des électeurs NPD et des électeurs libéraux. Malheureusement pour elle, Jagmeet Singh a fait une campagne nettement plus forte et attractive que prévu, a martelé le thème environnemental, et il a ramené chez lui ses électeurs qui auraient pu faire défection chez les verts. En fin de campagne, Justin Trudeau a pris des airs de plus en plus écolo, et insisté sur l’importance de faire barrage au climato-régressif Scheer, ce qui lui a permis de colmater la brèche sur son flanc vert. Bref, May a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

3 – Jagmeet Singh est quatrième sur la liste des perdants. Certes, il n’a pas tout perdu. Son leadership était en jeu en début de campagne, son excellente performance l’a mis bien en selle pour faire au moins un autre tour électoral. Il a fait sortir son parti de l’anti-chambre de l’insignifiance, mais n’a pas réussi à récolter tous les fruits de sa romance avec une partie de l’électorat libéral. Pourquoi ? Comme d’habitude, en fin de course, la crainte de l’élection des conservateurs pousse une partie de l’électorat néo-démocrate à se replier sur les libéraux, vus comme un moindre mal. Le cauchemar pour Singh aurait été un gouvernement libéral majoritaire, qui l’aurait rendu complètement superflu. Avec ce gouvernement minoritaire, il aura droit à quelques égards du premier ministre pour s’assurer de son vote. Mais si peu. Les finances du NPD étant exsangues, il n’a pas les moyens de menacer Trudeau de le faire tomber et de retourner en élections. Cela donne au premier ministre une plus grande marge de manoeuvre. Bref, Singh a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

4 – Doug Ford, Jason Kenney, l’Alberta et la Saskatchewan arrivent quatrième sur cette liste. Leur sort était complètement lié à une victoire conservatrice. Doug Ford, immensément impopulaire en Ontario, a fait ce qu’il fallait pour aider Scheer: il s’est transformé en coup de vent. Kenney, immensément populaire dans l’électorat conservateur, a fait ce qu’il fallait: il a fait campagne activement. Les Albertains ont envoyé tous les signaux voulus au reste du pays: les politiques fédérales actuelles nous sont insupportables, nous voulons un changement de cap sinon, attention à la péréquation et au sentiment séparatiste albertain. Un sondage montrait ce mois-ci que 23 % des Albertains voulaient quitter le Canada. Une base qui semble avoir une bonne capacité de croissance, car 70% des sondés ont dit comprennent la volonté indépendantiste de certains de leurs concitoyens. En expulsant les derniers députés libéraux de l’Alberta et de la Saskatchewan à l’élection, l’Alberta et la Saskatchewan ont ont fait le maximum. Mais le maximum ne suffisait pas.

Alberta sécession

5 – François Legault est aussi un perdant dans cette élection. Son scénario de rêve était un gouvernement conservateur, majoritaire ou minoritaire, avec un certain nombre de bloquistes pour l’aiguillonner sur ses promesses faites au Québec. Comment on le sait ? Toutes les sorties de Legault faisaient mal à Justin Trudeau et à lui seul. Le refus de la CAQ d’appuyer une motion péquiste s’opposant au corridor énergétique d’Andrew pendant la campagne atteste du refus de Legault d’indisposer son allié conservateur. Le plan de Legault s’est effondré lorsque les Québécois ont découvert Andrew Scheer aux débats en français et ont jugé qu’il n’était pas à leur goût. Il lui ont préféré le chef bloquiste. C’eut été un bon second choix si le Bloc avait, seul, la balance du pouvoir. Mais le NPD a suffisamment de voix pour appuyer Trudeau sur bien des enjeux.

Alors, François Legault est la Perrette de l’élection: Adieu appui du fédéral au 3e lien, au rapport d’impôt unique, à l’application de la loi 101 aux entreprises fédérales, à des pouvoirs réels en immigration, à une non intervention fédérale contre la loi 21. Les trudeauistes ont été patients avec Legault avant l’élection. Ils ont noté que la CAQ s’est absentée de certaines annonces fédérales, ils ne doivent rien au gouvernement du Québec. Et rien, c’est à peu près ce qu’ils vont livrer. D’ailleurs, avec davantage de sièges au Québec que le Bloc, Justin Trudeau ne s’empêchera pas de dire : « Le Québec c’est moi ! » Comme son père Pierre-Elliott aimait dire « je suis l’autre premier ministre du Québec. »

Legault a fait le maximum. Mais le maximum n’était pas suffisant.

