Trudeau, Chrétien et la malédiction des micros cachés

La règle, en politique et en journalisme, est de considérer qu’un micro est toujours actif, même si la lumière rouge est éteinte, la séance est levée, le direct est terminé.

Cela n’a pas empêché plusieurs chefs politiques de prononcer des remarques non-censurées devant ces micros, ce qui nous donne un aperçu de ce qu’ils disent vraiment lorsqu’ils pensent qu’on ne les écoute pas.

Je ne leur lance pas la pierre. Au contraire. D’abord parce qu’on ne peut réclamer d’aucun être humain, en politique ou non, d’être constamment formaté, en contrôle, en performance. La simple santé mentale réclame qu’il y ait des périodes de décompression où la spontanéité et la vérité reprennent leurs droits. Ensuite parce que ces petits moments non-diplomatiques sont parfois très éloquents. Ils nous permettent de savoir que nos chefs politiques ne sont pas dupes, ont de l’humour, ou plus simplement de l’humain.


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L’épisode de Justin Trudeau à l’OTAN compte parmi les moins graves. Je comprend parfaitement que des chefs d’État qui doivent se taper un être aussi imbuvable que Donald Trump puisse s’échanger leurs meilleures anecdotes sur le pire président américain de l’histoire. Le seul scandale ici est qu’on n’ait pas également entendu les remarques du français Macron et du britannique Johnson. Le micro de la BBC, assez distant des protagonistes, n’a réussi qu’à capter les quelques mots de Trudeau, assez bénins.

Le champion toutes catégories de la remarque acerbe devant un micro qu’il croyait éteint est Ronald Reagan. Avant de lire une adresse à la nation, en pleine guerre froide en 1984, le blagueur impénitent qu’était Reagan déclara:

« Mes chers concitoyens américains, je suis heureux de vous annoncer que je viens de signer une loi qui déclare que la Russie est illégale pour toujours. Nous commençons les bombardements dans cinq minutes. »

Moscou ne l’a pas trouvé drôle.

Les journalistes découvrent parfois qu’ils ne sont pas parmi les personnes préférées des grands de ce monde. Lors d’une conférence de presse et se croyant hors-micro, George W. Bush confia à son vice-président que tel journaliste du New York Times était « un connard de classe mondiale ». Au moment de tenir un point de presse, le Prince Charles a confié à ses fils qu’il n’appréciait pas ce genre d’événements. « Je déteste faire ça, a-t-il dit, ajoutant au sujet des journalistes: je déteste ces gens-là. » Ambiance.

Jacques Chirac en avait fait une belle. Paris et Londres étaient en compétition pour obtenir les jeux olympiques d’été de 2012. Discutant avec l’allemand Schroder et le russe Poutine en 2005, Chirac a dit tout le mal qu’il pensait des britanniques.

« La seule chose qu’ils aient jamais contribué à l’agriculture européenne est la maladie de la vache folle, a-t-il dit, ajoutant « On ne peut simplement pas faire confiance à un peuple dont la cuisine est aussi mauvaise. »

Les remarques sont souvent dirigées vers des partenaires politiques. Ainsi en 2011, on entendait l’Américain Obama et le français Sarkozy critiquer l’Israélien Netanyahu. « Un menteur » selon Sarkozy.

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Rarement, le politicien se critique lui-même. C’était le cas en 1993 du premier ministre britannique John Major. Après une entrevue, croyant le micro éteint, il déclara que certains de ses ministres étaient des « bâtards » qu’il souhaitait « crucifier ». Il ajouta à son propre sujet qu’il se considérait comme une « mauviette » et n’avait pas la moindre idée de comment gagner une élection.

La médaille d’or du micro fermé à Jean Chrétien

On doit cependant reconnaître qu’un autre premier ministre canadien, Jean Chrétien, est sur le podium d’une des meilleures gaffes diplomatiques devant un micro ouvert. Ça se passe aussi à l’OTAN.

Il revient d’ailleurs dans son récent livre de mémoires sur cette anecdote mais en omet ses éléments les plus croustillants.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

 


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La visite de monsieur Rien

Le Prince Charles est une publicité ambulante. Homme à la fois sandwich et orchestre, il incarne plusieurs messages à la fois. D’abord, le manque de jugement. La plus grande décision de sa vie a été de saboter son mariage avec Diana pour lui préférer la sémillante Camilla. C’est original, mais assez troublant pour ne lui confier aucune fonction qui suppose une dose de bon sens.

