Le remède imaginaire

Il a fait son apparition dans le débat public en 2011, cosignant un ouvrage choquant. Le malotru utilisait des chiffres probants pour crever un dogme. Le livre s’intitulait Le remède imaginaire (Boréal). Le dogme qu’il trucidait était celui de l’immigration comme solution à la pénurie de main-d’oeuvre et au vieillissement de la population et comme levier pour l’enrichissement. Les études existantes, osait-il affirmer contre l’avis unanime des gouvernements, du patronat et d’associations de gauche, démontrent que ce n’est tout simplement pas le cas. L’immigration peut avoir d’autres vertus, mais pas celles-là.

Treize ans plus tard, les constats des auteurs Benoît Dubreuil et Guillaume Marois ont fini par percoler dans le débat public, même si les zones de résistance perdurent. L’économiste Pierre Fortin a mis à jour le consensus scientifique dans ses propres publications, y compris dans un rapport de 2022 pour le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ). Il vient d’ailleurs de surenchérir. Analysant les dernières données disponibles des pays du G9 et de quatre provinces canadiennes, il conclut dans cette étude que « l’immigration contribue surtout à modifier la répartition de la pénurie entre secteurs de l’économie, mais qu’elle ne produit pas de réduction globale significative de la rareté de la main-d’oeuvre. Dans les cas étudiés, elle paraît au contraire l’avoir aggravée ». Ouch !

Benoît Dubreuil est un récidiviste. Désormais commissaire québécois à la langue française, il a utilisé le même outil — sa maîtrise des chiffres — pour dégonfler une autre baudruche : l’efficacité de la francisation pour renverser le déclin du français. « On a accumulé un passif, a-t-il expliqué, dans le sens où les gens qui sont arrivés au cours des dernières années, même si on voulait avoir des classes de francisation pour tout le monde, on n’y arriverait pas. Et même si on avait des classes de francisation, il faudrait avoir des incitatifs financiers beaucoup plus forts pour amener les gens à s’inscrire et pour amener les gens à y mettre un nombre d’heures conséquent. » 

On a beau doubler, tripler, quintupler les budgets de francisation, la cible est simplement inatteignable. C’est comme vouloir mettre le lac Saint-Jean en bouteille. On peut, comme le fait la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Christine Fréchette, proclamer qu’on fait des progrès considérables, le niveau du lac ne bouge pas, et les rivières continuent de s’y déverser.

« Une majorité d’immigrants temporaires [ne parlant pas français] ne s’inscrivent pas aux cours de Francisation Québec, et ceux qui y obtiennent une place n’y consacrent pas suffisamment de temps pour dépasser le niveau débutant », dit Dubreuil. Le gouvernement de la CAQ a l’impression d’avoir frappé deux grands coups en exigeant l’obtention d’un niveau 4 (sur 12) pour renouveler les permis de travail après trois ans et d’un niveau 5 pour les étudiants en fin de premier cycle de McGill et de Concordia venant de l’extérieur du Québec.

« Moi, a dit Dubreuil devant les journalistes mercredi, un diplômé qui a un niveau 5, je ne l’embauche pas, OK ? Puis, je connais quand même pas mal l’apprentissage des langues, là. On ne peut pas prendre la personne puis la mettre dans une réunion de travail, on ne peut pas la mettre ici dans la salle puis penser que la personne va comprendre ce qui se passe. » On ne peut pas non plus l’inviter à souper. Le niveau 8, pour lui, devrait être visé « de façon générale pour assurer une intégration sociale ».

On est loin du compte, car l’afflux de travailleurs temporaires, calcule-t-il, a un impact majeur sur l’augmentation de l’utilisation de l’anglais au travail. Entre 2011 et 2023, le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais a bondi de 40 %. C’est sans précédent, explique-t-il (mais il semble oublier la Conquête, puis l’afflux de loyalistes fuyant la révolution américaine). Reste que son évaluation est en deçà de la réalité, car il n’a pas les données pour les arrivées de 2024. Et c’est évidemment concentré à Montréal, où le gain anglophone est le plus fort et crée une spirale de l’anglicisation de l’immigration.

