Monsieur Trudeau: Faites l’histoire !

Réélu majoritaire en 1980, votre père, Pierre Elliott Trudeau, avait alors annoncé que ce mandat, probablement final, serait « éclatant, pas fade ». (« With a bang, not a whimper », paraphrasant à l’inverse le poète T. S. Eliot.) Entre autres, il avait offert au chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Ed Broadbent, d’entrer au gouvernement. « Je prendrai cinq ou six ministères », avait répondu le chef néodémocrate. « Vous les avez ! » avait rétorqué votre père.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’affaire ne s’est pas concrétisée, mais le rêve d’un grand parti canadien de centre gauche ressurgit depuis avec régularité. Bob Rae, l’ex-libéral devenu néodémocrate puis redevenu libéral, en avait fait un thème de sa course au leadership de 2008. Stéphane Dion et Jack Layton avaient tenté de négocier un gouvernement de coalition en 2009. Jean Chrétien et Ed Broadbent avaient lancé des travaux préliminaires de fusion en 2010.

Vous avez l’occasion de faire l’histoire et de laisser votre marque, ce qui, pour l’instant, manque cruellement au résumé de vos réalisations. Vous pouvez ainsi faire oublier la tenue de ces élections ridicules en transformant une bévue en audace.

Offrez à Jagmeet Singh d’entrer au gouvernement. Offrez-lui cinq ou six ministères. Proposez un pacte de gouvernement de quatre ans et suggérez que se tienne, dans trois ans, un congrès de fondation du Parti libéral-démocratique. Dites que vous ne serez pas candidat à sa direction. Singh et Christia Freeland, peut-être, s’en disputeront le leadership, et donc le poste de premier ministre sortant. Vous serez le fier géniteur d’un rassemblement qui aura le potentiel de gouverner le pays pour une génération. (Négociez-vous le poste de gouverneur général, il vous irait à ravir.)

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Cela vous coûtera quoi, exactement, dans l’intervalle ? D’accomplir ce que vous devriez faire de toute façon. Un calendrier de mise en place d’une assurance médicaments nationale. Une augmentation plus substantielle de l’impôt sur les compagnies et les ultrariches, ce que Joe Biden est en train de réaliser à la frontière sud, vous donnant la couverture voulue. Plutôt que de simplement le suivre, devancez-le de quelques pas en taxant sérieusement les gains en capitaux. Cessez enfin le long flirt libéral avec les paradis fiscaux. Vous avez constaté comme nous que la famille Desmarais vous a déserté pour rejoindre les conservateurs en début de campagne. Le 1 % vous trouve trop progressiste ? Donnez-leur raison.

Nommez Steven Guilbeault ministre de l’Environnement et coupez les ponts avec l’industrie pétrolière et gazière. Les ponts, et les subventions. Ce mandat doit être celui où vous prendrez au sérieux vos engagements verts. C’est votre dernière chance d’avoir l’air d’un chef de file dans les rencontres internationales à ce sujet. Saisissez-la.

Prenez acte que 51 % des Québécois ont voté pour des partis bleus qui ne souhaitent pas vous voir intervenir en santé et contre la laïcité. C’est simple : comme vous avez commencé à le faire avec vos projets pour les CHSLD (embauche massive, augmentation des salaires), posez comme conditions nationales exactement ce que le Québec a déjà réalisé. Sur la laïcité, soldez le problème avec un simple renvoi en Cour suprême pour en tester la constitutionnalité, mais sans que votre procureur général ne plaide contre. Faites confiance aux juges trudeauistes pour dire tout le mal qu’ils pensent de la loi caquiste.

Piquez une ou deux idées aux conservateurs, seulement pour les enquiquiner. Exempter de TPS les achats de Noël effectués cette année dans les magasins (et non en ligne) sera un beau cadeau à faire aux électeurs et aux détaillants. Et vous n’êtes pas à un milliard près. Quand la quatrième vague sera derrière nous, remboursez pendant un mois la moitié des repas pris au restaurant les lundis et mardis sera aussi bienvenu. Mais alors qu’O’Toole refusait de payer l’alcool, acceptez de couvrir le coût d’un verre de bière ou de vin. Comme votre père, vous avez de la classe.

Enquiquinez aussi François Legault en annonçant que vous seriez finalement prêt à financer 40 % du troisième lien… mais seulement si les voitures y sont interdites et qu’il est entièrement réservé aux autobus ou à un tramway. N’ayez crainte, cela ne vous coûtera pas un sou.

Vous savez peut-être que je n’ai pas voté pour vous. Je n’étais pas, non plus, un grand partisan de votre père. Je n’en reconnais pas moins qu’il était de ceux qui font l’histoire. Je parie que si vous suivez mes conseils, vos biographes auront un réel plaisir à raconter votre règne. Pour l’instant, vous êtes principalement celui qui a légalisé le cannabis. Comme héritage, c’est un peu fumeux.

Rompre avec le passé pétrolier du Canada, faire du pays un leader vert, mener la charge internationale pour la justice fiscale et laisser derrière vous un grand parti de gouvernement progressiste, voilà qui aurait de la gueule, de l’envergure, de l’éclat.

Ce serait, en un sens, du vrai Trudeau.


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Fragilité canadienne

Avez-vous vu le chef conservateur, Erin  O’Toole, faire son jogging plus tôt cette semaine ? Il portait un t-shirt rouge portant les mots : « Believe in Canada ». Croyez au Canada.

Le slogan est extrêmement signifiant. S’il faut appeler les citoyens à croire en leur pays, c’est qu’un déclin de la foi nationale est suffisamment préoccupant pour qu’on veuille y remédier.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le malaise canadien était à couper au couteau, pendant les célébrations de 2021 de la Fête du Canada. Le jour fut hanté par plus d’un millier d’enfants autochtones dont les sépultures anonymes furent découvertes ces dernières semaines.

La reconnaissance de périodes noires, voire funestes, dans l’histoire d’une nation est davantage règle qu’exception. Les vieux pays ont pillé et massacré à intervalles réguliers. L’Espagne porte à son débit l’expulsion des juifs, l’inquisition et le massacre des Aztèques et des Mayas. La France, la terreur et la colonisation. Le Royaume-Uni la meurtrière répression des indépendantistes indiens, la guerre biologique contre les autochtones d’Amérique, la déportation des Acadiens, la liste est longue. Même des nations plus jeunes, comme les États-Unis, portent les stigmates de l’esclavage, du vol des territoires mexicain et autochtone. J’en passe. Et combien de générations faudra-t-il aux Allemands pour expier complètement Hitler ?

Mais dans chacun de ces cas, les périodes noires sont précédées ou suivies du reste du narratif de la construction nationale. Il est rare que des nations découvrent dans le moment de leur création même, dans leur mythe fondateur, un trou noir d’une ampleur telle qu’il capte la lumière créatrice qui pourtant doit éclairer la fierté de tout un peuple.

John A. Macdonald déboulonné

Avant même la découverte des sépultures de Kamloops, la réputation père du Canada, John A. Macdonald, était au figuré et au sens propre tombé de son piédestal. Au Québec, il avait depuis longtemps peu de partisans. Le regretté anthropologue Serge Bouchard disait de lui que « s’il existe un personnage indigne dans l’histoire du Canada, c’est bien cet avocat corrompu, ce politicien raciste qui fut la honte de ses contemporains, un homme sans compassion et sans principes, un voyou en cravate qui eût été sanctionné en des temps moins laxistes. »

Les autorités municipales de ville oû il a grandi, Kingston, ont retiré sa statue, comme celle de la ville où se sont conclues les négociations créant le Canada, Charlottetown. Les autres n’ont qu’à bien se tenir. Celle de Montréal ne tient plus.

(le texte se poursuit après la pub.)

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La monarchie canadienne n’a plus d’avenir.

Le t-shirt d’Otoole est un appel à l’aide, tant les gouvernements conservateurs ont voulu fonder l’idée nationale canadienne autour de quelques héros et thèmes, dont leur premier chef, John A. Ils ont aussi misé sur la grandeur, la permanence et la noblesse de notre monarchie. On se souvient du goût de Stephen Harper pour les portraits de la Reine. Or voilà que ce symbole est aussi ébranlé. La dernière gouverneure générale a été virée pour cause de toxicité. La famille royale est accusée de racisme envers son petit-fils. À telle enseigne qu’on ne compte plus qu’un Canadien sur quatre à vouloir conserver la monarchie après le décès, inévitable mais dont la date est imprécise, d’Elizabeth.