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Sa plus grande décision: larguer Diana pour Camilla. (Photo PC)

Ensuite, l’abolition de la monarchie. En ces temps démocratiques, on ne comprend vraiment pas pourquoi cet homme beige, incolore et inodore, devrait, plutôt que 100 000 plus brillants et intéressants que lui, devenir le symbole d’un État, même si le symbole confine à l’inutilité.

Et en ces temps de vieillissement de la population, il incarne finalement le caractère hyper-archaïque de la succession héréditaire. Quand les parents mourraient à 45, 50 ans, de jeunes rois pouvaient, sur le trône, représenter la force du présent et la promesse de l’avenir. Mais maintenant qu’une saine alimentation et qu’un régime strict de crumpets et de boeuf bouilli maintient votre mère, la Reine, en vie et encore fringante à 83 ans, l’attente de la succession gruge de l’intérieur quelque promesse de renouveau interne que vous puissiez encore détenir.

Charles a déjà 61 ans et il atteindra certainement l’âge de la retraite avant de pouvoir aspirer à son premier et seul emploi: Roi.  Or la mère de sa mère lui a longtemps projeté une éprouvante bande-annonce de son avenir. Elle est morte, en 2002. Elle avait 101 ans. Si Elizabeth II tient aussi longtemps, Charles ne sera Roi qu’à 79 ans. Vous avez bien lu: premier jour de travail à 79, juste à temps pour célébrer ses 80 !

Qui dit Monarchie dit guerres de successions, tous les lecteurs des Rois Maudits vous le diront. Or on nous rapporte que même la maman de Charles pense qu’il serait bon qu’on lui fasse sauter son tour. Dans Le Devoir de jeudi dernier, Norman Spector rapportait ceci:

Dans les pages intérieures du Telegraph, le journaliste Andrew Pierce expliquait que Sa Majesté mise désormais sur le prince William — un jeune homme qui ressemble fort à sa mère, feue la princesse Diana — pour assurer l’avenir de la monarchie. De plus, M. Pierce y remarquait le contraste entre la popularité du fils et l’impopularité du père.

Mais pour sauter de Charles à son fils William, il n’y a, écrit Spector, que deux manières: que le premier meure — mais ils sont tous en bonne santé– ou que…

le Parlement de Westminster et les Parlements des 15 autres monarchies du Commonwealth, y compris celui du Canada, légifèrent pour modifier l’ordre de succession.

Spector affirme que le prince William, 26 ans, est plus populaire au Canada que son père. Je veux bien le croire. Et il n’est pas certain que l’apparition sur internet et dans les gazettes de son membre viril lui nuisent dans toutes les couches de la population.

A mon avis, le principal argument favorable au remplacement de Charles par William est cosmétique. En effet, vous n’y aviez pas pensé, mais lorsque Elizabeth nous quittera, nous devrons remplacer son effigie sur nos cents et sur nos billets de 20 dollars. L’idée de se promener les poches pleines de photos de Charles constituera une forte motivation pour se débarrasser de la monarchie. Au contraire, si la Princesse Diana était devenue Reine, je gage que plusieurs pays auraient voulu se joindre au Commonwealth pour mettre la photo de la déesse/reine sur leur monnaie et lui faire ainsi prendre de la valeur.

Mais si nous sommes pris avec Charles, et ne voulons pas de l’image de Monsieur Rien dans nos porte-feuilles, reste la rupture: la fin de notre lien avec la maison d’Angleterre. Pas si vite ! Entre autre legs admirables, le grand démocrate Pierre Elliot Trudeau a reconduit dans la constitution de 1982 (jamais ratifiée par le Québec) l’article nommant le détenteur du trône d’Angleterre chef d’État du Canada. Pour se débarrasser de Charles, explique encore Spector, il faut l’accord d’Ottawa et de toutes les provinces. Toutes ? Toutes !

Revenons au Québec. Que faut-il faire, pour la visite royale de Charles ? Pour le RRQ, manifester contre ce représentant du reliquat de l’empire ? Certes. Il n’y a pas de mauvaise occasion d’exprimer son rejet de la monarchie. Mais à l’Assemblée nationale, un parti en phase avec l’opinion pourrait profiter du passage du prince-aux-grandes-oreilles pour annoncer 1) (s’il s’agit d’un parti souverainiste) qu’un Québec souverain élirait démocratiquement son propre chef d’État; 2) (dans tous les cas) que s’il est au pouvoir au moment du décès d’Elizabeth, il déposera dans les 10 jours un amendement constitutionnel abolissant le lien monarchique entre nous et le trône d’Angleterre.