Malgré son nom qui rappelle la couronne, le virus planétaire n’est pas monarchiste. Il est plutôt anarchiste, en embuscade, cassant ce qui est le plus cassable.
Il n’en infecte pas moins tout le corps politique. On verra, demain, comment son impact fut inégalitaire. On mesurera les taux de mortalité dans les pays aisés et dans ceux qui le sont moins. Dans les quartiers populaires ou huppés. Chez les itinérants et les puissants. On verra aussi comment des pays aux niveaux de développement équivalents ont mieux ou plus mal géré la crise. Et alors la question se posera de la compétence exercée, ou de l’incompétence étalée, à danger égal. Après le bilan sanitaire, arrivera le bilan populaire.
Mais il y beaucoup à dire, même en début de crise. Au Québec, un jugement qui semble déjà définitif est porté sur nos deux chefs de gouvernement. Celui du Québec est applaudi, celui du Canada est honni.
La crise, ici, amplifie l »opinion que les citoyens avaient des deux hommes. Legault, déjà populaire, atteint des sommets. Trudeau, déjà affaibli, surnage à peine. Un Léger du 24 mars donne 94% de Québécois satisfaits de Legault, 44% seulement de Trudeau. Un écart de 50%. Gigantesque.
Les repasseurs le savent, une fois qu’on a fait un mauvais pli, il est difficile de retrouver une surface lisse. Trudeau deviendrait excellent demain, ce qui est, je l’avoue, douteux, il ne sera jamais vraiment dans la course.
La popularité politique en temps de crise
Ce n’était pas inévitable. J’étais conseiller de Lucien Bouchard au moment de la crise du verglas au début de 1998. Sa gestion de la crise l’a propulsé lui aussi dans les cimes des sondages. Son vis-à-vis fédéral, Jean Chrétien, n’avait alors pas la cote au Québec. Mais sa propre gestion de la crise l’a fait progresser considérablement. Il est vrai qu’il avait rendu l’armée disponible et que la présence des soldats sur le terrain fut très appréciée.
Legault a eu l’avantage d’être présent en tout début de crise, alors que Trudeau était en Afrique en train d’acheter des votes pour faire siéger le Canada au Conseil de sécurité de l’ONU. Pas une activité très populaire en soi. Legault avait aussi l’avantage juridictionnel: la santé publique étant une compétence provinciale. Il faudrait attendre l’impact économique pour que la parole fédérale devienne essentielle, et encore est-elle partagée avec celle du Québec.
Évidemment, Legault avait l’avantage de l’image — il incarne le bon père de famille plein de gros bon sens. On ne l’invite pas pour égayer nos soirées, on ne le voit pas bien au Conseil de sécurité de l’ONU et on hésite à l’inviter à un spectacle de Zaza. Mais pour tenir la maison debout, on lui fait d’emblée confiance.
Trudeau, lui, pouvait incarner le renouveau et la fraîcheur, mais n’a jamais réussi à projeter une image de puissance. Premier de cordée pour une excursion en montagne, oui, on le voit bien là. Mais pour manier l’équerre et le rabot, pour les gros travaux, il n’a jamais fait le poids. Facteur aggravant: depuis l’élection, il semble en chute d’énergie. On a vraiment l’impression qu’il aimerait être ailleurs.
Le hiatus entre le Québec et le Canada tient aussi au fait que les porte-paroles canadiens en santé, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, ne s’exprime pas en français. Vous ne le savez pas, mais son profil est assez bon au Canada anglais. Ce qui explique que nos voisins canadiens soient plus satisfaits que nous, à plus de 70%, de la réponse d’Ottawa à la crise.
Le Coronavirus creuse donc la différence entre la nation québécoise et le pays canadien. Cela n’est pas nouveau et ne fait que consolider une situation existante.
