Guy Rocher ose utiliser le « M word »: MAJORITÉ (texte)

On pensait que tout avait été dit, dans le débat sur les signes religieux. Mais voilà que se présente à la barre l’aîné des intellectuels québécois. Du haut de ses 95 ans, Guy Rocher vire le débat à l’envers, utilise une toute autre grille, prononce des mots tabou. Il ose.


Avis: ceci est le texte d’une balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado.
Prenez huit jours d’avance,
abonnez-vous  ici !


L’inégalité de la visibilité religieuse pose problème

On avait beaucoup entendu les critiques de l’interdiction des signes se plaindre de l’inégalité de traitement. Le signes catholiques, disaient-ils, ne sont pas  »ostentatoires ». On ne voit plus guère que des petites croix discrètes autour des cous. Donc en proscrivant les signes, c’est l’Islam qu’on vise, avec son voile visible. Cette volonté est donc discriminatoire, car elle a plus d’impact sur les religions « visibles ».

Guy Rocher prend l’exact contre-pied de l’argument.

Il indique justement que  »les religions ne sont pas égales entre elles. Certaines ont plus de pouvoir politique que d’autres, certaines sont financièrement plus riches que d’autres, certaines ont plus d’exigences que d’autres à l’endroit de leurs adhérents, et, oui, certaines sont plus « visibles » que d’autres. Ainsi, ajoute-t-il,, le Catholicisme a toujours été plus « visible » que le Protestantisme, de nature plus discret. Aujourd’hui, l’Islam et les Juifs hassidiques sont maintenant plus visibles que les Catholiques, devenus discrets. »

Rocher en tire la conclusion que de permettre le port des signes en éducation ouvrirait la porte à une inégalité de la visibilité des religions dans l’école. Et que donc les religions moins visibles, comme le catholicisme aujourd’hui ou, encore davantage, l’absence de religion, l’athéisme, seraient défavorisés par rapport aux religions visibles, notamment l’Islam.

Dans son témoignage il a déclaré : « si on accepte que des enseignants et des directeurs d’école portent des signes religieux, on offre l’occasion à une religion d’être plus présente que d’autres ». On consacre donc l’inégalité des religions dans l’école, ce qui est l’exact contraire de l’objectif de neutralité religieuse de l’État.

L’intérêt dans cette position est qu’elle ne reproche pas à une religion son choix d’être plus ou moins visible. Les cathos, rappelle Rocher, étaient plus visibles avant,  » avec les soutanes, les cornettes, les crucifix ». Ils le sont moins maintenant. Ils pourraient changer d’avis demain, on ne le sait pas. De même, les musulmanes portaient très peu le voile il y a trente ans. Elles le portent maintenant. Cela pourrait changer à l’avenir. Ces variations appartiennent aux religions.

L’État lui, a un devoir de neutralité. Il est donc un rempart contre ces variations. Il ne doit pas subir la vague de visibilité actuelle de telle ou telle religion. La meilleure façon d’empêcher, à l’école, l’inégalité de l’affichage est de ne pas avoir d’affichage du tout.

Le « M » word: Majorité

L’ensemble du débat fut jusqu’ici axé sur la valeur des droits individuels d’afficher ses convictions. On s’interroge beaucoup sur l’impact du projet de loi sur les minorités religieuses. La mairesse Valérie Plante, qui a eu le mérite d’affirmer qu’elle appliquerait la loi si adoptée, a même parlé de la  »peur » que le projet soulevait en elle pour la cohésion sociale.

Guy Rocher, lui, a osé parler d’une inquiétude complètement inverse. Il a même poussé l’audace jusqu’à parler de  »la majorité », grande absente des débats. Jusqu’à maintenant la majorité était, osons le dire, en déficit de visibilité.

 »Je serais bien inquiet pour l’avenir, a dit Guy Rocher, que ce projet de loi ne soit pas adopté. Je serais inquiet pour les rapports entre la majorité au Québec et les minorités. Et entre les minorités entre elles. » D’autant qu’il prévoit pour les 50 prochaines années une augmentation de la fragmentation religieuse dans le monde et au Québec, pas sa diminution.