« La plupart des gens qui ne parlent pas français au Québec sont en immersion anglaise. Donc, si vous arrivez, vous connaissez bien l’anglais, vous êtes en immersion anglaise à temps plein et vous faites du français trois, quatre, cinq heures par semaine. Si je reviens vous voir un an, deux ans, trois ans plus tard, quelle va être votre langue forte ? Celle que vous allez privilégier dans un environnement comme celui de Montréal où, dans les faits, il n’y a pas beaucoup de contraintes à l’utilisation d’une langue plutôt que l’autre ? » La langue de Shakespeare, évidemment. 

C’est donc, je le suppose, pour sortir les décideurs de leur torpeur qu’il a évalué la somme que tous les intervenants — gouvernement, entreprises, immigrants — devraient investir pour franciser correctement les immigrants temporaires arrivés avant la fin de 2023 : près de 13 milliards de dollars. Or, cette somme n’inclut ni le coût de francisation des résidents permanents qui ne parlent pas le français, ni celui des 32 % d’Anglo-Québécois qui ne le parlent toujours pas près d’un demi-siècle après l’adoption de la loi 101, ni celui des 25 % d’allophones qui ne le parlent pas non plus, ni même celui des immigrants temporaires arrivés après le 31 décembre 2023.

On peut certes mieux franciser des immigrants qui ont fait l’effort, avant de venir ici, d’acquérir des bases. Mais sinon, la francisation comme solution au déclin linguistique est un mirage. Une inaccessible étoile. Un fantasme dont la réitération rituelle par le patronat, ainsi que par les élus libéraux et solidaires, fait écran au réel et laisse place à la dégradation de la situation.

Je ne doute pas un instant de la volonté de François Legault et de plusieurs membres de son équipe de laisser en héritage la fin du déclin. Et il est indubitable que plusieurs des mesures annoncées depuis six ans sont courageuses, inédites et structurantes. J’ai bon espoir que le plan que déposera bientôt le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, inclura des éléments positifs.

Mais c’est le drame de ce gouvernement d’avoir simultanément présidé, d’abord par inconscience — il n’a pas vu venir la hausse des immigrants temporaires —, ensuite par laxisme — il fut informé de la perte de contrôle dès 2021 —, à ce grand phénomène d’anglicisation de l’ère moderne. Réagissant jeudi au dépôt du rapport, la ministre Fréchette a invité Ottawa à « sortir de sa bulle » en ce qui concerne l’inégale répartition géographique des demandeurs d’asile. Bien. Mais au sujet de l’impact anglicisant des immigrants temporaires, elle semblait confortablement campée dans la sienne.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’exécrable et excellent calcul non-écologique de François Legault

environnement, CAQ, François LegaultVous souvenez-vous des grandes manifs de 2012 ? Pas seulement celles, quotidiennes, du printemps érable, mais également de celle pour l’environnement, regroupant 300 000 personnes ? Alors, un record.

Le Québec était en mouvement. Quelque chose allait changer. Le statu quo était derrière nous. La vague était irrésistible.

Pourtant, au jour du vote, le 4 septembre, 58% des Québécois sont allés appuyer des partis, le PLQ et la CAQ complètement opposés au sens du printemps érable. C’est à grand peine que le PQ s’est faufilé au pouvoir, minoritaire, avec 32 % des voix.

Il y avait donc, là, une fracture majeure entre le pays activiste, progressiste, écologiste, visible et bruyant qui avait dominé le débat un an durant, et le pays majoritaire, conservateur, consommateur, quasi-invisible, qui allait s’exprimer aux urnes et prendre la vraie décision.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


François Legault était, à ce moment comme aujourd’hui, avec le pays majoritaire. Il n’existe aucun cas de figure le conduisant, à l’horizon de l’élection de 2022, à converger avec les 500 000 personnes qui ont foulé les rues de Montréal l’autre vendredi, faisant de la métropole québécoise la championne mondiale de la manif écologiste.

Pour trois raisons.

  1. L’univers mental de François Legault

Venu du monde des affaires, Legault a une obsession : l’augmentation du revenu net des Québécois et de la richesse globale du Québec. C’est l’objectif qu’il s’est fixé. Sa raison d’être en politique.

