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Entrer dans la jeunesse de René Lévesque et de Pierre Trudeau, c’est découvrir leurs côtés fantasques ou sombres. Voici deux extraits de mon plus récent livre — Lévesque/Trudeau. Leur jeunesse, notre histoire, publié ces jours-ci.
Trudeau, le plaisantin
Pierre Trudeau étudie à Paris en 1946. À 27 ans, il est un jeune homme sérieux et studieux, mais affiche un côté gamin qui ne le quittera jamais complètement. Un récit trouvé dans un manuscrit non publié de Roger Rolland.
Trudeau et son ami Rolland logent d’abord dans la Maison canadienne de la Cité universitaire de Paris. Ils montent un spectacle burlesque avec d’autres étudiants présents, dont le futur homme de théâtre Pierre Gascon. André Mathieu, jeune prodige québécois, assume la trame musicale. « Pour clore la soirée, raconte Rolland, Pierre et moi participâmes à une course de motos dans le grand couloir du rez-de-chaussée, attenant au salon. La pétarade de nos motos était d’autant plus infernale que le vainqueur de la course devait arriver le dernier en bout de piste. »
Ils allaient parfois « chahuter un cours à la Faculté de droit ». Il s’agissait de fabriquer de petits avions de papier auxquels ils mettaient le feu et qu’ils lançaient dans la salle de cours. « Le prof tenta bien d’intervenir, mais le désordre fut tel qu’il dut interrompre son cours et quitter la salle. » Sur leur lancée, les trublions sortent et vont acheter du talc dans une pharmacie, attendent à un arrêt d’autobus et, quand le contrôleur ouvre la porte, lui en lancent une poignée, tachant son uniforme.
« Sur l’avenue de l’Opéra, où la circulation devenait de plus en plus dense, certains arrêtaient une limousine conduite par un chauffeur et dans laquelle se trouvait une femme seule. Ils ouvraient une portière arrière, embrassaient la femme et sortaient par l’autre portière. Et la procession pouvait durer cinq ou six minutes. » Trudeau n’est pas nommé, mais on ne conçoit pas qu’il n’y ait pas participé. « Soudain, une voix cria : aux Champs-Élysées ! » À ce point de la balade, les trublions sont suffisamment nombreux pour bloquer une partie de la circulation sur cette gigantesque avenue. Les policiers interviennent, matraques brandies. Ils ordonnent à Trudeau et deux ou trois copains de circuler.
« Et pourquoi devrais-je circuler ? » répond Trudeau, refusant d’obéir. Et le voilà embarqué dans le panier à salade. Une fois au poste, Trudeau sort dernier du fourgon, serre placidement la main de l’étudiant qui l’avait précédé en lui disant : « Tu m’excuseras de ne pouvoir t’accompagner, mais j’ai un rendez-vous. » Profitant de la cohue, il s’esquive vers la bouche de métro la plus proche. Deux flics se mettent en chasse, mais, raconte Rolland, qui tient le récit de Trudeau, « au moment où ils arrivèrent sur le quai, Pierre était déjà dans un wagon et la rame s’ébranlait. Il aperçut les deux flics par la fenêtre et eut tout juste le temps de leur faire un pied de nez ».
Lévesque en rogne contre les seniors
Dans cet extrait, Lévesque a connu l’exaltation des combats dans l’Europe de la Seconde Guerre. À son retour, il est confiné à un emploi sans intérêt aux ondes courtes de Radio-Canada. « En cachette », écrit-il, car aucun de ses auditeurs ne réside au Canada. Il rage de ne pas avoir un vrai travail, à l’antenne principale de la radio. Il s’en plaint dans un texte que j’ai trouvé dans Le Clairon de Saint-Hyacinthe.
Pense-t-il, du haut de ses 24 ans, que les plus vieux font barrage à son ascension ? Sinon, pourquoi publie-t-il dans une chronique du Clairon d’octobre 1946 cette « maxime » qu’il met entre guillemets, mais dont il ne cite pas la source ? Elle est peut-être de son cru : « Pour l’homme qui est à mi-chemin de la vie, tous les jeunes sont des concurrents effrontés. Êtes-vous jeune ? Méfiez-vous toujours du type d’âge moyen : si vous faites le même métier, surtout, vous n’êtes à ses yeux qu’un successeur éventuel auquel il s’appliquera sans vergogne à couper le cou. »
À ce problème d’ascension générationnelle entravée s’ajoute la présence, à la vraie radio, d’intrus. Et Lévesque de médire d’un professeur d’université, non nommé, invité l’autre soir sur les vraies ondes. Les profs ont le droit d’y prendre la parole, précise-t-il, mais celui-là s’était « fourvoyé par mégarde » en traitant une question scientifique. « Le quart d’heure agonisa lamentablement pendant 900 secondes. L’auditeur but jusqu’à la lie la coupe des prononciations affectées, des mots décarcassés mi-nu-ti-eu-se-ment par souci du Beau Langage, et aussi des “mais” et des “faits” ouverts comme des bêlements d’agneau sous la tondeuse. »
On le confine à l’anonymat des ondes courtes, alors que pérorent sur les radios des gens qui ne devraient pas y être. Il entend s’épancher au micro « certains avocats éminents, tels politiciens prestigieux et plusieurs Révérends Pères remplis, par ailleurs, de la plus admirable onction ». Que font-ils là ? « Pourquoi, juste ciel ! Ces braves gens ne demeurent-ils au milieu de leurs troupeaux, — qui avec ses élèves, qui avec ses clients, ou ses électeurs, ou ses ouailles ? Pourquoi s’obstiner, au micro, à transformer en plaie provinciale, voire transcanadienne, leur voix inexistante ou leur impossible diction ? »
Un malheur ne venant jamais seul, Lévesque découvre l’année suivante que les ondes sont désormais profanées par une toute nouvelle engeance : le disc-jockey. « C’est au fond une grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf », rage-t-il. Jusqu’ici, dans les émissions musicales, l’anonyme qu’on appelait négligemment le « tourne-disque » meublait les heures creuses de la radio en présentant sobrement la plage musicale suivante. « C’était un garçon gentil et modeste, qui se contentait de dire discrètement, en quinze secondes : “La charmante Mlle Dodièze vous présente maintenant son plus récent succès”. »
Ce temps béni est révolu, car « quelque génie des studios new-yorkais, en mal d’originalité » a transformé le tourne-disque en « un personnage tout à fait incommensurable ». Il monopolise le micro, « parle, parle, parle, commente les événements, intervioue [Lévesque utilise souvent ce néologisme] les célébrités, donne aux auditeurs des conseils d’hygiène et de morale ». Insupportable.
Pire : il a appris qu’une radio privée allait bientôt diffuser un disc-jockey… directement depuis une boîte de nuit ! Le chroniqueur est consterné. « C’est là une occasion malheureusement idéale de prendre la radio en flagrant délit. Chaque fois qu’on parle de la qualité plutôt douteuse de tant d’émissions, les radiomen en effet répondent toujours : “Que voulez-vous, c’est le public qui veut ça !” »
Lévesque n’en est pas certain. « Je connais, et vous aussi, une foule de membres de ce public ; nous en sommes tous. Avez-vous réclamé l’introduction chez nous des “disc-jockeys” ? Est-ce votre frère ? Ou vos amis ? Ou moi ? » Non, il connaît les vrais coupables : « les gens de la radio n’ont pas plus de goût qu’il n’en faut ». Et ne savent manifestement pas reconnaître et dénicher le talent là où on le cache. Là où il attend. Là où il désespère.
Il avait mis une queue-de-pie. C’est un habit de cérémonie un peu étrange, court à l’avant, long à l’arrière. Il voulait montrer qu’il s’agissait d’un jour comme aucun autre. Elle avait mis un manteau d’un bleu très sobre et un chapeau de même couleur, comme pour indiquer qu’il ne fallait quand même pas exagérer. Lui, c’était Pierre Elliott Trudeau. Elle, Elizabeth II. Ils étaient sur une scène aménagée tout exprès, devant l’imposant édifice du Parlement, le 17 avril 1982. Au moment où Trudeau déclara qu’en ce jour, son pays avait acquis « sa pleine souveraineté », le vent se leva. Au moment où lui et elle apposèrent leurs signatures sur le document, une pluie froide vint assombrir l’humeur de la foule assemblée.
Nous n’étions pas à la première scène des Rois maudits où, au moment d’être brûlé vif, le grand maître des Templiers déclare le roi de France maudit pour 13 générations. Mais la météo, pourtant de compétence fédérale, semblait indiquer à coups de vent, d’eau et de tonnerre qu’il se passait à Ottawa quelque chose contre nature. Qu’on entrait dans une zone de tempête. Au-dessus de l’Assemblée nationale, dans la Vieille Capitale, le drapeau du Québec avait été mis en berne. Comme si quelqu’un ou quelque chose d’important était passé de vie à trépas.
C’était le cas. On avait toujours fait croire aux Québécois qu’ils avaient consenti à l’arrangement politique appelé le Canada. Vrai, ils avaient été conquis par les armes, puis réprimés, leurs leaders pendus, puis forcés de se fondre avec la colonie voisine, mais, bon, pas pires amis pour ça. La constitution d’origine était présentée, mais seulement ici, comme un pacte entre deux nations. La signature de 1982 dissipait ce malentendu. Le Canada pouvait se redéfinir sans et contre la nation québécoise. La Cour suprême avait consigné l’état du rapport de force : ce que faisait Ottawa était contraire aux conventions, aux précédents, à la « moralité constitutionnelle ». Mais c’était légal.