6. Yves-François Blanchet a le mérite d’avoir à la fois gagné et perdu. Gagné parce qu’il a parfaitement incarné l’humeur nationaliste du Québec, occupé le terrain que Legault aurait voulu offrir à Scheer, redonné vie et honneur au Bloc Québécois. Perdu parce que les Québécois n’ont, en fin de parcours, pas voulu lui donner la victoire éclatante qu’aurait représenté une pluralité de sièges au Québec. Justin Trudeau a davantage de sièges (35 contre 32) et davantage de votes (34,2% contre 32,5%). Le dernier sondage Léger, qui donnait 40% du vote francophone au Bloc, annonçait un autre résultat. Il est certes remarquable que le Bloc puisse former la deuxième opposition à Ottawa, devant le NPD. C’est pourtant le NPD qui sera l’interlocuteur principal du gouvernement minoritaire, pas le Bloc. Yves-François Blanchet, c’est clair, a fait le maximum. Mais le maximum n’est pas suffisant.

7. Andrew Scheer aussi a fait le maximum. Et plus encore. J’ai dénoncé sur cette balado les mensonges éhontés, à la Donald Trump, utilisé par les conservateurs pour faire peur aux électeurs. J’estime que le pire ennemi de Scheer était, non son programme ou sa campagne, mais sa personnalité même. Si on avait mis à sa place un Jason Kenney ou un Stephen Harper, voire un Brian Mulroney ou un Jean Charest aux personnalités plus vives, la victoire aurait été possible. Les Canadiens, qui le connaissaient peu, ont appris à le connaître et à trouver chez lui une personnalité fade. Ils espéraient mieux. Les Québécois, je me répète, ont tout de suite décidé, sans le détester, ne pas vouloir l’avoir dans leur salon comme premier ministre pendant quatre ans. Scheer a eu la pluralité des voix des électeurs, mais pas la pluralité des sièges. Signe qu’il y a quelque chose de brisé dans le système électoral. Cela le met en bonne compagnie, avec Al Gore, Hillary Clinton, John Diefenbaker et Jean Lesage. Notez qu’aucun ne fut présent à l’élection suivante pour un combat revanche. Scheer a fait un discours de défaite en forme de défi au nouveau gouvernement, et de défi à ceux qui voudraient le pousser vers la porte. C’était sans doute son meilleur discours de la campagne. Ça ne suffira probablement pas. Oui, il a fait le maximum. Mais le maximum ne le sauvera pas.

Des balados en rafale !

8. Justin Trudeau est premier ministre. C’est en soi un exploit, après l’année horrible qu’il vient de vivre. Mais cela en dit davantage sur le Canada que sur l’homme. En 2015, il avait étonné et avait représenté l’espoir. En 2019, il a rassemblé les voix du désespoir. C’est parce qu’il pouvait barrer la route aux conservateurs que Trudeau a gardé par devers lui suffisamment d’électeurs désabusés qui, sans la menace conservatrice, auraient préféré les néo-démocrates ou les verts. Mais la marque de commerce Trudeau et la marque de commerce  libérale sortent de l’exercice avec plus de cicatrices que de muscles. La capacité de rassemblement du premier ministre est faible. Son gouvernement n’est certes pas menacé d’être renversé dans l’avenir prévisible mais il n’y aura pas de lune de miel ni de chance au coureur. Il n’y aura que des difficultés, de la rancoeur, de la division. Dans les circonstances, oui, Justin Trudeau a fait le maximum. C’est suffisant pour gouverner, pas pour gouverner confortablement. En 2015, Trudeau s’avançait sous les « sunny ways ». Cette fois, il s’engage dans une vallée de larmes.

9. Le grand perdant, finalement, est le Canada. Clairement, son point d’équilibre est au centre-centre gauche. Libéraux, néo-démocrates, verts et bloquistes partagent une sensibilité sociale et écologique qui, dans un pays normal, devrait s’imposer. Mais le Canada est le pays du grand écart. Il s’approche ainsi de la triste réalité des États-Unis, mais avec une complication supplémentaire.

Un pays peut-il être à la fois environnementaliste et pétrolier ? C’est la synthèse impossible que le gouvernement Trudeau I a tenté de réussir. L’élection vient de lui dire qu’il a échoué. Sans l’enjeu pétrolier, et la ferme détermination des provinces de l’Ouest de,non seulement maintenir, mais d’augmenter leur production, la politique canadienne ferait du Parti conservateur une opposition quasi-permanente. Aujourd’hui, la tension entre ces deux pôles, pétrolier et soucieux de la planète, fracture ce pays pour l’avenir prévisible.

Un pays peut-il être à la fois multiculturaliste et accepter en son sein une nation qui insiste pour devenir encore plus laïque et plus francophone ? L’élection québécoise a vu re-surgir sur la scène fédérale la question nationale. Au delà de la loi 21, ce qui est en cause est le droit de la nation québécoise d’être différente du reste du pays.

Il était fascinant d’entendre, le soir de l’élection, tous les leaders utiliser le mot « nation » pour définir le Québec, y compris Justin Trudeau qui y était opposé il y a quinze ans à peine et que son père vomissait. Le résultat est que les leaders canadiens normalisent l’idée que les Québécois forment un groupe à part. Si, ou lorsque la Cour suprême déclarera invalide la loi 21, au nom d’une constitution que les Québécois n’ont jamais accepté, cette ligne de fracture entre le pays canadien et la nation québécoise apparaîtra encore plus fortement.

Ces forces sont plus puissantes que n’importe quel des leaders qui se sont présentés cette année devant les électeurs. Elles annoncent un sale temps pour le Canada. Nous entrons, tous, dans une zone de turbulence.


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À la défense de Greta, héroïne tragique d’une cause perdue

Je suis renversé par la hargne que suscite la jeune Greta Thunberg chez un nombre impressionnant de commentateurs. Je ne parle pas que de Maxime Bernier, mais du philosophe Michel Onfray qui dénonce sa « parole belliqueuse », de l’écrivain Pascal Brukner, qui parle de « dangereuse propagande de l’infantilisme climatique », du philosophe Luc Ferry et de beaucoup d’autres. Ils l’accusent d’exagérer, d’annoncer d’apocalypse, de susciter de l’anxiété chez nos enfants.


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Une phrase, surtout, provoque l’ire de ses détracteurs. Cette phrase qu’elle a prononcée devant les financiers et ministres réunis à Davos:

« Je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que vous soyez plein d’espoir. Je veux que vous paniquiez. »

Alors, répond-on, c’est insensé. Une enfant propose la panique comme mode d’action. C’est fou ! Et à travers elle, c’est le sentiment d’urgence face à la crise climatique qui est mise en cause. Oui, on veut bien quelques mesures « raisonnables » pour endiguer le danger, mais surtout, pas de précipitation. Pas de gestes brusques. Pas de panique.

Thunberg n’aurait pas écrit elle-même son (ses) discours ? Pas plus que tous les ministres et chefs d’entreprise qui ont parlé avant et après elle. L’important est qu’elle y croie. Et pourquoi y croit-elle ? Car elle ne dit absolument rien d’autre que ce qu’affirment le millier de scientifiques ayant écrit les rapports du GIEC. (Et qui, selon une nouvelle étude qui vient d’être publiée, sont en deçà de la réalité).

Elle est autiste. Ses détracteurs sont aveugles.

Des étés à 50 degrés, c’est demain

En 2003, une vague de chaleur avec des températures maximales de 41 degrés avait frappé l’Europe. En 2019, la vague de chaleur atteignait des pointes inédites de 50 degrés. La fréquence, la durée et l’intensité de ces canicules sont plus grandes et beaucoup plus rapides que ce que les modèles météorologiques avaient prévu. Le corps humain flanche lorsque la température est à 50 degrés. On prévoit que plusieurs villes de l’Inde vont tester cette limite dès l’an prochain.

Les glaces de l’arctique fondent plus rapidement que prévu. Pour la première fois de l’histoire, le 4 juillet dernier, Anchorage en Alaska enregistrait une température de 32 degrés celcius (90 Fahrenheit) , du jamais vu.

Donc, la maison est en feu, maintenant, immédiatement. Cela va empirer, d’année en année. Les scientifiques cités par Greta Thunberg n’ont aucun doute.

Et il faudrait rester sage. Si un incendie se déclare dans le théâtre où vous êtes assis, allez vous suivre les conseils d’un commentateur raisonnable proposant d’améliorer le système de gicleurs, ou allez vous suivre Greta qui, en panique, se rue vers la sortie ? Moi je suis avec Greta.

À Davos et ailleurs, la jeune Thunberg constate que les mesures envisagées par les gouvernements du monde entier ne sont pas à la hauteur de la tâche d’éviter une augmentation critique de la température de la planète d’ici 2030. Voilà pourquoi elle ne veut plus entendre parler d’espoir, mais réclame des gestes forts, motivés par la une judicieuse panique.

Pas risible Greta, tragique

Je ne la trouve pas risible, moi, Greta. Je la trouve tragique. Lorsqu’on écrira dans 50 ans la chronique du désastre climatique terrien, il y aura un chapitre sur cette figure emblématique qui — après des centaines d’autres — mais avec le cran de la jeunesse, a voulu sonné l’alarme. Sans succès.

Car c’est déjà trop tard. Aucun scénario réaliste ne permet de croire que nous allons garder notre boule en deçà du seuil de réchauffement. Aucun. Nous allons passer ce cap allègrement, les seules incertitudes étant de combien de degrés, à quelle vitesse et avec quelles conséquences.

Que dit exactement, le GIEC ? Que pour éviter les conséquences désastreuses de la chaleur et des inondations sur des centaines de millions de personnes, il faudrait faire en sorte de n’augmenter que d’un demi degré la température moyenne de la planète d’ici 2030. Donc, d’ici onze ans. Ensuite, la situation se détériorera encore plus vite.

Pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire de 45% nos émissions de GES d’ici 10 ans.

Oui, il y a un million d’initiatives petites et grandes prises partout sur la planète. Oui, des pays scandinaves seront bientôt carbo-neutres. Oui, on vendra bientôt des SUV électriques abordables. Mais ça ne peut en rien renverser la tendance lourde.

Chez nous, les Canadiens ont le choix entre Justin Trudeau et Andrew Scheer pour les diriger. Beaucoup de choses les divise mais ils sont d’accord sur un point crucial:  la production de pétrole des sables bitumineux, un des plus polluants au monde, doit augmenter au cours des prochaines années. Cette idée est contraire au bien-être de la planète. Le reste de leurs engagements environnementaux ne font pas le poids, sont engloutis, dans cette mer montante de barils de pétrole.

Aux États-Unis, plus grand pollueur mondial par personne, dans la meilleure des hypothèses, les démocrates prendront l’an prochain la Maison-Blanche et les Sénat. Même s’ils arrivent à faire adhérer le pays à l’accord de Paris, il n’y a aucun scénario plausible de réduction de 45% des émissions de GES d’ici 2030.

Le meilleur élève du groupe est la Chine, désormais premier producteur mondial de voitures électriques et de panneaux solaires. Mais son engagement vert est totalement compensé par l’augmentation du niveau de vie des Chinois, dont la classe moyenne est désormais plus nombreuse que l’Européenne.  Témoin de ce succès économique mais de ce désastre climatique, le chinois moyen produit depuis peu autant de tonnes de GES par année que le britannique moyen.

Et quand bien même, par on ne sait trop quelle magie, le Québec devenait lui-même carbo-neutre en onze ans, son poids relatif dans le climat mondial est insignifiant.

Évidemment, l’inaction n’est pas une option. Une fois qu’on a constaté que la terre allait se réchauffer dangereusement, rapidement et irrévocablement, nous n’avons qu’une chose à faire: limiter les dégâts.