Nous avons eu bon démontrer, l’économiste Pierre Fortin et moi, que les bienfaits redistributeur du modèle québécois faisait en sorte que 99% des québécois ont un niveau de vie réel supérieur à 99% des Ontariens et à 99% des Américains, Legault n’a que faire de ces démonstrations de la vie réelle de ses concitoyens. Il s’accroche aux chiffriers bruts, non ajustés, de ceux qui se préoccupent davantage de la grosseur du Produit Intérieur Brut que de la qualité de vie des citoyens.

Il souhaite donc pouvoir démontrer en 2022 qu’il a significativement augmenté le revenu brut moyen des Québécois. Ce qui passe par une augmentation de la productivité (toujours bon à prendre, même pour des raisons écologiques) mais aussi des investissements, publics et privés, locaux et étrangers.

Il arrive qu’un grand investissement, générateur d’enrichissement, soit carbo-neutre. Mais c’est rare. Il arrive régulièrement qu’un grand investissement soit un générateur massif de carbone. C’est le cas de deux investissements appuyés par la CAQ: l’usine d’Urée à Bécancour (autant de tonnes de gaz à effet de serre que 180 000 automobiles supplémentaires sur les routes au Québec – le projet vient d’être abandonné pour des raisons de rentabilité) et le projet Énergie Saguenay qui importera du gaz naturel des sables bitumineux albertains pour le liquéfier dans une usine au port de Saguenay puis l’exporter (2 millions de voiture de plus par an à cause de la pollution au point d’origine).

Lorsque l’économie est au ralenti, que le chômage est élevé et le nombre d’assistés-sociaux important, on comprend que des gouvernements priorisent l’emploi, non l’environnement. Mais le Québec est en ce moment dans la situation enviable où l’économie va bien, le chômage et l’assistance-sociale affichent des niveaux plus bas que tous les records précédents.

S’il y avait un moment dans notre histoire où le Québec pourrait, sans douleur pour son économie, dire non à des projets pollueurs, ce serait maintenant. Mais n’y comptez pas.

Le cerveau de François Legault est entièrement tourné vers la croissance et l’enrichissement, non vers l’atteinte de cibles de réduction des GES.

2. Les hommes forts de François Legault

Le premier ministre ne rame pas à contre-courant dans un gouvernement dont il a lui-même choisi les équilibres. Les trois hommes forts sont de la même eau que lui: Éric Girard, ministre des Finances, était candidat de Stephen Harper. Christian Dubé (Trésor) et Pierre Fitzgibbon (Économie) ne carburent qu’à la croissance. Avec eux, les investissements primeront toujours sur l’environnement.

Leur argument est toujours le même: nos entreprises ne peuvent tirer leur épingle du jeu de la concurrence si elles sont assujettis à des règles plus strictes et plus coûteuses que celles des États-Unis.

Voilà pourquoi dans la même semaine, les députés de la CAQ ont voté une motion non contraignante sur « l’urgence climatique » et annoncé que les plus grands pollueurs au Québec n’auront pas à faire d’efforts supplémentaire de réduction des GES.

Même sur une question mineure comme la consigne du verre, et même si les délégués de la CAQ ont voté en mai dernier pour « une consigne sur les bouteilles d’eau », Denis Lessard de La Presse nous a appris que  les efforts du ministre de l’environnement Benoit Charette sont contrecarrées par le quatuor croissance-d’abord dirigé par le Premier ministre

3. L’opinion publique

Au fond, le meilleur allié du climato-attentiste Legault se retrouve dans l’électorat. En 2018, il fut élu alors qu’il était le seul parti à n’avoir pas pris d’engagement sérieux pour l’environnement. Comme je l’expliquait dans mon ouvrage « Qui veut la peau du Parti Québécois ? », le Québécois moyen, même le Québécois moyen agé de 18 à 24 ans, ne considérait pas l’environnement comme LA priorité.

