Mes questions à Carney et à Poilievre

Les équipes de campagne en sont aux derniers préparatifs des débats de cette semaine, comme les journalistes. Toujours volontaire pour rendre service, je me permets de souffler quelques questions de mon cru à Mark Carney et à Pierre Poilievre.

Aux deux. Vous avez récemment déclaré que vous étiez d’accord avec la loi 96 sur le français au Québec. Mais personne ne vous a demandé si vous l’aviez vraiment lue. Alors, dites-moi si, oui ou non, vous appuyez les mesures suivantes de la loi : 1) donner six mois aux immigrants pour apprendre le français, après quoi l’État ne s’adressera à eux qu’en français ; 2) plafonner le nombre de places dans les cégeps anglophones pour enlever le libre choix du cégep à un nombre croissant de non-Anglos ; 3) donner à l’Office québécois de la langue française le droit de perquisitionner les ordinateurs et les téléphones portables sans mandat dans le cadre d’une inspection. (Note : même moi, je suis opposé à ce dernier point.)

Aux deux. En ce qui concerne la Loi sur la laïcité de l’État, vous avez tous les deux annoncé que votre ministre de la Justice éventuel tenterait de convaincre la Cour suprême de changer la règle qu’elle avait clairement établie en 1988 affirmant qu’un gouvernement pouvait, de façon préventive, soustraire une de ses lois du jugement des tribunaux. Pourquoi pensez-vous que les juges de la Cour suprême ont eu tort en 1988 ?

Question de relance : si vous nous dites que c’est parce que l’utilisation de la clause dérogatoire est de plus en plus courante, ne savez-vous pas que la Cour avait validé son utilisation préventive par René Lévesque sur la totalité de ses lois entre 1982 et 1985 ? Et si vous ne soutenez les droits que lorsqu’ils ne sont pas souvent utilisés, avez-vous la même position au sujet des autres droits, comme celui à l’avortement ?

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À Pierre Poilievre. Vous avez annoncé que votre gouvernement serait sans pitié envers le « BS corporatif », c’est-à-dire les subventions données aux entreprises qui n’en ont pas besoin. Vous engagez-vous à mettre fin aux subventions du gouvernement fédéral à l’industrie pétrolière et gazière, qui ont totalisé près de 30 milliards de dollars en 2024 ? En quoi n’est-ce pas du « BS corporatif » ?

À Mark Carney. Vous avez ramené à zéro la taxe sur le carbone pour les consommateurs. Jusque-là, Ottawa envoyait aux ménages affectés un chèque au début de chaque trimestre pour amortir le prix qu’ils allaient, ensuite, payer à la pompe. Cela ne s’appliquait pas au Québec et à la Colombie-Britannique. Mais voici que vous avez décidé d’envoyer un chèque allant de 95 $ à 456 $ à chaque ménage hors Québec et hors Colombie-Britannique pour amortir un paiement qu’ils n’effectueront pas. Alors, pourquoi ne pas être aussi généreux envers les Québécois ?

Question de relance : les contribuables québécois contribuent à hauteur de 20 % au budget fédéral. Puisque le coût du remboursement est de 3,75 milliards, les Québécois paieront donc 750 millions de dollars pour des chèques envoyés aux autres Canadiens. Allez-vous les rembourser ?

À Pierre Poilievre. Vous avez pris l’engagement très clair de protéger le droit des femmes à l’avortement. Cependant, le gouvernement fédéral finance chaque année à hauteur de plus de 10 millions de dollars des organismes canadiens de planification familiale qui offrent, entre autres, des services d’information et de soutien à l’avortement. Vous engagez-vous à maintenir ces financements à leur niveau actuel ?

À Mark Carney. Selon la fiscaliste québécoise Brigitte Alepin, au cours des trois dernières années où vous avez dirigé Brookfield, la compagnie a affiché des revenus cumulés d’un milliard de dollars, mais a payé zéro dollar d’impôt. Êtes-vous donc un champion de l’évitement fiscal ?

