La démission qui vous coûte 600 000 dollars

Sébastien ProulxJ’aime beaucoup Sébastien Proulx. Il a été de loin le meilleur ministre de l’éducation de l’ère libérale. Pragmatique, compétent, sympathique, il était à mon avis le meilleur chef que le Parti libéral aurait pu se donner.

Mais il est parti. La semaine dernière, soit onze mois après sa réélection dans sa circonscription, il a expliqué avoir beaucoup réfléchi. « J’ai décidé de me choisir » a-t-il expliqué candidement. Il s’est trouvé un autre emploi.


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On n’aurait rien à ajouter si M. Proulx était chauffeur de taxi, président de banque ou recteur d’université. Mais sa décision de « se choisir » a un coût. Et on peut le calculer. Entre 500 et 600 000 dollars. C’est ce qu’il faudra débourser pour organiser une élection partielle et le remplacer.

Je cherche sans trouver un autre cas de figure où une démission provoque un aussi gros déboursé. Je cherche sans trouver un autre cas de figure où on traite avec autant de désinvolture l’argent public, pour le bénéfice personnel d’un individu.

Il y a une circonstance aggravante. Comme tous les candidats aux élections l’an dernier, M. Proulx a promis, juré – craché, qu’il allait remplir son mandat de quatre ans. Il est allé de micro en micro et de porte en porte pour expliquer combien son rôle de député était la chose la plus précieuse qu’il ait jamais connue et qu’il allait s’acquitter de sa tâche pendant quatre ans, que son parti soit ou non au pouvoir.

Il n’a pas attendu un an avant de se dédire. Il n’a pas tenu le quart du temps pour lequel il s’était engagé. Suis-je le seul à penser que c’est scandaleux ? Que cette attitude est méprisante pour ses électeurs, pour la parole donnée, pour l’engagement politique ? Qu’elle participe à la dévalorisation de la politique, des partis, des députés, du vote lui-même ?

Sébastien Proulx n’est pas le seul à avoir posé ce geste de lèse-électeurs. Avant lui, Stéphane Bédard a claqué la porte de l’Assemblée 18 mois après son élection de 2014, mécontent de n’être pas reconduit au poste de leader parlementaire du PQ par PKP. Le libéral Emmanuel Dubourg a lâché ses électeurs de Viau 11 mois après l’élection de 2014 pour devenir un député tout aussi effacé, mais nettement mieux payé, à Ottawa. Il y en a bien d’autres, mais la palme revient à l’ex-ministre des Finances libérale Monique Jérôme-Forget. Elle a largué les amarres seulement quatre mois après l’élection de 2008, nous expliquant que c’est ce qu’elle voulait faire depuis le début !

Juste pendant le dernier mandat de Philippe Couillard, on a compté 15 départs. Un seul était causé par une raison de santé ou de décès. Les choix de vie ou d’emploi personnels de 14 personnes, leur refus de ne pas être ministre ou leader ou leur décision d’aller chercher un meilleur emploi ailleurs, nous ont donc coûté collectivement sept millions de dollars. Sept million, c’est le salaire annuel combiné de 160 préposés aux bénéficiaires.

Jusqu’en 2015, ces déserteurs de la politique étaient récompensés au moment de prendre la porte. Ils recevaient leur prime de départ, accumulée pendant les années précédentes, sans le moindre remord. Depuis, ils doivent y renoncer, sauf si leur départ est justifié par de solides raisons de santé. Cela a eu un effet positif. Une quinzaine de ministres et députés libéraux ont choisi de ne pas se représenter en octobre dernier, de peur d’être rétrogradés dans l’opposition par l’électorat. Sachant qu’ils perdraient leur prime en cas de démission, ils l’ont simplement obtenu, en fin de mandat, en ne se représentant pas. C’est très bien.

Mais pour Proulx et ses successeurs potentiels qui sautent de leur siège de député à un emploi mieux rémunéré, cette perte n’est clairement pas suffisante pour modifier leurs calculs.