Il fait le constat que la majorité des Québécois n’appartiennent pas aux minorités religieuses. Or pour s’assurer que les relations entre la majorité et les minorités religieuses soient « équitables et paisibles » dit-il, il convient d’éviter qu’à l’école, « une religion soit plus favorisée qu’une autre, par sa visibilité, sa présence ou autrement ».

L’interdiction des signes, conclut-il, est la seule façon d’assurer l’égalité de la foi — ou de l’absence de foi — dans l’école.

Guy Rocher a le mérite de poser la question crûment: l’augmentation prévisible dans l’État et en particulier l’école des signes extérieurs de la religion la plus visible — l’Islam — va créer une situation d’inégalité religieuse qui sera source de tensions.

« Si ce principe n’est pas adopté, il n’est plus possible de considérer nos institutions scolaires comme religieusement neutres. Diverses croyances auraient la complète liberté de s’y afficher, voire s’affronter. L’avenir apparaît alors fait d’incertitudes ».

C’est une évidence. Mais il fallait avoir le cran de le dire.

Le principe de précaution

Avec toute la diplomatie dont il est capable, Guy Rocher a mis au tapis l’argument de Gérard Bouchard voulant qu’il n’y avait aucune preuve que les signes religieux dans une classe ait une influence réelle sur les élèves.

D’abord, a dit Rocher qui a enseigné pendant des décennies, « j’ai toujours pensé qu’en tant que professeur, j’ai eu de l’influence ». Ensuite, il a fait état de sa propre expérience, de l’époque où le catholicisme était très visible. « Quand j’étais au collège et que tous les professeurs portaient des soutanes et que parfois je me demandais si Dieu existait ou si l’enfer existait, je pensais à ces hommes qui manifestaient leur foi en Dieu et en enfer par tous les signes qu’ils portaient. »

Il s’est aussi interrogé sur la réaction d’un élève dont les parents sont témoins de Jéhovah ou Mormons qui voit dans son école des enseignants qui affichent leur foi en l’Islam, mais pas en la foi de ses parents. Cela introduit, selon Rocher, « une contradiction grave » face à l’impératif de neutralité de l’État.

À la demande de Gérard Bouchard pour des études scientifiques, Rocher répond par le principe de précaution. Dans l’incertitude, dit-il, s’il y en a encore, il faut protéger l’école, les élèves et les parents.

Un témoignage essentiel

L’intervention de Guy Rocher dans notre grand débat national est inestimable. Comme Gérard Bouchard ou Charles Taylor, il porte avec lui la crédibilité de l’expérience et de la recherche. Contrairement à eux, il met sur la table non seulement une vie d’intellectuel, mais celle d’un acteur central de deux de nos transformations les plus durables, la construction d’un système d’éducation public laïc, puis l’adoption de la Charte de la langue française.

Il a donc côtoyé à la fois les idées et le réel. Transformé notre façon de penser et d’agir.

C’est sans doute ce qui lui donne la lucidité voulue pour remettre debout le débat sur la laïcité. Debout sur le pilier qu’il n’aurait jamais du quitter: celui de l’égalité, condition indispensable à des relations équitables et paisibles entre les minorités religieuses et celle qu’il a savamment réintroduit dans le débat:  la majorité.


 

Abonnez-vous et ayez immédiatement accès à ma nouvelle balado:

Laïcité:  Comment répondre aux arguments de la gauche 

En voici un extrait:

 

 

Le rapport Bouchard-Taylor ne passerait pas le test de Gérard Bouchard


Avis: ceci est le texte de ma balado de la semaine. Vous pouvez l’écouter ici ou le télécharger et l’écouter plus tard !

Télécharger

Pour vous abonner, c’est ici.


Gérard Bouchard était à son meilleur, mercredi, à la commission parlementaire sur la laïcité. Il a fait sa présentation sans notes, avec précision et humour.

Puis il a établi le test auquel le projet de loi échoue. Celui du « motif supérieur ».

Il est normal de restreindre un droit s’il y a un motif supérieur, explique-t-il. Il donne l’exemple des sikhs qui, travaillant au Port de Montréal, sont obligés d’enlever leur turban pour mettre le casque de (motif supérieur) sécurité. Ou de la loi 101 qui interdit à la majorité des parents d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Le motif supérieur est l’avenir du français au Québec.