La situation est politiquement digne d’intérêt, mais il faut se garder d’en tirer des projections hasardeuses. En 2013, Pauline Marois avait géré avec brio la crise de Lac Mégantic, mais elle n’en a tiré aucun bénéfice, sept mois plus tard, à l’élection de 2014. De même, début 1998, Lucien Bouchard est sorti apparemment invincible de la crise du verglas, puis de la déroute qu’avait constitué dans la foulée les audiences de la Cour suprême sur le renvoi sur la sécession. Autour de lui, on calculait les semaines avant une élection que nous allions remporter haut la main, nous mettant en piste pour un référendum gagnant.
La simple arrivée de Jean Charest à la tête du PLQ a complètement renversé la table et nous n’avons gagné l’élection de l’automne 1998 que par la peau des dents. L’indépendance, vous l’aurez peut-être observé, n’a pas eu lieu.
Le virus américain
La presse internationale est avec raison très dure avec la gestion de crise de Donald Trump. Les Américains sont plus partagés. Ils sont divisé moitié-moitié sur la qualité de sa gestion de la crise. Ils continuent à le créditer d’un taux de satisfaction autour de 44%, ce qui n’est pas le pire taux de sa présidence. (Un sondage Gallup récent lui donne même un niveau record, à 49%) Si l’élection générale avait lieu aujourd’hui, les sondages donnent au candidat démocrate potentiel Joe Biden une avance de 7%. C’est peu, car ces mêmes sondages relevaient avant la dernière élection une avance plus considérable à Hillary Clinton, avec les résultats que l’on sait.
Il y a plus intéressant encore. Les Américains sont divisés face au virus lui-même. Un sondage NBC/Wall Steet Journal montre que les citoyens d’allégeance républicaine sont moitié moins prompts que les démocrates à vouloir éviter les grands rassemblements. Deux fois plus de républicains que de démocrates sont toujours volontaires pour aller souper au restaurant. De même, les trois quarts des démocrates craignent qu’eux ou des proches soient infectés, une angoisse qui affecte moins de la moitié des républicains.
Cette division reflète le clivage entre les villes et les campagnes. Les démocrates habitent davantage les villes, où le virus frappe davantage, que la campagne, dominée par les Républicains.
Mais des sondeurs notent que même les Républicains qui habitent dans les villes sont moins préoccupés par le virus que leurs voisins démocrates immédiats. Selon le journaliste Ronald Brownstein qui recense ces données sur le site de la revue The Atlantic, cela tient à la méfiance que ces citoyens de droite entretiennent envers les médias et les élites en général.
C’est ainsi que la majorité d’entre eux estiment que la crainte autour du virus est exagérée par les médias. Il est vrai que, dans un premier temps, le président et les médias conservateurs ont affirmé que le virus était une fabrication, une autre invention des démocrates visant à affaiblir le président.
Cela crée des distorsions. Les États qui sont les moins actifs contre le virus sont dirigés par des gouverneurs républicains, comme le Texas. Mais de grandes villes à l’intérieur de ces États ont des maires démocrates, comme à Houston, au Texas, qui, eux, veulent imposer du confinement.
Maintenant que Donald Trump se déclare « président de guerre » contre le virus, l’opinion républicain devrait s’assouplir, d’autant que le virus se propage sur tout le territoire, sans se soucier des frontières politiques.
Mais une nouvelle ligne de fracture est en train de s’ouvrir entre les républicains qui privilégient l’économie et les démocrates qui privilégient la santé. Alors que la Californie est en quarantaine, un député influent, Devin Nunes, affirmait ceci en entrevue: « si vous êtes en santé, vous et votre famille, c’est le temps de sortir, de faire des achats, d’aller au restaurant ».

En haut, en rouge, les lieux où les citoyens ont LE MOINS modifié leurs déplacements pendant la crise.
En bas, en rouge, les lieux ayant LE PLUS voté Républicain.
Une idée qui semble reprise par le président lui-même, qui craint que le remède, donc le confinement et le ralentissement économique, soit pire que le mal.
Au Québec, l’opinion est divisée sur la compétence et la rapidité avec laquelle nos dirigeants posent, essentiellement, les bons gestes.
Aux États-Unis, les citoyens sont divisés sur l’opportunité même de poser des gestes.
Tout bien considéré, on est bien chez nous.
La bande annonce de ma dernière balado: