Texte: Pourquoi j’ai honte de Charles Taylor !

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Je salue les intellectuels qui s’engagent dans le débat public. Ils ont la tâche de nous tirer vers le haut. D’éviter les clichés ou les fausses perceptions en nous présentant plutôt des faits vérifiés et vérifiables. Puisqu’ils sont payés pour chercher et penser, ils ont une grande capacité à dissiper des malentendus, citer des précédents, faire des liens qui nous échappent, nous, gens ordinaires et médiocrement informés.

J’ai donc pris l’habitude d’écouter les arguments avancés par les intellectuels qui sont d’accord avec mes propres positions, mais également et peut-être davantage avec ceux qui sont en désaccord.

J’ai donc été très attentif aux arguments avancés par une des sommités mondiales de la philosophie moderne et du rapport au religieux, Charles Taylor. Il est contre le projet de loi sur la laïcité qui interdirait le port de signes religieux par les personnes en autorité et les enseignants. C’est son droit. Il a d’ailleurs changé d’avis sur la question, (le rapport Bouchard-Taylor le proposait pour les policiers, juges et gardiens de prison). C’est également son droit.

Il était interrogé l’autre jour par Patrice Roy au téléjournal de Radio-Canada. (J’ai mis l’entrevue en fin de texte.)

L’animateur lui a demandé s’il croyait que ceux qui appuient le projet de loi ont une position légitime.

Il a répondu non. Car ce grand intellectuel ne se contente pas de s’opposer à la mesure, il met en cause la légitimité des gens qui ne sont pas d’accord avec lui. C’est fort.

L’argument de la peur de l’autre

Mais pourquoi donc, lui a demandé le journaliste.

« Je considère que ce n’est pas légitime, a expliqué Taylor, parce c’est fondé sur rien, sur des erreurs et non sur des faits. C’est fondé sur l’idée que si on laisse ces gens-là porter certains signes, ils sont un danger pour nous. »

Là, j’avoue que celle-là, je ne l’avais pas vu venir.  Le professeur Taylor ne semble pas savoir qu’on peut être pour la laïcité non par peur mais par principe, car on croit que les employés de l’État doivent se montrer neutres, ne pas afficher leurs convictions politiques, sociales ou religieuses, par respect pour chaque citoyen.

Le grand universitaire connaît bien la méthode scientifique. Lorsqu’on pose une hypothèse, il faut la valider, en la testant dans des contextes différents. C’est en multipliant ces validations qu’on arrive à une vérité scientifique. Ça vaut pour les mathématiques comme pour les sciences sociales.

Le Dr Taylor a fait une vérification de sa théorie de la peur. Il détient, dit-il, la preuve que sa théorie est valide. Je le cite encore :

« La preuve en est, dit-il,  que dès que les Québécois de souche rencontrent dans un certain contexte ces communautés -là,  les préjugés tombent. » Il ajoute : « dès que les Québécois connaissent ces gens-là, les problèmes disparaissent. »

Alors c’est clair. Les pro-laics n’ont tout simplement jamais cotoyé de personnes religieuses portant des signes.

La méthode scientifique

La méthode scientifique suppose qu’on teste son hypothèse dans plusieurs contextes. Alors, si vous croisez M. Taylor, demandez-lui  comment expliquer qu’on rencontre au Québec un bon nombre de citoyens issus d’Afrique du nord, et même certains musulmans, et même plusieurs femmes musulmanes, qui appuient l’interdiction de porter des signes religieux. On ne peut quand même pas penser qu’ils n’ont jamais rencontré de femmes voilées, non ?

Sa théorie, si elle est valide, devrait s’appliquer ailleurs dans le monde. Pourquoi l’Algérie interdit-elle à ses policières de porter le voile ? Est-ce parce que les autorités algériennes ne sont pas en contact avec la communauté musulmane ? J’en doute, M. Taylor. J’en doute énormément.

Et pourquoi une douzaine de pays Africains interdisent-ils le port, en public, du voile intégral. Est-ce parce qu’ils côtoient trop de Québécois de souche ? Expliquez nous aussi, cher professeur,  pourquoi les deux tiers des musulmans vivant en France sont favorables à l’interdiction du port de signes religieux pour tous les employés de l’État ? Sont-ils tous membres de La Meute ?

Non, je suis au regret d’affirmer que le doute s’installe sur l’utilisation de la méthode scientifique par le professeur Taylor.

Heureusement, il a deux autres arguments.

L’argument de la singularité

D’abord, celui de l’isolement. Si cette loi est appliquée, dit-il, le Québec sera la seule juridiction en Amérique du nord à agir ainsi. Il a parfaitement raison. Ça peut se vérifier facilement. « Même l’Amérique de Trump n’agit pas ainsi » ajoute-t-il. C’est vrai.

Mais doit-on en conclure que si nous sommes les seuls sur le continent à faire quelque chose, nous sommes condamnables ? L’Amérique de Trump et le reste du Canada n’ont pas de loi 101. Ni d’assurance-automobile. Ni l’équité salariale dans le secteur privé. Ni des congés parentaux de deux ans. Ni des garderies à bas coût. C’est tout dire, ils n’ont même pas de Céline Dion. Ils sont obligés d’emprunter la nôtre !

J’ai bien peur de devoir conclure que ce deuxième argument de M. Taylor ne mérite pas non plus la note de passage.

Le troisième est le plus intéressant. C’est celui de la solidarité.

Pour M. Taylor, la solidarité réclame que les Québécois pro-laicité soient solidaires des individus qui tiennent à porter leurs signes religieux lorsqu’ils travaillent pour l’État. Il applaudit d’ailleurs ceux qui se mobilisent pour prendre leur défense.

L’argument de la solidarité

Mais pour le plus grand malheur du professeur Taylor, 70% des québécois ne sont pas solidaires, car ils appuient l’interdiction des signes, même chez les enseignants. C’est ce qui rend le professeur honteux. « Quand j’ai dit que j’avais honte, a-t-il expliqué, c’est qu’on présente les Québécois comme un peuple qui n’a pas le sens de la solidarité. »

Attardons-nous, comme le font les intellectuels, au sens des mots. Le beau mot Solidarité est généralement défini comme, je cite, « un lien social d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes ». Notez l’usage du mot « réciproque ». On dit parfois « mutuelle ». La solidarité n’est pas une rue à sens unique. Sinon, ce serait un non sens.

On peut donc complètement retourner l’argument du professeur. Pourquoi les minorités religieuses opposées au projet de loi sur la laicité ne font-elle pas preuve de solidarité envers la majorité des québécois qui appuie le projet ? Car ce qui me frappe, dans les propos de Charles Taylor comme de beaucoup de détracteurs du projet de loi, c’est l’absence, non seulement de solidarité, mais de sensibilité envers une nation qui, depuis 60 ans, est engagée dans un processus de laicisation. Comme si les luttes des hommes, et surtout des femmes, pour faire reculer le pouvoir religieux dans leurs vies depuis des décennies n’était pas digne de respect. Même pas digne de mention.