Mais quel est le motif pour empêcher les enseignants d’afficher leurs convictions ? Endoctrinement des élèves ? Traumatisme causé chez certains élèves ? Obstacles posés à l’exercice pédagogique ? Impact négatif sur le climat de travail ?

« Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, a lancé M. Bouchard, personnellement je vous le dit tout de suite je serais tenté d’approuver votre projet de loi. »

Mais voilà, il n’y a aucune preuve. « Cette disposition, dit-il, n’est appuyé sur aucune donnée rigoureuse, aucune étude, donc ça me pose problème. »

Le problème avec cet argument

Il y a un gros problème avec cet argument: il discrédite le rapport Bouchard-Taylor lui-même.

Quelle preuve, donnée ou étude avaient-ils en mains pour interdire les signes religieux chez les juges et policiers ? Aucune. Rien. Zilch. Comment justifient-ils alors de restreindre le droit au port de signes chez ces personnes ? Quelle « motif supérieur » invoquent-ils ?

Ils ne se fondent que sur deux choses.

Des arguments de principe. Et (cramponnez-vous) des sondages !

Voici la totalité de l’argument avancé sur les juges et les policiers:

« Le cas des juges est probablement celui qui est le plus complexe et le plus difficile à trancher. Les parties en cause dans un procès, en particulier l’intimé qui est susceptible d’être sanctionné, doivent impérativement pouvoir présumer de l’impartialité du juge. Est-ce qu’un intimé musulman pourrait présumer de l’impartialité d’un juge juif portant une kippa ou d’un juge hindou affichant un tilak ?

Le droit à un procès équitable fait partie des droits juridiques fondamentaux reconnus aux citoyens. Or on peut arguer qu’il n’est pas nécessaire d’interdire les signes pour rendre ce droit effectif. Un juge doit en effet d’abord évaluer s’il est apte à entendre une cause. S’il a des doutes quant à sa capacité de présider un procès de façon impartiale, il a le devoir de se récuser.

De même, le cas des policiers, qui exercent eux aussi un pouvoir de sanction, est également difficile à trancher. D’une part, on peut prétendre que l’interdiction des signes religieux est, dans certains contextes, une nécessité fonctionnelle à l’accomplissement des tâches du policier. En contrepartie, il faudrait aussi prendre en considération l’hypothèse selon laquelle une force policière risque de gagner plus facilement la confiance d’une population diversifiée si elle-même est diversifiée et inclusive. »

Voilà, vous venez de lire la totalité du raisonnement. Pas un seul cas concret n’est évoqué, pas une seule recherche mentionnée. Rien. Que des arguments. Il y a du pour et il y a du contre. Il faut donc trancher. Voici comment le fait le rapport:

« Quelle position convient-il donc d’adopter face à ces considérations contradictoires ? Nous croyons qu’une majorité de Québécois admettent qu’une interdiction uniforme s’appliquant à tous les employés de l’État, quelle que soit la nature de leur poste, est abusive, mais tiennent à ce que ceux et celles qui occupent des postes qui incarnent au plus haut point la nécessaire neutralité de l’État, comme les juges ou le président de l’Assemblée nationale par exemple, s’imposent une forme de devoir de réserve quant à l’expression de leurs convictions religieuses. »

Vous n’avez pas la berlue. Les commissaires utilisent les sondages pour les aider à trancher. Mais où ont-ils vu qu’une majorité de Québécois sont favorables à l’interdiction pour les juges et gardiens de prison mais pas pour les enseignants où les autres employés de l’État ? Malheureusement, le rapport, qui cite abondamment plusieurs sondages, ne le dit pas. C’est dommage. Donc, même lorsqu’il s’appuyait sur l’opinion des Québécois, le Gérard Bouchard de 2008 ne fournissait aucune donnée. Qu’en dirait le Gérard Bouchard de 2019 ?

Mais la suite du rapport est aussi intéressante:

La séparation entre l’Église et l’État doit s’incarner, selon plusieurs, dans certains symboles, en l’occurrence dans l’apparence des agents qui occupent des postes qui représentent de façon tangible les différents pouvoirs de l’État. Cette attente nous apparaît raisonnable.