Était-ce démocratique ? Le refus de Trudeau et des provinces anglophones de soumettre le nouveau texte fondateur du pays à l’assentiment populaire par voie de référendum, malgré la demande québécoise et la pratique courante occidentale contemporaine en la matière, a pour ainsi dire installé le texte sur des sables mouvants. Mais les électeurs finissent toujours par se rendre aux urnes. Aux élections fédérales suivantes, en 1984, le parti de Pierre Trudeau perdit 57 de ses 74 députés au Québec et la moitié de ses électeurs. La malédiction avait entamé son œuvre. Au référendum tenu en 1992 pour faire approuver une version revue et améliorée de la Constitution, 57 % des Québécois firent savoir que, même avec ces retouches, c’était Non. Malédiction, encore. Au référendum tenu en 1995 pour extraire une fois pour toutes le Québec de ce carcan immoral, le résultat fut si serré, et entaché d’irrégularités avérées du côté du Non, qu’on pourrait ici encore parler d’une victoire légale, mais immorale, du camp fédéraliste. Malédiction, toujours.
À bientôt 40 ans du début de ce cycle maudit, l’immoralité et la légalité semblent changer de camp. Car s’il est vrai que le Québec peut ouvrir le petit tiroir qui lui est réservé dans la Constitution canadienne — chaque province a ce petit tiroir — et y inscrire que le Québec est une nation dont la langue officielle et commune est le français, à quoi donc ont rimé 40 ans de refus canadien de reconnaître au Québec quelque statut distinct que ce soit ?
En 1992, les Canadiens hors Québec, généralement favorables à la constitution de Trudeau, s’y sont mis à 57 % pour rejeter, eux, la retouche au texte qui reconnaissait symboliquement le « caractère distinct » du Québec. En 2006, quand la Chambre des communes a voté une motion affirmant que « les Québécois forment une nation dans un Canada uni », 77 % d’entre eux ont dit aux sondeurs qu’ils s’opposaient mordicus à ce que cela soit inscrit dans la Constitution. Il ne fait aujourd’hui aucun doute que si la « clause nation » devait être soumise à l’approbation des provinces ou, pire, à un référendum, elle ne passerait jamais la rampe.
Un sondage Léger vient d’ailleurs de confirmer la chose, en gros et en détails:
Les paris sont ouverts, mais on pourrait se retrouver dans une situation où la Cour suprême atteste que la modification faite par le Québec est « légale », mais contraire aux conventions et à la « moralité constitutionnelle ». L’important, ajoutera la cour, est que cette affirmation est purement déclaratoire et ne modifie pas l’ordre juridique. Affirmer, dans son petit tiroir, le contraire de ce qui est écrit sur la commode elle-même est un peu comme si un conjoint modifiait sa partie du contrat de mariage pour y indiquer qu’il préfère les rousses, alors que sa femme est blonde. Ça ne change rien aux droits de chacun, mais cela jette un froid sur la relation.
Cela dit, à force d’être immoralement légale, cette immoralité même devient un précédent et se transforme en convention. L’Alberta pourra mettre dans son tiroir son droit inaliénable à extraire jusqu’à son dernier baril de pétrole bitumineux. (Le chroniqueur Rex Murphy propose plutôt que l’Alberta statue que « toute province mettant son veto à un pipeline allant de Calgary à la Nouvelle-Écosse soit privée de péréquation ».) La Colombie-Britannique, où le français est la cinquième langue minoritaire, pourra déclarer que l’anglais est sa langue officielle et commune. Doug Ford pourrait mettre dans le tiroir ontarien que la bière ne doit jamais être vendue dans sa province à plus de 1 dollar. Ce serait choquant, sauf pour la bière, mais nullement exécutoire à l’extérieur des frontières provinciales.
Peut-être ne saisit-on que maintenant la réelle portée de la malédiction trudeauiste de 1982. Elle ne se limitait pas à l’imposition d’une volonté politiquement immorale. Elle entamait l’insertion de l’immoralité dans le processus lui-même. Loin du « Crois ou meurs » des combats constitutionnels d’antan, on est dans le « Chacun fait ce qui lui plaît » et le « Finalement, on s’en fout ». En a-t-on pour 13 générations, de cette maudite constitution ? Pas sûr. Plus ambitieux, Pierre Trudeau avait à l’époque affirmé qu’on en avait pour 1000 ans.
Les archives parlent ! Des dépêches diplomatiques récemment déclassifiées révèlent que Pierre Trudeau et son ami financier Paul Desmarais discutaient de saboter économiquement le Québec dans les semaines suivant l’élection surprise du Parti québécois en novembre 1976.
Pierre Trudeau l’évoque directement avec l’ambassadeur américain Tom Enders, qui prend des notes. Paul Desmarais en dévoile encore davantage dans sa propre rencontre avec l’ambassadeur, affirmant que « l’idée serait de faire monter le chômage au Québec, de 10% actuellement, à 15 voire 20% d’ici un an ». Ce plan, de toute évidence, n’a pas été mis à exécution.
Il est vrai que, pour au moins un an, il y a eu à Wall Street l’équivalent d’un boycott du Québec. Personne ne souhaitait acheter des obligations du Québec ou d’Hydro-Québec. Il n’y a pas de trace d’un rôle quelconque joué par le gouvernement canadien ou la diplomatie canadienne dans ce boycott, ce qui n’est pas exclu.
J’avais interviewé Enders pour mon livre Dans l’oeil de l’aigle (épuisé en librairie, disponible ici et en format PDF). Comme on le verra dans cet extrait, Enders est intervenu auprès de gens d’affaires américains pour les inciter à ne faire aucune déclaration qui puisse aider René Lévesque et sa cause. Il affirme cependant être intervenu auprès d’investisseurs américains au Québec pour les inviter à ne pas réduire leurs investissements.
Au-delà de ces éléments fort intéressants, les premiers contacts Trudeau-Enders se déroulent sur fond d’une crainte réelle que les Américains soient tentés, non d’en faire trop pour aider Trudeau, mais de donner un coup de pouce aux indépendantistes, pour faire avancer leur propre intérêt.
Le récit montre combien l’élection du PQ a forcé Trudeau, jusque alors très peu intéressé par les États-Unis, à faire les yeux doux à l’Oncle Sam.
Angoisse au 24 Sussex
«Il n’est pas un homme d’État américain qui ne désire s’approprier le Canada.» – John A. Macdonald
Les Américains? «Ce qu’ils ont, ils le gardent, et ce qu’ils n’ont pas, ils le veulent.» – Wilfrid Laurier
15 novembre 1976. L’événement contre lequel Pierre ElliottTrudeau œuvre depuis son entrée en politique s’est produit. Six mois après qu’il eut proclamé la «mort du séparatisme», le Québec lui fait un énorme pied de nez. Le vieux frère ennemi, René Lévesque, est porté au pouvoir. La surprise est presque générale. Elle n’arrive pas seule. Avec elle, se faufile sa compagne de route: la peur.
Trudeau, Lévesque, ces deux incarnations du destin québécois, la ressentent de part et d’autre de l’Outaouais, aujourd’hui un peu plus large, un peu plus tumultueuse que la veille.
Au moment de monter sur l’estrade pour avouer à ses partisans pleurant de joie que, cette victoire, «on l’espérait de tout notre cœur mais on l’attendait par comme ça cette année», René Lévesque semble assommé par la gravité du processus qu’il a mis en branle. Pendant un bref instant, raconte la journaliste Joan Fraser qui l’observe à quelques pas de distance, son visage trahit une vraie, profonde et paralysante peur.
À Ottawa, au lendemain du tremblement de terre politique québécois, quelqu’un lit sur le visage de Pierre Trudeau l’image inversée de cette même émotion.
Trudeau, «angoissé», «inquiet», dit le témoin, se demande si les Américains s’empareront de la victoire péquiste comme d’une occasion de «redessiner les frontières de l’Amérique du Nord». S’ils comptent s’approprier, donc, les futurs lambeaux d’un Canada déchiqueté. «À l’évidence, il craignait que les États-Unis ne jugent pas que le maintien de l’unité canadienne soit nécessairement dans leur intérêt», se souvient ce témoin, l’ambassadeur américain à Ottawa, Thomas Enders.
Et si le premier ministre du Canada a invité le représentant de la superpuissance voisine à son bureau dans les trois jours qui suivent la victoire péquiste, c’est qu’il comprend n’avoir une chance de reprendre l’initiative qu’on lui a si brutalement arrachée la veille que dans la mesure où les sécessionnistes, maintenant maîtres du Québec, ne bénéficient pas des encouragements de l’Oncle Sam.
Il pose la question. «Les États-Unis jugent-ils vraiment dans leur intérêt que le Canada reste uni?» L’ambassadeur Enders, jeune star — il a 45 ans — de la diplomatie américaine, ne connaît pas la réponse. Il promet de se renseigner, de quérir des instructions.
Pierre Trudeau n’est pas le seul fédéraliste à craindre la formation d’un axe Washington-Québec. Dans les jours qui suivent l’élection, les deux hommes d’affaires les plus puissants du Canada, le président de Power Corporation, Paul Desmarais, et le président du Canadien Pacifique (et directeur de 23 autres compagnies), Ian Sinclair, viennent partager chez Trudeau leurs premières impressions de la défaite. Broyer un peu de noir. Ils conviennent avec lui qu’il faut s’assurer que Washington choisisse le bon camp. Le premier ministre leur demande d’aller faire eux-mêmes un petit pèlerinage chez l’Américain.
