L’âme existe, le juge l’a dit ! (version intégrale)

Comme Napoléon, le juge Blanchard tire ses certitudes de Dieu.

Pendant des millénaires, philosophes et théologiens ont épuisé les ressources de la rhétorique pour tenter de démontrer l’existence de l’âme humaine. Ils n’ont jamais atteint de certitude. L’absence de l’âme étant inconcevable, sa présence doit être arrachée au néant par la seule puissance de la déduction.

Ces débats n’ont plus lieu d’être. Le jugement rendu mardi par le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure du Québec, pourra être brandi dans tous les débats théologiques à venir. L’âme humaine existe. La preuve : son existence constitue un des fondements du droit canadien.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Le juge devait déterminer si l’on pouvait demander à une personne religieuse salariée de l’État de retirer ses signes religieux pendant ses heures de travail. Au paragraphe [1098], la lumière jaillit. La réponse est non, car « cette violation » atteindrait « l’âme ou l’essence même de cette personne ». Bigre.

Ailleurs dans le jugement, le magistrat est très tatillon sur la qualité de la preuve qui lui est présentée. Par exemple, il trouve peu convaincants les témoignages et les arguments sur l’effet que pourrait avoir sur des enfants la présence de signes religieux représentant, par exemple, la modestie et la soumission des femmes, portées par des figures d’autorité qui ont pour mission de servir d’exemple à la jeunesse. Même si une enseignante porte la burqa, symbole suprême de l’oppression des femmes, les jeunes n’en tireront selon lui aucun enseignement.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Cliquer pour commander. Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Qu’en est-il de la qualité de la preuve sur l’existence de l’âme, nécessaire pour conclure qu’elle serait violée par la Loi sur la laïcité de l’État ? Malheureusement, sur 346 pages, on ne trouve pas le début du commencement d’un indice, d’une trace, voire d’un faisceau de présomptions sur lesquelles il s’appuie pour en décréter l’existence. Il la déclare réelle, lui donne vie et corps, par fiat. C’est quand même lui le juge, que diable !

Non content de proclamer son existence, il la connaît suffisamment pour nous dire ce qu’elle n’est pas. Des rustres ont eu l’outrecuidance d’affirmer devant lui que, puisqu’il est interdit aux employés de l’État de porter au travail des signes témoignant de leurs convictions politiques, sociales ou syndicales, l’interdiction devrait s’étendre aussi aux signes de conviction religieuse.

Que nenni ! Certes, admet-il, l’interdiction de ces autres signes viole la liberté d’expression du salarié, mais il ne s’agit pas là d’un droit fondamental qu’il sied de protéger. Pourquoi ? Parce que « cette violation n’atteint pas l’âme ou l’essence même de cette personne ». Vous avez consacré votre existence au féminisme, à l’écologie, à l’indépendance ? Sachez que votre vocation, même si certains de vos proches vous trouvent obsédés par elle, n’a nullement percolé jusqu’à votre âme ou votre essence. Cela n’a même pas laissé d’empreinte, contrairement à la religion, écrit le juge, sur « l’un des fondements mêmes de l’être ». L’enseignante qui s’est convertie à l’islam la semaine dernière, ou qui n’a jamais porté le hidjab mais s’en coiffe spécifiquement pour contester une loi de la CAQ, elle, doit être vue comme fondamentalement imbue, dans son essence spirituelle, par cet objet sacré dont elle est désormais indissociable. Le juge Blanchard le sait, car il détient les clés de l’âme, de l’essence, des fondements des êtres.

Un Dieu intolérant ou miséricordieux ?

Des audacieux lui ont dit que, sur le continent qui a inventé le concept même des droits de l’homme, l’Europe, des magistrats aussi studieux que lui avaient tiré des conclusions complètement inverses. Que le port de signes religieux n’est pas un droit fondamental. Les Belges ont même inventé un mot pour interdire l’affichage « convictionnelle » dans lequel ils mettent à égalité le macaron syndical ou la croix de Jésus. C’est qu’ils n’ont pas été frappés, comme notre juge, par la révélation de l’existence de l’âme.

