Le bon gars

C’est terrible, les tuiles qui tombent sur Pablo Rodriguez. Cela ne pouvait arriver à un meilleur gars. On le voit bien : il ne ferait pas de mal à une mouche. Mes collègues Isabelle Porter et Marie-Michèle Sioui ont parlé à 20 personnes qui l’ont connu au long de son parcours politique. Tous n’avaient que deux mots à la bouche : « gentil » et « humain ».

On l’a vu, c’est vrai, s’emporter contre le Bloc québécois depuis son pupitre de ministre. Il lui arrive de se fâcher et d’affirmer « moi aussi, je suis Québécois » alors que personne ne le conteste. Mais si on excepte sa défense rituelle de l’unité canadienne, on ne peut dire que Pablo nous enquiquine avec ses idées. Il n’est pas en train de nous convaincre de grand-chose. Sauf que ce serait tellement mieux si on était tous ensemble, unis et heureux, dans le grand Parti libéral. Son ancien chef Michael Ignatieff l’a confié au Devoir : c’est « un homme de terrain plus qu’un homme d’idées ». « Et je ne dis pas ça pour le critiquer, nuance-t-il. Il a beaucoup de charme personnel, de savoir-faire pour attirer les gens. C’est ça, je crois, son grand atout comme homme politique. » C’est certain.

Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Pénurie de courage linguistique au PLQ

J’ai une marotte. Je ne peux m’empêcher d’écouter ce que nos politiciens disent aux anglo-québécois. C’est très révélateur. D’abord on peut les prendre en flagrant délit de contredire les positions qu’ils prennent en français. J’avais ainsi découvert que, dans l’opposition, François Legault, avait identifié à la radio de la CBC le grand problème de l’intégration des immigrants. On exige trop qu’ils connaissent le français avant de venir, avait-il dit. Il a changé d’avis depuis, remarquez. Il arrivait à Manon Massé de dire devant un micro anglo que la langue de Shakespeare pourrait être une langue officielle dans sa vision du Québec. Puis, elle s’en excusait.

Les cinq candidats à la direction du Parti libéral du Québec ont consacré deux heures, ce dimanche, à débattre, en anglais. Je les ai écoutés pour vous. Mes attentes étaient basses. Optimiste impénitent, je me demandais toutefois si l’un d’entre eux aurait le courage de dire une seule chose qui ne relèverait pas de la flagornerie envers notre minorité historique.

Ma carte de bingo affichait en son centre l’expression « le français est en déclin au Québec ». Après tout, c’est la conviction maintes fois réitérée du nouveau premier ministre du Canada. C’est surtout ce qu’on retient du dernier recensement et des travaux du Commissaire québécois à la langue française. Je ne cite qu’un élément: selon les chiffres fédéraux, entre 2016 et 2021, 4,6% des jeunes montréalais francophones sont devenus des jeunes montréalais anglophones. Ils ont été assimilés. Tiens, un autre élément, pour la route: pendant la même période, la proportion d’unilingues anglophones au Québec a progressé de 15%.

Je ne vous garde pas plus longtemps en haleine. Je n’ai pas crié bingo. Aucun des candidats n’a eu le cran — ou est-ce même la conviction — d’oser évoquer, même de biais, même timidement, qu’il pouvait y avoir un déclin du français, voire une zone d’ombre, quelle qu’elle soit. Pour mémoire, aux dernières nouvelles, 68% des francophones sont convaincus que le français est menacé au Québec (25% pensent le contraire, 7% ne savent pas). Cette majorité francophone n’a manifestement pas de porte-parole parmi les candidats libéraux en lice.