Un an plus tard, alors que tous les signaux climatiques sont au rouge foncé, seulement un Québécois sur cinq estiment que le climat est le premier enjeu. Certes, leur nombre augmente d’année en année. Certes, l’enjeu est maintenant identifié comme principal par 34% des moins de 35 ans, un progrès. Mais Legault tire sa force d’inertie du chiffre inverse: même en 2019, les deux tiers de moins de 35 ans préfèrent encore qu’il s’occupe de leur revenu que de leur environnement.

Il n’y a aucun doute que, d’année en année, au Québec un peu plus qu’ailleurs en Amérique du Nord, la soupe verte va se réchauffer. Mais elle est encore très, très loin du point d’ébullition qui mettrait en péril la politique a-écologique choisie par le gouvernement de la CAQ.

En fait, l’événement Caquiste récent le plus important est le refus de Legault d’entériner une motion péquiste disant ceci:

« Que l’Assemblée nationale s’oppose à tout projet qui permettrait au gouvernement fédéral d’imposer la construction d’un oléoduc sur le territoire québécois, sans son consentement. »

Les mots clés sont « sans son consentement ». Elle aurait du passer comme du beurre écologique dans la poêle.  Mais elle aurait constitué un affront direct au programme d’Andrew Scheer et aux conservateurs. Or François Legault espère très fort l’élection d’un gouvernement conservateur pour toutes sortes de raisons pratiques (dont le troisième lien). Il faut y voir aussi une convergence idéologique, y compris sur les questions environnementales.

4. Les limites du climato-cosmétisme

Legault et ses proches ont cependant décidé de prendre tous les moyens à leur disposition pour donner l’impression que l’environnement est un sujet qui les préoccupent.

La tenue d’un colloque en mai était la première salve. Le vendredi de la grande marche. le premier ministre a publié une lettre destinée aux jeunes, dans laquelle il a repris ses grands arguments, centrés sur l’électrification des transports et l’exportation d’électricité. Il y ajoute son son engagement à ce que le Québec atteigne, en 2030, les objectifs de réduction des GES des accords de Paris.

Ceux qui connaissent ces sujets comprennent que… Legault ne comprend pas. Ou fait semblant de ne pas comprendre.

« L’objectif, ce n’est pas d’électrifier, c’est de réduire les émissions de GES, » dit par exemple Pierre-Olivier Pineau des HEC. En suivant les pistes martelées par Legault, « électrifier, ça va coûter très cher. Sans faire de l’efficacité énergétique et rationaliser notre consommation, ça va être juste trop lent. Donc d’ici 2030, c’est impossible qu’on le fasse, » dit-il.

Évidemment, le grand écart entre développement économique à tout prix voulu par la CAQ et le cosmétisme écologique provoque parfois des déchirures de pantalons. Comme lorsque Legault veut qu’on calcule la réduction des GES qu’induiront, aux USA, nos exportations d’hydro-électricité, mais pas qu’on calcule l’augmentation des GES que provoqueront, en Alberta, le projet québécois Énergie Saguenay.

Il devient risible lorsqu’il affirme que le troisième lien est un projet écologique.

La CAQ promet pour février prochain son plan détaillé d’atteinte des objectifs. Ma prédiction: malgré ses bonnes intentions, le ministre Benoît Charrette n’arrivera pas à convaincre les patrons du conseil des ministres de poser des gestes forts qui réduiront significativement nos GES. Ou peut-être affirmera-t-il que ces gestes seront posés entre 2026 et 2030. Donc après deux mandats complets de la CAQ.

On peut penser que Legault et compagnie prendront leur retraite politique à ce moment et pourront dire: après nous, le déluge !

La stratégie pseudo-écologique de François Legault est donc exécrable. L’obsession du premier ministre pour la croissance à tout prix fera en sorte que le Québec ne figurera pas parmi les nations qui font pleinement leur part dans la crise climatique. Mais sa stratégie est malheureusement politiquement excellente, car elle place la CAQ à  l’exact épicentre de l’opinion publique majoritaire québécoise. Du moins pour l’instant.

La bande annonce de ma dernière balado:

Lisée202 (Des histoires du Québec)
Le plus grand chagrin de René Lévesque

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Le projet Couillard: devenir des Ontariens moyens ? Un mauvais calcul économique !