Depuis plus d’un siècle en France, chrétiens, juifs et musulmans employés de l’État retirent leurs signes religieux avant d’entrer au travail et les remettent à la sortie. Malgré la vigilance constante de milliers de curés, de rabbins et d’imams, Dieu n’a, en 116 ans, donné aucune indication qu’il était mécontent de cet arrangement. On n’a signalé de sa part aucun refus d’entrée au paradis pour ses ouailles qui se sont pliées à la règle républicaine.

Il semble que Dieu serait moins clément de ce côté-ci de l’Atlantique. L’obligation faite aux croyants québécois de retirer leurs signes entraînerait, écrit le juge, « une conséquence cruelle qui déshumanise les personnes visées ». Oui, car elles ne pourraient ainsi agir « en fonction de leur âme et conscience, en l’occurrence leurs croyances ». Ici, le juge postule que les croyances de ces salariés les obligent absolument à porter ces signes, sous peine de… de quoi exactement ? De la réprobation de leur Dieu. En matière de respect de la croyance religieuse, si on ne tient pas pour avéré que Dieu réprouve un comportement, il n’y a pas de dilemme.

Porteur de vérités venant de l’invisible, l’honorable Marc-André Blanchard aurait pu éviter toute cette cruauté déshumanisante en proclamant aussi que Dieu est infiniment bon et infiniment miséricordieux. Qu’il ne tiendra donc nullement rigueur à ses enfants qui acceptent les normes sociales. Le magistrat aurait pu mobiliser saint Paul, qui implorait ainsi les Romains : « Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, […] si bien qu’en se dressant contre l’autorité, on est contre l’ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. » Il avait tout prévu, saint Paul, y compris le jugement.

De la nécessité d’un jugement Blanchard II

Mais le juge prend la direction inverse. Prétendant interpréter la constitution, il impose des vues exactement contraires à celles des constituants les plus récents. En 1998, des personnes à ne jamais inviter à la même soirée, Lucien Bouchard et Jean Chrétien, Pauline Marois et Stéphane Dion, ont modifié la constitution canadienne pour mettre fin aux commissions scolaires catholiques et protestantes du Québec et les remplacer par des structures laïques, les commissions scolaires linguistiques. Des commissions non-religieuses.

Notre juge ne capte aucun signal laïc dans cette décision pourtant récente. Brûlant d’une foi ardente dans l’importance du religieux dans la société, il accepte avec enthousiasme la volonté de commissions scolaires anglophones « d’engager et promouvoir des personnes portant des signes religieux parce qu’elles considèrent que cela participe à promouvoir et à refléter la diversité culturelle de la population ».

Le paragraphe suivant mérite d’être cité en entier, car il nous ouvre un univers de plaisirs pour les décennies à venir:

« Sans crainte de se tromper, le Tribunal peut affirmer que le bon sens, qui fait partie de l’attirail judiciaire, permet de conclure que l’absence systématique dans un espace social de personnes auxquelles une autre, partageant les mêmes caractéristiques, peut s’identifier constitue à la fois un obstacle dans la reconnaissance sociale de la valeur de ces caractéristiques, tout autant qu’un facteur de marginalisation pour tout individu qui visa à obtenir cette reconnaissance. »

Bon sang mais c’est bien sûr ! Le corps enseignant, le personnel de soutien même, de chaque école doit être représentatif des caractéristiques des élèves. Dans ce cas, il ne suffit pas de permettre aux enseignants de porter des signes religieux. Il ne suffit pas de le promouvoir. Car il est certain, comme le soulignait l’an dernier Guy Rocher, que les chrétiens s’affichent beaucoup moins, cette décennie-ci, que les musulmans ou les sikhs. Les élèves catholiques et protestants seront donc en danger de marginalisation, de non reconnaissance. Et qu’en est-il de la proportion grandissante d’enfants dont les parents sont athées ? On sent tout de suite leur malaise de ne pas se reconnaître parmi le kaléidoscope de signes religieux qui passera devant eux. Je ne vois qu’une solution, pour un jugement Blanchard II : imposer des quotas de signes religieux et athées dans le corps enseignant qui fluctueront avec l’évolution de la pratique religieuse ou athée dans la région où l’école est située. (Évidemment, je déconne !)