 

Voyez, ils disent répondre à « une attente », donc à une volonté populaire. Pas à des études ou des cas précis. Ils continuent:

En soupesant toutes ces considérations, nous croyons que l’imposition d’un devoir de réserve à cette gamme limitée de postes représente le meilleur équilibre pour la société québécoise d’aujourd’hui.

Ils admettent, là, répondre à la conjoncture comme elle se présente au moment de la publication du rapport, il y a 11 ans, en 2008. Oui mais, si l’attente change ? Les auteurs abordent cette question:

Telle est notre conclusion. Nous admettons que l’on peut y arriver en suivant différents types d’argumentation. Par exemple, on peut considérer que cette proposition est la plus appropriée dans le contexte actuel de la société québécoise, étant bien entendu que ce contexte peut changer avec le temps. Ou alors, on peut également soutenir que la proposition revêt un caractère plus permanent, qui déborde le contexte actuel dans la mesure où elle incarne le principe de la séparation de l’État et des Églises. »

Bref, leur recommandation, fondée sur des arguments, et non sur des données, et sur une attente qui peut changer dans le temps, peut être conjoncturelle ou permanente. Ils n’en sont pas certains.

Ce qui est certain, c’est que cette recommandation échoue lamentablement au test posé par Gérard Bouchard cette semaine à la commission.

Le test de la commission

Mais si on utilise, plutôt que ce test, la logique que les commissaires ont employé pour arriver à leur recommandation, on est en terrain plus sûr.

D’abord, peut-on poser un jugement raisonnable allant dans le sens d’une interdiction plus large des signes religieux ? Il y a de bons arguments pour et de bons arguments contre, mais on peut penser ainsi.

Ensuite, quelle est l’attente de la majorité des Québécois ? Elle est claire et constante depuis au moins 2013: la majorité des Québécois favorisent l’interdiction des signes religieux pour tous les employés de l’État sans exception.

Et sur les enseignants, leur opinion est encore plus claire, selon, entre plusieurs autres, un Crop de novembre dernier:

Qu’en conclure ?

D’abord que le rapport Bouchard-Taylor n’a pas fondé ses recommandations sur des études mais sur des arguments et des attentes. Avec raison.

L’intensité avec laquelle une société décide d’avoir moins ou davantage de laïcité n’est pas une donnée scientifique mais un jugement porté par des principes et des attentes.

Ces principes et ces attentes suffisent à justifier la justesse de la proposition minimaliste du rapport de 2008 comme elles justifient les propositions du projet de loi actuellement sous étude et les propositions d’amendement du Parti Québécois.

Face aux deux commissaires, nous sommes en présence, finalement, de deux personnes qui ont changé d’avis, comme c’est leur droit. Charles Taylor a changé d’avis sur le principe même de l’interdiction. Gérard Bouchard a changé d’avis sur la méthode à employer pour décider de l’ampleur de l’interdiction.

Cela n’enlève rien à la qualité de ces personnes. Mais cela nous enseigne qu’ils n’ont pas la science infuse, que leurs opinions ne sont pas plus fondées que d’autres opinions bien argumentées. Ils ne sont plus sur le piédestal que le gouvernement Charest leur avait érigé en 2008. Ils sont, avec nous, sur le plancher de l’argumentation. Ils y sont les bienvenus.

 


Abonnez-vous et ayez immédiatement accès à ma nouvelle balado:

Enfance: L’insondable sans-gêne des Libéraux

Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉

 

Texte: Pourquoi j’ai honte de Charles Taylor !

Avis: ceci est le texte utilisé pour une récente balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles en version balado aux abonnés. Prenez huit jours d’avance,
participez au financement du blogue et des balados en vous abonnant ici !

Je salue les intellectuels qui s’engagent dans le débat public. Ils ont la tâche de nous tirer vers le haut. D’éviter les clichés ou les fausses perceptions en nous présentant plutôt des faits vérifiés et vérifiables. Puisqu’ils sont payés pour chercher et penser, ils ont une grande capacité à dissiper des malentendus, citer des précédents, faire des liens qui nous échappent, nous, gens ordinaires et médiocrement informés.

