« Si j’avais su… » – la complainte de Philippe Couillard

Ce matin à l’émission de Bazzo à Radio-Canada, la députée libérale Christine St-Pierre a du admettre qu’elle ne savait pas que Phillipe Couillard avait eu un compte bancaire dans un paradis fiscal huit ans durant. Elle l’a appris hier, grâce au travail journalistique. (Ce même travail journalistique qui a alerté les Québécois, à partir de 2010, de l’ampleur de la corruption qui a saisi le Québec sous l’administration libérale.)

Donc, elle ne savait pas. Les autres libéraux ne savaient pas non plus. Cette information aurait pourtant été extrêmement utile, il y a un an, lors de la course au leadership du PLQ. Le candidat Raymond Bachand, qui ne s’est pas gêné pour dire que les liens d’amitiés entre M. Couillard et l’escroc présumé Arthur Porter allait plomber la réputation de son adversaire, aurait usé de l’argument paradis-fiscal comme d’une massue.

Et le résultat du vote en aurait peut-être été changé. Nous ne le saurons jamais.

Nous sommes donc en présence d’un chef libéral qui savait, depuis le premier jour de son entrée en politique, que cette information allait nuire considérablement à sa réputation et à celle de son parti. Il a donc fait le choix, conscient, de la taire au cours de toutes ces années. A chaque étape, il s’est — c’est certain — posé la question de la divulgation volontaire de cette info, sans doute avec quelques proches conseillers. A chaque étape — c’est certain — il a fait le choix conscient de ne rien dire.

La mauvaise gestion du risque

Un autre choix était possible. Il aurait pu, dans une entrevue, très tôt dans sa vie de ministre, évoquer ce passé, au moment de son choix. Un mauvais moment à passer, un information négative à gérer, mais pas dans un moment de crise. C’aurait été le choix de la transparence intelligente.

Mais il a pris un risque. Il a joué. Il a parié que personne ne s’en apercevrait. S’il avait gagné, il était sauf. Lui et son parti. Mais s’il perdait, il savait que cette information pouvait surgir au plus mauvais moment, au moment cauchemar: à la veille d’un débat décisif pour une campagne électorale cruciale.

Cet épisode me rappelle mes années de journaliste à Washington. Lors de la campagne présidentielle de 1988, un certain Dan Quayle, Sénateur d’Indiana, avait été désigné candidat républicain à la vice-présidence. En quelques heures, les journalistes ont révélé qu’il avait usé d’influences en 1969 pour être exempté de servir au Vietnam, contrairement aux moins bien branchés de sa génération.

Répondant aux journalistes, Quayle a eu cette explication: « Si j’avais su en 1969 que je serais ici avec vous aujourd’hui  [candidat à la vice-présidence], j’avoue que… » Il n’a pas complété sa phrase, mais on a compris son regret rétrospectif.

Alors la même question doit trotter dans la tête du chef libéral aujourd’hui. S’il avait su alors qu’il serait chef du PLQ et que l’information allait l’empoisonner la veille d’un débat, il n’aurait pas mis son argent dans un paradis fiscal.

Question bien traduite par l’ex-ministre libérale Liza Frulla, tentant de défendre l’homme du Paradis fiscal:  « Est-ce qu’en 2000 il savait qu’il était pour se présenter comme Premier ministre? »

S’il avait su, ministre, que l’information allait sortir au mauvais moment, il aurait fait preuve de transparence.

S’il avait su, pendant la course au leadership, que l’info allait sortir… il aurait probablement attendu au lendemain de la course pour faire sortir l’information…

La faute de jugement

Ce jeu du « Si j’avais su… » ne pointe que dans une direction: l’absence de jugement. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, Philippe Couillard a manqué de jugement. Le dommage causé à sa réputation personnelle est une conséquence bien méritée. Le dommage causé à la réputation — déjà bien malmenée — de son parti est pire encore. Car les Libéraux n’ont pas voté pour ça. Ils pensait voter pour quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’avait rien à cacher. Ils se sont trompés. Ils ont été trompés.

Quelque part, à Montréal, Raymond Bachand sourit en silence…

Ouf ! Grrr ! Bruits post et pré-budgétaires à Québec

Ouf !