Devant Enders, Desmarais et Sinclair plaident, non la cause du Canada, mais les arguments qui veulent que les États-Unis ne puissent se passer d’un voisin stable, fort, uni. L’ambassadeur est un tantinet surpris de cette offensive. «Je pense qu’il y avait beaucoup de Canadiens qui n’étaient pas certains de la manière dont nous allions réagir.»
La visite des deux hommes «m’a permis d’obtenir des informations utiles sur les vues de la communauté des affaires à cet égard», dit-il, comme s’il y avait eu le moindre doute sur le fédéralisme des hommes d’affaires canadiens.
Desmarais et Sinclair repartent, comme Trudeau, bredouilles. L’administration américaine, en ce mois d’élection présidentielle, est à cheval entre le chef d’État défait, Gerald Ford, et l’inconnu au large sourire qui a pris le pays comme une tornade, Jimmy Carter. Presque tous les quatre ans, entre l’élection de novembre et l’intronisation du nouveau président en janvier, les États-Unis demandent à la planète de patienter. Le sort du Canada ne fait pas exception.
Guatemala 1954, Canada 1976?
Trudeau craint de trop bien savoir ce que les Américains ont dans leur manche. Lui qui a mis la politique étrangère canadienne sens dessus dessous depuis son irruption au pouvoir huit ans auparavant, lui qui a reconstruit la vision internationale du pays sur la seule et unique base de «l’intérêt national» canadien plutôt que sur les alliances militaires ou sur les rapports commerciaux existants, redoute aujourd’hui que cette même vision ne revienne le hanter.
Car rien ne lui dit que «l’intérêt national» américain exige la permanence de l’union canadienne. L’Histoire enseigne le contraire. L’actualité le crie.
L’Histoire: Teddy Roosevelt, le dernier d’une série de dix occupants de la Maison-Blanche à désirer ardemment avaler le jeune Canada dans l’insatiable Amérique, n’a quitté son poste que 68 ans auparavant. Son successeur, William Taft, a voulu un traité de réciprocité commerciale dont il était convaincu qu’il «ferait du Canada un auxiliaire des États-Unis». Officiellement, la doctrine de la «destinée manifeste» qui voulait, qui réclamait que Washington étende son pouvoir sur le territoire entier de l’Amérique du Nord, n’a pas trouvé de défenseur parmi les chefs d’État américains du dernier demi-siècle. Mais moins de trente ans avant l’élection du PQ, le premier ministre canadien qui avait le plus fréquenté les présidents américains, Mackenzie King, affirmait à son cabinet qu’il était «convaincu que l’objectif à long terme des Américains était de contrôler le continent», de faire du Canada «une partie des USA».
Il y a dix ans à peine, George Ball, le bras droit du secrétaire d’État américain, dressait dans son bureau les plans d’un État anglophone qui embrasserait le continent, et au-delà. Ce stratège brillant, respecté, continue, en ce milieu des années soixante-dix, de répéter sur les tribunes qu’une union nord-américaine est aussi inévitable que souhaitable.
Combien d’autres George Ball se cachent aujourd’hui parmi les éminences grises des puissants américains, se demandent à Ottawa Pierre Trudeau et certains de ses proches collaborateurs? Et si on trouvait encore hier des Américains prêts à jouer avec ce concept lointain de l’absorption du Canada, combien de vocations annexionnistes fleuriront-elles, maintenant que se présente une occasion réelle, palpable, immédiate de rendre un dernier et final hommage à la destinée manifeste?
L’actualité: depuis le début de la décennie, elle porte un nom. Pétrole. Le premier choc pétrolier a effondré la folle insouciance de l’Occident à l’égard d’une ressource dont on commence à comprendre qu’elle n’est pas inépuisable. Le carburant de la gloutonne et gaspilleuse économie américaine, hier concentré dans des pays, sinon amis, du moins malléables, est aujourd’hui l’instrument d’un cartel international agressif: l’OPEP. Washington, Londres et Tokyo, dans une analyse d’où le racisme n’était pas totalement absent, en croyaient les Arabes bien incapables.
Il y a du pétrole et du gaz en Amérique du Nord. Depuis des années déjà, Ottawa et Washington s’entre-déchirent sur un dossier épineux: celui du gazoduc qui relierait l’Alaska, via le territoire canadien, aux autres États américains. Au-delà des arguties légales, le problème fondamental n’est-il pas la présence d’un pays étranger — le Canada — entre l’Alaska et le Midwest? Une évidence que Trudeau a lui-même soulignée en multipliant par 2,5 le prix du gaz naturel vendu au sud et en réduisant, il y a deux ans, les exportations de pétrole canadien aux États-Unis. Car il y a aussi du pétrole en Alberta, qui en ces années de soudaine fortune se pose plus que jamais la question du profit qu’elle tire de son appartenance à la Confédération canadienne. Il y en a aussi au Manitoba, comme peut-être sur les côtes de Terre-Neuve, sans parler du Grand Nord canadien, dont le sol gelé recèle des réserves qu’il sera bientôt rentable de prospecter.
Teddy Roosevelt pensait que l’Ouest canadien «devrait être entièrement contenu dans nos frontières… moins pour notre propre intérêt que pour celui de ses habitants». Aujourd’hui cet altruisme de façade fait sourire. Le jeûne de pétrole imposé aux États-Unis par l’OPEP et par le Canada pousse les Yankees à se poser la question de toutes les ressources non renouvelables. Combien de minutes leur faut-il avant de constater qu’au nord un minuscule 20 millions de Canadiens prétendent posséder le plus grand potentiel de ressources en Occident?
En tant que membre du Club de Rome, Trudeau avait martelé cette thèse de l’épuisement des ressources. Il rêvait du jour où les Européens, mais surtout les Américains, sortiraient de leur sommeil repu pour admettre la terrible réalité. Il voulait qu’ils modèrent leurs appétits. Mais les voilà éveillés. Et voilà qu’on leur offre, des rives du Saint-Laurent, la clé de tout un garde-manger.
Pierre Trudeau est de ces hommes d’État qui savent qu’il n’y a d’alliances que tactiques. Le premier président qu’il a fréquenté, Richard Nixon, s’était bien prêté à quelques gentillesses comme son discours d’Ottawa. Mais il n’a pas hésité à assener un coup de massue à l’économie canadienne en taxant toutes ses importations. L’intérêt national américain le réclamait. Son successeur, Gerald Ford, était plus avenant, ayant par exemple obligé les Français — toujours emmerdeurs neuf ans après la visite de de Gaulle — à admettre le Canada au nouveau club sélect des sept pays les plus industrialisés. Un cadeau qu’il se fait un peu à lui- même, car c’est aussi dans l’intérêt national américain que d’avoir le Canada comme «partenaire junior».
Trudeau aurait-il changé d’avis depuis qu’il écrivait 13 ans plus tôt: «Mais pourquoi pensez-vous donc que les États-Unis en useraient différemment avec le Canada qu’avec le Guatemala, quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent?» La comparaison guatémaltèque est un peu forte. En 1954, les Américains avaient financé, armé et épaulé de leur aviation un coup d’État contre un réformiste élu avec 65% des suffrages mais qui avait eu le mauvais goût de confisquer, sans compensation, les avoirs de la puissante compagnie américaine United Fruit.
Au Canada, la situation n’exige pas de mesures aussi grossières. Une toute petite poussée suffirait à donner à René Lévesque un élan décisif et à enclencher le processus de désintégration du pays. «C’aurait été si facile», commente un proche de Trudeau, Allan Gotlieb, alors sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures. «Nul besoin pour le Président de se prononcer publiquement. Il aurait suffi qu’un diplomate quelconque lâche quelques mots d’encouragement.» Chacun aurait compris le signal. «La capacité des Américains de semer le trouble [mischief, dit-il en anglais] était gigantesque, gigantesque», dit-il encore.
Que les séparatistes puissent faire le tour des patelins du Québec et déclarer que, quoi qu’il arrive, Washington voit d’un bon œil la construction du nouvel État, et le discours fédéraliste prendra eau de toutes parts. Le proaméricanisme de l’électorat conservateur québécois n’est un secret pour personne. L’idée de quitter le Canada lui donne des frissons. Le quitter avec l’aval des États-Unis le rassurerait.
Les conditions énoncées par Trudeau — «quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent» — semblent réunies. «Si une grande puissance mondiale [la France] avait désiré la destruction du Canada, pensait en tirer profit et y contribuait, pourquoi pas une deuxième?» demande Gotlieb. À Ottawa, d’autres mandarins de la politique étrangère jonglent avec ce scénario. «L’idée nous traversait l’esprit», confirme l’ex-ambassadeur canadien aux États-Unis, Charles Ritchie. «On se demandait si les Américains ne se disaient pas: “il serait plus facile de composer avec ce voisin du nord s’il était divisé en morceaux, et nous pourrions conclure un marché avec le Québec”.»
Des preuves? Il n’y en a pas. Aucune. Nulle part. «Mais on ne pouvait croire qu’il n’y avait pas dans les entrailles de l’administration américaine des gens qui proposaient cette idée», dit Gotlieb.