Je serais plus indulgent envers des personnes qui ne connaissent pas l’histoire du Québec ou qui ne côtoient pas la communauté majoritaire. Mais faut-il en avoir aussi envers un grand intellectuel que les Québécois ont rémunéré, il y a 11 ans, pour faire le tour du Québec et les écouter ?

Parce que j’ai écrit quelques livres, des gens disent parfois de moi que je suis un intellectuel. Je n’en suis pas complètement certain mais, pour les fins de la discussion, admettons.

J’ai honte

En tant que membre, donc, de la communauté intellectuelle québécoise, et après avoir appliqué la méthode scientifique aux arguments avancés par Charles Taylor dans le débat sur la laicité, je ne peux qu’arriver à une conclusion.

J’ai honte, M. Taylor, j’ai honte de la piètre qualité de vos arguments. J’ai honte du fait que vous, un intellectuel québécois, soyez incapable de comprendre, sans les approuver, mais de simplement comprendre les arguments avancés par tous ceux qui souhaitent davantage de laicité. J’ai honte de votre incapacité à comparer correctement la situation du Québec avec celle du reste du monde.  J’ai honte de votre insensibilité et de votre absence de solidarité. J’ai surtout honte qu’un grand esprit comme vous soit incapable de reconnaitre la légitimité des autres positions.

Votre position, M. Taylor, est légitime. Mais de tous ceux qui défendent le droit de porter des signes religieux au service de l’État, vos arguments sont parmi les plus faibles, pour ne pas dire médiocres. J’ose croire qu’un étudiant vous présentant un tel argumentaire obtiendrait une note E. Pour un intellectuel comme vous, vraiment, j’ai honte.

On peut voir l’entrevue ici:


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Lire: Le parcours singulier de Mme B.

Denise Bombardier nous emporte dans un récit qui est à la fois très personnel et très collectif. Comme elle l’avait fait dans son tout premier ouvrage Une enfance à l’eau bénite, elle nous plonge dans une famille qui la forge, la pousse et la repousse. S’y ajoute ici la suite, d’abord avec sa mère qui reste une présence tout du long. Mme B.  nous laisse aussi entrer dans son éveil sentimental et sexuel, puis dans son parcours amoureux avec les hommes de sa vie. C’est fait avec vérité et tact.

Les attouchements qu’elle a subie, jeune actrice, aux mains d’un réalisateur de Radio-Canada donne une assise au combat qu’elle mènera plus tard contre les pédophiles. Sa salutaire et courageuse sortie, sur le plateau d’Apostrophe en 1990, contre l’auteur Gabriel Matzneff praticien et apologiste de la pédophilie, a fait date et suscité une énorme controverse la présentant, elle, comme coupable d’intolérance. Elle raconte comment le président Mitterrand lui donna rendez-vous à l’Élysée, révéla à la presse la tenue de la rencontre, simplement pour signaler que, dans ce débat, il votait Bombardier. Savoureux.

Une femme forte à l’antenne

La journaliste ne cache pas qu’elle a fait ses premières armes au Rassemblement pour l’Indépendance Nationale lorsqu’elle était étudiante mais, refusant tout embrigadement, elle a préféré la distance critique que permet le journalisme et a entamé une longue carrière radiocanadienne qui en fera l’intervieweuse par excellence de sa génération.

Tenue à la neutralité elle brouille les pistes. Vote-t-elle oui ou non ? Son public semble l’ignorer à l’époque, mais ses lecteurs d’aujourd’hui sont éclairés lorsqu’elle parle de « la défaite du 20 mai » 1980.

Animatrice de l’émission hebdomadaire Noir sur blanc. Incontournable.

Première femme à tenir une émission politique hebdomadaire, Noir sur Blanc qu’elle animait était pour moi et pour toute ma famille (et pour tous les Québécois politisés) un rendez-vous indispensable de notre conversation collective.

Dans ces années charnières, elle fut une des femmes de tête qui, à la télévision, avec Lise Payette, ont démontré que le cran, la compétence, l’ambition se conjuguait aussi au féminin. Ne serait-ce que pour cela, le Québec lui devrait déjà beaucoup.

Mais elle est davantage. Son affection pour la France, qu’elle revendique pour elle-même et pour les Québécois comme la terre de nos racines et de notre culture, a fait d’elle une passeuse d’idées, de talents et de savoirs français grâce à mille entrevues réalisées au cours des décennies. Il faut y ajouter son féroce attachement à la langue française.

Devenue avec le temps commentatrice, voire polémiste, Denise Bombardier peut jeter sur son parcours un regard serein et satisfait. Elle est un personnage du Québec moderne, un de ses artisans. Je regrette qu’elle n’ait pas accepté l’offre de Jacques Parizeau de devenir ministre de la culture et de la langue au début de 1995. Elle aurait pu ajouter des chapitres hauts en couleur à son livre, qui n’en manque pas.

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La greffe est complète: un bon conservateur préside le CA de Rad-Can

president-150x150L’ancien secrétaire-général du Parti conservateur, Rémi Racine, vient d’être nommé Président du Conseil d’administration de Radio-Canada.

L’idée que la grande maison doive être à « arm’s lenght » (à distance raisonnable) du pouvoir politique en prend pour son rhume et est, pour ainsi dire, arrachée à la racine.

J’avais déjà évoqué l’importance de M. Racine à Radio-Canada dans un billet publié le 26 février dernier. Je vous le repropose aujourd’hui:

Radio-Canada:
Une Racine conservatrice ?

L’interface entre la politique et l’information, dans une maison comme Radio-Canada, est toujours difficile à cerner et il serait présomptueux de vouloir lier d’un seul trait l’ensemble des pressions, rivalités, visions divergentes à l’œuvre dans les remous qui ont conduit au renvoi, le 23 février, d’un directeur général de l’information remarquablement admiré par ses troupes, Alain Saulnier.

Votre blogueur favori ne peut évidemment pas prétendre à l’objectivité en ces matières, ayant perdu son rang d’analyste au Téléjournal. Mais cela est bien peu de choses dans le portrait d’ensemble.

Le joueur le plus important dans toute cette affaire est le Président de Radio-Canada, Hubert Lacroix. Nommé à ce poste par Stephen Harper, son mandat de cinq ans se termine (ou sera renouvelé) le premier janvier prochain, ce qui n’est pas insignifiant.