Mon avis est que le respect de la parole donnée par un candidat élu à ses électeurs a une valeur. Et on la connaît : plus d’un demi-million. Comment la faire peser davantage sur les candidats ?

Je propose d’introduire une clause de « bris de contrat électoral ». Elle ferait en sorte que le démissionnaire devrait contracter envers l’impôt québécois une dette conséquente. De quelle hauteur ?

Il y a plusieurs options. La pire : que la dette soit égale au coût de la partielle, soit environ 600 000$. Le démissionnaire  s’entendra avec Revenu Québec pour échelonner son remboursement sur toute sa vie s’il le veut.

Par bienveillance, on pourrait soustraire de la dette le temps passé par le député au service de ses électeurs. M. Proux a servi 25% de son mandat, la somme serait réduite à 450 000 $.

Ou bien, on pourrait décider que la dette soit au moins équivalente au salaire que le député devait recevoir pour le reste de son mandat, soit environ 100 000 $/an. La somme pour M. Proulx, qui laisse l’Assemblée trois ans trop tôt, serait donc de 300 000 $, soit la moitié de la somme requise pour le remplacer. Ce serait déjà ça.

J’entends l’argument : on ferait alors de l’Assemblée une prison, dont les élus ne pourraient s’échapper qu’à grand frais. Je réponds : ni plus ni moins que lorsqu’on signe un contrat nous engageant à livrer des biens et des services pendant une période déterminée. Les bris de contrats ne sont pas traités à la légère. Pourquoi le contrat d’un élu avec ses électeurs serait-il moins contraignant ?

J’entends l’argument : mais dans leurs cas, la passion n’y était plus, ils allaient au travail la mort dans l’âme. Je réponds : bienvenue au club ! Des centaines de milliers de citoyens se sentent contraints et forcés de se rendre au travail, vivent des moments de baisse de régime, doivent s’accommoder de ce qu’ils ont trouvé. Et ils gagnent en moyenne le tiers du salaire des députés.

J’entends l’argument : mieux vaut une partielle qu’un député démotivé. D’ailleurs on apprend que M. Proulx n’avait plus d’entrain pour sa tâche de leader. Je réponds : les députés ont une très grande liberté dans l’intensité qu’ils mettent au travail, surtout lorsqu’ils sont dans l’opposition. Si M. Proulx avait quitté son poste de leader pour n’être qu’un simple député sans fonction supplémentaire (mais touchant toujours 100 000/an) il aurait pu remplir correctement ses tâches en ayant beaucoup de temps pour lui. L’ex-député d’opposition Yves Bolduc ne menait-il pas de front une pratique médicale complète tout en étant présent à l’Assemblée ?

Je sais très bien que la tâche de politicien est difficile, ingrate, énergivore. Mais elle a beaucoup de bons côtés. Selon son rôle dans son groupe parlementaire, on peut la vivre à 100 milles à l’heure ou n’avancer que comme si on était en zone scolaire.

Le contrat conclu entre un candidat et ses électeurs au moment du vote doit être vu comme sacré. Le candidat s’est engagé à servir pour quatre ans. Sachant qu’un pris de contrat ne sera pas anodin (ou nul, comme maintenant), les futurs députés sauront à quoi s’en tenir. Ils sauront que leur engagement de quatre ans est pris au sérieux par les citoyens, par la loi, par le fisc, et qu’ils doivent le prendre également au sérieux.

Je conçois que des personnes présentant de graves problèmes de santé ou des situations familiales particulières soient exemptées de cette exigence, ainsi que les premiers ministres sortants, qui constituent  un cas à part. Les autres, y compris les chefs de partis d’opposition, devraient être sévèrement tenus à tenir la promesse faite à leurs électeurs de les représenter dignement pendant quatre ans.

Je vois très bien la CAQ adopter ce genre de mesure. Je leur suggère de la baptiser : « la clause Sébastien Proulx ».