À Mark Carney. Pierre Poilievre s’est engagé, s’il est élu, à éliminer les failles qui permettent à des compagnies canadiennes de placer des sommes dans des paradis fiscaux pour éviter de payer leur juste part d’impôts au Canada. Il propose de créer un site Internet pour exposer publiquement toutes les sociétés qui fraudent le système fiscal et d’offrir aux dénonciateurs jusqu’à 20 % des fonds récupérés lorsqu’ils contribuent à dénoncer des stratagèmes fiscaux frauduleux. Si vous êtes élu premier ministre, allez-vous appliquer ces mesures et, sinon, pourquoi pas ?

Aux deux. Lors des élections au Québec, les chefs de partis dévoilent l’état de leurs avoirs et de leurs actifs. Voici votre occasion de respecter une tradition québécoise. À un demi-million près, combien valez-vous ?

Question de relance : si vous refusez de répondre à cette question en vous réfugiant derrière les règles fédérales, est-ce parce que vous avez honte d’être trop riche, ou de ne pas l’être assez ?

À Pierre Poilievre. Lorsqu’il fut interrogé sur l’existence d’un génocide israélien à Gaza, le chef libéral a déclaré ceci : « Je suis au courant, c’est pourquoi il y a un embargo sur les armes. » Vous l’avez critiqué pour cette déclaration. Si vous devenez premier ministre, allez-vous maintenir l’embargo sur la vente d’armes à Israël ? Sinon, pourquoi ?

Aux deux. Le 21 novembre dernier, la Cour pénale internationale — un organisme créé à l’initiative du Canada — a lancé un mandat d’arrêt contre Benjamin Nétanyahou, le premier ministre d’Israël, invoquant sa responsabilité dans le crime d’utiliser la famine comme méthode de guerreet dans des crimes contre l’humanité, par exemple le meurtre, la persécution et d’autres actes inhumains, pendant la guerre entre Israël et le Hamas. Comme les 124 autres États membres de la Cour, le Canada est désormais tenu d’arrêter Benjamin Nétanyahou s’il met le pied en sol canadien. S’il visite le pays, allez-vous respecter cette obligation ?

Question de relance : puisque M. Nétanyahou est accusé de crimes de guerre, vous engagez-vous à ne jamais le rencontrer pendant votre mandat, ou jusqu’à ce qu’il soit jugé innocent de ces accusations ?

P.-S. – si ces questions ne vous sont pas posées pendant les débats, pouvez-vous m’envoyer vos réponses, à mon attention, au Devoir ? Merci.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Identité canadienne, après l’éclipse

Les écrivains du Canada anglais, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, se sont donné le mandat de définir l’évanescente identité canadienne. Comment nommer l’essence de ce pays neuf, qui a mis 100 ans à se donner un drapeau, un hymne national et un passeport tant son existence semblait engoncée dans la grandeur de l’empire ? Les universitaires s’y sont mis ; Pierre Elliott Trudeau a donné un élan nouveau à l’affaire avec une constitution et une charte.

Il était question de droits, de survivance et de grands espaces. De deux peuples fondateurs. Non, pas deux. Trois, car il y en avait avant. Enfin, pas trois, mais plein d’autres, car ils forment chacun une nation. Non, oubliez ça. En fait, deux, plein d’autres qui étaient là avant nous, et plein d’autres qui sont venus et ne sont pas moins nous que nous. Enfin, c’est une « communauté de communautés », a dit l’un. Pas du tout, a répondu l’autre, car « le tout est plus important que la somme des parties ».

Certes. Mais pouvez-vous être plus précis ? « Nous ne sommes pas des Américains », a répété Trudeau fils le mois dernier à la télé de nos voisins, reprenant un air connu. Les Japonais non plus, remarquez, et cela ne suffit pas à les définir. Il y avait bien l’assurance maladie qui nous distinguait, mais depuis l’Obamacare, la différence s’estompe, sans disparaître. Notre identité ne peut pas tenir à un programme social, si flamboyant soit-il. Et la CBC, la moins écoutée des chaînes canadiennes — car sa programmation est insuffisamment états-unienne —, ne fait pas le poids.

