J’ai toujours trouvé divertissantes les analyses post-électorales. Beaucoup de plumes qui n’osaient se hasarder, la veille du vote, à en prévoir l’issue se révèlent parfaitement lucides sur les causes de la victoire de l’un, de la défaite de l’autre. Ils peuvent désormais vous dire exactement, dans l’enchevêtrement des causes et des effets, ce qui a marché, ce qui a échoué. Ils sont péremptoires. Le candidat défait aurait dû savoir que sa stratégie était mauvaise – non mais c’était parfaitement prévisible ! Ça crève les yeux ! C’en est presque risible.
Je me souviens d’avoir eu, jeune journaliste, au moment d’une élection importante, une saine prise de conscience. Prenant connaissance dans, je pense, Le Monde, d’une analyse d’une lumineuse clarté sur le résultat d’un récent scrutin, j’ai pensé avoir déjà lu quelque chose de semblable un peu auparavant. Je suis allé vers la poubelle (c’était avant le recyclage) et j’en ai sorti le Monde de la veille. J’ai relu le pré-papier électoral portant la même signature. Avant le vote, l’analyste avait donné toutes les raisons pour lesquelles il était vraisemblable que le candidat A, ou le candidat B, l’emporte. Il avait simplement repris, conjugué au présent après le vote, mais seulement pour le candidat vainqueur, ce qu’il avait mis au conditionnel la veille.
Mon collègue chroniqueur du Devoir, François Brousseau, a raison de railler la « tentation irrésistible de donner un surcroît de sens à des événements, à des chiffres, à des verdicts qui se jouent à la marge, quand ce n’est pas au hasard. » Il explique: « Le nombre de votes obtenus par Trump — entre 74 et 75 millions — est à peu près égal à celui qu’il avait obtenu le 3 novembre 2020. Il sera marginalement augmenté après la fin des courses, mais bien inférieur aux 81 millions de Joe Biden, record de tous les temps pour une élection présidentielle. » Bref, continue-t-il, « la marge entre les deux candidats de 2024 sera à la fin d’environ 3 millions de voix, contre les 7 millions de 2020 en faveur du président sortant. Elle se traduira par un score ressemblant à 50,1 %-48,2 %. Deux points d’écart. Biden, lui, l’avait emporté par plus de quatre points. » (Mise à jour, l’écart final est de 49,9% pour Trump, 48,3% pour Harris. Trump a la plus petite marge de victoire en 30 ans.)
Cela n’enlève rien au mandat obtenu par le vainqueur. Mais le respect des chiffres doit nous conduire à lui concéder une victoire nette, mais pas une vague. Et de reprocher à Kamala Harris une performance décevante, pas une déroute.
L’acharnement en cours contre la campagne de Kamala Harris répond à une logique insidieuse. Il part du principe que la victoire était à sa portée, mais que, par incompétence ou aveuglement idéologique, elle l’a laissée s’échapper. Bref, c’est de sa faute. En plus de perdre, elle doit maintenant payer. Être crucifiée.
Le journaliste américain Murray Kempton, qui s’est valu un prix Pulitzer précisément pour la qualité de ses observations politiques et sociales, a, le mieux, décrit le phénomène : « Un critique, c’est quelqu’un qui entre sur le champ de bataille après la fin de la guerre et qui tire sur les blessés. »
L’autre analyse omnisciente
J’ai donc résolu d’illustrer ce propos en écrivant une contre analyse de la présidentielle, comme venue d’un univers parallèle où, là, Donald Trump a perdu l’élection. La voici.
« C’était écrit dans le ciel, le Trumpisme devait connaître le 5 novembre 2024 une désastreuse fin de carrière. La clé de l’élection reposait sur les classes ouvrière, modeste et moyenne, fortement affectées par l’inflation, notamment en matière d’alimentation et de logement. Harris l’a compris et, dès les premiers jours, a promis de s’attaquer aux hausses de prix abusives, d’offrir 6 000 $ pour chaque nouveau-né, 45 000 $ pour chaque premier achat de maison et une baisse générale du coût des prescriptions. Puis, elle a répété ce mantra jusqu’à plus soif. Trump ne s’en est jamais remis. Pressé de questions sur sa promesse de « terrasser l’inflation » dès son arrivée, il n’a pu que prétendre qu’il allait réduire le prix de l’énergie de 50% la première année, sans jamais expliquer comment il y arriverait. Un des moments les plus gênants de sa campagne fut lorsqu’il fut interrogé sur la réduction des coûts de garderie, un enjeu majeur pour les familles. Tétanisé par un sujet pour lui complètement étranger, il a fini par parler de l’augmentation des tarifs douaniers.