La tentation semble d’autant plus forte qu’à mi-parcours de cette décennie, les relations canado-américaines laissent au Sud un fort goût d’amertume. En 1975, le ministre Mitchell Sharp annonce la mort définitive de la «relation spéciale» entre le Canada et les États-Unis. Avec son patron le premier ministre, il veut en quelque sorte «séparer» le Canada de l’Amérique du Nord, le mener dans cette «troisième voie» de relations avec l’Europe et le Japon. Un virage stratégique mal accueilli aux États-Unis, où l’hebdomadaire financier new-yorkais Barron’s fustige «l’anti-américanisme» qui s’empare du Canada. Trudeau choisit ensuite 1976 pour crier «Vive Castro!» à La Havane, ce qui n’aide pas sa popularité au pays de l’anticastrisme militant.
La même année, William Porter, le prédécesseur d’Enders comme ambassadeur américain à Ottawa, célèbre son départ en portant un toast empoisonné devant une petite troupe de journalistes invités à un cocktail d’adieu. Quittant le terrain des mondanités, Porter se met à réciter en termes peu diplomatiques une liste des méchancetés dont son pays accuse les Canadiens: la politique de l’énergie, d’abord et surtout; le tamisage alors modeste mais tout de même dérangeant des investissements étrangers (lire «américains»); une législation qui empêche les stations de télévision américaines de profiter pleinement des publicités d’entreprises canadiennes. La liste de Porter a été préalablement revue et approuvée par le Département d’État et la Maison-Blanche.
Porter est d’autant plus cinglant que, contrairement à l’usage, Trudeau et ses ministres ont refusé de le saluer avant son départ. Ils espèrent un remplaçant plus avenant. Ils héritent d’Enders qui, à sa première sortie publique en mars, affirme sans ambages: «de mon côté de la frontière, les gens ont l’impression que leurs intérêts ne sont pas pris en considération» quand les Canadiens arrêtent leurs décisions. En juin, il précise sa pensée. «Nous tentons de faire passer ce message: le Canada ne peut réduire unilatéralement ses relations avec les États-Unis et s’attendre à ce que nous ne réagissions pas.» En septembre, finalement, Enders dénonce le «style paranoïaque» avec lequel les Canadiens mènent leur politique américaine.
Enders et Trudeau personnifient alors la mésentente canado-américaine.
«René Lévesque», soupire un haut fonctionnaire fédéral, «avait beaucoup de cartes dans son jeu» américain. Son équipe en est consciente quelques mois avant l’élection, constate Daniel Latouche, un observateur sympathisant qui deviendra conseiller de Lévesque. Il écrit que les péquistes «espèrent tirer le maximum du climat tendu qui prévaut aujourd’hui dans les relations canado-américaines».
L’appréhension fédérale serait moindre si la «destinée manifeste» n’était qu’un marotte de Yankees. Mais d’une mer à l’autre, des provinces canadiennes autres que le Québec se laissent bercer par l’idée d’appartenir à la grande famille américaine. Même les plus loyaux sujets de Sa Majesté.
Un diplomate américain à Ottawa, en tournée dans les Maritimes en 1964, n’en a pas cru ses oreilles lorsque le lieutenant-gouverneur d’une de ces provinces lui a fait cette remarque au sujet du Québec: «Laissons ces bâtards partir, de toute façon vous nous prendrez bien comme 5Ie État!» En 1976 est né un parti politique prônant l’indépendance de l’Ouest canadien, et certains de ses membres iront frapper à la porte de l’ambassadeur américain pour lui demander quelque appui. (Il refusera.) Déjà, le premier ministre de l’Alberta, Peter Lougheed, est accusé d’aller chercher à Washington des alliés contre la politique énergétique d’Ottawa. Au Nouveau-Brunswick, un groupe d’hommes d’affaires anonymes demande à une firme de consultants d’étudier la faisabilité d’une annexion de leur province aux États-Unis, en cas de sécession du Québec.
Pierre Trudeau voit donc d’un coup son échiquier politique basculer. Ayant diagnostiqué le décès de la menace séparatiste, il pensait que rien ne le retenait d’opérer, comme il s’y emploie depuis deux ans, son divorce d’avec le géant américain. L’élection du 15 novembre lui fait comprendre combien il a besoin de son voisin.
Ce n’est pas nouveau, Trudeau porte peu d’intérêt à tout ce qui est américain. Sur ce plan comme sur cent autres, il représente le contraire de René Lévesque. Un de ses plus brillants observateurs à Ottawa, Richard Gwynn, résume ainsi la relation de Trudeau à la chose américaine: «De tous les premiers ministres canadiens depuis Mackenzie King, Trudeau comprenait le moins les Américains et faisait le moins d’efforts pour les comprendre. En dehors des voyages officiels, il connaissait à peine le pays, sauf les pistes de ski et les discothèques de Manhattan. Lui-même, comme Joe Clark l’a pertinemment observé, était moins un Nord-Américain qu’un Européen qui aurait grandi au Canada. Dit plus simplement, Trudeau était un snob au sujet des Américains.»
Il n’en a plus les moyens.
Enders à la manoeuvre
Après ses entretiens avec Trudeau, Desmarais et Sinclair, Enders part pour Washington. Il voit Henry Kissinger, le secrétaire d’État sortant, Brent Scowcroft, le conseiller du Président à la sécurité nationale, sortant aussi. Il rencontre également les membres de l’équipe de transition de Jimmy Carter, qui se prépare à entrer en fonction dans moins de deux mois. Personne, dans cette tournée de consultations, ne voit d’intérêt américain à la désagrégation du Canada.
Enders propose à chacun de mettre en œuvre une politique à deux vitesses. D’abord, publiquement, le calme plat. Rien «d’agressif, de voyant et de trop public», explique-t-il. Tout en demi-teintes. Dire que c’est un problème canadien que les Canadiens vont résoudre. Mais attention, «il ne faut en aucun cas laisser l’impression que si deux Canada émergent [de la crise] plutôt qu’un, nous dirions “pas de problème, nous allons nous en accommoder”.» C’est en fait exactement ce qu’ils diraient, mais dans l’immédiat il faut faire savoir que les États-Unis «ne sont pas indifférents». Qu’ils ont, comme le plaide Pierre Trudeau, un intérêt dans la permanence de l’unité canadienne.
Telle doit être la position publique. En privé, on passe la deuxième vitesse. Pas de brusque accélération. Mais une présence plus nette. Enders et quelques autres, craignant une offensive tous azimuts du gouvernement québécois sur le territoire américain, veulent ériger des barricades idéologiques.
Ils appellent les grands journaux. Ceux de Washington, de New York, de Chicago, de Boston. Les «faiseurs d’opinion», explique Enders. Ils leur font part de la position fraîchement élaborée: «Le gouvernement américain ne tient pas à ce que l’idée d’un nouvel État au nord de la frontière reçoive un accueil impartial, et tel n’est pas le résultat que devrait produire une visite de M. Lévesque», raconte Tom Enders. «Nous étions très actifs à cet égard.»
Enders trouve au New York Times un allié précieux, influent et crédible pour cette préparation du terrain politique. Le chroniqueur politique James «Scotty» Reston, une des grandes plumes du journalisme américain, partage la volonté d’Enders d’épandre un peu d’huile sur la route américaine que doit emprunter René Lévesque.
James Reston est un ami de Lester Pearson, qu’il a connu au début des années cinquante, quand le futur premier ministre était ambassadeur à Washington, et qu’il a consolé ensuite lorsque Lyndon B. Johnson lui faisait des misères. Un des rares Américains intéressés à la chose canadienne, James Reston devient, après l’élection du PQ, un des meilleurs alliés des fédéralistes canadiens dans la presse américaine.
Rien n’est cependant plus pressé que de vacciner la future audience new-yorkaise de René Lévesque. Fin 1976, début 1977, on commence à parler de sa prochaine venue à une importante tribune de Manhattan, l’Economic Club. On voit ce discours comme la pièce maîtresse, ou le coup d’envoi, de l’opération de charme séparatiste aux USA.
Enders, Reston et quelques autres «passent un temps considérable au téléphone», se souvient l’ambassadeur, pour contacter les «membres importants de son auditoire, compagnies d’assurances, banquiers» et leur faire partager la position gouvernementale américaine.
Enders le fait d’autant plus volontiers que l’équipe de Carter, avant même l’intronisation du nouveau président, fait savoir qu’elle «approuve l’approche» qu’il a définie.
Entre plusieurs de ses va-et-vient à Washington au cours de l’automne et de l’hiver, l’ambassadeur Enders retourne voir le premier ministre pour lui livrer l’heureux résultat des courses: «Nous avons essentiellement attaqué le problème comme vous pensiez que nous devions le faire.»
Les deux hommes discutent alors longuement de l’ampleur que devrait prendre l’intervention américaine dans le débat (bi?)national canadien. Enders veut savoir si Trudeau «désire que nous soyons plus actifs», mais ils sentent tous deux un danger. «Nous sommes convenus qu’il serait dommageable que les États-Unis soient perçus comme les garants, dans un sens, de l’union canadienne», raconte-t-il. Subtilement, promet Enders, son gouvernement va s’assurer qu’entre Québec et les États, «aucun canal de communication séparé, aucune entente commerciale ou d’investissement séparée ne sera ouverte». Et si les péquistes veulent frapper à notre porte à Washington, nous la leur claquerons au nez. Il ne faut surtout pas donner au PQ l’argument de l’ami américain.