Le Premier ministre Charest et son ministre des Finances Bachand craignaient le pire. Eux qui ont avec Ottawa une relation d’haine-haine depuis des années, cauchemardaient à l’idée d’une nouvelle réduction de la péréquation (ils avaient déjà casqué d’un milliard il y a un an), de réductions dans certains transferts, ou alors d’une décision d’Ottawa de fouiller dans la poche des contribuables, ce qui l’aurait vidée avant que l’argentier québécois y passe.

L’inquiétude était suffisante pour que la vice-première ministre fasse une sortie mercredi pour s’en ouvrir, ce qui était inutile et instructif. Inutile, car le budget était déjà écrit. Instructif, car cela indiquait que les ponts étaient à ce point coupés avec Ottawa qu’on ne savait rien, à Québec, de ce qui se préparait.

Grrr !

MM Charest et Bachand font semblant qu’ils sont fâchés de ne pas recevoir le deux milliards de dollars de compensation pour l’harmonisation de la TPS demandés depuis… le gouvernement Bouchard. Font semblant, car il fallait croire au père Noël pour penser irriter Ottawa pendant un an puis être récompensé.

Non, ils font Grrr ! parce qu’Ottawa leur a enlevé quelque prétexte que ce soit pour justifier l’inaction, ou les demi-mesures, dans leur propre budget. MM Charest et Bachand sont renvoyés à eux-mêmes et au climat catastrophiste qu’ils ont créé ces derniers mois sur les questions fiscales.

Voici ce que disent les quatre économistes conseil qu’ils ont choisis, au sujet du scénario le plus probable du budget québécois, soit la trajectoire annoncée jusqu’ici :

[Ce scénario] permet de rétablir l’équilibre budgétaire en 2013-2014 – puisque c’est la base même de l’option analysée. Par contre, et en l’absence d’initiatives additionnelles, on constate la réapparition rapide d’un déficit structurel après cette date [et] l’alourdissement de l’endettement est réel. On est placé ainsi en 2013-2014 dans une situation que l’on ne peut considérer comme durable.

 

⎯ Aucune mesure n’ayant été annoncée pour rétablir un équilibre structurel entre les revenus et les dépenses, on assiste de nouveau à une dégradation des finances publiques.

 

⎯ Cela se produit alors que la situation financière du Québec est pire qu’avant la récession de 2009. La dette a augmenté de près de 30 milliards de dollars – soit de 18 % – en quatre ans.

 

⎯ En augmentant ses revenus, le gouvernement a défini une fiscalité encore moins compétitive par rapport à ses concurrents. En 2013-2014, chaque adulte québécois doit assumer des prélèvements additionnels de l’État de 1 200 $.

Les quatre économistes savent qu’ils ont élargi la marge de manoeuvre du gouvernement en allant plus loin que ce que le client demandait. Ce faisant, ils ont cependant aussi placé la barre de ce qui constitue, selon eux, une action responsable.  On peut être d’accord ou non (ils me convainquent sur l’objectif, pas sur les moyens). Mais ils ont coincé Charest sur sa droite. Il risque maintenant de décevoir ses alliés naturels et la portion de l’électorat qui, par inclination idéologique ou par conditionnement médiatique, rêve d’une «Révolution culturelle», donc de moins d’État.

L’heure de vérité de Jean Charest

Le ministre fédéral des Finances a donc offert au Premier ministre du Québec le cadeau de la page blanche. Il n’a pas nui, il n’a pas aidé. Il donne ainsi à Jean Charest son heure de vérité. Arrivé au PLQ en 1998 en clone de Mike Harris — voulant une «Nouvelle révolution tranquille» néo-libérale, Jean Charest s’est transformé après 2003 en une réincarnation de Robert Bourassa — le velléitaire incarné, sur toutes les questions sauf la souveraineté.

Ce blogueur pense que M. Charest prépare sa sortie. Elle se concrétisera fin 2011, début 2012. Le budget auquel il met la dernière main est donc sa dernière occasion de laisser une marque. Les budgets suivants seront déjà pré-électoraux. Il peut choisir la prudence, puisqu’il ne sera pas là pour ramasser les pots cassés, en 2013-2014. Ce serait plus simple. Moins de mécontents, moins de gens dans la rue. Ou il peut choisir l’audace et les grands travaux.