Des rapports hebdomadaires avec le pouvoir politique

lacroix-150x150Deux sources de très haut niveau m’informent que M. Lacroix exerce une proximité inédite avec le ministre conservateur du patrimoine, James Moore, et les membres de son cabinet.

Alors que son prédécesseur, Robert Rabinovitch, n’avait que de lointains contacts avec son ministère de tutelle, les rapports entre M. Lacroix et le cabinet du ministre sont hebdomadaires.

À sa décharge, on invoque le fait qu’il doive convaincre le ministère de protéger la Société Radio-Canada de coupes trop sévères. Le ministre Moore a d’ailleurs indiqué qu’il avait du livrer toute une <bataille pour n’imposer à Radio-Can qu’une compression de 10% — identique aux coupes générales au gouvernement – plutôt que les 20% réclamés par ses collègues conservateurs (dont plusieurs veulent simplement la fermeture de la CBC/SRC). Vrai, mais Rabinovitch devait également composer avec des restrictions budgétaires et il le faisait en restant à distance du pouvoir politique, libéral ou conservateur.

Force est de constater que l’épée de Damoclès que fait peser sur Radio-Canada la perspective de compressions supplémentaires si la bête politique conservatrice n’est pas domptée crée un climat délétère. « On est dans une ambiance générale où on est très très surveillés » admet une troisième source intime avec la gestion de la boîte.

Autre distinction Rabinovitch/Lacroix, le premier s’occupait des orientations générales, le second est dans la « micro gestion », dit un cadre, des émissions d’information. On y reviendra.

Un conservateur influent au CA

La présence conservatrice autour du Président de Radio-Canada est incarnée, au Conseil d’administration, par Rémi Racine. Ancien secrétaire-général du Parti conservateur, M. Racine a participé à quatre campagnes électorales pour les conservateurs et affirmait en 2008 être toujours membre du parti.

Il compte le ministre des affaires étrangères John Baird et l’ex-ministre Jim Prentice parmi ses proches. «Pour moi, la politique, ça me divertit, a-t-il expliqué en 2008 à La Presse. C’est le fun, c’est du social. C’est comme jouer au golf.»

Entrepreneur né, M. Racine dirige A2M, un important producteur de jeu vidéo et a été très actif dans l’industrie du multimédia et à la présidence de la Chambre de commerce de Montréal.

«Quand tu t’impliques dans un parti politique, a-t-il encore expliqué à La Presse, c’est parce que tu as à cœur les problèmes de la société. Après, c’est naturel de se retrouver dans des associations d’entreprises, dans toutes sortes de choses.» Y compris, depuis 2008, au CA de la SRC/CBC.

M. Racine dirige surtout le Comité des ressources humaines et de la rémunération du Conseil de Radio-Can. A ce titre, c’est lui qui est chargé d’évaluer la performance d’Hubert Lacroix et de ses principaux cadres.

« Ce n’est pas un détail, explique une source. Racine compte beaucoup au conseil. Il est très influent auprès d’Hubert Lacroix. »

On le serait à moins. Lacroix touche, en tant que PDG, un salaire d’un-demi million, soit davantage que celui du Premier ministre (320 000$), en plus d’environ 50 000$ de frais par an. C’est le genre de boulot qu’on préfère garder. Et voir se renouveler.

Le Premier ministre a reconduit, en décembre dernier, le mandat de M. Racine, dans une opération que le Globe and Mail a qualifiée de « distribution de postes de patronage d’avant-Noël aux amis du partis conservateur ».

En quelle direction cette influence s’exerce-t-elle? Au téléphone, vendredi, M. Racine semblait croire qu’elle était plutôt anodine. Interrogé à savoir si, en tant que conservateur, il estimait que l’information à Radio-Canada était équilibrée, il a répondu « dans l’ensemble, oui ». Au réseau français, a-t-il ajouté, « honnêtement, je trouve que ça va très bien ».

Une position qui suscite des ricanements chez les deux témoins de ses expressions de mauvaise humeur contre la tendance anti-conservatrice de l’information.

La couverture de la soirée électorale du 2 mai a, en particulier, suscité un vif mécontentement « à Ottawa » admet un cadre supérieur. La haute direction de l’information a du faire rapport en visionnant la soirée «minute par minute » pour comprendre le « buzz très particulier » qui a «soulevé les passions » des conservateurs au sujet de cette soirée. (Transparence totale : j’étais sur la table d’analyste).

Les conservateurs, s’exprimant via Hubert Lacroix, me rapporte-t-on, estimaient que les journalistes de Radio-Canada semblaient un peu trop contents de la victoire néo-démocrate et un peu trop accablés par la défaite historique du Bloc.

Les journalistes en cause sont l’animatrice Céline Galipeau, accusée entre autres d’avoir dit en ondes que la défaite de Gilles Duceppe dans sa circonscription était « une mauvaise nouvelle », ce qui n’a pas été corrigé par ses collègues présents, et dont la position serait fragilisée au TJ. On a noté aussi que l’ex-chef de bureau d’Ottawa Daniel Lessard a déclaré pendant la soirée que les électeurs conservateurs de l’Ouest écoutaient surtout la télévision américaine, ce qui était à la fois vrai et désobligeant et dit avec la liberté de ton que sa prise de retraite imminente lui permettait.

Emmanuelle Latraverse et Patrice Roy étaient également à l’antenne, mais leurs positions respectives ne semblent pas en danger.

Le mécontentement envers la soirée électorale est un temps fort de la récrimination conservatrice mais non la seule, me dit-on.

D’autres voix s’expriment-elles au CA de la Société d’État? Pour ce qui est du Québec, le seul autre membre francophone est Pierre Gingras, ancien député adéquiste de Blainville et alors critique en matière de… transport. Il siège depuis le début de 2011 mais intervient peu. Toute la place est occupée par Rémi Racine qui représente donc, à lui seul, la grande diversité des sensibilités politiques présentes dans la société québécoise…

Ici Radio-Ô-Canada

Gérard Veilleux est un patron comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. A grands coups d’ «identité canadienne », il est en train de changer votre télévision. Voici comment.

En juin, le président de Radio-Canada, Gérard Veilleux avait un gros problème. Il voulait muscler l’équipe qui dirige d’Ottawa la radio et la télévision publiques. L’équipe qui dit-il, « doit constituer mes oreilles et mes yeux et ma source principale de conseils stratégiques » pour la plus grande révolution que la société d’État ait connue en 25 ans. Il lui manquait un ingrédient: des francophones.

Veilleux et son collègue Patrick Watson, le président du Conseil d’administration, sont des modèles de bilinguisme. Mais à la tête de la radio, de la planification, de la communication, des stations régionales et des bureaux étrangers, on ne trouve personne qui pourrait, sans interprète, écouter Enjeux ou Marylin.