Le pari de Trump était de répéter sur tous les tons le mensonge que Harris avait « brisé l’économie », que le pays était « en déclin », pour tout dire « une poubelle ». Il espérait que les électeurs les moins éduqués et moins informés ne se rendraient pas compte que l’inflation avait frappé la planète entière depuis 2020, que l’administration Biden-Harris avait, mieux que partout ailleurs, assuré une réduction de l’inflation à moins de 2% et une tendance à la baisse des taux hypothécaires. Trump a fait l’erreur de tabler sur la désinformation. Suffisamment d’électeurs, y compris non-universitaires, étaient assez lucides pour comprendre que le pire était derrière eux, que l’économie fonctionnait à plein régime, et que l’emploi se portait mieux que jamais. Ils ont aussi été rebutés par la proposition économique phare de l’ex-président, l’imposition de tarifs à l’importation sur tous les produits. Cela allait, ont dit tous les économistes, rallumer l’inflation et frapper chaque famille dans leur portefeuille, à hauteur de 4000 $ l’an.
Trump avait une carte maitresse avec l’immigration. Président, il avait réussi à fermer la frontière, avec en fin de mandat un arrêt complet des passages, courtoisie de la pandémie. Biden et Harris avaient fait l’erreur de lever les décrets de Trump, espérant naïvement qu’une loi du congrès serait la clé d’un resserrement des règles. Ce n’est qu’en février dernier, après des millions d’entrées, qu’ils ont refermé le robinet. Harris s’engageait à le laisser fermer, sans jamais admettre que ce délai avait été nocif. Il y avait donc un boulevard devant Trump à ce sujet. Il a réussi à faire capoter son véhicule en le dirigeant comme un conducteur ivre, lui qui pourtant ne boit pas. S’adressant à une nation fondée sur l’immigration, il a qualifié les immigrants de « poison dans le sang de la nation », de « vermine » et de « déchets ». Il a déclaré, sans la moindre preuve, que les pays étrangers vidaient leurs asiles d’aliénés pour les pousser vers les États-Unis, ce qui le faisait fantasmer dans presque chaque discours sur Hannibal Lecter, le personnage du film Silence des agneaux dont il semblait penser qu’il s’agissait d’un documentaire. Il a fini de déconsidérer son discours anti-immigration lorsqu’il a déclaré, lors d’un débat désastreux avec Harris, que certains d’entre eux cuisinaient gaiement des animaux de compagnie. Ce commentaire à la fois xénophobe et vulgaire a fini d’engloutir sa crédibilité.
Il était évidemment couru d’avance que son entêtement à se vanter d’avoir orchestré l’abolition du droit national à l’avortement pousserait davantage de femmes dans le camp démocrate. Il tenta d’amortir le choc en se disant favorable à la procréation artificielle, même au prix de mécontenter sa base évangéliste. Mais encore une fois, il cracha dans sa propre soupe en se déclarant, d’abord, « le père de la procréation assistée », puis, « le père de la fertilisation ». Sa condamnation, au civil, pour agression sexuelle et diffamation de la victime aurait pu être oubliée par certaines, s’il n’avait pas passé la campagne à dénigrer les femmes, et pas seulement son adversaire, en les traitant de stupides et de malades mentales. Ceux qui s’étonnent aujourd’hui de sa défaite n’ont simplement pas compris que les femmes constituent plus de 50% de l’électorat.
La cible woke
Trump a bien tenté de profiter des vulnérabilités de son adversaire. Le parti démocrate porte sur sa gauche des éléments wokes qui offrent des cibles faciles. Le non-consentement des parents pour le changement de genre de mineurs, la dispensation de serviettes hygiéniques dans des toilettes d’adolescents dans l’état du vice-président Tim Walz (ainsi surnommé « Tampon Tim »), la présence d’hommes biologiques dans les sports féminins, autant de proposition rejetées par des majorités qui vont bien au-delà de la base conservatrice. L’équipe Trump a spécifiquement diffusé pendant les matchs sportifs une publicité où on entendait Kamala Harris défendre le financement public des changements de sexe pour les prisonniers. Elle n’a jamais repris cette proposition en campagne, mais le mal était fait. Ces arguments auraient pu davantage porter si Trump n’y avait pas, là aussi, apposé sa marque personnelle. « Vous envoyez votre fils le matin à l’école, quand il revient, c’est une fille » a-t-il répété sans cesse, plongeant dans le ridicule qui, en politique, tue.


Le problème est que, faisant la balance des inconvénients, les électeurs qui ont vu cette paille dans l’œil de Harris ne pouvaient qu’être stupéfaits de la poutre dans celle de Trump. La vidéo où on le voyait promettre des baisses d’impôts massives à ses amis milliardaires a fini par convaincre les classes populaires qu’il n’était pas un des leurs. Ils avaient vu Biden et Harris réduire de 25% la pauvreté infantile, être empêchés par les Républicains de pérenniser cette mesure, mais promettre de la rétablir une fois Harris élue. Ils avaient vu Joe Biden sur un piquet de grève. Ils ont entendu Harris promettre une hausse du salaire minimum – ce que, même au McDo, Trump a refusé de faire. Mais ils ont surtout entendu Trump, dans une désastreuse mais révélatrice entrevue avec le zillionnaire Elon Musk, le féliciter d’avoir viré dans une de ses entreprises les salariés qui tentaient de se syndiquer.
On ne pouvait se tromper. La vulgarité de Tump, à intensité croissante, allait finir par pousser une partie de ses électeurs religieux, non à voter démocrate, mais à rester chez eux. La goutte qui fit déborder le vase de vin de messe apparut lorsqu’il se mit à vendre sa propre bible, imprimée en Chine, dans le seul but de faire un profit, alors qu’il se montrait incapable, en entrevue avec un réseau chrétien, de citer une seule phrase tirée du livre saint. C’était trop. Un sacrilège.
Il fut aussi battu par la simple lassitude. Les mêmes jérémiades. Le même esprit revanchard. Le même refus d’accepter les règles du jeu. Sa promesse de gracier les émeutiers du 6 janvier, qu’il appelait « les otages », heurtaient des électeurs conservateurs pour qui la loi et l’ordre doivent s’appliquer à tous.
Bref, tous les signes de la chute de la maison Trump étaient présents, pour qui avaient des yeux pour voir. Ceux qui ont fait preuve d’aveuglement devraient, aujourd’hui, se livrer à un profond examen de conscience, et, peut-être, se soumettre à un test cognitif. »
Le droit d’avoir tort
Bon, assez joué. Ce que j’en pense vraiment ? D’abord qu’il faut sortir de l’ambiguïté au sujet de la démocratie. « Le peuple a toujours raison » disent les esprits troublés. Foutaise. La démocratie repose précisément sur le droit du peuple d’avoir tort. Le peuple a toujours le dernier mot, et doit l’avoir. C’est déjà suffisant. La victoire de Trump n’est pas le triomphe de la raison. Un socle électoral substantiel d’Américains croit profondément aux valeurs conservatrices, au gouvernement le plus petit possible, à la glorification des forces de l’ordre, des militaires, de la manière forte, du paternalisme. C’est leur droit le plus sacré. Les trois pour cent d’électeurs qui ont donné la victoire à l’autocrate Trump ne sont pas de cette étoffe. Ils ont voté pour lui, propulsés par un mélange de rancœur, de désinformation (sur la réalité de la situation économique, notamment) et de machisme.
Mon ancien patron de L’actualité, Jean Paré, qui n’est pas un homme de gauche, résume la chose ainsi : « La foule en colère aime les bouffons quand elle en a le choix. Exemple: elle a choisi Berlusconi, Bolsonaro, Rob Ford, Boris Johnson, Javier Milei, Néron et Caligula, Barrabas plutôt que Jésus… Les gros farceurs emplissent les salles. Les comédies attirent plus que les drames. »
Condescendance ? Il y a de ça. La question est : est-elle justifiée ? Pourquoi ces trois pour cent, qui ont vécu depuis cinq ans les étés les plus torrides, les pires tornades, les pires ouragans, les pires feux de forêts, ont-ils choisi l’homme qui ne croit ni au réchauffement climatique, ni aux éoliennes, ni aux panneaux solaires, mais seulement à l’extension indéfinie de la production et de la consommation d’hydro carbures ? N’y a-t-il pas, ici, une forme d’automutilation politique ? N’y en a-t-il pas aussi, chez les deux pour cent de femmes américaines qui n’avaient pas voté Trump en 2020 mais qui ont jugé que 2024 était le moment le mieux choisi pour lui prodiguer leur appui ?
Moi, je ne sais trop si la colère aveugle provoquée par l’inflation et poussant une partie de l’électorat à vouloir du changement à tout prix, même l’élection d’un milliardaire qui se fiche de leur bien-être, pouvait être contrée par quelque stratégie de campagne que ce soit. Moi, j’étais au départ un Kamala-sceptique. J’ai été ébahi par sa capacité à prendre le contrôle d’une majorité de délégués en quelques jours – malgré l’opposition d’Obama et des leaders démocrates du Congrès, excusez du peu – puis de donner un tout nouveau souffle à la campagne. Elle a commis des erreurs ? Dites-moi quelque chose que je ne sais pas. Mais elle en a commis beaucoup, beaucoup moins que Trump, au point où pendant certains de ses discours, sa directrice de campagne — maintenant chef de cabinet, Susie Wiles, — allait parfois se planter devant lui, dans l’assistance, pour le fustiger du regard et lui signaler d’arrêter de déraper. Mais entre une candidate imparfaite qui souhaite réduire la pauvreté et protéger les droits des femmes et un narcisse autoritaire qui rêve de faire copain-copain avec les dictateurs d’une planète en feu, mon choix est fait. Vous me direz, c’était écrit dans le ciel.
(Une version plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)