Reprenons plus longuement le texte de Greta Thunberg à Davos:

« Que faire quand il n’y a pas de volonté politique ? Que faire quand les politiques nécessaires ne sont mises en œuvre nulle part ?

Les adultes répètent sans cesse qu’ils ont une dette envers les jeunes, qu’il faut leur donner de l’espoir. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que vous soyez plein d’espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et je veux que vous agissiez. Je veux que vous agissiez comme vous le feriez en cas de crise. je veux que vous agissiez comme si la maison était en feu. Car c’est le cas. »

Elle a raison. Agir comme on le ferait en état de crise. Nous n’éviterons pas le réchauffement de la terre et les catastrophes qui viennent avec. Nous n’avons le choix qu’entre un peu, beaucoup ou énormément de dégâts. Et nous sommes en état de crise. Un peu de panique nous ferait du bien.


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Si Maxime Bernier faisait son travail…

À quoi servent les députés conservateurs élus par les Québécois ? À défendre les intérêts du Québec dans la belle fédération canadienne ? À faire en sorte que les investissements fédéraux soient équitablement répartis dans toutes les provinces ? À se battre aussi fort que leurs collègues du reste du pays pour promouvoir leur province d’origine ?

Si vous avez répondu oui à ces questions, vous n’êtes pas attentifs à leur travail.

Le ministre conservateur Maxime Bernier a traité cette semaine les Québécois de « quêteux ».

«C’est toujours la même politique de quémandage, déplore le ministre d’État à la Petite entreprise. Même si les montants en provenance d’Ottawa augmentent, ce n’est jamais assez. On en veut toujours plus, sinon c’est la preuve que le fédéralisme n’est pas rentable.»

En janvier dernier, son collègue Denis Lebel avait aussi fait la leçon aux Québécois au sujet de la péréquation. Tout cela tombe bien, le ministre fédéral des finances vient de dire à son homologue québécois qu’il n’aura pas de sou de plus du fédéral dans l’avenir prévisible.

Nous sommes dans une situation où la majorité des Canadiens hors-Québec considèrent le Québec comme un enfant gâté, jamais content (ils sont 72% à le penser, selon un Léger de 2012). Pire, comme un boulet (43% contre 39%).

Que font les représentants du Québec à Ottawa ? Ils leurs disent qu’ils ont raison de le penser. Ils leur disent que le Québec est un enfant gâté, un boulet.

Et pourtant…

Et pourtant les chiffres disent le contraire. Lorsqu’on calcule la totalité des transferts fédéraux vers les provinces, comme le fait Stéphane Gobeil dans ce tableau, le Québec reçoit moins que la moyenne:

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Mais cela n’est qu’une partie de la réalité. L’autre, c’est l’investissement massif fédéral dans les industries de nos voisins, alors que rien de tel n’a eu lieu chez nous.

Petit rappel des faits:

Pour le nucléaire ontarien: Le groupe de recherche Energy Probe a calculé que l’investissement fédéral dans le nucléaire, essentiellement ontarien, s’élevait à 20 milliards $, ce qui a généré pour 75 milliards$ de la dette fédérale actuelle…

Pour le pétrole albertain: Le service de recherche de la Bibliothèque du Parlement fédéral, à partir des rapports du commissaire à l’environnement, a calculé qu’Ottawa avait versé seulement entre 1970 et 1999, 40 milliards en subventions et crédits d’impôts divers à l’industrie pétrolière, gazière et du charbon, des industries jusqu’ici inexistantes au Québec.

Pour Terre-Neuve: Les Terre-Neuviens ont obtenu d’Ottawa que leur richesse pétrolière créée par Hibernia ne soit pas prise en compte dans le calcul de la péréquation. Bref, même si Terre-Neuve s’enrichissait, il fallait faire comme si elle ne s’enrichissait pas, et continue à recevoir de la péréquation — payée, il faut le rappeler, pour 20% par les contribuables québécois. En 15 ans, Terre-Neuve a reçu 4,6 milliards « comme si » elle n’avait pas de pétrole — dont 1,15 du Québec.

Pour Halifax et Vancouver: Ottawa a décidé en 2011 d’octroyer les contrats de construction de 28 grands bateaux — dont des navires de combat — totalisant 33 milliards $ aux chantiers Irving, à Halifax, et Seaspan, à Vancouver.