Jean Chrétien fut le premier à jeter l’éponge et à utiliser dans un ou deux discours — probablement pas rédigés de sa main — la notion d’un pays « postnational ». C’est Justin qui a poussé le bouchon le plus loin, dans sa désormais célèbre entrevue au New York Times Magazine en 2015, en annonçant qu’il « n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant au Canada ».

L’éclipse identitaire aura duré presque 10 ans. Car les chefs des deux grands partis canadiens, Pierre Poilievre et Mark Carney, ont chacun à leur façon annoncé le grand retour d’une identité fondamentale, d’un courant dominant.

Poilievre a dégainé le premier, dans son discours de refondation de ses thèmes électoraux, le 15 février, sous le slogan « Canada d’abord ». Il fut question de pipelines et de baisses d’impôt, mais pas seulement. Il a annoncé la fin de « la guerre contre notre histoire », en particulier la guerre contre le fondateur du pays, John A. Macdonald, qui a eu le grand mérite d’être conservateur. Son successeur, s’il est élu, veut « renforcer les sanctions contre ceux qui détruisent ou dégradent nos symboles ». Il annonce aussi le retour des héros et des symboles canadiens sur les pages de notre passeport, évincés comme on le sait par l’équipe postnationale de Justin.

Il peste, avec raison, contre l’introduction par le désormais ancien régime de cérémonies d’assermentation à la citoyenneté à distance. Non seulement il rétablira l’obligation de se présenter en personne, mais il ajoutera un passage au serment. Le voici : « Je témoigne ma gratitude à ceux qui ont travaillé, se sont sacrifiés et ont donné leur vie pour défendre la liberté dont je me réjouis aujourd’hui et pour bâtir le pays que j’appelle maintenant mon chez-moi. Comme eux, je m’engage à remplir mes devoirs de citoyen canadien. »

Pour mémoire, car c’est difficile d’y croire, le serment actuel est : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ; que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

Avouez que cette simple lecture fait douter de l’existence d’une identité canadienne, autre qu’indigène et royale.

Mark Carney n’a pas voulu être en reste. Dès son premier jour, il a créé un ministère de l’Identité canadienne. Pour un pays qui n’en avait officiellement aucune la veille, la chose est immense. Parmi ses premiers mots prononcés, notre nouveau chef de gouvernement a affirmé que « notre identité bilingue et la langue française enrichissent notre culture », car le Canada est « un pays construit sur le roc de trois peuples : indigène, français et britannique ». Le mot « multiculturalisme » ne fut pas prononcé. C’est à peine si fut mentionnée, au passage, la diversité. On sent donc une réelle volonté de se recentrer sur les fondamentaux. D’autant que Carney a de suite pris l’avion vers les trois pôles identitaires désignés : Paris, Londres et Iqaluit.

Mais à part nous annoncer que nous avons désormais une « identité bilingue », en quoi consiste celle-ci ? Il a choisi un Québécois, Steven Guilbeault, pour chapeauter le nouveau ministère, qui n’a pas dans son intitulé la responsabilité des langues officielles, mais qui y gagne au change, car il obtient la gestion des parcs du Canada. Le lien avec l’identité vous échappe ? Pas au premier ministre, qui explique que « la question de l’identité canadienne est beaucoup plus large que seulement les langues officielles. C’est beaucoup plus que notre héritage. Nous construisons l’identité canadienne, et c’est vraiment la clé ». Oui, car, dit-il, elle « inclut la nature ». Le ministre Guilbeault est chargé de « mettre ensemble toutes les responsabilités qui concernent la nature, les océans, la biodiversité, et de s’assurer que toutes ces choses sont protégées et promues ».

Résumons. Notre identité est bilingue, assise sur un roc, alliage de riches veines françaises, britanniques et indigènes, mais inclut la nature, les océans et la biodiversité. Cela fait un peu bouillabaisse, convenons-en. Mais on campe résolument dans l’anti-postmoderne, ce qui est archinouveau, non ? Reste à insérer le tout dans le serment.

On sent que Steven Guilbeault va bientôt s’ennuyer d’un dossier bien plus simple : rendre vert un pays producteur de pétrole.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Le début du calvaire de Mark Carney

Conservez cette chronique, vous pourrez la retenir contre moi. Je vais me hasarder à énoncer une prédiction péremptoire : ça va mal se passer pour Mark Carney. Mal, et longtemps.