On avait cru comprendre, depuis quelques mois, que le gouvernement Couillard voulait transformer les Québécois en Canadiens moyens, sur tous les plans.

Il semble que l’opération de ratatinement est plus chirurgical: on voudrait nous transformer en Ontariens moyens.

Cela a de l’importance, car comme le disait mon collègue Nicolas Marceau ce mardi à l’Assemblée nationale, amener le Québec à la moyenne canadienne signifierait réduire de 11 milliards de dollars les services publics aux citoyens du Québec. Mais atteindre la moyenne ontarienne signifierait couper…  17,5 milliards de services. La marche est plus haute, ou le précipice est plus profond.

On apprenait ce mardi dans La Presse, que le gouvernement Couillard et son opaque « Comité de révision des programmes » s’inspirent largement de l’Ontario. L’un de ses membres, l’économiste Claude Montmarquette, l’a confirmé. Les comparaisons ont été faites, il y a cinq ans, par lui, son collègue des HEC Robert Gagné, aussi sur la commission de révision et deux économistes plus centristes. Il révélait en effet un écart de 17,5 milliards dans la valeur des services rendus aux Québécois par rapport à ceux dont bénéficient les Ontariens.

Mais il recelait une autre information, encore bien plus intéressante. J’en parlais dans ce texte, que je vous offre en rappel:

Québec vs Ontario: Un excellent rapport qualité/prix
16 décembre 2009

defisLe Québec face à ses défis, c’est le titre du rapport publié mardi (pdf) pour préparer les esprits aux choix budgétaires douloureux qu’annoncera, au printemps, le ministre des Finances Raymond Bachand. Dans Le Devoir de ce mercredi, Jean-Robert Sansfaçon dénonce le texte comme partisan et décevant. Il n’a pas tort, j’y reviens.

Cependant il est instructif. Il démontre paradoxalement que les Québécois se sont donnés beaucoup plus de services que leurs voisins ontariens, à un coût plus que raisonnable. Voyons les chiffres:

Plus de services qu’en Ontario. Le rapport réalise en détails un travail que j’appelle de mes vœux depuis des années: une vraie recension de ce que l’État québécois offre à ses citoyens de plus que l’État ontarien. Il calcule que les Québécois reçoivent chaque année pour 17,5 milliards de services de plus que les Ontariens, soit 26% de plus, ce qui est énorme. Toute l’activité sociale et économique du Québec profite de ces dépenses. Dans l’ordre: Famille et services sociaux (5,5 milliards, garderies et hébergement d’aînés), transports (4,0, réseau routier et infrastructure), industrie (les crédits d’impôts, les régions, 1,8), santé (1,5, assurance-médicament) et éducation (1,5, frais de scolarité). Les économistes n’ont trouvé que 162 pauvres millions de dollars offerts par le gouvernement ontarien à leurs citoyens pour des services non disponibles au Québec (mais ne donnent pas de détail).

Enfin la réponse à la question: on paie d’avantage, mais en a-t-on pour notre argent? Donc nous avons 26% de services de plus que nos voisins, 17,5 milliards. Combien cela nous coûte-t-il ? 17,5 milliards de plus ? Ce serait équitable. Pas du tout. Le rapport répond que notre facture fiscale est de 2,6% de notre PIB de plus que ce que paient les Ontariens, donc environ 7 milliards. Bref, pour un investissement de 7 milliards, nous recevons des services pour 17,5 milliards. Un rendement de 250% !

En termes de différence globale sur l’impôt des particuliers: les Québécois ne versent qu’un écart de 1 point de pourcentage (14,1% du PIB au Québec, 13,1% en Ontario). Cela n’a pas frappé les plumes de droite, mais lorsqu’on accepte de payer davantage pour avoir davantage de services, le rapport qualité/prix ou du moins quantité/prix est remarquable. Évidemment, il y a la dette. J’y reviens.

Les libéraux de Jean Charest sont les grands responsables. Un tableau fort instructif démontre que le gouvernement Bouchard (transparence totale: j’étais son conseiller) avait fait augmenter l’écart Québec/Ontario en termes de services à la population de 7,5 milliards à son arrivée à 9,5 à son départ. Mais le gouvernement Charest l’a, depuis, propulsé de 9,5 à 17,5. Je ne dis pas qu’ils ont eu tort, mais je constate que s’ils en sont aujourd’hui marris, ils ne peuvent pointer le doigt que vers eux-mêmes.

A quoi ces services servent-ils, concrètement? La présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, en donne une bonne et partielle illustration dans une tribune publiée mercredi dans Le Devoir. La plupart de ses exemples, mais pas tous, sont spécifiques au Québec et non disponibles en Ontario:

Chaque année 113 449 personnes profitent de l’assurance parentale, 535 000 ménages touchent la prime au travail accordée aux gagne-petit, 1,8 [milliards] de dollars servent à diminuer les coûts des services de garde, 139 000 étudiants inscrits aux études supérieures reçoivent de l’aide de l’État, plus de 5 millions de jours d’hospitalisation sont offerts gratuitement, 1 550 000 personnes touchent un chèque de la Régie des rentes du Québec — et c’est souvent une bonne part de leur revenu de retraite —, plus de 287 000 personnes fréquentent l’éducation des adultes, 2,7 milliards de dollars sont consacrés par Emploi Québec à la formation de la main-d’œuvre afin de préserver l’employabilité et les emplois. Enfin, plus de 200 villages ont eu besoin de l’aide du gouvernement du Québec, parce que frappés de plein fouet par la crise forestière. Il s’agit de quelques exemples seulement illustrant l’importance de la capacité d’agir de l’État.

De bizarres omissions. Le rapport affiche un tableau montrant que l’impôt des sociétés est plus important au Québec (9,2% du PIB) qu’en Ontario (7,7%). Je ne le conteste pas. Mais ce chiffre a été choisi pour démontrer qu’on ne peut pas demander davantage aux entreprises dans l’effort à venir pour redresser les finances publiques. Mais on s’étonne que l’information ne soit pas complétée par le travail beaucoup plus pointu effectué l’an dernier pour le Québec par un des signataires, Pierre Fortin. Son rapport sur l’investissement indiquait que le critère essentiel pour la création de richesse n’est pas le taux d’imposition brut mais le TEMI: le Taux effectif d’imposition de l’investissement qui offre une vue globale de la fiscalité et des crédits d’impôt. Le Québec a fait chuter le sien de 34 % en 1998 à 24% en 2008 et prévoit le réduire à 16,2 % en 2012. Ce taux rendra le Québec en 2012 nettement plus compétitif que les États-Unis (36,9) et le reste du Canada (26,6).

L’autre omission significative porte sur le fardeau fiscal des particuliers. Le rapport indique que le Québec ne dispose que « d’une marge de manœuvre fort réduite » par rapport à nos voisins, dont les taux sont plus bas. Aucune mention n’est faite de l’augmentation des taux marginaux aux États-Unis d’Obama, ce qui donne un peu de marge au Québec chez les très hauts revenus, ou du fait qu’Ottawa dispose d’une tranche d’impôt supérieure à celle du Québec. Aucune référence non plus au travail remarqué d’un des signataires du rapport, Luc Godbout, qui écrivait en mai 2008 que le Québec offre à ses habitants une charge fiscale nette qui « se compare avantageusement avec celui de la moyenne des pays du G7 », donc des sept pays les plus riches. Il calculait notamment que, pour la très grande majorité des familles, l’État québécois est moins vorace que tous les autres, y compris les États-Unis. C’est qu’au lieu de présenter un graphique brut de ce que l’État perçoit, comme le fait le rapport, son étude de 2008 tenait compte aussi de ce que l’État redistribue. Sinon, ça n’a pas de sens.

Le rapport souligne que l’Ontario produit davantage de richesse par habitant que le Québec et note bizarrement que « l’écart se maintient » alors que son propre graphique montre qu’il s’est réduit, passant de 19% en 1991 à 14% en 2008, soit une vitesse de réduction de 0,3 points de pourcentage par an, dont on sait qu’il se prolongera au moins en 2009. Nulle trace des travaux de Pierre Fortin affirmant que le niveau de vie moyen québécois et ontarien sont, selon ses termes, « à parité ». Il vaut la peine de citer la conclusion de son étude de mai dernier à ce sujet.