Les conservateurs étaient aussi prompts à faire des Forces armées (royales) du Canada un autre objet de fierté nationale. C’était avant que les militaires canadiens soient plus remarquables pour l’impunité de leurs agressions sexuelles que pour la qualité de leurs faits d’armes. Ils étaient valeureux. Ils sont devenus scandaleux.

Les libéraux, depuis Lester Pearson et Pierre Elliott Trudeau, avaient senti qu’il fallait au Canada une injection nouvelle de fondements identitaires. Après avoir vampirisé les symboles québécois (adoptant le « O Canada », hymne de la SSJB, qui ne parlait que de nos défricheurs et de notre fleuve, pas de John A. et des rocheuses; puis mis notre feuille d’érable sur le drapeau – elle est introuvable en Alberta) le Canada moderne renaîtrait en 1982, autour d’une nouvelle constitution et d’une Charte des droits. Et ce ne serait pas John A, mais Trudeau qui figurerait sur les statues à venir.

La refondation du pays déstabilisée

Deux choses se sont produites depuis qui mettent à mal les mythes refondateurs eux-mêmes. Pierre Trudeau était opposé à la politique de la contrition pour les erreurs passées, entamée par Brian Mulroney. Les excuses à répétition auquel Ottawa a procédé depuis (sauf pour les prisonniers d’Octobre) ont plutôt mis en lumière, non le Canada héros-des-droits, mais le Canada bourreau-des-droits. Puis la transformation d’un multiculturalisme hier bon enfant en un activisme communautaire accusateur a poussé le premier ministre actuel, fils de l’autre, à affirmer que la totalité des institutions canadiennes étaient imbues de racisme systémique, coupables à ce jour de colonialisme. Une fois fait cet aveu, exit la supériorité morale canadienne issue de la Charte des droits. Angus Reid nous apprenait récemment qu’un Canadien sur trois est désormais convaincu que « le Canada est un pays raciste ». Pas il y a longtemps. Pas de temps en temps. En ce moment, en soi. C’est dur pour l’estime de soi. (En détail : le tiers des Blancs et des Autochtones ont cette conviction, 42% des Canadiens de couleur, 55% des électeurs NPD et, étrangement, des femmes de moins de 35 ans. Mais seulement 23% des Québécois et 13% des électeurs du Bloc tirent cette conclusion.)

Une tradition rompue : dire non au Québec

Le Canada moderne s’était aussi créé dans le refus de la différence québécoise. Comme le disait Justin lors des funérailles de Pierre Trudeau, « il a quitté la politique en 1984 mais il est revenu pour Meech [90], il est revenu pour Charlottetown [92], il est revenu pour nous rappeler qui nous sommes. »

En clair : il était revenu pour dire à la majorité canadienne qu’elle avait raison de refuser de donner un statut distinct au Québec. L’architecture canadienne reposait sur l’égalité des individus, l’égalité des deux langues officielles, l’égalité des provinces, l’ouverture aux groupes ethniques, tous égaux. Les tentatives de Meech et de Charlottetown de modifier cette architecture allaient lamentablement échouer. « La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance, elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis » concluait alors la journaliste Susan Delacourt « Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous per­drez, comme Mulroney a perdu deux fois, à Meech et à Charlottetown. Ou vous pouvez tenter de vous allier à Trudeau, […] et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. »

Jean Chrétien a creusé encore le sillon de cette tradition en triomphant des séparatistes [95], en imposant au Québec le pouvoir fédéral de dépenser avec l’Union sociale [99] et la loi sur la Clarté [2001]. Il y avait de la vigueur et de la constance dans ce combat de principe victorieux contre la différence québécoise, d’autant qu’il était porté par des premiers ministres issus du Québec.

Le fait qu’aujourd’hui, le chef libéral Justin Trudeau accepte le contraire de ce que le fondateur du Canada moderne considérait « qui nous sommes » porte ainsi un autre coup à l’identité canadienne. Et fait des 70% de Canadiens anglais qui s’opposent à la notion de nation pour le Québec (et aux 53% qui s’y « opposent fortement ») des orphelins identitaires. Sa décision de considérer que les langues officielles ne sont pas égales, que le français doit être défendu davantage que l’anglais, est également une déviation doctrinale de fond qui émousse l’idée que les Canadiens avaient d’eux-mêmes. Ils sentent dans ce virage les effluves de la reddition.