Le fait est que, si on retire la foi du jugement Blanchard, tout son édifice juridique s’écroule. La présomption de l’existence de l’âme et des représailles d’un Dieu intolérant, le postulat aveugle que chaque porteur d’un signe religieux y est spirituellement attaché et le refus de reconnaître la profondeur de convictions autres que religieuses sont, tous, des actes de foi du juge. Nous ne sommes pas dans le droit, nous sommes dans le dogme. Face au dogme, il n’y a qu’un remède : la laïcité.


Cliquez pour vous renseigner ou vous abonner.

Laïcité: La Cour est pleine… de trudeauistes

Les plaidoiries sont terminées dans le procès intenté contre la loi sur la laïcité. Grâce à la franchise du juge Marc-André Blanchard, on sait déjà que la cause est pour moitié entendue. Il s’agit de savoir d’abord si, en vertu du droit canadien, la loi viole des droits et est discriminatoire. Si c’est le cas, il faut ensuite décider s’il faut permettre à l’Assemblée nationale d’appliquer la loi quand même, ayant fait usage de la clause dérogatoire, prévue tout exprès pour que les élus affirment leur volonté d’agir sans devoir se soumettre à l’opinion d’un juge.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il en a une opinion, le juge. Avant même d’avoir entendu les plaidoyers favorables à la loi, il a confié n’avoir « aucun doute qu’il y a des droits fondamentaux qui sont violés ».

L’historien Frédéric Bastien a aussitôt dégainé son code déontologique pour mettre en cause l’impartialité du juge dans l’affaire. Bonne chance. Car le système est idéologiquement bien rodé. Alors juge en chef de la Cour d’appel, Michel Robert avait authentifié en 2005 un secret de polichinelle : aucun souverainiste ne pouvait accéder au statut de juge puisque, a-t-il expliqué, « ils n’adhèrent pas au système canadien ». Purger des listes de candidature tout juriste soupçonné d’accointance péquiste ne fait pas qu’exclure les séparatistes. Elle retire de la magistrature les personnes plus ouvertes aux arguments favorisant la laïcité, les droits collectifs ou l’impératif de protection du français. Sachant que les juges peuvent toujours trouver dans la loi et la jurisprudence des arguments au soutien de leurs biais, cela crée un fossé grandissant entre des courants de pensée parfois prédominants au Québec et les dogmes trudeauistes.

Discriminatoire, pourquoi ?

Revenons sur le fond. En quoi la loi 21 serait-elle discriminatoire ? Réponse : parce que dans la société québécoise de 2020, son application aura un effet disproportionné sur des femmes musulmanes qui font le choix de porter leurs signes religieux au travail. Combien sont-elles ? Pour ce qu’on en sait, à peine une ou deux dizaines. Mais pourquoi l’effet est-il disproportionné sur celles-ci, plutôt que sur les pratiquants d’autres religions ?

(le texte se poursuit après la pub)

Cliquer pour commander. Versions numériques disponibles.

Le juge Blanchard et les opposants à la loi semblent vivre hors du temps. Si cette loi avait été appliquée en 1968, les répercussions auraient été massives sur tous les prêtres, pères, frères et sœurs œuvrant dans l’éducation québécoise. Disproportionné aussi envers les enseignants chrétiens portant autour du cou des croix en quantité. La raison pour laquelle ce n’est plus le cas est que la majorité chrétienne a intégré l’idée que l’État devait être un espace laïc. Loin d’être discriminatoire, la loi 21 vient étendre à toutes les religions une norme jusqu’ici réservée aux chrétiens.

À chacun son malaise

On fait grand cas du malaise que la loi provoque chez certaines musulmanes pratiquantes (les deux tiers des musulmans québécois ne sont pas pratiquants). Mais que dire du malaise alors ressenti par les chrétiens auxquels on a montré la porte des écoles et des hôpitaux pendant la Révolution tranquille ? La religion catholique était certes étouffante et misogyne. Elle était néanmoins constituée de femmes et d’hommes pour la plupart sincères et dévoués. Il est difficile de concevoir aujourd’hui l’ampleur du désarroi, du sentiment de rejet qu’ils ont ressenti, de mise au rancart de ce qui avait été, jusque-là, leur raison d’être.

