Lucien Bouchard adore l’histoire. Il est un grand dévoreur de biographies et d’essais historiques. Sa bibliothèque en est remplie.
Il voulait la faire, l’histoire. Celle du Québec. Il a longtemps résisté à l’envie de raconter la sienne. Du moins celle qui porte sur l’année référendaire et les suivantes. Bravo à Yves Boisvert et à Télé-Québec d’avoir réussi à l’asseoir pendant 22 heures pour qu’il se livre enfin.
C’est un témoignage important. L’estime que les Québécois ont envers Lucien Bouchard est réelle, durable et méritée. Parmi les indépendantistes, je suis un de ses quelques défenseurs. Même si nous avons notre dose de désaccords. J’ai hâte de voir le documentaire.
Les bribes rapportées par les journalistes donnent le ton. Si Jacques Parizeau l’avait écouté, en 1995, le référendum aurait été couronné de succès, dit-il. Mais l’échec de 1995 a créé un traumatisme dont l’indépendance ne s’est pas relevée et ne se relèvera pas pour l’avenir prévisible. D’ailleurs, ajoute-t-il, le Bloc Québécois a fait son temps.
C’est une lecture. Avec un avant et un après. ll manque une étape, me semble-t-il. Un journaliste qui a vu le documentaire m’assure qu’elle n’y apparaît pas. Laquelle ? Celle où M. Bouchard était, lui, penché devant une fenêtre historiquement féconde, l’année post-référendaire.
Ayant été aux premières loges de ces événements, comme conseiller de M. Parizeau et de M. Bouchard, permettez-moi d’apporter ma propre lecture, en trois temps:
1) La question de 1995
Au printemps 1995, M. Bouchard, alors chef du Bloc québécois, souhaitait convaincre le Premier ministre Parizeau de modifier la question référendaire pour revenir à l’esprit de celle de 1980 et demander aux Québécois un « mandat de négocier » la souveraineté, avec l’engagement de tenir un autre référendum sur le fruit de cette négociation. M. Parizeau y était opposé.
Moi aussi. Nous avions devant nous un interlocuteur nommé Jean Chrétien. Nous pensions à l’époque, et M. Chrétien l’a confirmé par la suite, qu’il refuserait de respecter la démocratie québécoise si plus de 50% des Québécois disaient oui à la question:
« Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec et de l’entente signée le 12 juin 1995 ? »
Imaginons un instant que, comme le postule M. Bouchard, 55% des Québécois aient répondu Oui à un « mandat de négocier » dont il faudrait ensuite revalider le résultat par référendum. Jean Chrétien aurait refusé de négocier. Il aurait eu raison d’affirmer que nous n’avions pas de mandat pour « réaliser » la souveraineté, et que donc il n’allait pas nous donner un coup de main.
Nous serions tombés dans les limbes politiques. Avec quel résultat ? Impossible de le dire maintenant. À chacun son hypothèse.
Mais au vu du résultat du référendum avec la question telle que posée — 49,4% de Oui — je maintiens que la stratégie Parizeau était, dans le contexte, la plus porteuse. Il est malheureux que nous n’ayons pas eu 1% de plus. Mais c’était plausible. Toutes les opinions sont recevables à ce sujet.
2. La fenêtre Bouchard
Une chose est certaine, le ressort indépendantiste n’est pas sorti cassé de l’épisode référendaire. Au contraire. L’année 1996 s’est ouverte avec une majorité favorable à la souveraineté. C’était comme si les Québécois avaient été surpris de se trouver si nombreux à avoir voté Oui en octobre 1995 et que ce vote provoquait un effet d’entrainement.
Deux conditions nouvelles s’ajoutaient. Une, négative pour le fédéral: l’incapacité de Jean Chrétien à « livrer la marchandise » promise aux Québécois pendant la campagne. Début décembre 1995, M. Chrétien ne put offrir aucun changement à la constitution, seulement une motion purement symbolique sur le caractère distinct du Québec, un droit de véto non-constitutionnel pour des changements éventuels et un transfert incomplet au Québec de la responsabilité de la main-d’œuvre. C’était loin de « toutes les voies de changement, administratives et constitutionnelles » évoquées par M. Chrétien en campagne.