J’ai donc pris l’habitude d’écouter les arguments avancés par les intellectuels qui sont d’accord avec mes propres positions, mais également et peut-être davantage avec ceux qui sont en désaccord.

J’ai donc été très attentif aux arguments avancés par une des sommités mondiales de la philosophie moderne et du rapport au religieux, Charles Taylor. Il est contre le projet de loi sur la laïcité qui interdirait le port de signes religieux par les personnes en autorité et les enseignants. C’est son droit. Il a d’ailleurs changé d’avis sur la question, (le rapport Bouchard-Taylor le proposait pour les policiers, juges et gardiens de prison). C’est également son droit.

Il était interrogé l’autre jour par Patrice Roy au téléjournal de Radio-Canada. (J’ai mis l’entrevue en fin de texte.)

L’animateur lui a demandé s’il croyait que ceux qui appuient le projet de loi ont une position légitime.

Il a répondu non. Car ce grand intellectuel ne se contente pas de s’opposer à la mesure, il met en cause la légitimité des gens qui ne sont pas d’accord avec lui. C’est fort.

L’argument de la peur de l’autre

Mais pourquoi donc, lui a demandé le journaliste.

« Je considère que ce n’est pas légitime, a expliqué Taylor, parce c’est fondé sur rien, sur des erreurs et non sur des faits. C’est fondé sur l’idée que si on laisse ces gens-là porter certains signes, ils sont un danger pour nous. »

Là, j’avoue que celle-là, je ne l’avais pas vu venir.  Le professeur Taylor ne semble pas savoir qu’on peut être pour la laïcité non par peur mais par principe, car on croit que les employés de l’État doivent se montrer neutres, ne pas afficher leurs convictions politiques, sociales ou religieuses, par respect pour chaque citoyen.

Le grand universitaire connaît bien la méthode scientifique. Lorsqu’on pose une hypothèse, il faut la valider, en la testant dans des contextes différents. C’est en multipliant ces validations qu’on arrive à une vérité scientifique. Ça vaut pour les mathématiques comme pour les sciences sociales.

Le Dr Taylor a fait une vérification de sa théorie de la peur. Il détient, dit-il, la preuve que sa théorie est valide. Je le cite encore :

« La preuve en est, dit-il,  que dès que les Québécois de souche rencontrent dans un certain contexte ces communautés -là,  les préjugés tombent. » Il ajoute : « dès que les Québécois connaissent ces gens-là, les problèmes disparaissent. »

Alors c’est clair. Les pro-laics n’ont tout simplement jamais cotoyé de personnes religieuses portant des signes.

La méthode scientifique

La méthode scientifique suppose qu’on teste son hypothèse dans plusieurs contextes. Alors, si vous croisez M. Taylor, demandez-lui  comment expliquer qu’on rencontre au Québec un bon nombre de citoyens issus d’Afrique du nord, et même certains musulmans, et même plusieurs femmes musulmanes, qui appuient l’interdiction de porter des signes religieux. On ne peut quand même pas penser qu’ils n’ont jamais rencontré de femmes voilées, non ?

Sa théorie, si elle est valide, devrait s’appliquer ailleurs dans le monde. Pourquoi l’Algérie interdit-elle à ses policières de porter le voile ? Est-ce parce que les autorités algériennes ne sont pas en contact avec la communauté musulmane ? J’en doute, M. Taylor. J’en doute énormément.

Et pourquoi une douzaine de pays Africains interdisent-ils le port, en public, du voile intégral. Est-ce parce qu’ils côtoient trop de Québécois de souche ? Expliquez nous aussi, cher professeur,  pourquoi les deux tiers des musulmans vivant en France sont favorables à l’interdiction du port de signes religieux pour tous les employés de l’État ? Sont-ils tous membres de La Meute ?

Non, je suis au regret d’affirmer que le doute s’installe sur l’utilisation de la méthode scientifique par le professeur Taylor.

Heureusement, il a deux autres arguments.

L’argument de la singularité

D’abord, celui de l’isolement. Si cette loi est appliquée, dit-il, le Québec sera la seule juridiction en Amérique du nord à agir ainsi. Il a parfaitement raison. Ça peut se vérifier facilement. « Même l’Amérique de Trump n’agit pas ainsi » ajoute-t-il. C’est vrai.