Jamais la direction de Radio-Canada n’a été aussi unilingue. « Ce ne sont pas des personnes qui connaissent la réalité québécoise et la programmation du réseau français », commente sobrement un cadre supérieur montréalais. Dans son bureau qui surplombe la banlieue d’Ottawa, Veilleux, affable et direct, constate le déséquilibre: « Il y a trop d’anglophones et il faut corriger la situation. » Il aimerait trouver un francophone pour le dernier poste vacant, la nouvelle fonction stratégique de vice-président aux réseaux de télévision français et anglais. Mais il ne le promet pas. « Pas si je n’en trouve pas un compétent, dit-il mais on va faire de maudits efforts.»

Des consultants lui ont proposé de contourner le problème en découpant les fonctions différemment: un anglophone en charge de tout le réseau anglais, radio et télé, un francophone pour le réseau français. «J’ai carrément refusé», ça ancrerait les deux solitudes, ça isolerait les réseaux sur une base linguistique alors que je veux les rapprocher.» Le p.d.g. fait non de la tête, «ça aurait été une erreur», ajoute-t-il, cherchant, puis trouvant, l’adjectif:  «une erreur massive ».

Gérard Veilleux n’est pas l’homme des sociétés distinctes. « Je suis non seulement bilingue, mais biculturel », dit celui qui a passé les 20 dernières années au centre du pouvoir fédéral, comme haut fonctionnaire des Chrétien, Trudeau et Mulroney. Il affirme dans ses discours qu’une «Société Radio-Canada forte et stable aura la tâche noble d’aider le Canada à survivre ».

Notamment en aidant les Canadiens des deux cultures à se voir, se parler, se connaître davantage. Veilleux fait le pari qu’ainsi ils s’aimeront plus. «Peut-être qu’ils vont apprendre à se détester davantage, ajoute-t-il en entrevue. Mais au moins ils le feront sur une base informée!» La loi de Radio-Canada lui demande de « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales » canadiennes. Veilleux s’y consacre avec un enthousiasme jamais vu chez ses prédécesseurs.

Devant quelques centaines de salariés réunis le 12 août au Studio 42 de Radio-Canada, à Montréal, il a accusé la société d’État d’avoir contribué dans le passé à isoler les deux solitudes canadiennes. « Je sais que c’est cruel comme diagnostic », a-t-il dit. Ces temps sont révolus. « Ce n’est pas à nous d’aller à l’encontre de la volonté du Parlement parce que, présumément, il y a des gens au Québec qui disent « il y en a deux, nations »» », ajoute-t-il.

C’est pourquoi son équipe d’Ottawa s’occupera des « nouveaux enjeux de programmation », hier domaine réservé aux têtes de réseaux, en français à Montréal, en anglais à Toronto. Émis le 24 juin, jour non férié à Ottawa, le communiqué qui annonçait ce virage est limpide. Il faut concentrer dans les mêmes mains les responsabilités des deux réseaux, pour concevoir d’une même tête la radio-télévision pan-canadienne. Ce qui suscite, à Montréal, des grognements chez plusieurs cadres et artisans qui considèrent l’autonomie du réseau français nécessaire, sinon sacrée.

L’offensive Veilleux s’articule autour de deux thèmes. Il faut, dit-il, « faire plus de transculturel et de régional ». Autrement dit, « transculturel » signifie que tous les Canadiens doivent écouter le plus souvent possible les mêmes programmes, traduits ou faits en commun. Et « régional » implique la multiplication des contributions de toutes les régions canadiennes.

Cet automne, le virage transculturel s’incarne dans la présentation de produits doublés de la CBC comme Les Contes d’Avonlea et Bethune; des projets conjoints entre Second regard et son équivalent anglophone Man Alive. Le « régional » s’incarne dans le triplement du temps consacré à des programmes produits à l’extérieur de Montréal, comme SRC Bonjour, qui vient d’Ottawa; des ballades transcanadiennes pour les Démons du midi et les Anges du matin.

« Le Point et le Téléjournal vont avoir un contenu régional beaucoup plus marqué cet automne », annonce Veilleux, grâce à de nouvelles correspondances de Moncton, Winnipeg, Toronto et Vancouver, ce qui occasionnera une augmentation du contenu canadien, plutôt que québécois, des émissions. « Si tu mets quelque chose en plus, il faudra enlever quelque chose », commente le directeur de l’information télé, Claude Saint-Laurent, nullement préoccupé par cet effet de vases communicants. « Je pars de la prémisse que les gens du Québec s’intéressent à tout. »

A la radio, l’élan régional signifie notamment qu’à 22 h, la semaine, l’émission vient de Vancouver et qu’Hebdo Radio, le samedi, présente des extraits d’émissions régionales canadiennes.

En « transculturel » la tâche, il est vrai, est plus ardue. « Nos stations hors Québec sont des havres de français dans une mer anglophone, alors elles ne se sentent pas appelées à présenter l’autre culture », explique Marcel Pépin, qui dirige de Montréal la radio française. Mais on jongle avec l’idée de permettre aux chanteurs québécois anglophones, à tout le moins, d’avoir accès aux ondes, actuellement 100 % françaises.

Ce n’est qu’une première étape, Radio-Canada étant un paquebot qui met du temps à prendre un virage, et Gérard Veilleux s’étant essentiellement préoccupé ces derniers mois du réseau anglais. « Le virage va continuer et ce sera probablement un effort de trois ans avant qu’on voie la direction finale », explique Guy Gougeon, qui dirige de Montréal la télé française.

Trois ans, ajoute un de ses subordonnés, « avant que ça commence à faire vraiment mal ». Les changements de cette année passeront probablement comme une lettre à la poste auprès de l’auditoire du réseau français, constitué, pour la télé, à 90 % de Québécois francophones. « On passe notre temps à avoir des traductions, explique un cadre de la programmation. Avec La Maison aux pignons verts, Avonlea, les cotes d’écoute sont bonnes. Mais je suis certain que les téléspectateurs pensent que c’est américain. »

Le choix d’acheter du canadien, plutôt que de l’australien ou de l’italien, n’en est cependant plus un, explique un cadre montréalais. « L’esprit change. Avant, il pouvait se passer deux ans sans qu’on achète de productions de la CBC. Maintenant, Ottawa s’attend qu’on en prenne. » Et qu’on en fasse. « L’idéal transculturel, dit Veilleux, le visage éclairé par l’enthousiasme, c’est qu’on dise à un réalisateur ou à un producer: concevez votre produit en fonction d’un marché bilingue. »

Au conseil d’administration, dont le rôle a été considérablement remplumé depuis deux ans, Michel Doyon, avocat conservateur de Québec, rêve par exemple d’une série où « on verrait, je ne sais pas moi, l’histoire de pionniers francophones dans l’Ouest ». Son vœu sera sans doute partiellement exaucé: Radio-Canada et CBC discutent d’une coproduction sur la vie des plus fameuses Franco-Ontariennes, les jumelles Dionne.