Le malaise des femmes musulmanes voilées qui sont au centre du débat mérite notre empathie, c’est certain. Mais qu’en est-il des autres ? La majorité des Québécois, et en particulier les femmes québécoises, qui ont mené le combat contre le contrôle catholique de leurs choix et de leurs corps, voient dans le retour des signes religieux une régression, donc un retour du religieux et de ses symboles misogynes dans des services publics qui en avaient été libérés.

Et n’est-il pas frappant d’entendre un grand nombre de Québécoises venues d’Afrique du Nord intervenir dans le débat pour, non seulement appuyer la loi, mais demander qu’elle aille plus loin encore ? Pourquoi leur parole et parfois leur angoisse face à la normalisation dans l’État de signes religieux qu’elles estiment misogynes et qui leur rappelle l’oppression dont les femmes sont victimes dans leurs pays d’origine serait-elle de moindre valeur ?

On connaît bien le biais du juge Blanchard. C’est celui de la survalorisation des droits religieux au détriment de tous les autres. Une hiérarchie des convictions. Qu’il soit interdit aux employés de l’État d’afficher leurs convictions politiques, sociales, environnementales n’est pas, dans cet univers politico-juridique, une atteinte à leur liberté et à leur identité. Les convictions religieuses, même obscurantistes et contraires aux valeurs que l’État souhaite protéger et transmettre (égalité des sexes, primat de la science sur les superstitions), devraient l’emporter sur tout le reste. Cette bizarre certitude, récusée par les juges européens, constitue une des boussoles du droit trudeauiste.

Attendre du juge Blanchard, ensuite de ses collègues de la Cour d’appel, puis de la Cour suprême autre chose qu’une condamnation morale, pétrie de prétention, de notre histoire, de nos convictions et de notre combat contre l’arbitraire religieux serait faire preuve d’une grande naïveté.


Cliquez pour vous renseigner ou vous abonner.

L’héritage du cours Éthique et culture religieuse : Une génération d’athées multiculturels ?

J’applaudis, évidemment, à la décision du gouvernement Legault de remplacer le cours ECR, Éthique et culture religieuse, par un cours plus large sur la citoyenneté. C’était précisément la proposition que j’avançais depuis 2016.

Je compte bien répondre à la question posée par le ministre de l’éducation Jean-François Roberge : que devrait-on inclure dans ce nouveau cours ? Mais avant, je voudrais revenir sur un aspect très paradoxal du cours ECR qui vous a peut-être échappé.

Depuis son introduction en 2008, le cours est pris à partie y compris par les tenants de la laïcité, dont je suis, et par les organisations religieuses. Les laïcs estiment qu’il est excessif de consacrer une heure par semaine pendant 11 ans au fait religieux, car cela exagère nettement l’importance de la religion dans la société. Ils estiment aussi que le cours présente comme parfaitement respectables des religions qui, pour l’essentiel, incarnent le refus de l’égalité homme femme et substituent à la science un récit imaginé de l’histoire humaine. Plutôt que de porter un regard critique sur les religions, l’ECR prône une acceptation totale des différences et fait comprendre qu’il est condamnable de critiquer les religions ou d’insister sur le caractère laïc de nos institutions. Bref, le cours ECR propage l’idéologie multiculturaliste.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


Un impact mesurable sur l’appui à la loi 21

On exagère ? Voire. Un des principaux concepteurs du cours, Georges Leroux, dans un texte fondateur, a écrit: «On doit surtout faire l’effort de concevoir une éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [qui permet le port du kirpan à l’école], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de leur conception de la vie en commun.» Le programme ECR, a-t-il ajouté, «doit inculquer le respect absolu de toute position religieuse».