En revanche, il ne faut pas non plus que les firmes américaines aggravent le défaitisme ambiant dans la communauté des affaires anglophone de Montréal, en prenant, comme plusieurs Canadiens anglais, la poudre d’escampette. La tentation du sauve-qui-peut a beau être moins forte chez les Américains que chez les Montrealers, Enders ne se dépense pas moins «en un assez grand nombre de discussions avec des compagnies américaines» pour leur enjoindre de maintenir leurs activités québécoises. Ce qu’elles font pour la plupart. Enders leur conseille en plus d’être de bons citoyens, et d’appliquer à la lettre la nouvelle législation linguistique québécoise, la loi 101. Il le dira, dans son impeccable français, lors d’un discours à la Chambre de commerce de Montréal en mars.
La politique québécoise des États-Unis, c’est la proverbiale main de fer dans un gant de velours.
En cas de besoin, précise Enders, Washington aurait pu retirer son gant, montrer sa poigne de métal. «Si cela s’était avéré nécessaire, peut- être serions-nous allés à cet extrême» de la position publique, bruyante. «Certainement à ces premiers stades, si le Canada nous l’avait demandé, je n’ai aucun doute que nous l’aurions fait.» Mais, ajoute-t-il, «ce n’était pas si sérieux». Et le premier ministre canadien ne l’a pas jugé bon.
Bref, Trudeau et Enders s’entendent désormais à merveille.
Les deux hommes font pourtant une drôle de paire. «On ne peut pas dire qu’ils s’aimaient particulièrement», commente l’ancien bras droit d’Enders, Robert Duemling.
Un ambassadeur de Hollande, auquel on demande quelques mois après son arrivée au Canada de donner ses premières impressions sur le pays, capture l’élément qui à la fois unit et repousse les deux hommes: «Les deux individus les plus arrogants au Canada sont Pierre Trudeau et Tom Enders.»
Ils inaugurent cependant à l’automne 1977 une entente cordiale. Lorsque des déclarations publiques controversées d’Enders sont critiquées par le pauvre ministre Eugene Whelan, désorienté comme bien d’autres par ce renversement d’alliances, Pierre Trudeau prend la défense de l’ambassadeur, affirmant qu’il «respecte» ce «gentleman» qui «fait son devoir» en exprimant sans détour sa pensée.
Paul Desmarais et Ian Sinclair, hier chargés de rallier Enders à la cause, deviennent les instruments du nouveau couple politique. Ils ont servi, explique Enders, «de canal par lequel des messages que je voulais faire parvenir à Trudeau directement et personnellement pouvaient être acheminés. C’était utile à un moment où je ne voulais pas — et je suis certain que M. Trudeau ne voulait pas non plus — donner l’impression d’être toujours fourré chez lui». Desmarais et Sinclair, les coursiers les plus riches du monde. Ils ont dispensé Enders et Trudeau de se voir en tête-à-tête plus souvent que… «environ une fois par mois», selon l’estimation d’Enders. Ces deux-là avaient beaucoup de choses à se dire.
Lorsque le premier ministre libéral sera chassé du pouvoir en 1979 par le conservateur Joe Clark et sera tenu pour un paria politique, Enders l’invitera à la splendide soirée qu’il offre pour le mariage de sa fille. Célibataire depuis sa séparation, Trudeau fait son apparition après tous les invités, choisit la plus jolie des femmes présentes, la fait virevolter sur le plancher de danse jusqu’à lui faire oublier l’existence de son cavalier, et l’entraîne avec lui vers la sortie.
Mais n’anticipons pas. À la fin de 1976, sur le front américain de la guérilla politique qui s’ouvre entre Ottawa et Québec, Pierre Trudeau a gagné une importante bataille. Il n’a pas, il le sait, gagné la guerre. Enders est un allié solide, certes. Mais qu’en est-il du puissant Congrès américain, où logent certains des plus durs critiques de l’effronté Canadien? Et Enders, apparenté au camp républicain par ses états de service, peut-il vraiment parler au nom de la nouvelle administration démocrate, dont les membres — notamment cette «mafia géorgienne» que le Président recrute dans son État d’origine — forment une masse d’inconnus?
Trudeau ne veut surtout pas se faire resservir à la sauce canadienne la citation la plus célèbre de la culture de Géorgie: «Frankly, my dear, I don’ t give a damn.» Tant que le nouveau président n’aura pas énoncé, du haut du pupitre présidentiel, sa préférence pour un Canada uni, Trudeau ne sera qu’à moitié rassuré. Il prend rendez-vous avec Carter pour le 21 février suivant.
Et il ne se hasarde plus à mettre en rogne son nouvel allié. Trudeau, l’ancien trouble-fête, l’ancien snob dédaigneux des Américains, devient pour les États-Unis le plus charmant des voisins. Il ne faut donner à Washington aucune raison, pendant les années troubles qui s’ouvrent, de souhaiter la disparition du Canada. Bientôt l’agence de tamisage des investissements se fait si gentille avec les compagnies américaines que Barron’s, hier alarmé par l’anti-américanisme au nord, peut écrire: «La seule compagnie étrangère qui ne pourrait s’installer au Canada est Murder Inc.» Les pubs canadiennes réapparaissent sur les télés américaines. La «troisième option» retourne au néant. Les rapports avec Washington sont de nouveau «les plus importantes de toutes nos relations extérieures», annonce Trudeau. Il y avait longtemps!
La politique énergétique canadienne se fait tout à coup plus conciliante. Début 1977, pendant qu’une vague de froid traverse le continent, Trudeau ouvre les vannes de son pétrole vers une Amérique reconnaissante. Et ce fameux pipeline qui doit traverser le Canada verra finalement le jour, le vent politique ayant tourné.
Sentant l’ouverture, le fin politique Enders en profite pour entonner la vieille rengaine du libre-échange, de la «convergence» des économies d’Amérique du Nord.
Trudeau a raison de ne rien tenir pour acquis. Car entre temps, la «ligne» présentée par Enders n’est pas reprise par toute la diplomatie américaine. Fin janvier, lorsque le chef du pupitre Canada au Département d’État, John Rouse, est envoyé à Chicago pour annoncer à un groupe d’hommes d’affaires comment s’articule la position américaine à ce sujet, on ne perçoit guère que le gant de velours.
«Le gouvernement américain n’a rien à dire au sujet du Québec et de son avenir au sein du Canada, sauf que ce problème est uniquement et entièrement canadien. C’est un problème qui doit être résolu par les Canadiens sur la base des intérêts du Canada, sans la moindre intervention américaine, bien intentionnée, accidentelle ou autre», explique-t-il.
Sa visite à Chicago a surtout pour but de contrer les propos disséminés par un des membres les plus proaméricains du nouveau cabinet péquiste, Rodrigue Tremblay. Ministre de l’industrie et du Commerce, auteur en 1969 d’un livre prônant la constitution d’un marché commun Québec-États-Unis, Tremblay affirme à qui veut l’entendre et vient répéter aux hommes d’affaires rassemblés à Chicago que son gouvernement «a de bons contacts au sein du gouvernement américain», que des responsables américains appuient l’autonomie du Québec et jugent artificielle l’économie canadienne construite sur l’axe Est-Ouest, alors que les rapports Nord-Sud, qu’aiderait à promouvoir l’indépendance du Québec, seraient plus «naturels».
Le Parti québécois «voulait créer l’impression qu’il avait un appui quelconque des États-Unis. C’était exactement ce que nous voulions éviter», raconte un cadre du département d’État, Richard Vine. Il a donc envoyé Rouse «avec la mission explicite de s’assurer que cette impression soit dissipée».
À Chicago, Rouse rétorque donc à Tremblay que son gouvernement voit au contraire à sa frontière nord un Canada «vigoureux, confiant en lui-même, indépendant et engagé activement dans le monde». Pour ce qui est des contacts québécois à Washington, il énonce la politique officielle: «Ottawa représente les intérêts du Québec à Washington», un principe que «le gouvernement américain va continuer à respecter». Pour les contacts, donc, vous repasserez !
Le directeur du pupitre canadien envoie cependant quelques fleurs au nouveau gouvernement québécois en affirmant que le problème québécois «est dans les mains de leaders responsables dans les deux camps».
Étudiant en droit en 1976, j’avais fait plastifier deux caricatures de Chapleau et les avait affichées au mur de mon demi sous-sol. La première figure à l’impressionnant recueil Chapleau, publié cet automne et retraçant la jubilatoire carrière du caricaturiste.
C’était l’époque des « mesures Trudeau ». En cette période d’inflation galopante (plus de 10% l’an) Pierre Trudeau avait été réélu en promettant de ne pas geler les prix et les salaires, ce qui était l’engagement des conservateurs. C’est pourtant ce qu’il fit. Il en reste une trace dans une ritournelle de Sylvain Lelièvre de l’époque: « Les comptes s’empilent, su’l frigidaire / rapport au gel, de mon salaire / le gel des prix, on a compris / en attendant, on est mal pris. » (De la chanson Programme double.)
Au bout de sa plume, le jeune Serge Chapleau illustre la chose ainsi: Deux hommes d’affaires bien portants, chauves et fumant cigares agitent un drapeau du Canada, l’un d’entre eux tenant une valise portant l’inscription « Inflation ». Ils ont des billets de banque plein les poches. À côté, un travailleur couché par terre, sa boîte à lunch et sa casquette laissés au sol. Pierre Trudeau le surplombe et vient de lui donner un coup de poing. On lit: Trudeau terrassant l’inflation !
La caricature, d’une brutale actualité politico-sociale, fait partie de la collection offerte dans l’ouvrage. L’autre, qui ornait mon mur, n’y est pas. Je ne la trouve pas dans les archives données par le caricaturiste au Musée McCord (disponible en ligne ici) et je la lui ai un jour décrite mais Chapleau dit ne pas s’en souvenir. Elle était pire encore.