Même ses critiques admettent que l’approche de Veilleux, « Radio-Canada/CBC, One Company », a ses vertus. Plus grande cohérence des politiques. Meilleure utilisation des ressources. Mise en commun de données, d’images, de la réflexion stratégique. Valorisation des productions régionales, notamment pour les francophones hors Québec, éternels mal servis de la télé publique.

Les autres wagons de ce que Veilleux appelle le train du « repositionnement» -le nom général qu’il donne à ses réformes –, suscitent l’approbation. C’est le cas de l’élimination graduelle des productions américaines, dont il ne reste plus qu’une heure par semaine en grande écoute. Veilleux prévoit que, d’ici quatre ans, le made in USA aura disparu de la programmation. Il insiste sur l’augmentation du contenu culturel, comme cinq télé-théâtres aux Beaux Dimanches.

Plus d’information aussi,–avec l’émission d’économie A Tout Prix et le retour de Denise Bombardier en prime time–, car Veilleux considère l’information comme une « locomotive ». Et une discussion est en cours sur la place du sport professionnel.

C’est cet ensemble de changements qui devrait rendre Radio-Canada et CBC plus «distinctifs » de leurs concurrents. Les bouleversements du réseau anglais sont peut-être précurseurs de choses à venir au réseau français. Pour mieux distinguer CBC de ses nombreux concurrents, pour assurer, même, sa survie à moyen terme, Veilleux veut offrir à l’auditoire l’équivalent de quatre produits spécialisés pendant une même soirée. De 17h 30 à 19h, de l’information à forte sauce régionale; de 19 h à 21 h, une télé familiale; de 21h à 22h–énorme pari–, le bloc d’informations d’une heure, nouvelles et analyses.

A 22h, la CBC devient adulte, avec des programmes, séries ou films, plus culturels, plus sérieux, de production presque exclusivement canadienne. C’est là qu’Emily (Les Filles de Caleb) fera son apparition. Gérard Veilleux a soumis cette grille type à ses cadres montréalais. « Ça n’a pas été un succès, dit l’un d’eux. On a calculé qu’en ramenant le Téléjournal à 21 h, on pourrait perdre 15 % de nos cotes d’écoute. » Sans parler, dit un autre, des pertes de revenus publicitaires à cette heure favorite entre toutes.

Le président affirme qu’il ne veut pas faire ce changement à tout prix. Mais plusieurs employés et cadres de longue date craignent que des solutions conçues pour sauver la CBC ne soient plaquées sur Radio-Canada, nuisant ainsi au service français, dont la situation sur son marché est bien meilleure que celle du réseau anglais.

Veilleux reconnaît qu’il y a des différences entre Toronto et Montréal, mais affirme que « les facteurs fondamentaux sont les mêmes ». Il soutient par exemple que l’arrivée par satellite de nombreux canaux américains–64 dans deux ans, une centaine peu après–va dépecer le marché canadien, y compris québécois, et que « le rempart linguistique ne pourra pas nous protéger ».

Devant ses troupes, à Montréal, en août, le président Veilleux a ajouté un argument massue: tout le monde est dans le même bateau, car Radio-Canada ne survivrait pas 24 heures à la mort de la CBC ! Le repositionnement à la Veilleux heurte de front une tradition née avec la société d’État et institutionnalisée en 1968, celle de l’autonomie des deux réseaux, que deux cadres montréalais décrivent comme une forme de « souveraineté-association ».

En 1983, le prédécesseur de Veilleux, Pierre Juneau, avait effectué une importante centralisation des services administratifs. Veilleux fait un pas, décisif, de plus. Celui de la centralisation des politiques. La montée en puissance d’Ottawa avait pourtant été critiquée par le rapport Caplan-Sauvageau, commandé en 1985 par le gouvernement fédéral pour dessiner une réforme de l’audiovisuel canadien: « Les décisions prises à Ottawa, par la force des choses, le sont souvent en fonction de CBC, y lit-on. Or, Radio-Canada n’est pas CBC: elle a son propre cheminement. »

Faisant écho à une entente signée en 1986 par les gouvernements canadien et québécois, le rapport recommandait « qu’on reconnaisse l’autonomie des services français (radio et télévision) dans l’organisation de Radio-Canada » et « que les deux secteurs, au service de sociétés distinctes, puissent poursuivre différemment les objectifs assignés à la radio-télévision publique».

Le contraire est en train de se produire. L’ex-ministre fédéral des Communications, Marcel Masse, actuellement à la Défense, affirme que le Québec devrait avoir une prépondérance législative sur tout le domaine culturel, « y compris sur Radio-Canada ». « On n’est pas une société distincte à temps partiel », tranche-t-il. Une position qui fait frémir l’actuel ministre, Perrin Beatty, un chantre, comme Veilleux, de la culture pan-canadienne.

Au cours des deux dernières années, des fonctionnaires fédéraux engagés dans les discussions constitutionnelles avaient imaginé des mécanismes par lesquels Québec aurait au moins eu droit de regard sur les nominations, le mandat ou les budgets de l’aile française, comme le réclamait le ministre québécois des Communications Lawrence Cannon.

« On en a parlé trois ou quatre fois, dit un des artisans fédéraux de ces négociations, et finalement les signaux venus du bureau de Bourassa ont été: « Bon ben, ça nous intéresse pas, laissez faire ça ! » »Des signaux privés, et publics.

En avril dernier, au Point, Simon Durivage a interrogé Robert Bourassa: « Donnez-vous raison à M. Cannon ou à M. Beatty pour rapatrier tous les pouvoirs en matière culturelle ? »« Pas Radio-Canada, j’espère pour vous, quand même ! » répond, taquin, le premier ministre, naguère inventeur du concept de souveraineté culturelle. Marcel Masse a une façon polie d’interpréter, pour s’en désoler, ces signaux hertziens: « Le gouvernement québécois, par ses autorités constitutionnelles, n’a jamais fait valoir des points de vue tellement marqués en ce domaine. »

Veilleux a donc le feu vert d’Ottawa et de Québec.« C’est quoi le problème ? » demande Veilleux lorsqu’on lui fait part des nostalgies autonomistes de certains de ses cadres québécois. « S’il y a un problème, peut-être qu’il existait avant, plutôt que maintenant… Qu’un siège social décide d’assumer ses responsabilités, il n’y a rien de mal là-dedans. On ne me paie pas pour être une potiche. » Veilleux est tout le contraire d’une potiche.

Claude Saint-Laurent vante son efficacité: « C’est un doer ultra rapide. Il n’acceptait pas l’ancien rythme de la société. Disons que si on était en deuxième vitesse, maintenant on est en cinquième. » Les réunions sur le repositionnement ajoute-t-il, se tiennent « toutes affaires cessantes. C’est: réunion, discussion décision, exécution. »

Le président assure aussi son emprise sur la machine en faisant signer à ses principaux cadres des « protocoles » fixant des orientations et des objectifs précis pour 12 mois. « Je leur dis, dorénavant, on va juger votre performance en fonction de ces trois critères: ça va être culturel, transculturel et régional», explique-t-il.

Et s’ils n’ont pas augmenté le transculturel ?« Je leur demanderai pourquoi et si ça ne marche pas, leur évaluation de rendement sera faite en conséquence », répond Veilleux. Vous leur couperez leur prime ?« Possible. »Parlant de ses critiques internes, Veilleux peste: « J’aimerais ça que ces gens-là se révèlent. » Qu’il se rassure, ils ne sont pas en haut de l’échelle.

Guy Gougeon, vice-président télé à Montréal, affirme que « la perception d’une chute de notre autonomie est surfaite ». Marcel Pépin, vice-président radio à Montréal, explique que les changements récents « peuvent être perçus comme une centralisation mais moi, j’y vois plus de cohérence». Pépin reconnaît que « la difficulté » des politiques unifiées, c’est que l’aile française « est toujours en train de se démarquer et de se justifier de faire les choses différemment. Mais l’asymétrie fait partie de notre vocabulaire.»

Gougeon tient des propos similaires: « C’est sûr que, le réseau anglais étant une référence, c’est un fardeau supplémentaire. Il faut qu’on lève la main et qu’on dise, « nous c’est pas la même chose ». Notre point de vue est respecté.» De son bureau au 12e étage de la Maison de Radio-Canada, Gougeon a dans son champ de vision l’immeuble aux reflets orangés de TVA, son principal concurrent. Il est conscient qu’au-delà de quelques injections de transculturel » et de « pan canadien » on risque la surdose: « Il faut prendre en considération le fait que la majorité de notre auditoire est québécois. »

Les correctifs apportés cette saison étaient nécessaires, dit-il, Radio-Canada ayant été trop longtemps « Radio-Montréal ». « Mais il ne faut pas que ça devienne artificiel, avec des normes et des quotas. Il faut rester dans la marge de ce qui est souhaitable, de l’équilibre. Si on veut nous faire dépasser la marge, je serai le premier à me débattre, j’aurai de bons arguments, et je suis sûr qu’Ottawa sera ouvert à notre approche. »

Reste que les administrateurs à Montréal prennent maintenant leurs décisions non seulement en fonction de leur analyse des désirs et des besoins de leur auditoire, mais par rapport à une « norme » d’Ottawa. «C’est certain qu’on aurait fait moins de régional ou de transculturel si ça n’avait pas été de Veilleux », admet un cadre supérieur.

Dans les autres coins de l’immeuble hexagonal du boulevard René-Lévesque à Montréal, on est plus dur. Et plus anonyme. « S’ils savent qui a critiqué quoi, on est cuit », dit un cadre intermédiaire qui a passé une décennie dans la maison et qui se souvient qu’une des premières directives écrites du nouveau président, en octobre 1990, fut: « Finis les « grincements de dents ». » Un mot d’ordre que Veilleux a répété le 12 août dernier à ses employés de Montréal, affirmant qu’il ne fallait exprimer des critiques qu’« en famille ».

Ils hésitent donc à se nommer. Comme celui-ci, à la programmation: « J’ai bien plus peur d’Ottawa que de Télé Métropole. Ici, ça fait 40 ans qu’on fait de la télévision de qualité. On fait 30 % d’audience, au lieu des 15 % de CBC. Avec Les Filles de Caleb, on a battu un record mondial de pénétration d’un marché. Plus que le Superbowl ! Des années on est premier contre TVA, des années on est deuxième. On sait ce que le monde veut, on sait à quelle heure il le veut et comment il le veut. Plus Ottawa va intervenir plus ça va nous empêcher de travailler correctement. Qu’on nous laisse faire. Si on a des mauvais résultats, qu’on nous sacre dehors ! »

Ou celui-ci, à l’information: « Si on se « canadianise » plus, on va perdre notre auditoire parce que, si TVA a réussi à augmenter les cotes d’écoute de ses nouvelles, c’est parce qu’il parle davantage du Québec et de Montréal que nous. Ils ont un véritable réseau au Québec, pas nous. »A TVA, on n’est pas mécontent du virage du concurrent. « C’est bien évident que les gens qui s’intéressent au Québec vont trouver chez nous ce qu’ils cherchent, commente Philippe Lapointe, vice-président à l’information à TVA.

Les changements à Radio-Canada ne vont pas nécessairement augmenter notre part de marché, mais ça ne nous nuira pas.» D’autres critiquent l’insistance sur la coopération entre les deux réseaux: «Quand on collabore, la CBC met plus de sous, résume un cadre supérieur. Parce qu’ils paient, ils veulent leur réalisateur, leur équipement, leurs techniciens, qui évidemment ne parlent pas français. Alors ça se passe en anglais. Comme dans les réunions administratives. Quand on travaille avec les Anglais, ça se passe en anglais. »

Claude Saint-Laurent admet pour sa part que des opérations conjointes ont parfois été annulées « parce que ça coûtait moins cher de le faire seul ». Mais lui, et d’autres cadres de l’information, affirme que plusieurs petites coopérations Radio-Canada/CBC se déroulent comme du papier à musique, comme l’utilisation de correspondants étrangers bilingues, et que des ententes seront négociées pour les projets plus ambitieux et difficiles.

Des critiques de Veilleux acceptent d’être nommés, comme Daniel Gourd, coordonnateur des émissions religieuses et membre fondateur de la Coalition pour la défense du service français: « Veilleux a un certain nombre de mérites. Il a géré l’hémorragie budgétaire en faisant des coupures radicales d’un coup. Ensuite, on pouvait recommencer à croître. Mais en centralisant tout pour sauver la CBC, qui lutte vraiment pour sa survie, il risque de nuire à Radio-Canada. Plus tu centralises, plus tu mets en tutelle. »

Des anciens de Radio-Canada sont aussi plus ouverts. Tel Marc Thibault, directeur de l’information puis des politiques pendant 35 ans, jusqu’en 1985, avant d’aller présider le Conseil de presse. Il est très préoccupé par la décision prise en mars par Veilleux d’ouvrir les ondes aux publicités politiques controversées. « Ils ont tout d’un coup changé d’idée à la veille d’un référendum au Québec, dit Thibault. On ne peut être dupe d’une propagande pareille, qui pourrait devenir absolument intolérable. On jette du lest du côté de la rigueur traditionnelle de la maison. »

Mais partout, artisans et cadres sont rassérénés par l’attitude de l’équipe dirigeante à Montréal. « Ma conclusion, sur la réorganisation, dit une employée de longue date, c’est qu’il va y avoir une solidarité très grande entre Guy Gougeon, Michèle Fortin (directrice des programmes), Claude Saint-Laurent et Marcel Pépin. Saint-Laurent jusqu’à maintenant a été remarquable. Il fait la barrière. Et Gougeon protège son monde. De toutes les façons, quiconque essaiera de contrôler Radio-Canada va se casser les dents.»

Paranoïa ? Peut-être, et c’est l’avis d’un des protecteurs présumés de l’âme québécoise de Radio-Canada, Claude Saint-Laurent: « Dans les milieux dits bien informés, la paranoïa n’est pas l’exception, c’est la règle. » Le mal serait aussi décelé à Toronto, où certains prennent l’effort transculturel pour un complot visant à imposer les programmes montréalais.

Indubitable, cependant, le fait que Veilleux est un « boss » comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. « Il a une approche de secteur privé, où le président est très engagé », dit dans une entrevue récente Robert Patillo, l’unilingue anglophone grand responsable des communications. « Lorsque Veilleux décide de changer de direction, la compagnie change de direction.» Une description qui se veut un compliment.

UN TÉLÉ DIFFUSEUR QUI A HORREUR DES MICROS

Fan de La Bande des six et de Jacques Languirand, Gérard Veilleux a pris goût à un emploi dont il ne voulait pas.

Gérard Veilleux ne voulait pas en entendre parler. Une fois, deux fois, trois fois, il a refusé de prendre la direction de Radio-Canada.

Vous n’y pensez pas, expliquait-il à Brian Mulroney, nommer là un secrétaire du Conseil du trésor, en période de restrictions budgétaires. « Je lui ai dit: « On va hypothéquer la job au départ. » Il ne m’a pas écouté. » Et Veilleux en est ravi. Certes, les trois années qu’il vient de passer à la tête de Radio-Canada n’ont pas été faciles.

Il ne s’habitue ni à l’attention que lui portent les médias, surtout anglophones, ni à la critique constante. Mais à l’écouter parler pendant trois heures à son bureau d’Ottawa, on est frappé par la passion qu’il investit dans sa fonction. Quand il évoque les coupures qu’il a dû infliger à ses troupes en 1990 et 1991, mettant à pied 14 % des effectifs, sa voix se casse, ses yeux se mouillent. En privé, il confie avoir alors songé à « déclarer la guerre au gouvernement » pour protéger ses budgets.

Mais un sondage sur le soutien public dont jouit Radio-Canada l’en a dissuadé. Plutôt que de gérer constamment la crise, il a décidé d’imposer ses propres changements, d’aller au-devant des défis. D’où son projet de repositionnement. Son pan-canadianisme zélé est accueilli avec joie dans les cabinets fédéraux, mais c’est une initiative personnelle, un effet secondaire imprévu, confie-t-on de bonne source à Ottawa. Son mandat était « de mettre de l’ordre dans les finances de Radio-Canada, dont la gestion n’a jamais été un succès », nous dit-on, pas de modifier la couverture politique ou l’orientation des programmes.

La trajectoire de Veilleux en a fait un passionné de la confédération. Cela avait plutôt mal commencé pour lui, à Asbestos. Il a perdu son père alors que, dernier de cinq enfants, il n’avait pas cinq ans. Sa mère, manœuvre à la mine, avait transformé le salon en boutique de chapeaux et de tissus et, pour boucler le budget, louait des chambres à des pensionnaires. « C’était pas des bonnes années », dit Veilleux, qui allait le dimanche découvrir Pépinot et Capucine chez un ami dont le père, vendeur de voitures Dodge, avait de quoi se payer une boîte à images.

C’est une bourse d’études de la mine John’s Manville qui lui met le pied à l’étrier, pour des études de commerce à Laval. Un professeur, Marcel Bélanger, un des conseillers de Jean Lesage, prend Veilleux sous son aile, et le dirige vers un secteur où il ne risque pas de chômer: les relations fédérales-provinciales.

« De ses humbles origines, dont il est très fier d’ailleurs, Gérard a hérité une grande simplicité, qui a toujours été pour lui un atout formidable », affirme Bélanger, qui dit avoir servi de « bougie d’allumage » à son jeune ami. Veilleux s’occupe de finances et d’affaires fédérales provinciales pour le gouvernement du Manitoba, puis au ministère des Finances à Ottawa. Mais en 1970, Bélanger le pistonne pour le poste de directeur général des relations fédérales-provinciales à Québec. Son patron est Claude Morin. Il n’y reste qu’un an. Pourquoi ? « Je n’étais pas à l’aise, explique Veilleux.  C’était une fonction publique où on faisait de la politique sans être élu.  Moi je favorise plutôt l’objectivité. »

Claude Morin retourne la politesse: «Veilleux est un cas assez spécial. Un gars super brillant, mais qui semble n’avoir aucune racine québécoise. En tout cas, il n’avait pas le réflexe autonomiste. Il aurait pu travailler aussi bien pour la Saskatchewan que pour le Québec. »

Veilleux entreprend ensuite son ascension dans la fonction publique fédérale, notamment au ministère des Finances de Jean Chrétien où, à la fin des années 70, lui vient une idée.  S’entourant d’une équipe de spécialistes, il invente de toutes pièces le concept d’union économique canadienne–le libre-échange intérieur.  Impressionné, Pierre Trudeau le recrute pour la ronde constitutionnelle de 1981. (Le concept d’union ne survit pas aux remous du rapatriement unilatéral de 1981, mais il resurgira dans les offres fédérales de l’automne 1991, soulevant un tollé.)

Parmi les fédéralistes québécois, il existe maintenant une ligne de partage des eaux politiques. Il y a ceux qui considèrent le rapatriement de la constitution malgré l’opposition du Québec, comme une catastrophe, et il y a ceux qui l’applaudissent. Veilleux est dans le second groupe. « Je pense que c’est un succès, dit-il aujourd’hui. Ça aurait été mieux si le Québec était embarqué, évidemment. »

Après le rapatriement, Trudeau lui offre un des deux plus importants postes de la fonction publique, en contact quotidien avec le premier ministre: secrétaire du cabinet pour les affaires fédérales-provinciales. Tour de force pour un mandarin de ce niveau, Veilleux est maintenu à son poste deux ans après l’élection de Mulroney en 1984.