Quel que soit son choix, il y aura toujours des gens pour dire Grrr ! et Ouf ! Mais il doit décider ce qu’il dira, lui, lorsqu’il se regardera dans la glace, après huit ans de pouvoir.

Gaétan Barrette et Québec solidaire, même combat !

Monsieur le Ministre,

Ce ne sont pas les idées qui manquent pour vous aider à redresser les finances publiques du Québec. La semaine dernière, tout un débat a entouré la décision de la Fédération des médecins spécialistes de diffuser une série de publicités sur des sources de revenus supplémentaires, sans indiquer que la Fédération en était le commanditaire. Plusieurs ont jugé la chose condamnable. Je juge, au contraire, ce découplage excellent. Il vous permet d’appliquer plusieurs des suggestions faites par Gaétan Barrette et cie, (taxe sur la malbouffe, sur l’eau embouteillée, tarif sur les entreprises énergivores) de prendre l’argent, puis de le découpler des médecins spécialistes, en refusant leurs demandes exagérées d’augmentation salariale.

Cela ferait déjà quelques centaines de millions, peut-être un milliard, sur les 5 que vous cherchez. Pour l’instant, vous semblez vouloir vous diriger vers une version allégée du rapport de vos quatre économistes conseils, qui vous proposent d’aller chercher la moitié de la somme en augmentations de tarifs, et la moitié en réduction à 2,5% par an des dépenses de l’État. Ils affirment que cela est possible sans toucher au panier de services, c’est à dire en revoyant le fonctionnement interne de l’État. Si une partie du chemin peut certes être accompli, vous doutez, comme nous tous, et du réalisme d’atteindre une telle cible en période de forte augmentation des dépenses de santé, et de la volonté politique de votre chef Jean Charest de revivre une année de turbulence en pleine négociation avec les employés de l’État.

Québec Solidaire à la rescousse

Heureusement, Québec Solidaire vient à votre rescousse.  Sur le site couragepolitique.org, le parti de Françoise et d’Amir offre des mesures parfaitement modérées pour vous trouver cinq milliards en neuf coups de cuiller à pot:

775 millions $ En faisant payer aux entreprises minières et industries manufacturières un maigre 1cent par litre d’eau utilisée. Vous allez y venir de toutes façons.

503 millions $ En rétablissant la taxe sur le capital sur les institutions financières qui n’avaient vraiment pas besoin de ce cadeau, comme l’affirme le PQ depuis des années. Je ne serais pas surpris que vous ayez de tout temps jugé cet allégement abusif. Les banques ont les moyens de le payer (elles le faisaient avant), le Québec n’a pas les moyens de s’en passer.

1 203 millions $ Réduction de 20% des subventions et exemptions fiscales aux entreprises. Intéressant, on trouve ici totale convergence entre Québec Solidaire et l’Institut économique de Montréal. L’économiste Marcel Boyer réclamait en janvier une diminution presque identique (1 250 millions) mais sur quatre ans.

433 millions $ En introduisant un nouveau palier d’imposition (28 %, au lieu des 24% actuels) pour les personnes avec un revenu supérieur à 115 000 $. Pour l’instant, avec le jeu des déductions, ces personnes paient en fait une plus faible proportion de leurs revenus en impôt (29%) que les ménages qui gagnent entre 50 et 100 mille (39%). Cette mesure — et quelques autres énoncées plus bas — n’auraient que pour effet de rétablir la progressivité de l’impôt.

90 millions $ Plafonner à 10 000$, plutôt qu’à 21 000$  la somme à verser dans un REER. Qui, autour de vous, a les moyens de mettre 21 000$ dans son REER chaque année ? Il s’agit clairement d’un cadeau aux plus fortunés.