#TrudeauKnew

Non que Trudeau-père soit absout du procès politique en cours sur les pensionnats (toujours actifs sous sa gouverne) et sur la politique autochtone de son pays. Le mot dièse #TrudeauKnew est apparu sur les réseaux et sa statue de Toronto est en danger.

Père fondateur, monarchie, armée, charte des droits, père refondateur, refus de la différence québécoise, tous les piliers de l’identité canadienne sont aujourd’hui fragilisés. Pour de bonnes raisons, certes. Mais qui peut prévoir comment l’effondrement des piliers de l’identité d’un pays agira, demain, sur sa cohésion, son bien-être collectif, son avenir ?

Au moins nous, Québécois, avons la chance d’être arrivés plus tôt que John A. et d’avoir constitué notre propre bagage. Certes, nous avons colonisé, avons eu des ennemis autochtones, les Iroquois. Mais nous avons eu chez eux bien davantage d’alliés, avons aussi signé la Grande Paix, puis la Paix des Braves. Oui, notre clergé a péché dans les Pensionnats, mais aussi dans nos propres écoles et fait nos propres orphelins. Sans compter que, n’eut été de la menace religieuse, nous n’aurions jamais voté pour John A et son nouveau Canada en 1867. Mais on nous disait que faire autrement serait péché mortel et que nos âmes bruleraient en enfer pour l’éternité. (Même si le vote n’était pas secret, nous fûmes tout de même 45% à choisir l’enfer plutôt que le Canada.) Nous avons été, certes à un moindre degré que nos frères et sœurs autochtones, victimes de tentatives d’assimilation et, comme eux et elles, avons survécu. Nous avons discriminé et avons été discriminé. Nous avons été conquis, réprimés, mais avons résisté puis avons réussi notre révolution tranquille, faisant reculer nos propres pesanteurs, l’étau du capital anglophone et la chape idéologique cléricale. Nous incarnons pour ainsi dire le poison et l’antidote, le bourreau et la victime, le virus et l’anticorps, sinon le vaccin. Je laisse au débat de déterminer dans quelles proportions.

Nous avons Champlain, Papineau, Lesage et Lévesque. Ils ne sont pas parfaits, non. Mais une chose est certaine : ils ne sont pas pourris.

Parce que nous sommes aussi Canadiens – pour certains d’entre nous à notre corps défendant – nous avons donc aussi mal à notre Canada. Naguère, Chrétien et Trudeau-fils se targuaient de gouverner le premier pays « post-national » de la planète. Un horizon hasardeux auquel nous n’avons jamais adhéré. Désormais dangereusement désarrimé de ce qui le définissait, ce pays sera-t-il demain « post-canadien » ? Inquiets pour eux, on ne lui souhaite évidemment, comme à un bon voisin, que du succès. Sachant que, de notre côté, nous avons le nécessaire – et ferons le nécessaire – pour n’être jamais post-québécois.


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L’aéroport du mépris

Lorsque Jean Chrétien a décrété en 2003 que l’aéroport de Dorval porterait le nom de Pierre Elliott Trudeau, plusieurs y ont vu de l’humour noir. Personne n’avait fait davantage que Trudeau pour nuire à cet aéroport. Il avait décidé de concentrer les vols internationaux 50 km plus loin, à Mirabel, assurant à la fois l’écrasement de Montréal comme plaque tournante aérienne et le décollage de Toronto, où les transferts vers les vols intérieurs se faisaient dans le même aéroport.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Deux options s’ouvrent à nous. Je suis parmi les 30 000 personnes qui ont signé en une semaine la pétition proposant de rebaptiser l’aéroport. Mais on peut au contraire choisir d’aller jusqu’au bout de l’humour noir et donner aux visiteurs une expérience immersive du trudeauisme. Explorons cette possibilité.

Débarquant de l’avion, notre visiteur pourrait voir s’afficher une citation du jeune Trudeau qui, en 1950, écrivait que les Québécois étaient «en passe de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs». Le visiteur s’engagerait ensuite dans la Passerelle des insultes. Peu après son entrée en politique, M. Trudeau a qualifié de « connerie » le projet des Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, Daniel Johnson d’obtenir pour le Québec un statut particulier. Ce n’est rien à côté des propos qu’il a réservés pour l’autre grand courant de pensée québécoise, l’indépendantisme . En crescendo : une « maladie de l’esprit », puis « une folie », puis, devant le Congrès américain, «un crime contre l’histoire de l’humanité».