Toutefois, en 1986, le premier ministre cherche pour son opération de réconciliation de Meech un remplaçant moins marqué par l’ère Trudeau. Il nomme Veilleux secrétaire du Conseil du trésor, là où l’on décide les coupures de budgets. Des parlementaires le soupçonnent–à tort, dit l’intéressé-d’avoir recommandé alors de sabrer… Radio-Canada.

En l’envoyant présider la société d’Etat en 1989, Mulroney le lance donc «dans la fosse aux lions », commente Marcel Bélanger. Veilleux affirme qu’il a vécu alors « une expérience épouvantable ». Mais aujourd’hui qu’il s’est donné une tâche de construction plutôt que de compression, il voit l’avenir en grand.

Il rêve de faire des profits–des dizaines, voire des centaines de millions à long terme–en vendant aux Américains un nouveau canal de productions canadiennes, anglaises et peut-être françaises, grâce à sa filiale de diffusion Northstar. Des tests commenceront l’an prochain dans cinq ou six grandes villes.

Il rêve toujours d’un service d’information continu en français, et explique que son idée –« pas la plus géniale que j’aie eue », avoue-t-il–, de faire traduire en français quelques heures de sa chaîne anglaise Newsworld, visait « à ouvrir l’appétit »des francophones, lui donnant plus d’arguments face à un CRTC réticent.

Quand il a le temps, Gérard Veilleux écoute la télévision, et pas seulement Le Point. Son programme favori: La Bande des six. « C’est animé, amusant, éducatif et on n’a pas besoin d’être un intellectuel pour s’y retrouver », dit-il.

A la radio, Christiane Charette, le matin, a parfois son oreille, et il a Jacques Languirand l’animateur de l’ésotérisme, des ovnis et du nouvel âge, en assez haute estime pour s’être procuré ses livres.

On sent que Veilleux-le-fonctionnaire, propulsé baron de la télédiffusion, déploie des ailes d’audace et de volonté qu’il ne se connaissait pas. Il le fait avec un peu d’anxiété, cependant, déclarant parfois qu’il « ne sait pas » s’il va réussir son sauvetage de la société d’État.  C’est peut-être le sentiment qu’il exprimait l’an dernier, au moment de recevoir un prix de l’Université Laval, quand il a cité quelques mots d’une chanson de Jean-Pierre Ferland:« Dis moi comment j’ai pu monter,Comment descendre sans tomber. »

DE QUELLE LONGUEUR, LE BRAS DU PRÉSIDENT ?

Gérard Veilleux revendique le droit de s’occuper de ce qu’il appelle «mon produit nouvelles » Les journalistes ne sont pas tous d’accord. Collisions en vue.

Dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, la haute direction de la société d’État est toujours un peu suspecte de noirs desseins. « Dès qu’on entre un petit grain de sable dans l’engrenage, dit un journaliste, ça fait crier tout le monde. » Voici quelques grains de sable jetés par le président Gérard Veilleux au cours de la dernière année.

–En septembre 1991, des « lignes directrices » sur la couverture politique sont distribuées. On y lit que « les émissions d’affaires publiques (comme Le Point ou Aujourd’hui Dimanche) doivent refléter le Canada comme nation et évoquer les avantages sociaux, économiques, culturels et politiques apportés à chacun d’entre nous au fil des ans, par l’appartenance à la communauté canadienne ».

Il faut ajoute-t-on, « également dépeindre les tensions » mais seulement « en vue de les réduire ». La directive ne parle pas d’évoquer de possibles « désavantages »à l’appartenance au Canada.

–Le journaliste Jean-François Lépine, ex-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et candidat au poste de directeur de l’information télé, s’oppose en privé et en public à ces directives. Son opposition affirme Guy Gougeon, vice-président de la télévision francaise, « a été un facteur important, mais pas décisif », dans la décision de la direction de lui préférer un autre candidat, dont l’expérience de gestion était plus grande, Claude Saint-Laurent.

–Plus tard, au moment de nommer Lépine nouveau présentateur de l’émission Le Point, «le président (Veilleux) a exprimé le désir que la position de Jean-François face aux directives soit claire », explique Gougeon. On aurait présenté à Lépine l’ébauche d’un nouveau document sur les normes journalistiques de la société, épuré de ses élans nationalistes canadiens. Lépine fut satisfait, Veilleux aussi.

Le nouveau document, dont L’actualité a obtenu copie, doit être publié sous peu.

–Gérard Veilleux raconte qu’en mars il a demandé à Simon Durivage, alors animateur du Point: « Comment ça se fait que (le leader libéral Jean) Chrétien, je l’ai pas vu à votre bulletin de nouvelles depuis des années ? » Il pose aussi la question à Guy Gougeon. Presque simultanément, le président du Conseil d’administration, Patrick Watson, exprime le même souci à Robert Guy Scully, animateur de Scully rencontre.

La direction de l’information juge alors que, effectivement, Chrétien a été trop absent des ondes, et il est invité dans les jours qui suivent à L’Envers de la médaille de Denise Bombardier. « On a regardé ca, on a dit oui, on aurait pu dire non», explique un cadre qui a participé à cette décision. « Il n’y avait pas d’obligation. »

Est-ce le rôle du président de Radio-Canada d’intervenir ainsi dans les nominations d’animateurs, ou dans le choix d’invités ? « J’ai le droit de me préoccuper de mon produit « nouvelles » ou « information » », répond-il. «J’ai lu très attentivement les politiques journalistiques, je les garde pas loin de mon bureau, et si je pense qu’il y a une erreur (en ondes), je vais le signaler.»

Faisant référence au concept du arm’s length (littéralement: un bras de distance) selon lequel Radio-Canada, bien que propriété de l’État, en soit politiquement indépendante, Veilleux explique: « Moi, je suis arm’s length du gouvernement. Mais les journalistes ne sont pas un autre arm’s length de moi. Un arm’s length, c’est « assez ! »

Le problème, c’est que des journalistes ne sont justement pas certains que Veilleux soit à un arm’s length du pouvoir. « Il est nommé par le premier ministre, les membres de son conseil d’administration sont tous des nominations partisanes, lui n’est pas à l’abri des pressions », dit Alain Saulnier, président de la Fédération des journalistes et réalisateur au Point.« Il faut que, une fois les lignes directrices établies, le p.-d.g. ne se mêle pas d’information. »

Un cadre, en mesure de comparer avec les présidents précédents, affirme que si Ottawa est aujourd’hui plus présent, côté informations, dans le tableau d’ensemble, seul le style des interventions ponctuelles a changé. « Les choses sont faites de façon peut-être plus malhabiles. Gérard Veilleux n’a pas la langue dans sa poche. Son prédécesseur Pierre Juneau avait plus de doigté. »