Mon témoin à charge à ce sujet est Alain Dubuc, alors éditorialiste en chef à La Presse, qui écrivait dès décembre 1995:
« Soyons clairs: si M. Chrétien avait dit, en campagne référendaire, que les perspectives de changement que pourrait offrir le Canada se limiteraient aux trois propositions qu’il a déposées lundi, le Oui l’aurait emporté. »
L’autre condition favorable nouvelle après le référendum s’appelait… Lucien Bouchard ! L’homme était, en 1996, au faîte de sa popularité. S’il avait déclenché une élection contre le chef libéral d’alors Daniel Johnson, il le balayait de la carte.
Je me souviendrai toujours d’une rencontre à huis-clos avec l’exécutif du Conseil du Patronat début 1996 où des patrons hyper-fédéralistes se plaignaient du fait qu’on était sur le point de « sortir du Canada » seulement à cause de la popularité de M. Bouchard et de l’impopularité de M. Chrétien. Ils en étaient attristés mais décidés: « faites le référendum le plus tôt possible, qu’on sorte de l’incertitude! » lança un des membres influents du Conseil. Il n’avait aucun doute sur le résultat: ce serait Oui. Mais on passerait à autre chose.
Référendum ? C’était l’embellie de 1996. Pour une rare fois, une majorité de Québécois étaient favorables à la tenue d’un référendum. Et s’il y en avait eu un, ils auraient dit Oui.
Ma position à l’époque était que cette embellie n’allait pas durer. Qu’il fallait se lancer dans cette brèche. Saisir l’histoire à bras le corps. Le ressort était tendu. Dès décembre 1995, j’argumentais que nous avions 12 mois, 18 tout au plus, sinon il se détendrait.
3. Le ressort en 2014
Si on tenait un référendum aujourd’hui, on le perdrait, dit M. Bouchard. Il a raison. C’est l’évidence. J’ai donné ici l’état des lieux de l’opinion souverainiste.
Faut-il pour autant jeter la serviette? Et avec elle l’eau du bain, le bébé et le Bloc? Ce serait croire que les indépendantistes sont parmi les moins résilients des engagés politiques. Comme l’affirmait avec raison l’ex-député bloquiste Pierre Paquette ce jeudi à RDI:
» Le Parti libéral du Canada a été en difficulté depuis 2004 et personne ne dit que l’on devrait saborder ce parti. Le Parti Conservateur au Québec n’a jamais vraiment réussi depuis Diefenbaker. Le NPD n’avait qu’un député du Québec avant et maintenant il est l’opposition officielle. En politique, tout peut changer rapidement. Il n’y a pas d’éléments qui ont changé fondamentalement dans le portrait politique canadien pour dire que le BQ n’a plus sa pertinence. «
Je donnerais un autre exemple: de 1993 à 2006, pendant 13 années, le Parti conservateur a connu une longue traversée du désert. Ils sont au pouvoir depuis.
Le sentiment indépendantiste est dans une période creuse, c’est vrai. Le Bloc est en crise, certes. L’intention de vote péquiste est déprimée, en effet.
Mais il y a une autre donnée en déclin: l’attachement canadien des Québécois. J’en ai parlé ici, et je re-citerai le sondeur canadien Frank Graves:
« Au niveau de l’attachement émotif de base, les Québécois francophones ont déjà quitté la Confédération. Il est difficile d’imaginer qu’un pays est viable lorsqu’un de ses peuples fondateurs a si peu de liens de base avec ce pays. »
Et si c’était le ressort canadien qui était cassé ? Je gage que les fédéralistes ne jetteront pas l’éponge et tenteront de le réparer.
Le ressort indépendantiste n’est pas cassé. Mais il n’est pas tendu. Il aurait été préférable d’agir lorsqu’il l’était. Mais il ne sert à rien de s’apitoyer sur le passé. Il est bon de regarder fréquemment dans le rétroviseur. Comme Lucien Bouchard, j’adore l’histoire.
Mais j’ai la certitude qu’on annonce parfois prématurément « la fin de l’histoire ». Elle est loin d’être terminée. J’ai la ferme intention, en tout cas, d’y participer.