Dans une alcôve, on pourra noter ce que, premier ministre, il a dit des 450 camionneurs postaux syndiqués (les «gars de Lapalme») qu’il avait mis au chômage : «Qu’ils mangent donc de la m..de !»

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Revenant au politique et avançant dans le temps, notre visiteur apprendrait que lorsque Robert Bourassa, Brian Mulroney et neuf autres premiers ministres ont tenté de réparer les pots qu’il avait lui-même cassés, il les a traités de «pleutres» et «d’eunuques».

Le visiteur arriverait ainsi au Point Godwin, celui où le participant à un débat use de comparaisons avec les Nazis. Les pleutres précités ayant proposé de reconnaître, dans un accord surnommé Meech, que le Québec soit reconnu comme distinct, le grand homme a déclaré : «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.»

Sorti de la passerelle, le passager pourrait s’arrêter au Café des poètes emprisonnés. Une petite vidéo lui apprendrait que Trudeau fut le seul chef de gouvernement occidental moderne à avoir suspendu les libertés de ses citoyens et autorisé les arrestations nocturnes de 500 opposants politiques, pour simple délit d’opinion. Dont quatre poètes et une chanteuse.

Au Guichet des promesses brisées, on le verrait promettre, en 1980, «du changement» si les Québécois votaient Non à la souveraineté puis changer la constitution du Canada, en 1982, pour réduire l’autonomie québécoise. Suivraient les citations des chefs des camps du Non de 1980 (Claude Ryan) et de 1995 (Daniel Johnson) exprimant le « sentiment de trahison » vécu par les Québécois envers lui.

Au Carrefour des démocrates piégés,  on rejouerait, non pas la Nuit des longs couteaux, mais ce qui se passe la veille, en suivant précisément le script raconté par M. Trudeau dans ses mémoires. S’avisant que son adversaire québécois, René Lévesque, était «un grand démocrate», Trudeau lui a proposé de tenir un référendum sur le projet controversé de constitution. En acceptant, écrit Trudeau, Lévesque « bondit sur l’appât ». Or Trudeau voit bien, écrit-il, que « les autres premiers ministres étouffaient de rage » à l’idée d’un référendum. Il conclut que ces réactions « firent comprendre à Lévesque qu’il était tombé dans un piège ». Lévesque confirme : « Il nous avait bien eus. Chacun sa conception de la démocratie. Dans la sienne, il y avait belle lurette que la fin justifiait les moyens. »

Dans le Hall des réalisations, le visiteur apprendrait que grâce à Trudeau, l’homosexualité a été décriminalisée, l’avortement tolérée, la peine de mort abolie. Cela lui permettra de souffler un peu. Mais s’engageant ensuite dans la Place des pas perdus, il verra la carcasse d’une vieille pompe de Pétro-Canada, symbole d’une nationalisation ratée de l’énergie pétrolière. Au Mur des rêves brisés, on lirait cette citation de 1969 : « Si j’en venais à la conclusion que nous ne parviendrons pas à créer un pays bilingue, je n’aurais plus aucune raison de travailler à Ottawa ». On y juxtaposerait le graphique de l’assimilation des francophones hors-Québec, une diagonale qui pointe vers le bas avant, pendant, et après les efforts considérables et méritoires qu’il a déployés pour doter cette minorité d’écoles et de services.  On noterait aussi que, hors-Québec, aussi peu de Canadiens connaissent le français maintenant que lors de son entrée en politique.

Notre visiteur pourrait enfin se diriger vers la sortie. On lui rappellerait la citation d’origine, sur le « dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs ». Pourquoi y revenir ? Parce que c’est ce que le grand homme a fait, en 1992, à l’âge de 71 ans et avec le bénéfice de la sagesse accumulée par l’expérience. « Les choses ont bien changé depuis, écrit-il à cette occasion, mais en pire. »

Dans son taxi, notre visiteur, bien informé sur l’homme auquel on a fait l’honneur d’apposer son nom à notre institution la plus visible, aura toutes les raisons de la perplexité. Aux Québécois qui l’accueilleront, il pourra poser la question qui le taraude. Si Pierre Trudeau a passé sa vie à vous insulter, s’il a jugé bon d’annoncer qu’il vous méprisait encore davantage à sa retraite que pendant sa jeunesse, pourquoi diable célébrez-vous sa mémoire en projetant son nom aux quatre coins du monde ?


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