La bande-annonce de ma dernière balado:
Comment Trudeau va contester la loi 21

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Pour une deuxième semaine, mes choix (et non-choix) culturels de la semaine

Théâtre/opéra rock: Un mur de son

thewallTE Comment transposer sur une petite scène, comme celle du Club Soda, le gigantisme de l’album The Wall de Pink Floyd. C’est le défi assez bien réussi de Richard Petit et de ses Vikings, avec projections et éclairages en soutien. Le pouvoir évocateur des tubes de The Wall est évidemment considérable en soi, et on s’en régale. Cette puissance est imparfaitement portée par les deux chanteurs de l’ensemble, Sylvain Lacombe et Sébastien Auclair, mais la virtuosité du guitariste Michel Bruno compense amplement.
Surveillez les supplémentaires au Club Soda et une future tournée en régions — puis sur la planète !

https://youtu.be/M3FLgpOi6Vk

Les fans du Wall peuvent aussi voir l’époustouflant documentaire/captation du récent hyper-spectacle Roger Waters – The Wall. (Disponible en DVD et sur Netflix.)

Télé: Blue Moon — Jack Bauer (de 24) peut dormir tranquille

Bel essai, mais pas convaincant !

Bel essai, mais pas convaincant !

J’ai donné trois heures à Blue Moon avant de décrocher. Il n’y a pas de problèmes de moyens. C’est un problème de scénario et de vraisemblance. Qu’on tente de nous faire croire qu’un groupe de jeunes se transforment en Seals en une semaine dans un boot-camp n’est que la pointe de l’iceberg. Les dialogues sont plats, le jeu monocorde de Karine Vanasse n’aide pas.

Ce n’est pas nul, mais en écoutant, on se demande s’il n’y a pas quelque chose de meilleur à un autre poste.
Sur Illico, mais il faut payer son abonnement au Club pour y avoir accès.

Télé: Making a Victim

Trop biaisé pour être vrai.

Trop biaisé pour être vrai.

Je suis très fâché contre les concepteurs de Making a murderer, la série documentaire de 10 heures présentant comme une erreur judiciaire et un frame-up policier la condamnation à mort de Steve Avery. Fâché parce que la série, fort bien faite, est convaincante, jusqu’à ce qu’on apprenne ce qui suit.
– les documentaristes ont omis de nous dire qu’Avery avait manœuvré pour la victime se présente chez lui;
– omis aussi de nous dire qu’une trace d’ADN d’Avery impossible à « planter » par un policier fut découvert sous le capot de la voiture de la victime; (lire à ce sujet How “Making a Murderer” Went Wrong – The New Yorker.)
Et maintenant qu’on apprend que l’ex-copine d’Avery, qu’on voit le soutenant dans la série, affirme maintenant avoir été battue par lui et être convaincu de sa culpabilité, on se dit qu’on aurait été mieux… d’écouter Blue Moon jusqu’au bout à la place !
Sur Netflix.

Cinéma: Our brand is crisis

Sandra Bullock est simplement formidable dans cette adaptation de l’intervention des conseillers politiques de l’équipe qui avait fait élire Bill Clinton pour porter vers la victoire un candidat présidentiel bolivien. Bullock fait des miracles pour propulser son poulain, loin en arrière, en utilisant les méthodes politiques vicieuses raffinées dans les campagnes négatives de l’Oncle Sam.

Sans être transcendant, c’est fort agréable. Mais sachez que toute l’histoire de rivalité entre Bullock et le conseiller américain adverse est inventée, qu’il n’y avait pas de personnage féminin important dans la vraie histoire et que la finale du film tient de la fiction la plus débridée ! De plus, les conseillers sont plus machiavéliques que dans la réalité.

Arrivé cette semaine en DVD, Illico et cinéma sur demande

On peut donc voir en ligne le documentaire du même titre, racontant ces événements sans l’embellissement hollywoodien. Disponible notamment sur iTunes.