Mais doit-on en conclure que si nous sommes les seuls sur le continent à faire quelque chose, nous sommes condamnables ? L’Amérique de Trump et le reste du Canada n’ont pas de loi 101. Ni d’assurance-automobile. Ni l’équité salariale dans le secteur privé. Ni des congés parentaux de deux ans. Ni des garderies à bas coût. C’est tout dire, ils n’ont même pas de Céline Dion. Ils sont obligés d’emprunter la nôtre !

J’ai bien peur de devoir conclure que ce deuxième argument de M. Taylor ne mérite pas non plus la note de passage.

Le troisième est le plus intéressant. C’est celui de la solidarité.

Pour M. Taylor, la solidarité réclame que les Québécois pro-laicité soient solidaires des individus qui tiennent à porter leurs signes religieux lorsqu’ils travaillent pour l’État. Il applaudit d’ailleurs ceux qui se mobilisent pour prendre leur défense.

L’argument de la solidarité

Mais pour le plus grand malheur du professeur Taylor, 70% des québécois ne sont pas solidaires, car ils appuient l’interdiction des signes, même chez les enseignants. C’est ce qui rend le professeur honteux. « Quand j’ai dit que j’avais honte, a-t-il expliqué, c’est qu’on présente les Québécois comme un peuple qui n’a pas le sens de la solidarité. »

Attardons-nous, comme le font les intellectuels, au sens des mots. Le beau mot Solidarité est généralement défini comme, je cite, « un lien social d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes ». Notez l’usage du mot « réciproque ». On dit parfois « mutuelle ». La solidarité n’est pas une rue à sens unique. Sinon, ce serait un non sens.

On peut donc complètement retourner l’argument du professeur. Pourquoi les minorités religieuses opposées au projet de loi sur la laicité ne font-elle pas preuve de solidarité envers la majorité des québécois qui appuie le projet ? Car ce qui me frappe, dans les propos de Charles Taylor comme de beaucoup de détracteurs du projet de loi, c’est l’absence, non seulement de solidarité, mais de sensibilité envers une nation qui, depuis 60 ans, est engagée dans un processus de laicisation. Comme si les luttes des hommes, et surtout des femmes, pour faire reculer le pouvoir religieux dans leurs vies depuis des décennies n’était pas digne de respect. Même pas digne de mention.

Je serais plus indulgent envers des personnes qui ne connaissent pas l’histoire du Québec ou qui ne côtoient pas la communauté majoritaire. Mais faut-il en avoir aussi envers un grand intellectuel que les Québécois ont rémunéré, il y a 11 ans, pour faire le tour du Québec et les écouter ?

Parce que j’ai écrit quelques livres, des gens disent parfois de moi que je suis un intellectuel. Je n’en suis pas complètement certain mais, pour les fins de la discussion, admettons.

J’ai honte

En tant que membre, donc, de la communauté intellectuelle québécoise, et après avoir appliqué la méthode scientifique aux arguments avancés par Charles Taylor dans le débat sur la laicité, je ne peux qu’arriver à une conclusion.

J’ai honte, M. Taylor, j’ai honte de la piètre qualité de vos arguments. J’ai honte du fait que vous, un intellectuel québécois, soyez incapable de comprendre, sans les approuver, mais de simplement comprendre les arguments avancés par tous ceux qui souhaitent davantage de laicité. J’ai honte de votre incapacité à comparer correctement la situation du Québec avec celle du reste du monde.  J’ai honte de votre insensibilité et de votre absence de solidarité. J’ai surtout honte qu’un grand esprit comme vous soit incapable de reconnaitre la légitimité des autres positions.

Votre position, M. Taylor, est légitime. Mais de tous ceux qui défendent le droit de porter des signes religieux au service de l’État, vos arguments sont parmi les plus faibles, pour ne pas dire médiocres. J’ose croire qu’un étudiant vous présentant un tel argumentaire obtiendrait une note E. Pour un intellectuel comme vous, vraiment, j’ai honte.

On peut voir l’entrevue ici:


Avis: ceci est le texte utilisé pour une récente balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles en version balado aux abonnés. Prenez huit jours d’avance,
participez au financement du blogue et des balados en vous abonnant ici !



Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