Pour l’Ontario, encore: En 2010, un investissement de 6,6 milliards de dollars pour le sauvetage de l’industrie automobile ontarienne. En 2014, un autre demi-milliard.

Il n’y a simplement aucun exemple d’investissement canadien de cette ampleur au Québec ces dernières décennies. AUCUN. (Enfin, si on oublie Mirabel, qui a fait plus pour nuire à Montréal en une décision que toute autre politique québécoise, si néfaste put-elle être !)

L’économie québécoise serait différente si un investissement de ce genre avait été fait chez nous. Et il est bon de retenir que 20% des sommes investies ailleurs (ou non perçues grâce à des crédits d’impôts pétroliers) ont été assumées par les contribuables québécois. Franchement, on aurait préféré avoir cet investissement plutôt que de recevoir de la péréquation.

Si nos ministres faisaient leur travail

Nous sommes donc dans cette situation paradoxale où les personnes que nous élisons et que nous payons pour nous représenter à Ottawa — Bernier, Lebel — plutôt que de nous défendre contre les accusations mensongères à notre endroit, plutôt que de se battre pour que nous partagions les bienfaits économiques de la fédération, alimentent au contraire les préjugés canadiens contre le Québec.

Il est vrai que l’exemple vient de loin. Du fondateur du Canada moderne, Pierre Trudeau:

« Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs. » C’est ainsi que Pierre Trudeau décrivait les Québécois dans son tout premier article de Cité Libre, en 1950, en début de carrière.

En 1992, en fin de carrière, Trudeau reprenait le passage de Cité Libre, puis ajoutait : « Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire. »

Le puits canadien empoisonné

Cette idée du quêteux québécois est maintenant parfaitement intégrée dans la pensée canadienne anglaise. Elle est désormais intériorisée par NOS ministres québécois à Ottawa. Tellement qu’ils ne lèvent pas le petit doigt pour mener les combats pour lesquels ils occupent leurs fonctions, qu’il s’agisse du Pont Champlain, des Fonds de Travailleurs auquel Ottawa coupe les ailes, de la Commission nationale des valeurs mobilières qui nuirait à Montréal, du Registre des armes à feu, de tant d’autres dossiers encore. (Pour une liste partielle, voir ici.)

Pourquoi ? Parce que les préjugés anti-québécois au Canada, alimentés par les déclarations de nos propres ministres, sont tellement forts qu’il est désormais politiquement risqué d’offrir au Québec sa juste part des interventions fédérales.

Les conservateurs de Stephen Harper n’ont pas besoin du Québec pour être réélus majoritaires en 2015, c’est entendu. Mais le mal est plus répandu. Les deux chefs fédéraux députés du Québec — Thomas Mulcair pour le NPD et Justin Trudeau pour le PLC — savent que tout engagement tangible et chiffrable favorable au Québec nuira à leur chance d’élection dans le reste du Canada.

Une position fédéraliste conséquente proposerait de renverser cette tendance destructrice de la place du Québec dans le Canada, de sa dévalorisation constante. Mais les fédéralistes québécois à Ottawa font le contraire. Pour des raisons politiques (les chances électorales de leur parti au Canada), idéologiques (opposition aux choix économiques et sociaux québécois, ou à ses choix identitaires), la plupart des fédéralistes québécois enfoncent l’image du Québec dans l’imaginaire canadien et nuisent ainsi à ce que le Québec y obtienne le respect qui devrait lui être du.

On dira ce qu’on voudra du débat sur la charte des valeurs. Une chose est sûre. Les trois partis fédéraux, NPD, Conservateurs et Libéraux, étaient unanimes: si jamais l’Assemblée québécoise l’adoptait, ils auraient tous contesté sa légitimité et sa légalité.

L’idée de respecter la volonté d’une nation québécoise au sein du Canada de définir autrement ses règles du vivre ensemble ne leur a pas traversé l’esprit.

Au Canada, le Québec n’est pas respecté. Notamment parce que les élus québécois à Ottawa (sauf ceux du Bloc, bien sûr), ne le trouvent pas respectable.

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