On voyait le même patron (chauve, cigare, veste et cravate) confortablement assis. Le titre de la caricature était quelque chose comme: Les travailleurs écrasés par le capital. La chaise sur laquelle était posé le patron était constituée… d’un ouvrier. Ses pieds et mains formaient les pattes, son torse, le dossier. Le patron nous regardait en disant: Je ne vois pas le problème !
C’est dire combien Serge Chapleau a accompagné la vie sociale, culturelle et politique du Québec des années 1970 à aujourd’hui. Son humour n’est pas neutre. Comme tous les caricaturistes, il traque le ridicule et l’exagére. Mais on sent derrière la plume une conviction sociale et nationaliste qui ne s’est jamais démentie. Les caricatures étant plus vues que jamais les éditos n’ont été lus, c’est Chapleau qui, dans la page éditoriale de La Presse, a le plus de poids.
Contrairement aux publications annuelles des meilleurs caricatures (et certaines inédites) de l’année, le super-album de 2020 est une pièce de collection. Les textes de Nicolas Forget et Christian Vachon, du musée McCord, retracent les étapes de la vie de Chapleau, le développement de son art, ses influences.
Des excuses, pourquoi ? Parce qu’il y a 50 ans, à 4 h du matin, 1200 policiers frappent aux portes, réveillant hommes, femmes et enfants, apprenant à des citoyens effarés que, non, ils n’avaient plus de droits, non, il n’y avait pas de mandat, non, ils ne pouvaient pas appeler un avocat. Il y en aurait bientôt, exactement 497 détenus. Pas moins de 97% d’entre eux n’étaient coupables de rien d’autre que d’être indépendantistes, syndicalistes, progressistes. Cinq poètes furent ainsi emprisonnés.
Certains furent frappés par des policiers, forcés à se dénuder et, dans un cas, soumis à un simulacre d’exécution. De plus, 37 000 Québécois ont subi une perquisition sans mandat. Les membres d’exécutifs du jeune Parti Québécois à Hull, Drummondville, Trois-Rivières et ailleurs furent visités à répétition.
Le coordonnateur de l’équipe de policiers chargée de retrouver les otages James Cross et Pierre Laporte estimait que l’arrestation d’une vingtaine de personnes serait utile à l’enquête. Au-delà de ce chiffre, nous sommes en présence d’une opération politique visant à asséner un choc psychologique à tout le mouvement d’opposition, surtout indépendantiste, au mépris des droits.
Faut-il s’excuser pour tout ce qui est condamnable dans notre histoire? On peut penser que non. Mais puisque le gouvernement canadien s’est excusé pour des internements (de minorités pendant la seconde guerre) ou pour de la discrimination à l’emploi (pour les homosexuels dans la fonction publique et l’armée) on voit mal comment la suspension massive des droits en Octobre 70 et une rafle d’arrestation nocturne ne satisferaient pas aux critères actuels de contrition.
Des excuses, par qui ?
Les demandes déposées à Québec et à Ottawa visent spécifiquement l’action du gouvernement fédéral alors dirigé par Pierre Elliott Trudeau. Il est tout à fait vrai que les droits ne pouvaient être suspendus que par une action du gouvernement fédéral. Il est tout à fait vrai que Pierre Trudeau a pris la décision de donner aux policiers le droit de procéder à une rafle, a vu une des listes hallucinantes de gens qui seraient arrêtés et ne s’y est pas objecté, a approuvé l’idée d’arrestations nocturnes. Il a surtout caché à ses ministres une information clé : la GRC s’opposait en principe à ces arrestations et à l’idée même de voter une loi d’exception, jugeant avec raison que ces gestes allaient nuire aux efforts de libération des deux otages.
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Trudeau et ses ministres sont responsables d’avoir sciemment désinformé les autres ministres et les citoyens sur l’ampleur du risque posé par le FLQ. Des excuses fédérales sont donc parfaitement justifiées, a fortiori de la part d’un gouvernement à plus d’un égard héritier de Pierre Trudeau.
Comment faire l’impasse, cependant, sur la responsabilité du premier ministre québécois de l’époque, Robert Bourassa. C’est lui qui, dès le lendemain de l’enlèvement de Laporte, demande à Trudeau de suspendre les droits. Robert Demers, son ami et négociateur de l’époque qui assiste à certains des appels, témoigne : «Bourassa y tenait et il a – si je peux employer ce mot – poursuivi Trudeau jusqu’à ce qu’il finisse par céder ! » Trudeau ne dit pas autre chose, au sujet des appels pressants et répétés de Bourassa, du maire de Montréal Jean Drapeau et du bras droit du maire et ami de Trudeau, Lucien Saunier : « Ils ne me lâchaient pas !»
Une fois qu’Ottawa a accédé à la demande de Québec, toutes les opérations d’arrestations et de perquisitions ne furent que du ressort du Québec. C’est Bourassa qui approuve la liste des personnes à arrêter (il a avoué n’avoir biffé aucun nom), c’est lui qui donne à la SQ et à tous les corps policiers du Québec le droit d’utiliser les pouvoirs d’exception (l’enquêteur au dossier voulait que seule son équipe puisse agir sans mandat). C’est le Procureur général du Québec, Jérôme Choquette, qui décide de maintenir en prison ou de libérer les détenus, qui décide s’ils peuvent voir leurs avocats (il refuse souvent).
Il convient donc que le gouvernement du Québec présente ses excuses. Et il est indispensable que la cheffe de l’opposition y participe, car c’est son prédécesseur Robert Bourassa, dont elle dit se réclamer à d’autres égards, qui fut le réel initiateur de ces injustices. La ville de Montréal doit également admettre sa responsabilité.
Au-delà des excuses, quels gestes poser? J’en vois deux. En 1971, seul un détenu d’Octobre sur cinq a reçu de Québec une compensation, équivalente à 2 700 $ d’aujourd’hui. Le Protecteur du citoyen devrait être chargé de faire un nouveau calcul pour les personnes oubliées à l’époque. Ensuite, sur ce qui est maintenant le Boulevard Robert-Bourassa, on devrait aménager une petite place avec une plaque et une œuvre d’art. Qu’on l’appelle : la Place des poètes emprisonnés.
Lorsqu’on remet Octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force: dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.
Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie, ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, des bavures, des arrestations déraisonnables, de l’injustice caractérisée.
Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été appliqué. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que ses victimes ne soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’ils ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi ils étaient accusés. (Les 500 détenus d’Octobre n’étaient coupables, dans 97% des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.
Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.
Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot: « jamais ».
C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat sur sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand, du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.
Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes: «Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»
Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire des terroristes allemands, français, américains, italiens.
Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi. Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.
La GRC disait non
Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaît pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.
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Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.
Selon des notes prises sur le champ, «le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception. » Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoquerait « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».
Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au conseil des ministres au grand complet, quand il les entraînera dans la voie contraire.
À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : «Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse.»
Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross,» le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.
Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.
*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurection appréhendée – Le grand mensonge d’Octobre 1970. Disponible en librairie le 5 octobre, on peut le pré-commander à laboitealisee.com
Ceux qui ont mon âge ont grandis avec elles. Les moins de 40 ans savent qu’elles font partie de la culture québécoise. Elles se sont racontées, dans des livres parus, pour Denise Filiatrault, en 2017, et pour Dominique Michel, en 2006. Je vous en parle aujourd’hui car je les ai lus au cour des derniers mois avec bonheur et que je veux lancer un cri du cœur aux producteurs/trices de séries télévisées.
Qu’attendez-vous pour piger dans ces ouvrages et nous raconter cette histoire populaire de la culture québécoise moderne, à travers deux de ses personnages les plus attachants, les plus croustillants, les plus émouvants ?
On trouve de tout dans ces ouvrages.
La route vers le succès: Dominique et Denise viennent toutes deux de milieux modestes et gravissent une à une les marches qui en feront les femmes les plus populaires au Québec.
Les milieux sordides: En début de carrière, elles fréquentent les clubs et les cabarets où rôdent la mafia, la drogue, la prostitution. Elles se démènent contre la misogynie ambiante.
Les célébrités: Elles y croisent Aznavour et toute la bande de jeunes et futures vedettes du Québec et de la France.
L’invention de la télévision: Elles passent des clubs à la radio, puis à la télévision naissante. Deviennent des reines du petit écran et, pour Dodo, de la chanson.
L’éveil amoureux: Dodo emmène son futur premier amant dans un chambre d’hôtel, verrouille la porte, lance la clé par la fenêtre, avise son homme qu’elle ne sortira pas de la pièce tant qu’elle sera vierge. Une scène qui réclame de vivre à l’écran !
Le jet set et la misère humaine: Un millionnaire tombe sous le charme de Dodo et l’embarque chaque week-end dans son Jet Privé vers les capitales et les plages mais, de retour à la maison, la chanteuse doit aller chercher sa mère alcoolique, au poste de police, plusieurs fois par mois.
Le batifolage: Denise n’est pas en reste, harponnant Johnny Hallyday et, pourtant indépendantiste, s’envoyant Pierre Trudeau.
Les entrepreneuses: Elles font du fric, et en perdent beaucoup, dans des discothèques et des restaurants. Il y a un épisode juste là-dessus.
Un peu de brasse camarade: Dodo met son poing au visage de l’avocat qui l’a escroqué. Denise développe une façon assez robuste de faire connaître son point de vue.
Le plafond de verre: Denise doit se battre pour que sa contribution au scénario du méga-succès Moi et l’autre soit mentionné au générique.
La maturation: Les deux femmes progressent en maturité dans leur carrière. L’amusante Dominique devient (brièvement) productrice de film (dont le sulfureux « O ») puis campe un rôle dramatique dans Le déclin. Denise joue du Michel Tremblay, devient scénariste, puis productrice, metteure en scène, et réalise plusieurs de ses rêves, dont de porter à l’écran (deux fois) la vie de la chanteuse Alys Roby.
Les relations en dents de scie: Le couple Dominique et Denise ont connu des hauts et des bas, un bel arc dramatique. (Il faudrait une finale de réconciliation, c’est un problème).
Bref, chers producteurs et scénaristes, il y a là un matériau riche, une série à succès garantie. En attendant, on peut toujours lire les livres…
Le Canada est une puissance internationale moyenne. Chacun de ces mots compte. Puissance, car elle dispose d’une armée, d’une diplomatie, d’une économie, qui la place parmi les 10 premières nations au monde (et qui la fait s’accrocher à une place fondamentalement précaire au G7). Moyenne, parce qu’elle est assise autour de géants, USA, Chine, France, Allemagne, qui la dépassent d’une ou deux têtes.
Par contraste, les États-Unis et la Chine sont des grandes puissances. Peu importe qui gouverne leur État, cette puissance existe et le reste de la planète doit composer avec elle.
La projection internationale du Canada est toute autre. Puisqu’elle est moyenne, elle peut agir au dessus de la moyenne ou en bas de la moyenne, c’est selon. Selon quoi ? Selon sa conjoncture, la force de son économie, ses objectifs internationaux, les politiques et, pour beaucoup, la personnalité de son premier ministre.
Un palmarès international de nos PM
Si on fait le palmarès de l’action internationale des premiers ministres récents, on obtient, pour faire vite, la liste suivante:
Lester Pearson, prix Nobel de la paix, est un peu l’étalon-or de l’action internationale canadienne moderne, ayant créé les Casques bleus et la tradition de participation aux opérations de paix.
Trudeau-père a le mérite d’avoir été un précurseur dans l’ouverture des relations diplomatiques occidentales avec la Chine. Il a contribué à l’ouverture du dialogue nord-sud. Pour le reste, son bilan est mince, compte tenu du temps passé à sillonner le monde.
Brian Mulroney a un panier mieux garni. Entente de libre-échange avec les États-Unis, entente avec Washington sur les pluies acides, leadership dans l’isolement de l’Afrique du Sud pratiquant l’apartheid, création avec François Mitterand de l’Organisation internationale de la Francophonie.
Stephen Harper a brusquement réorienté la politique canadienne en tournant le dos aux opérations de paix et au rôle de médiateur pour plutôt se ranger clairement dans le camp américain et israélien. Cela lui a coûté de perdre sa course pour que le Canada retrouve, comme il l’avait fait chaque décennie, un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies. Entraîné par Jean Charest et Nicolas Sarkozy, il a mené à bien l’entente Canada-Europe mais a fait du Canada le pays « dinosaure » dans toutes les rencontres internationales sur l’environnement.
Paul Martin n’a pas été premier ministre longtemps. Mais il croyait qu’on devait intégrer les puissances du Sud dans la prise de décision mondiale, et il fut un précurseur du G20 en créant, comme ministre des Finances, le G20 des ministres des Finances. Premier ministre, c’est sous sa gouverne qu’a eu lieu à Montréal la conférence internationale qui a écarté le danger du trou dans la couche d’ozone.
Je parlerai la semaine prochaine de Justin Trudeau. Je m’attarde cette semaine sur Jean Chrétien, en me fondant sur ma lecture récente du récit de son premier conseiller diplomatique.
L’action internationale du p’tit gars de Shawinigan
Pas facile, la vie d’une puissance moyenne à l’heure de l’hyperpuissance américaine. James Bartleman, diplomate et auteur, est un excellent raconteur de ses quatre années de conseiller diplomatique au service de Jean Chrétien.
De sommet en G7 en Team Canada en visite officielle, l’auteur montre à la fois l’ampleur de la tâche internationale qui incombe à un premier ministre et la minceur de sa marge de manœuvre.
Ce qui n’empêche pas l’audace. Les grandes réalisations mondiales de l’ère Chrétien furent le Traité contre les mines anti-personnelles — une initative qui sauve cumulativement des milliers de vies par an — et la création de la Cour pénale internationale. Ce n’est pas rien et, avec le recul, c’est mieux que Pierre Trudeau.
D’autres initiatives n’ont pas été couronnées de succès, comme cette perspicace volonté d’encadrer le pouvoir américain dans une zone de libre-échange qui engloberait tout l’hémisphère. Un projet mort aux pieds du désintérêt des pays d’Amérique du sud.
Bartleman livre ses pages les plus drôles à la tentative de Chrétien de pousser Fidel Castro à libéraliser son régime (cela n’arrivera que plus tard). En échange d’une visite officielle du premier ministre canadien, qui briserait l’isolement international du Lider Maximo, en deuil de l’écrasement de l’empire soviétique, Chrétien demande notamment la libération de prisonniers politiques de premier plan.
Castro soumet l’envoyé Bartleman, ex-ambassadeur à Cuba, à d’interminables sessions nocturnes de monologues et de remontrances. Rien n’en ressortira, du moins à court terme.
L’éléphant américain dans la maison de porcelaine canadienne
De belles pages sont consacrées à la guerre du Turbot contre l’Espagne et l’Europe, mais surtout aux rapports compliqués avec Washington.
Dans les années post-génocide rwandais, l’Occident se sent coupable de n’avoir rien fait et voilà que des centaines de milliers de réfugiés semblent en danger de mort dans le Zaïre voisin. Que faire ? L’équipe de Bill Clinton indique à Bartleman que Washington participera pleinement à une opération militaro-humanitaire, mais seulement si Ottawa en prend l’initiative et la direction.
Ravi, Chrétien relève le défi et aligne les soutiens internationaux au Nord et au Sud. Cela fait, Washington change d’avis et décide que le Canada ne fera que de la figuration. L’arrogance américaine est vue ici dans toute sa clarté.
Bartleman quitte Chrétien, pour des raisons de santé, avant que le 11 septembre ne change la donne internationale. Chrétien a fait en sorte que le Canada participe à la guerre en Afghanistan mais s’est illustré en refusant de suivre les américains dans leur aventure irakienne, établissant ainsi l’indépendance du Canada face à Washington même dans un moment de forte pression.
Courtiser la Chine
Ici avec le président Jiang Zemin
La grande entreprise de Jean Chrétien — qui sort grandi de cette lecture — est l’intensification des rapports avec le bassin pacifique, qui conduira à l’accord transpacifique. Critiquable, mais pas une mince affaire.
Il voulait surtout faire du Canada un partenaire majeur avec la Chine. Cela supposait de se pincer le nez et de faire affaire avec le responsable de la répression de 1989 à la place Tien-an-Men, le premier ministre Li Peng. Chrétien consacre son premier Team Canada, avec tous les premiers ministres (sauf Jacques Parizeau), à la Chine à l’automne 1994, puis reçoit le dictateur au Canada un an plus tard.
Or Li Peng se comporte, écrit Bartleman, en « enfant gâté’ et refuse absolument la tenue de manifestations critiques de son régime pendant son séjour.
S’ouvre alors un ballet dans lequel Ottawa fait en sorte que les manifestants ne soient jamais dans le champ de vision du dictateur lors de son arrêt à Ottawa. Mais à Montréal, les marcheurs investissement le boulevard René-Lévesque devant son hôtel, le Sheraton, et Li Peng les voit par la fenêtre. Horreur !
« Je pars immédiatement, tonne-t-il. Ni moi ni mon pays n’ont jamais été aussi humiliés ! »
Le petit gars de Shawinigan a la répartie utile: « Mais vous vous trompez ! C’est moi qu’ils critiquent. Ils font tout le temps ça, ne vous inquiétez pas ! »
Li Peng fait-il seulement semblant de le croire ? En tout cas, il termine la visite, dont un souper privé avec les Desmarais, très investis dans son pays.
Le contexte référendaire
La rencontre de Li Peng avec les premiers ministres canadiens se fait à Montréal deux semaines avant le référendum sur l’indépendance. L’événement est conçu pour démontrer aux Québécois que, sans le Canada, ils se couperaient de relations rentables avec la grande puissance mondiale.
J’étais alors conseiller du premier ministre Jacques Parizeau, chargé entre autres des questions internationales. Avertis de cette stratégie fédérale quelques mois à l’avance, nous avions avisé les autorités chinoises qu’Ottawa voulaient les instrumentaliser dans un débat de politique intérieure et qu’ils devraient refuser. Nous n’avons évidemment jamais reçu de réponse à notre missive.
Début octobre, un représentant des « Partenaires pour la souveraineté » me contacte. Les Partenaires regroupent les centrales syndicales, les mouvements étudiants et plein de groupes de la société civile favorables à l’indépendance. « Avez-vous objection, me demande-t-il, à ce qu’on participe aux manifestations anti Li-Peng ? »
« Objection ? Au contraire, mettez-y toute la gomme ! » dis-je avec enthousiasme.
En termes de relations publiques, l’opération Team-Canada/Li Peng fut un échec pour le camp du Non. Et j’ai légèrement contribué à mettre en rogne le boucher de Tien-an-Men.
Pas une mauvaise journée, finalement, pour l’indépendance et la liberté !
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Il y a bientôt 30 ans, en 1990, deux provinces canadiennes faisaient mourir ce qu’on avait appelé l’accord du lac Meech. L’accord aurait fait en sorte que le Canada reconnaisse le Québec comme « société distincte ». L’impact de ce refus sur l’opinion publique québécoise fut gigantesque. En quelques mois, 65% des Québécois se disaient désormais favorables à la souveraineté. Le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa se retrouvait le bec à l’eau, n’osait plus défendre le fédéralisme et nommait un comité de sages pour trouver des solutions.
Un de ses membres, Bill Cosgrove, un fédéraliste convaincu, s’est rendu à l’Université Queens, à Kingston en Ontario à la mi-octobre. Il a assisté à une conférence qui réunit les plus brillants experts, politologues et constitutionnalistes du Canada anglais. Ces beaux esprits doivent faire le point et définir des pistes pour sortir de l’impasse. Cosgrove espère que, captant les signaux extrêmement forts venant du Québec réclamant des changements majeurs, ces personnes intelligentes, lucides, vont admettre que le Canada doit jeter du lest, reconnaître au Québec une grande marge d’autonomie, pour empêcher l’indépendance de triompher.
Il sort de sa conférence catastrophé. Et fait rapport au comité libéral québécois en ces termes : »Il ressort de cette rencontre que le Québec a très peu de chances que les autres provinces acceptent des changements si les négociations se font à l’intérieur du cadre de la constitution. Le Québec doit sortir du cadre actuel » écrit-il, la mort dans l’âme.
Quand l’intelligentsia donne l’heure juste
Cette conférence avait donné l’heure juste. Deux ans se sont écoulées ensuite en discussions inutiles et infructueuse. Le Canada fut incapable d’offrir au Québec une solution qui pouvait satisfaire sa volonté d’autonomie. Malgré la montée du sentiment indépendantiste, la logique canadienne interne, sa façon d’être et de penser, rendait impossible tout compromis acceptable. Une proposition fut quand même soumise au vote, lors du référendum maintenant oublié de 1992. La majorité des canadiens ont dit non, estimant que la proposition était trop favorable au Québec. La majorité des québécois ont dit non, estimant qu’elle n’offrait rien de tangible au Québec.
Plusieurs choses sont à retenir de cet épisode, alors qu’on s’engage dans un nouveau round avec le Canada, cette fois sur le thème de la laïcité.
En 1992, les élites politiques de tout le Canada s’étaient unis pour appuyer la proposition de réforme. Le conservateur Brian Mulroney, bien sûr, son initiateur. Même Jean Chrétien et quelques trudeauistes qui trouvaient que ce compromis déviait un peu de la doctrine de Trudeau, faisait preuve de pragmatisme et appuyaient faisait campagne pour la proposition. Ils ont été recrachés par l’électorat.
Dans son livre sur cet épisode intitulé United we fall, Unis, nous tombons, la journaliste Susan Delacourt tire la conclusion suivante:
« Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez. (…)
Ou vous pouvez (…) et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance. Elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. »
Je reviens sur cette épisode car l’histoire, qui ne se répète pas, bégaie. Et elle vient de bégayer. Comme Bill Cosgrove l’avait fait en 1990, le constitutionnaliste québécois François Côté, de l’Université de Sherbrooke, s’est rendu à Toronto, début avril, participer à une rencontre de centaines de constitutionnalistes du Canada anglais.
C’est un événement annuel et, hasard du calendrier, Me Côté arrivait juste à temps pour exposer les impacts constitutionnels du nouveau projet de loi québécois sur la laïcité.
L’événement, explique-t-il, était solennel et bien organisé, avec des conférences pertinentes et intéressantes.
« Toutefois, lorsqu’il fut temps d’aborder le Projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j’étais face à un public hostile serait un euphémisme.
J’ai constaté, devant des centaines de constitutionnalistes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnellement total à ces propositions. Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le Projet de loi, mais pour l’essentiel de l’assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n’aura été qu’une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès. «
Voici, en résumé, les principaux arguments qui ont été servis par les plus beaux esprits canadiens contre le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État :
– Le Projet de loi 21 relève de la tyrannie de la majorité;
– Son but est de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes sont les femmes musulmanes;
– Il est illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel. Il n’y a pas de crise, pas d’urgence. Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifie;
– Le Projet de loi 21 est irrémédiablement traversé d’un « refus de comprendre l’Autre »;
– Plaider que le Québec est une société distincte est un argument sans valeur. Les droits fondamentaux dépassent les traditions juridiques et sont l’attribut de chaque individu – et seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne peut adéquatement la défendre.
Voila pour les arguments de fond. François Côté décrit aussi le ton. Je le cite encore:
« Ces arguments, il y a de quoi rester un tant soit peu sidéré, étaient avancés tantôt avec calme glacial, tantôt avec malaise comme lorsque face à quelque chose d’obscène, mais plus souvent avec indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu’en Cour suprême du Canada qui, nous n’en sommes pas à une contradiction près, prétendent faire la promotion de l’ouverture d’esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l’avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu’elles se trouvent… sauf ici, manifestement. »
Oui mais, la claude dérogatoire change tout, non ?
Venons en au cœur du sujet.
On pourrait croire que tous ces arguments, ouverts à la différence religieuse mais fermés à la différence québécoise, n’ont aucune importance. Car il y a cette disposition fantastique dans la constitution que nous ont légué Pierre Trudeau et Jean Chrétien: la clause dérogatoire.
Vous savez, la clause qui permet au parlement d’une province de suspendre une partie de la Charte des droits pour affirmer qu’en certains cas, ce sont les élus qui vont décider, pas les juges.
Une question qui n’intéresse que les spécialistes, sauf lorsque le Québec décide de l’utiliser pour protéger sa langue, ses valeurs, son identité ou sa vision de la laïcité.
Le projet de loi du gouvernement Legault inclut cette disposition, qui a déjà utilisé souvent par le Québec. Parfois, la chose se déroule ainsi. Une loi est adoptée, elle est contestée, la Cour suprême affirme qu’elle est inconstitutionnelle. Alors, le parlement amende la loi pour y ajouter la clause dérogatoire et ainsi colmater la brèche. Ce que le gouvernement Bourassa avait fait pour la langue d’affichage en 1989. Parfois aussi, on met la clause avant même qu’il y ait une contestation, à titre préventif. On ne veut pas perdre de temps en recours légaux et clarifier les choses une fois pour toutes. C’est ce que le gouvernement de René Lévesque avait fait à partir de 1982, en attachant la clause dérogatoire à toutes les lois québécoises.
Alors, dossier clos ? Pas du tout.
Me Côté, dont c’est la spécialité, rapporte ce qu’en pensent ses interlocuteurs canadiens.
Selon eux, « les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons », dont notamment les suivantes : (i) ce n’est pas ce que les constituants de 1982 — les auteurs de la constitution — auraient voulu.
Donc il faudrait réinterpréter l’histoire pour tirer maintenant une nouvelle conclusion.
Mais c’est fâcheux car un arrêt de la cour suprême de 1982, l’arrêt Ford, confirmait la liberté des province d’utiliser cette clause à titre préventif.
Ah mais voilà, disent les juristes canadiens, cet arrêt « a déjà trente ans; il est maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd’hui stopper l’intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ».
Le mur du refus
Me Côté a des contre-arguments, bien sûr. Notant que si on veut applaudir la diversité canadienne, il faut bien aussi applaudir la différence québécoise. Que si on reconnaît, comme le fait le parlement canadien, que le Québec est une Nation, il faut donc que cela lui donne le droit de faire des choses autrement. Que l’arrêt Ford fait autorité. Quelques autres encore. Je le cite :
« Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer. (…) Le constat est sans appel: tout discours sur la question est cadenassé .
À l’occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n’acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le Projet de loi 21 – et toute prétention à un modèle (…) qui se distancerait de l’hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.
Que se passera-t-il maintenant. Me Côté nous le précise:
Nous avons été formellement prévenus, les opposants au Projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces. Dès l’entrée en vigueur du Projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. On anticipe que les procédures sont déjà en train d’être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.
Les canons de la fédération s’en font une mission relevant de la raison d’État. La Charte canadienne -doit- primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et -doit- invalider l’entreprise de laïcité québécoise. »
Mê Coté ferme lui même la boucle, en nous renvoyant au tremblement de terre politique Québec-Canada que nous avons vécu au début des années 1990 en écrivant:
« D’ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du Lac Meech. (…) Une tempête se prépare, le combat d’une génération est devant nous, tout près. »
Comme la rencontre de Kingston d’octobre 1990, celle de Toronto avril 2019 est un signe avant-coureur. Elle donne l’heure juste. Le Canada est ce qu’il est. Il imposera sa volonté à tout ceux qui veulent la mettre en cause. C’est à prendre ou, oui, ou à laisser.
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Il est possible d’avoir des discussions éclairantes sur Twitter, si on prend trois décisions: 1) rester toujours courtois; 2) respecter le point de vue de son interlocuteur; 3) argumenter sérieusement.
C’est ce qui s’est passé cette fin de semaine dans deux conversations avec deux critiques de l’interdiction des signes religieux, unis sur ce point, le porte-parole masculin de Québec Solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, et le Sénateur libéral (indépendant) et conseiller de Power Corporation André Pratte. Voici le fil des échanges:
QS et le voile intégral chez les agents de l’État: dans quels cas ?
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