818 millions $ En imposant le gain de capital comme le revenu, pour les individus et pour les entreprises (sauf pour les résidences principales et les entreprises agricoles). À l’origine, on arguait que le capital accumulé avait déjà été imposé, une fois, au moment où il était du revenu. D’où la décision de ne l’imposer qu’à 50% lorsqu’on le faisait fructifier. Mais avec l’augmentation des valeurs boursières, la bulle de capital est maintenant telle et prend une place si forte dans les revenus individuels et corporatifs qu’il faudra en revenir à un traitement égal avec le revenu. Cette proposition, de bon sens, se heurte cependant au problème de la mobilité du capital.

880 millions $ Surseoir au paiement de 880 millions de $ prévu au Fonds des générations. Québec Solidaire affirme que ce dépôt n’est pas nécessaire car le poids relatif de la dette face au PIB se réduit, ainsi que le montant du service de la dette. C’est vrai, mais ce service de dette est très vulnérable à une augmentation inexorable des taux d’intérêts. Comme je l’ai expliqué dans Pour une gauche efficace, je suis très favorable à la constitution, équitable, d’un Fonds des générations, car il faut appliquer face à notre dette le principe de précaution. Cependant, je pense comme QS qu’on pourrait très bien sauter un paiement justement parce que les taux d’intérêts actuels sont tellement bas que cette cagnotte est de l’argent qui dort. Elle pourrait être employée de façon plus productive en investissement public. (Ou en remboursement direct de la dette, voir à ce sujet le texte de Jean-Paul Gagné sur Les malheurs du Fonds.)

340 millions $ La Fédération des médecins spécialistes propose d’appliquer avec plus de force l’impôt sur les exploitations minières. Plus habile, QS estime qu’il faut s’y prendre autrement et retenir annuellement 10% de la valeur brute de la production minière, tout en diminuant les mesures d’aide fiscale. Certes, la crise de 2008 a mis certaines minières en difficulté. Mais l’extraordinaire reprise chinoise (16% de croissance cette année) et la bonne tenue des économies indienne et brésilienne annonce une forte reprise de la demande en métaux. La conjoncture est donc bonne pour serrer la vis.

5 000 M$, c’est le total auquel en vient Québec Solidaire

Monsieur le Ministre, quelque chose me dit que vous n’allez pas adopter cette liste dans votre prochain budget. Mais il serait parfaitement raisonnable d’appliquer la moitié de ces mesures pour combler la moitié de vos besoins de retour à l’équilibre budgétaire. Libre à vous, ensuite, de combler l’autre moitié en économies de gestion gouvernementale et en augmentations plus légères de la TVQ et de la tarification, de manière à protéger au maximum le revenu disponible de la majorité des ménages.

Bien cordialement,

Un citoyen intéressé

Le «Ministre québécois du bonheur» a raison

Le ministre québécois des Finances, Raymond Bachand, en a surpris plusieurs en utilisant ce mercredi une terminologie peu fréquente dans ce ministère. Parlant de son prochain budget, il a déclaré:

«La finalité, ce n’est pas d’équilibrer le budget. La finalité, c’est d’être heureux comme peuple, d’avoir une croissance économique et de gagner à court terme, et de gagner à long terme.»

Dans son excellent carnet, Mots et maux de la politique, le journaliste Antoine Robitaille raille: «Est-ce une version québécoise de Don’t Worry, be Happy

Ne me comptez pas parmi les rieurs. D’abord parce que j’ai l’impression d’avoir écrit le texte. Oui, oui ! Dans la première de ma série de Lettres au ministre des Finances, la semaine dernière, j’expliquais que le retour à l’équilibre budgétaire était nécessaire, mais pas dans un calendrier qui réduirait la qualité de vie des Québécois à court et long terme. Je me cite:

Car, en fait, l’objectif de l’équilibre budgétaire n’est pas l’objectif réel. Cet équilibre est un moyen pour assurer aux Québécois une bonne qualité de vie.

Notez, je n’ai pas écrit bonheur. J’ai écrit qualité de vie. J’avoue, j’ai manqué d’ambition. Raymond Bachand a corrigé ma copie. Doit-on lui en vouloir ? Jefferson et ses amis, en 1776, ont bien écrit que l’objectif du nouvel État américain serait «la poursuite du bonheur». Pourquoi ce qui est admirable aux États-Unis serait-t-il risible au nord de la frontière ?