Pourtant, j’ai eu un bref moment d’espoir. L’homme d’affaires Marc Bélanger s’est avancé sur une glace mince en évoquant les rencontres où, au centre-ville de Montréal, 26 francophones doivent parler anglais car il y a un unilingue anglophone dans la pièce. « This is unacceptable » a-t-il tonné, en anglais. J’attendais qu’il ajoute que, premier ministre, il ferait en sorte que tous les diplômés anglo-québécois aient une connaissance opérationnelle du français pour que cesse, une fois pour toutes, cet inacceptable impérialisme linguistique de la minorité. Nenni. Il avait une autre solution en tête: la technologie, l’intelligence artificielle. Bref, il fallait accommoder ce pauvre unilingue anglo, pas l’intimer d’apprendre la langue officielle du lieu.

On en était là, au College John Abbott, ce dimanche. En fait, c’était pire. Les seules mesures linguistiques que les candidats libéraux souhaitent adopter sont favorables à l’anglais. Fini le plafonnement des inscriptions aux Cégeps anglophones. Grâce au PLQ, ils pourront demain croître bien au-delà des besoins de leur communauté et procéder à l’anglicisation, désormais abondamment documentée, des non francophones. Ils en ressortent significativement plus enclins à travailler en anglais et à utiliser l’anglais dans l’espace public. Finie, évidemment, la protection offerte à la loi 96 par la clause dérogatoire. Les libéraux permettront aux tribunaux fédéraux de s’adonner à leur passe-temps favori : émasculer les lois linguistiques québécoises. Finies aussi la régulation du nombre d’étudiants étrangers anglophones au Québec, dont l’explosion a versé au centre-ville de Montréal, depuis dix ans, l’équivalent de la population de trois Westmount.

Sous l’un ou l’autre de ces chefs libéraux, les universités anglophones retrouveront l’âge d’or que leur avait organisé Philippe Couillard. Les candidats souhaitent-ils aussi lever l’obligation faite aux universités de franciser 80% de leurs étudiants venus d’ailleurs ? L’occasion leur a été donnée par l’animatrice du débat de préciser leur pensée à ce sujet. D’affirmer, même, qu’ils sont d’accord avec le principe, sinon avec le seuil ou les délais. Ils ont choisi de laisser l’impression qu’ils allaient faire table rase de cette bizarre obsession d’enseigner le français aux étudiants qui choisissent d’étudier à Montréal. Nous n’avons pas su non plus s’ils allaient faire sauter l’application dans les Cégeps anglos d’une proposition issue du PLQ de Dominique Anglade faisant passer de deux à cinq le nombre de cours de français ou en français. Ce sera pour une autre fois.

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Qu’en est-il de l’immigration, dont l’explosion ces dernières années a fait bondir de 40% le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais au travail, selon le Commissaire à la langue française ? Et qui, pour ceux qui ne s’intéressent pas aux questions linguistiques, a provoqué une crise du logement sans précédent et lourdement exacerbé les pénuries en santé et en éducation ?

Les aspirants-futurs premiers ministres libéraux ont tous la même réponse, qui ne manque pas d’originalité dans le contexte : il faut beaucoup plus d’immigrants ! L’ex-président du Conseil du patronat Karl Blackburn a même reproché à l’ex-ministre et lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, d’avoir « tourné le dos aux entreprises » en fermant d’un millimètre le robinet des temporaires l’an dernier. (Rodriguez fut aussi accusé de n’avoir rien fait pour protéger les universités anglos contre la torture linguistique et économique infligée par le gouvernement caquiste. Il s’en est défendu.)

Nous sommes donc en présence d’un groupe de candidats dont l’ascension au gouvernement garantirait l’accélération du déclin du français au Québec – et de la crise du logement. Le démantèlement des éléments de la loi 96 qui ont un léger mordant ferait une partie du travail. L’ouverture des vannes de l’immigration anglicisante ferait le reste. La seule question en suspens est de savoir si ces cinq candidats sont : a) sincèrement convaincus que le français se porte à merveille; b) savent que le déclin est en marche mais font semblant que ce problème n’existe pas, pour attirer le vote des militants anglos et franco-jovialistes; ou c) sont volontairement en mission pour affaiblir davantage encore le français et diriger ensuite une nation où les francophones seront quantité politique négligeable.

Je vous laisse choisir.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)