Difficile de ne pas voir une relation de cause à effet entre ce cours et le fait que les Québécois de 18 à 24 ans, donc qui ont été exposés au cours, soient les moins favorables à l’interdiction des signes religieux pour les personnes en autorité. Ils sont divisés à égalité sur le sujet (36% pour et contre), alors que leurs aînés immédiats, de 25 à 34 ans, non exposés au cours, y sont à plus de 50% favorables, une majorité qui grimpe ensuite jusqu’à 80 % avec l’âge. (Pour le sondage Léger, voir ici. PDF)

Une fabrique d’athées ?

Mais alors pourquoi le cours est-il si mal reçu par les autorités religieuses ? Elles devraient être ravies, non ? Non. Parce que le cours produit peut-être des multiculturalistes, mais il produit des multiculturalistes athées.

Si vous souhaitez que votre enfant de six ans partage votre foi, il est hautement préférable qu’il ne soit exposé qu’à la vôtre, qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane. Car il n’y a, c’est connu, qu’un seul Dieu et une seule vérité. Exposer les jeunes de 6 à 17 ans à l’existence simultanée de plusieurs religions, plusieurs Dieux, plusieurs rites, affirmer que toutes ces versions sont également respectables, c’est miner le fondement même de l’attachement à une religion.

Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.

Vous avez entendu parler de l’exercice proposé dans un des cours ? Après avoir démonté les composantes classiques des religions, l’exercice s’intitule « J’invente ma religion ». En équipe, l’élève s’invente un Dieu, un récit d’origine, un livre sacré, des rituels, des objets de culte.

Si à quatre élèves de 6, 10 ou 12 ans, on peut s’amuser à inventer une religion, on peut constater que ce n’est finalement pas si compliqué. Comment, au sortir de cet exercice, ne pas mettre en doute la véracité des discours religieux officiels.

J’aimerais pouvoir prouver ce que j’avance en vous citant des données qui prouvent que le nombre d’athées et d’agnostiques augmente significativement chez les jeunes québécois. Des données récentes attestent d’une baisse de la pratique religieuse, de la croyance en Dieu, du nombre de mariage religieux. Les plus jeunes québécois expriment, davantage que leurs aînés, un décrochage envers le fait religieux.

Malheureusement, aucune étude ne permet de distinguer précisément l’impact du cours ECR. Il a été introduit en 2008. Au moment du dernier sondage disponible, datant de 2019, les Québécois qui y ont été exposés avaient entre 16 et 27 ans.

Un sondage Léger réalisé par l’Association des études canadiennes a relevé que la croyance en Dieu décline clairement avec l’âge. Parmi nos aînés, de plus de 65 ans, au moins 65% y croient. On obtient une majorité de croyants aussi, mais plus faible, chez les plus de 35 ans.

La majorité bascule chez les moins de 35 ans. Pour la première fois dans l’histoire moderne du Québec, la majorité des 25-35 ans soit 52% affirment ne pas croire en Dieu, sans compter ceux, plus de 10%, qui disent ne pas avoir d’opinion à ce sujet. Chez les plus jeunes, les 18-24 ans, donc davantage encore exposés au cours ECR, la non croyance est toujours historiquement élevée mais légèrement moins forte, à 46%. Cependant ceux qui disent être indécis sont plus nombreux, à 15%.

Globalement, entre 18 et 35 ans au Québec, on ne trouve qu’un citoyen sur trois qui affirme croire en Dieu. C’est le score le plus faible, et de loin, en Amérique du Nord.

ECR: par quoi le remplacer ?

Maintenant que le gouvernement Legault a décidé de le remplacer, la question est, par quoi ?

Candidat à la direction du PQ, j’avais réfléchi à cette question et ma réponse est la suivante : ces heures devraient être consacrées à outiller nos jeunes pour qu’ils soient des citoyens informés et éclairés. Cela signifie qu’ils doivent comprendre les droits et devoirs qu’ils auront dans la société, qu’ils puissent se repérer dans la vie démocratique, dans la vie juridique, dans la vie économique et dans la vie sociale.

Le ministre soumet sept thèmes. Certains recoupent exactement mes propositions. Une initiation à la vie démocratique, locale et nationale, une initiation au système juridique et aux droits du citoyen. Je note que le thème de l’égalité des hommes et des femmes n’est pas au programme, il devrait l’être.