Qu’il savoure sa victoire dimanche. Qu’il s’imprègne des applaudissements, se réjouisse du ralliement de ses adversaires, savoure l’ivresse du pouvoir lors de la formation de son éphémère gouvernement, goûte chaque moment de sa visite chez la gouverneure générale, puis qu’il se délecte du vent d’enthousiasme issu du lancement national de sa campagne électorale. Parce qu’après, à mon humble avis, s’ouvre pour lui un marais dont, probablement, il ne sortira que par la porte de la retraite politique.

Mais ne l’ai-je point vu s’envoler, depuis un mois, dans le firmament des sondages, comme une fusée de SpaceX ? J’ai vu, j’ai vu. Comme j’avais vu Jean Charest, début 1998, devenir invincible face à mon patron Lucien Bouchard, avant de devenir, à l’élection quelques mois plus tard, « vincible ». L’attrait de la nouveauté est une chose, surtout si l’objet mis en vitrine répond, extérieurement, à un besoin profond. Mais une fois l’objet entre nos mains, qu’arrive-t-il s’il n’est pas à la hauteur des attentes ? Je n’avais trouvé face à Charest qu’une pirouette. C’est comme le nouveau Coke, avais-je fait dire à mon patron. La plus grande campagne de publicité de l’histoire. Mais quand les gens y ont goûté, ils n’en ont pas voulu. (Oui, ils finiraient, en 2003, à vouloir de Jean Charest, mais cela ne sert pas mon propos.)

Pourquoi Carney est-il devenu la vedette du mois de février ? Je vois trois raisons. Il n’est pas Justin Trudeau. Il n’est pas Donald Trump. Il n’est pas Pierre Poilievre. Et une partie de l’électorat libéral et centriste pour qui ces trois personnes sont des repoussoirs, mais qui acceptaient, faute de mieux, de se replier sur le conservateur, a sauté sur l’occasion de se libérer de son emprise et de venir goûter au fruit du changement. Mais ces jours derniers, les enquêtes d’opinion n’arrivent pas à nous indiquer si cette phase d’engouement est derrière nous. Soit Mark Carney continue de grimper et dépasse les conservateurs (Ekos), soit il a atteint un plateau, trop bas pour battre les conservateurs (Angus Reid), soit il a déjà entamé son repli (Léger).

C’est, entre autres, parce qu’il a ouvert la bouche. Tant qu’il ne disait presque rien, on pouvait voir en lui l’adulte dans la pièce, calme, posé et apparemment compétent, son CV étant son principal et impressionnant argument. Mais ouvrant la bouche en français, il a exposé les limites de sa compétence linguistique. Ouvrant la bouche en anglais, il a exposé les limites de sa compétence tout court.

Il m’a perdu à « baisse d’impôt », « augmentation rapide des dépenses en défense » et « équilibrer le budget d’opération ». Je n’ai été gouverneur d’aucune banque centrale, pourtant, je sais que ces trois propositions sont antinomiques. Puis, il s’est mis à vouloir trafiquer les faits. Le déménagement à New York d’une filiale de sa compagnie d’investissement ? La bonne réponse était : absolument ! Cette transaction ne concernait qu’un tout petit nombre d’emplois et vise à enrichir des investisseurs canadiens. Les conservateurs veulent-ils interdire aux compagnies canadiennes d’avoir des filiales à l’étranger ? Il a choisi la mauvaise réponse, fausse : je n’y suis pour rien. Puis, il a voulu se donner le crédit de l’assainissement des finances publiques sous Paul Martin. Faux, il est arrivé comme haut fonctionnaire aux Finances une fois l’équilibre atteint (surtout sur le dos des provinces, soit dit en passant). Puis, se donner le crédit, comme gouverneur de la Banque du Canada, de la sortie de la crise de 2008, alors que c’est le ministre des Finances Jim Flaherty qui a fait l’essentiel du travail (contraint et forcé, il faut le dire, par la fronde d’une opposition majoritaire menaçant de renverser le gouvernement s’il n’investissait pas massivement pour contrer les effets de la crise).

Bref, le premier bulletin mensuel de l’élève Carney se solde par : pas fameux ! Que pense-t-il de la taxe carbone, dont il fut pendant des années le plus grand partisan ? Finalement, cela ne couvre que 10 % de la cible de réduction des gaz à effet de serre, donc on peut s’en passer. On respire (du CO2) ! Mais il a une meilleure idée : taxer davantage le carbone des industries primaires. Mesure évidemment à la fois salvatrice, pour la planète, et inflationniste, pour les consommateurs, et qui aurait du sens si notre principal concurrent, l’américain, faisait de même. Mais les nouvelles venues du Sud ne semblent pas attester de cette simultanéité dans l’effort climatique. Je ne dis pas que ce dossier est simple. Il est peut-être, du moins pour l’heure, insoluble. Dans le contexte, Carney ne fait que tendre l’autre joue aux slogans Axe the Tax de l’adversaire.

Pour l’avoir vu lors des deux débats de la course à la direction de son parti, j’ai tiré, comme tous ceux qui ont peiné comme moi devant leurs écrans, la conclusion que cet homme n’est pas prêt pour la lutte politique grand prix que constitue une campagne électorale fédérale. Le problème qu’il pose à Poilievre et à Yves-François Blanchet est celui-ci : comment pourront-ils démontrer aux électeurs, pendant le débat, que Carney n’a pas l’étoffe d’un premier ministre, mais sans lui faire mal au point de le transformer en victime ? Blanchet a la maîtrise de soi qui lui permettra de s’en tirer, mais je ne puis en dire autant de Poilievre.

Ceux qui ont allumé leurs boîtes à images depuis dix jours ont dû voir et revoir les publicités extrêmement négatives, anti-Carney et anti-Poilievre, qui veulent nous les faire passer pour des suppôts de Donald Trump. Le problème est que, malgré l’afflux des millions engrangés dans la caisse de Carney depuis son arrivée, la caisse conservatrice est nettement mieux garnie. Je fais le pari qu’au terme de la campagne, Poilievre s’imposera comme le bagarreur intransigeant dont le Canada a besoin contre Trump (un peu comme Doug Ford est en train de devenir le champion de la résistance) et que Carney sera vu exactement comme son amie Chrystia Freeland l’a présenté au début de sa campagne au leadership : un excellent haut fonctionnaire.

Lorsque les conservateurs de Stephen Harper eurent fini de laver le plancher avec sa réputation et de l’expulser du monde politique canadien, le prédécesseur de Carney à la direction du Parti libéral du Canada Michael Ignatieff a pondu un remarquable petit livre, Fire and Ashes: Success and Failure in Politics (2013, Harvard University Press).

Je lui donne la parole : « Rien de ce que nous avons dit, peu importe à quel point nous y croyions avec ferveur, n’a changé les choses. Je repense maintenant à ces foules immenses, à ces grandes soirées, et je vois que nous ne parlions qu’à nous-mêmes. Notre fête est devenue une chambre d’écho : tout ce que nous entendions, c’était le son de nos propres voix. Nous avons pensé que nous avions besoin d’une politique et d’une plateforme. Nous pensions que nous avions besoin d’organisation et de candidats. » Il a dû se rendre à l’évidence : « Je pensais que j’étais dans une élection. Nous étions dans une émission de télé-réalité. » En fait, dans des univers parallèles. « Nous étions dans l’un, nos adversaires étaient dans un autre, et les électeurs étaient dans un autre encore. Le gagnant était celui qui l’avait compris le premier, qui avait pénétré dans le monde des électeurs et avait gagné quatre-vingt-dix secondes de leur attention. C’était tout le temps que chacun d’entre nous allait avoir. »

Qui peut penser que, dans cette arène impitoyable, Mark Carney sera déclaré vainqueur ? Pas moi. Donnez-moi tort.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Vague à l’âme canadienne

Jean Charest est inquiet. Inquiet pour le Canada. Pour son avenir. « C’est une grave erreur de penser que le Canada va toujours exister sans que nous fassions par ailleurs des efforts. » Le fédéralisme ? Il y croit comme au premier jour. Mais il se sent bien seul. « Le problème, c’est pas notre système fédéral. Le problème, c’est qu’on semble avoir perdu le mode d’emploi. » L’ex-premier ministre du Québec et ex-aspirant premier ministre (conservateur) du Canada voit « plein d’enjeux sur lesquels le système fédéral devrait être efficace pour aider à régler les problèmes, puis non ! Ni au niveau fédéral ni au niveau provincial, les gens semblent capables de mettre à contribution ces outils-là pour résoudre les vrais problèmes, comme l’immigration et d’autres auxquels on est confrontés ».

Dans une entrevue au balado Politiquement parlant, tenu par deux anciens conseillers libéraux québécois Salim Idrissi et George Tsantrizos, Jean Charest n’a pas de bonnes notes de fédéralisme à décerner aux gouvernements actuels, à Ottawa ou dans les capitales provinciales, y compris à Québec. De plus, il ne semble pas rassuré par l’avenir politique prévisible.

Ce futur gouvernement de Pierre Poilievre, « est-ce que ce sera avec ou sans le Québec ? Parce que ça a des conséquences », dit-il. « Le sentiment que le gouvernement se fait élire, puis qu’il se dit : “moi, je peux gouverner sans le Québec”, ce n’est pas exactement une bonne approche à la gouvernance du pays. » Certes. Mais encore ? Il a un exemple étranger à nous offrir : « Mme Thatcher, en Grande-Bretagne, avait fini par envoyer le message qu’elle était capable de gouverner sans l’Écosse — parce que l’Écosse élisait toujours des députés du Labor. Les Écossais ont fini par comprendre le message. » Ils ont développé un mouvement indépendantiste. « On veut pas se retrouver dans cette dynamique-là, continue Charest. […] Le Canada, c’est un pays qui est en construction et on ne peut jamais tenir pour acquis que le Canada va être là pour l’éternité. »

Évidemment, il existe un univers parallèle où cette menace a été évitée. Celui où Jean Charest est chef du Parti conservateur à la place de Pierre Poilievre. Il maintient qu’avec lui aux commandes, la députation québécoise du futur gouvernement conservateur serait conséquente et pourrait travailler sur « des projets communs », féconds pour l’unité canadienne. Il ne les nomme pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il parlait de pipelines. Le candidat défait ne montre aucune trace d’amertume. Il estime avoir été, pendant cette course, au diapason de l’opinion publique, mais admet qu’il fut déclassé par la capacité organisationnelle de Poilievre. Je suis parfaitement d’accord avec lui.

Pendant les 70 minutes que dure l’entrevue, la plus longue et la plus ouverte qu’il ait accordée depuis qu’il a quitté le pouvoir québécois il y a 12 ans, Jean Charest — me pardonnera-t-il de le dire — « brille parmi les meilleurs ». L’acuité de son jugement ne porte pas seulement sur les travers qui affectent la fédération canadienne. Ses hôtes l’entraînent sur des sujets pointus, comme l’état du libre-échange dans le monde, ou brûlants, comme l’évolution des relations canado-américaines. Voilà un observateur attentif qui pose un regard lucide et pénétrant, diagnostiquant pour notre relation avec notre voisin du Sud un point d’inflexion qu’il situe pendant les années Obama, qui a traversé les années Trump et Biden, et qui survivra aux prochaines élections, quel que soit le vainqueur.

Nous sommes passés, juge-t-il très justement, d’un allié mineur, mais précieux (avant Obama) à un acteur négligeable dont on peut oublier l’existence. Comme il l’a dit à L’Express, il juge que, face à la Chine, les États-Unis et l’Europe devraient rouvrir des négociations de libre-échange, mais constate que ces accords sont désormais vus comme toxiques des deux côtés de l’océan. Les bonnes idées, note-t-il, ne meurent pas lorsque le contexte leur est défavorable. Elles attendent leur heure, à condition que des visionnaires continuent à les porter.

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Entre-temps, il a un horaire de ministre. Conseiller stratégique à son cabinet, Therrien Couture Joli-Coeur, il est notamment commis voyageur pour une compagnie d’automatisation de contrats (Edilex, dont le Fonds de solidarité est partenaire). Il discute de défis planétaires au sein de la Commission trilatérale, de réputation funeste, mais surfaite.Il est coprésident du conseil d’administration du Canada-UAE Business Council. Il est aussi président honoraire du Canada-ASEAN Business Council et a le doigt dans une négociation de libre-échange entre le Canada et ses dix pays membres. Sans oublier sa présence à des conseils d’administration, dont celui du géant des médias Publicis à Paris et de la compagnie de gestion montréalaise Tikehau Capital.

Il nous apprend que l’idée d’adopter une constitution québécoise, reprise cet été par le Parti libéral du Québec (PLQ), lui avait été suggérée lorsqu’il était premier ministre. Il estimait qu’il n’en était pas le bon porteur, compte tenu de son rôle dans le camp du Non de 1995, ce qui me paraît un peu court. Il juge que le temps est mûr et que ce geste d’affirmation nationale intracanadien ferait en sorte que le Parti libéral « se rebranche graduellement sur un électorat plus large ». Je suis désolé de le dire, c’est de la pensée magique pure.

Mais d’où vient le fossé existant entre le PLQ et l’électorat francophone ? Jean Charest n’offre qu’un bref constat : il y a eu « déconnexion » entre son successeur, Philippe Couillard, et « la base ». La base militante ? La base francophone ? Le jeu de base ? On n’en saura pas plus.

Du moins pour l’instant. Car il nous promet pour l’an prochain un essai, sur le Canada, le fédéralisme et, dit-il, « des sujets de compétence fédérale ». Tiens, tiens. Il a en tête un autre livre — suspense — qui serait ensuite suivi par son autobiographie. J’attends avec impatience mon invitation au lancement.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

L’englouti

Me permettrez-vous de prendre la défense de Jean Charest ? La victoire de son adversaire est écrasante. Pierre Poilievre l’a humilié dans l’ensemble du Canada, au Québec, et même dans sa région d’origine, l’Estrie. En fait, Charest a fait moins bien (16 %) que Maxime Bernier au premier tour de la course à la chefferie de 2017 (29 %). Perfide même dans son discours de victoire, Poilievre a salué chez le vaincu ses exploits du siècle dernier — son rôle lors du référendum de 1995 —, mais n’a pas pu lui trouver une seule contribution récente à la cause conservatrice.

Le rêve de Jean Charest de deviser avec les grands de ce monde aux rencontres du G7 est en lambeaux. Il doit revenir, penaud, à son train de vie d’avocat millionnaire, et, un malheur ne venant jamais seul, le poste de seul administrateur francophone du CN à 400 000 $ par an auquel il avait renoncé vient tout juste d’être pourvu. Il serait tentant d’affirmer qu’il n’a que ce qu’il mérite et qu’il aurait dû savoir que cela allait se terminer ainsi. Avec toute la puissance de mon clavier, je dis non.

Le pari de Jean Charest était au contraire parfaitement valide. Il reposait d’abord sur le pouvoir des marées. Ce qu’on appelle, en politique, l’alternance. Jean Charest est bien placé pour en connaître l’implacable règle. Après huit ans de gouvernement Mulroney, il a vu en 1993 comment la volonté de changement allait propulser au pouvoir les libéraux de Jean Chrétien. Il n’y avait rien à faire contre cette vague.

Devenu chef libéral au Québec, il sait devoir à la marée montante son accession au pouvoir. En 2003, une majorité d’électeurs étaient satisfaits du gouvernement péquiste. Mais après neuf ans, les passages des Parizeau, Bouchard, Landry, un référendum, le PQ semblait gouverner depuis une éternité. Les spectateurs souhaitaient qu’une autre troupe monte sur scène. Ce fut celle de M. Charest. Lui-même tenta de toutes ses forces de ramer contre le courant de l’alternance aux élections de 2012. Il afficha un score respectable, mais fut emporté par le courant, comme de raison.

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C’est donc avec les yeux rivés sur le calendrier des marées fédérales que Charest a lancé son esquif sur les turbulentes eaux conservatrices. Les prochaines élections fédérales seraient celles d’une irrépressible volonté d’envoyer les libéraux, après trois mandats, sur les banquettes de l’opposition. À condition d’offrir aux électeurs une option de rechange raisonnable. Le scrutin de l’an dernier aurait pu (dû ?) être le bon. Il y eut un moment où le chef conservateur, Erin O’Toole, semblait surfer sur la volonté de changement. Mais chez les électeurs centristes, la crainte qu’il soit l’otage d’un parti trop radical l’emporta.

Pour Charest, seul un parti conservateur réellement recentré canaliserait le changement avec assez de force pour obtenir une majorité. Au printemps, Poilievre était déjà en avance, mais il semblait possible de fédérer, dans un deuxième et un troisième tour de scrutin, suffisamment de sélections au deuxième rang pour qu’une victoire à l’arraché soit envisageable. L’attitude des autres candidats envers le meneur lors des premiers débats semblait indiquer que Poilievre ne serait choisi en deuxième par aucun d’entre eux.

À mon avis, la trajectoire de Charest prévoyait deux points de chute possible. En cas de victoire, il aurait fallu mater le parti et provoquer une purge des figures de proue de la radicalisation du parti : les Poilievre, Andrew Scheer, Candice Bergen et autres partisans des convois insurrectionnistes. Un moment douloureux, mais nécessaire, car leur départ, autant que la victoire de Charest, allait mettre en vitrine l’ampleur du recentrage. Ensuite, le recrutement de figures respectables, clones de Peter Mackay, Joe Clark et Brian Mulroney, aurait complété la manoeuvre.

L’autre point de chute, peut-être plus probable que le premier, était que Charest finisse deuxième de la course, mais avec un résultat suffisamment imposant pour qu’apparaissent clairement deux ailes de force équivalente, mais incompatibles. S’ensuivrait une passe d’armes où Charest réussirait à se faire exclure du parti par un Poilievre vu comme intransigeant.

Le Québécois aurait été légitimé d’utiliser l’organisation qu’il avait constituée dans la course pour former un nouveau parti, embarquant avec lui l’essentiel du caucus du Québec, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Il aurait ensuite été pressé de se faire élire aux Communes — un député québécois aurait dû se sacrifier —, où sa présence médiatique aurait été formidable.

Les financiers de Bay Street et de la rue Saint-Jacques auraient été au rendez-vous du financement du nouveau parti. Ses chances de succès aux élections fédérales auraient ensuite reposé sur sa capacité de recrutement de candidats forts. Il aurait pu assez aisément, mieux que l’équipe Poilievre, présenter un gouvernement de remplacement crédible.

La réalité conservatrice de 2022 a refusé de se plier à la volonté de Jean Charest pour trois raisons. D’abord, il comptait sur l’Ontarien Patrick Brown pour affaiblir Poilievre en Ontario et lui livrer ses votes au deuxième ou au troisième tour. Brown fut éjecté de la course pour cause d’irrégularités. Ensuite, les sondages n’ont jamais montré qu’un parti conservateur dirigé par Charest obtiendrait davantage de voix qu’avec Poilievre à sa tête. Ces résultats ont oblitéré le principal (seul ?) argument du Québécois : avec Poilievre, on perd ; avec moi, on gagne.

Surtout, personne ne pouvait prévoir que Poilievre allait, malgré ses bourdes, non pas sortir de la marge politique, mais élargir la marge en devenant la personnalité politique la plus attractive de l’année. Des salles géantes pleines à craquer. Une vente de cartes de membre historique. Le conservatisme radical de Poilievre apparaît plus en phase avec la volonté de changement qu’on aurait pu le croire. Ou peut-être est-ce lui qui imprime sa vision sur la volonté de changement.

Cela ne garantit pas sa victoire, et certainement pas une victoire majoritaire. Mais cela fait sombrer pour l’avenir prévisible la frêle embarcation des conservateurs centristes et engloutit, chez Jean Charest, le rêve politique de toute une vie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


Les opinions salées de Poilievre

Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.

Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.

Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)

#TruckersNotTrudeau

La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »

Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.

Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)

Pas d’amis au G7

Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.

Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.

Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.

N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».

Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».

Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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