La synthèse des faits que j’ai présentée a établi que le Québec est aujourd’hui aussi riche et moins inégalitaire que l’Ontario. Par la même occasion, il est apparu que le rendement comparatif du Québec n’est pas le fruit du hasard, mais bien le résultat de politiques à long terme bien conçues et persévérantes : la révolution éducative, des relations de travail saines, la progressivité de l’impôt, la stabilité et le renforcement de la politique sociale. Il en ressort également que moins de pauvreté et d’inégalités n’entraîne pas nécessairement moins de prospérité et plus de chômage. Le Québec offre un bel exemple du contraire, et c’est tant mieux. (Présentation au Congrès annuel de la Société québécoise de science politique, Ottawa 28 mai 2009)

Personne ne nie que le PIB par habitant soit au Québec en retrait de l’ontarien, même si cet écart se rétrécit sur la trajectoire actuelle (donc le coureur québécois, à l’arrière, court plus vite que l’ontarien, à l’avant) et qu’il disparaît lorsqu’on examine, comme le fait Pierre Fortin, le niveau de vie réel des citoyens. Mais le rapport ne fait pas cette distinction, pourtant essentielle.

Au moins, le rapport terrasse un mythe répandu, celui des tranferts fédéraux: Le Québec ne paie pas sa générosité social-démocrate aux frais du reste du Canada, via les transferts, affirment les auteurs. « Même en soustrayant la contribution provenant des transferts, le Québec assume davantage de dépenses que les autres provinces. » Nous sommes donc, pour l’essentiel, maître chez nous en matière de choix sociaux.

La dette. Le rapport démontre que le poids relatif de la mauvaise dette (venue des déficits cumulés, plutôt que des investissements) sur l’économie québécoise fut en régression de son point fort de 1998 (42% du PIB) à l’heure actuelle (34%), avec un risque de remontée d’ici peu. A contrario du ton général du rapport, ces chiffres démontrent donc que la situation s’est améliorée alors même que le Québec se dotait de davantage de services que l’Ontario.

On peut chipoter tant qu’on veut sur ce qui constitue une bonne et une mauvaise dette, mais le fait reste que l’État québécois doit payer pour son service de la dette et que les taux d’intérêts historiquement bas en vigueur aujourd’hui ne seront pas maintenus indéfiniment. Il y a donc un vrai problème de finances publiques devant nous. Si les taux d’intérêts devaient augmenter de 4% — ce qui est loin d’être improbable — la facture annuelle pour le Québec serait de 6 milliards par an à terme. Bref, un déficit assuré.

La crise des finances publiques. Rien de ce qui précède ne doit nous détourner du fait que les finances publiques québécoises sont en effet dans un état précaire qui justifie des actions correctrices importantes. Les auteurs ont raison de souligner que des défis nouveaux et couteux se profilent à l’horizon sur les sujets de la santé, de la démographie et, ajouterais-je, de coûts environnementaux imprévus. On peut discuter de la qualité des projections et des hypothèses. Mais le principe de précaution doit être appliqué, là comme ailleurs.

Cependant il est clair que le document qu’on nous présente a pour but d’écarter de la gamme des réponses possibles une augmentation du fardeau fiscal des Québécois les plus riches (qui, soulignons le, bénéficient entre autres des tarifs de garderie, d’électricité, de frais de scolarité, etc, les plus bas sur le continent). Le document veut au contraire nous convaincre que toutes les issues sont fermées, sauf de procéder à des hausses de tarifs, notamment électriques, de scolarité et autres, et à des baisses de services. Ce n’est pas clairement exprimé dans ce rapport, qui n’est que le premier d’une série. Mais le sillon est tracé.

Que des économistes libéraux, au sens économique, tel que Robert Gagné et Claude Montmarquette, en soient signataires tombe sous le sens. Ils sont partisans du moins d’État. Les signatures de Pierre Fortin et de Luc Godbout, généralement plus équilibrés dans leur approche, est plus étonnante. Le vrai test de cohésion de cet attelage viendra cependant lors de la formulation des remèdes, dans leurs prochains rapports. Ce devrait être divertissant. Comme vous, j’ai hâte !

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Les exagérations de ceux qui mettent « Le Québec dans le rouge »

Québécor Média fait ses choux gras, ces jours-ci, d’une étude du Centre sur la productivité des HEC montrant combien les Québécois sont nuls, poches et pauvres.

Ce n’est pas la première fois, et ce n’est pas la dernière.

L’économiste Pierre Fortin vient de remettre, encore une fois, les pendules à l’heure dans L’actualité. Je le cite :

Il y a trois ans, le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, lançait que les Américains étaient 45 % plus riches que les Québécois. Ce dernier fondait son jugement en toute bonne foi sur une affirmation à cet effet du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal.

Depuis lors, plusieurs d’entre nous ont démontré que le chiffre de HEC repris par François Legault était erroné. Mais les affirmations erronées, surtout quand elles sont politiquement commodes, ont la vie dure.

Je vous laisse aller voir comment le professeur Fortin corrige les erreurs des HEC, mais voici comment les chiffres paraissent lorsqu’ils sont plus proches de la réalité:

FortinHEC

Pierre Fortin dégonfle considérablement le ballon du retard économique du Québec en corrigeant la copie des HEC.

Mais même ce tableau mérite réflexion, car il donne le pouvoir d’achat moyen, sans prendre en compte les plus grandes inégalités de revenus entre les Québécois d’une part, les Ontariens et les Américains de l’autre.

Pierre et moi avions fait ce calcul il y a deux ans pour conclure qu’à temps de travail égal, le pouvoir d’achat de 99 % des Québécois était supérieur à celui de 99 % des Ontariens et des Américains.

On trouvera ce texte ici, et j’en résume les conclusions dans cet extrait vidéo:

Endettement: avant la panique !

surendettement-150x150Je lis comme vous depuis quelques temps des articles très pessimistes sur le niveau d’endettement de nos concitoyens. En 20 ans, de 1990 à 2010, l’endettement par rapport au revenu annuel est passé de 70% du revenu à 120 % du revenu.

Comme l’endettement de nos voisins américains a été le précurseur de la crise économique de laquelle la planète n’arrive pas à se dépatouiller, nous avons des raisons d’être inquiets.

Mais, comme pour les nations, il faut toujours avoir en tête son endettement brut (ce que l’on doit) et son endettement net (ce que l’on doit, moins ce que l’on possède). C’est ce qui fait, par exemple, que le Québec a l’air d’un cancre en endettement brut, mais s’en tire assez bien en endettement net.

L’indispensable Pierre Fortin, dans sa récente chronique de L’actualité, fait ce calcul pour ce qui est de l’endettement des ménages québécois. Je le cite:

Globalement, la situation financière des ménages ne s’est pas détériorée au cours des dernières décennies et n’est pas inquiétante pour l’avenir. Au Québec, un million de foyers n’ont aucune dette. Les deux autres millions et demi en ont, mais ils détiennent aussi des actifs, comme une maison, une voiture, des obligations, des fonds communs de placement et des actions boursières.

Ma consœur Hélène Bégin, économiste chez Desjardins, a récemment démontré qu’en 2010 les ménages endettés du Québec détenaient en moyenne 380 dollars d’actifs pour couvrir chaque tranche de 100 dollars de dette. Elle a aussi constaté que les actifs sont plus abondants pour couvrir la dette aujourd’hui qu’il y a 10 ans, et ce, malgré la crise financière de 2008-2009, qui les a dévalués. La dette s’est bien accrue, mais les actifs encore plus.

Difficile à croire pour ceux qui affirment que le Québec est dans un cycle permanent d’appauvrissement, mais selon les chiffres, en 2000, 8% des ménages étaient à risque (valeur des actifs moitié moindre que la dette) alors qu’en 2010, seulement 4% sont à risque.

Bref, je résume: les ménages québécois sont plus endettés qu’avant. Mais comme ils sont plus riches qu’avant, au net, ils sont plus riches qu’avant.