Cinéma: Guibord s’en va-t-en politique fédérale

Mes collègues députés régionaux sont formels: Guibord s’en va-t-en guerre, le dernier Falardeau mettant en vedette Huard, est une très exacte description de la réalité de la politique régionale. Celle où tout le monde se connaît et où beaucoup jouent le jeu pour la galerie et les médias. Par un curieux concours de circonstance, le député indépendant Guibord a le vote décisif dans la décision du Parlement d’aller en guerre.

https://youtu.be/TYaXGOgDA6k

Sous les conseils d’un stagiaire Haïtien (on craignait la caricature, c’est au contraire la trouvaille du film) il décide de s’en remettre à la démocratie participative pour trancher. S’en suivent diverses péripéties. Pas indispensable, mais agréable.
Arrivé cette semaine en DVD, Illico et cinéma sur demande

Livres/roman:

ChartrandL’affaire Myositis. Ce livre de mon ancien collègue et toujours ami Luc Chartrand prend parfois les allures de la série « 24 », avec poursuites et suspense.
L’intrigue plonge dans le conflit israélo-palestinien contemporain et Chartrand trouve des gentils et des méchants dans chaque camp. Sauf un: le lobby pro-Israélien du Canada, présenté ici dans des habits accablants.
Il est vrai que Chartrand tire sa colère de la destruction de l’organisation montréalaise Droits et Démocratie par le gouvernement Harper et ses amis pro-israéliens.

Livres/essais: lectures libérales

Au moins, ils écrivent. C'est déjà ça. Maintenant, s'ils pouvaient se livrer autant que les péquistes, ça aiderait les historiens !

Au moins, ils écrivent. C’est déjà ça. Maintenant, s’ils pouvaient se livrer autant que les péquistes, ça aiderait les historiens !

Enfin, des Libéraux du Québec écrivent ! Je les ai lus en rafale ces derniers mois: John Parisella, trop poli pour révéler quoique ce soit de croustillant; John Ciaccia, très disert sur les questions autochtones sauf… Oka !; Monique Forget, divertissante mais impénitente sur sa démission programmée peu après sa réélection; Claude Trudel, l’ancien conseiller de Bourassa puis maire de Verdun, un homme bien mais pas central à notre histoire. (On trouvera mes brèves critiques de ces livres sur ma page Goodreads.)

GarneauDe tous les mémoires récents produits par des Libéraux, le livre de Raymond Garneau est le plus intéressant, car le plus franc.

Sur la crise d’octobre, il révèle deux faits nouveaux: pourquoi Robert Bourassa craignait-il le comportement de son ministre de la justice Jérôme Choquette ? Parce qu’il lui arrivait de lever un peu trop le coude !

Ensuite, Garneau révèle que la liste des personnes devant être arrêtée lui a été présentée par Bourassa pendant le Conseil des ministres précédant la rafle. Garneau dit avoir toujours regretté ces arrestations. Mais il ne s’y est pas opposé sur le coup.

Celui qui créera le Conseil du Trésor et réformera la gestion administrative de l’État est particulièrement intéressant lorsqu’il raconte ses démêlés avec Jean Drapeau pendant le fiasco de la préparation des Olympiques de 1976.  Il n’est pas tendre avec Claude Ryan, qui fut son adversaire pendant la course au leadership de 1977 et qui l’a ostracisé par la suite.

Le lecteur indépendantiste sera un peu gêné par les envolée anti-nationalistes primaires de Garneau, pour lequel le clergé oppressant de la grande noirceur, Duplessis, Lévesque et Parizeau ne font qu’un ! Comme quoi il n’a acquis aucun recul sur ce point.

Mais je ne lui en veux pas. D’abord cela nous ouvre une fenêtre sur les limites de cette façon de penser, mais par ailleurs ça permet d’apprendre enfin des choses sur les entrailles des gouvernement libéraux. Une bonne autobiographie.

À votre tour

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