Le ministre propose d’y insérer, comme je le souhaitais, tout un volet sexualité.

Viennent cependant s’ajouter une proposition d’éducation à l’écocitoyenneté qui me semble, comme parent, déjà abondamment couvert à l’école. Un volet développement de soi et relations interpersonnelles et un volet Éthique, consistant à faire comprendre à l’élève les règles du vivre ensemble et les moyens de combattre le stress,  est bienvenu.

S’ajoute un volet Citoyenneté numérique qui me semble intéressant à l’heure de la cyberintimidation et du hammeçonnage. On y parle aussi du regard critique qu’il faut poser sur la publicité, les médias et les médias sociaux. J’achète. J’ajouterais un volet sur les théories du complot et les fake news.

Le fantôme du cours ECR

Puis, vient un dernier volet, qui est ni plus ni moins le fantôme du cours ECR, intitulé « Culture des sociétés ». Il me paraît difficile de préparer un jeune à la vie citoyenne sans lui donner une idée de la diversité culturelle et religieuse qui l’entoure. La question du récit religieux en soi devrait être reléguée au cours d’histoire mondiale, point à la ligne. Mais on ne peut faire l’impasse sur les questions de diversité et d’intégration.

Le problème avec la proposition du ministre, c’est qu’elle fait semblant que ces questions ne font pas débat. Que le Québec n’a pas de position. D’ailleurs, le mot laïcité n’y apparaît pas.

Laissez-moi vous lire ce qu’on y trouve :

Par ce thème, l’élève peut être informé, par exemple, sur :

  • les croyances religieuses;
  • les aspects culturels, économiques et politiques, qui peuvent différer d’une culture à l’autre;
  • la nécessité qu’à l’intérieur d’une société, la différence entre les individus soit considérée comme une richesse;
  • les défis associés à l’intégration des individus et à l’acceptation de la différence

fin de citation

Je ne m’arrête qu’un instant sur l’idée que la différence n’est pas dans tous les cas une richesse car les Hells Angels sont différents, les djihadistes sont différents, les fraudeurs sont différents et je ne souhaite pas que nos enfants soient conduits à accepter ces différences comme, disons, enrichissantes.

Je note aussi que rien n’est prévu pour prévenir nos jeunes contre le danger de recrutement par les sectes et sur les périls du radicalisme religieux. Je suppose que les techniques de recrutement des proxénètes seront couvertes dans l’éducation sexuelle, mais j’espère qu’on trouvera aussi le temps pour démonter la logique des gangs. Si ce cours est efficace, il développera chez nos jeunes citoyens des anticorps face à ces dangers qui les entoure.

Mais j’estime qu’il faut en effet jouer franc jeu avec les élèves, surtout du secondaire, dans un thème qui pourrait s’appeler non pas « culture des sociétés » mais « le vivre-ensemble au Québec ».

On leur apprendrait qu’il y a plusieurs façons d’organiser les sociétés et d’aborder l’intégration des arrivants. Les États-Unis ont choisi le Melting-pot, le Canada le multiculturalisme, mais le Québec a fait un autre choix. Pour l’instant, la doctrine québécoise est l’interculturalisme (je trouve la chose trop molle, mais c’est la doctrine) et les Québécois ont fait le choix d’un État laïc, où les signes religieux et de conviction ne sont pas admis chez les personnes en autorité.

Une explication de la marche historique de la société québécoise vers la laïcité serait, là, bienvenue. Et pourquoi, si on insiste tant pour parler d’intégration, n’aborde-t-on nulle part un des thèmes centraux de la vie québécoise : la question linguistique et la volonté de maintenir ici une société dont la langue officielle et commune est le français ?

Bref, le ministre a réussi le tour de force de proposer un cours de préparation des jeunes québécois à la vie citoyenne moderne, sans que les plus grands débats de société de la dernière décennie et les plus grandes décisions des Québécois sur le sujet du vivre-ensemble n’y soient abordés.

C’est un exploit.

 


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202: