Passif agressif

Ce serait une bonne chose, une constitution québécoise. Si seulement quelqu’un — le Canada — n’y avait pas pensé avant nous. Et lorsqu’on lit les documents déposés cette semaine par le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, on constate combien cette désagréable constitution préexistante est l’abcès de fixation de l’ensemble de l’exercice.

Se donner une loi fondamentale est d’ordinaire un moment d’affirmation de soi, de son existence, de ses valeurs et de ses choix. Mais nous ne sommes pas « d’ordinaire » au Québec. Nous ne sommes pas extraordinaires non plus. Enfin, pas toujours. Mais nous sommes « hors ordinaire ».

Les francophones fantômes

Vous suivez comme moi la palpitante série « Le français en déclin, les chemins de l’irréversible ». Dans un épisode précédent, des chercheurs à lunettes avaient fait toute une découverte. À moins d’une soudaine poussée de natalité des francophones, seule la sélection d’immigrants connaissant tous le français au point d’entrée aurait un impact mesurable pour freiner la chute. Suspense/cliffhanger. Dans l’épisode suivant et malgré cette information cruciale, les premier et second rôles, Legault et
Jolin-Barrette, choisissaient de mener 200 combats accessoires, mais pas celui-là. L’intrigue se corse/the plot thickens.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Un retour en arrière/flash-back nous a rappelé qu’en 2010 étaient apparus les francophones fantômes. Le Vérificateur général en avait révélé l’existence grâce à un savant décodage des dossiers du ministère de l’Immigration. « Il est difficile de comprendre, avait-il dit d’un air dubitatif, pour quelle raison un candidat a obtenu 6 points sur 16 en français quand les notes du conseiller mentionnent que l’entrevue de sélection s’est déroulée essentiellement en anglais et que le candidat comprenait à peine le français. » Il avait trouvé pire : « Il est tout aussi difficile de justifier l’attribution de 16 points à un candidat qui a été sélectionné sur dossier, alors qu’il ne contenait aucune preuve de sa connaissance avancée du français. »

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Cela signifiait qu’un nombre inconnu d’immigrés avaient reçu sans raison le label de qualité « connaissance du français ». Le téléspectateur était plongé dans une réelle angoisse. Se pouvait-il que lorsque le gouvernement affirmait que la moitié des immigrés parlaient français, il mentait ? Complot ou incompétence ?

Une sub plot/sous-intrigue nous entraînait ensuite dans la vie des professionnels chargés de vérifier le caractère réel ou fantomatique du français des candidats. Des scènes étaient tirées d’une histoire vraie/true story relatée par un de ces forçats, Yves Archambault. On y voyait des candidats se livrer à un exercice de mémorisation des réponses à des questions prévisibles, trouvées en ligne. Malheur ! Si les questions étaient posées dans un ordre différent, les réponses n’avaient plus de sens !

« Des candidats iraniens ayant suivi un cours de base dans une ville d’Asie occidentale auraient payé le séjour de leur professeur de français dans la ville de leur entrevue, à quelques milliers de kilomètres de là. Ils se pointaient dans le hall d’entrée de l’hôtel où se déroulait l’entrevue, ou même devant la salle d’entrevue, afin de faire un dernier rappel des réponses présumément justes à leurs étudiants, que ceux-ci récitaient par cœur juste avant d’entrer dans la salle ! » La volonté, l’effort, l’investissement, même, étaient au rendez-vous. Pas la maîtrise du français.

Heureusement, sous les admonestations du Vérificateur général dans l’épisode déjà cité, le gouvernement avait imposé des tests standardisés de français. C’était sans compter sur l’imagination du scénariste/screenwriter. D’abord, pour mettre un peu d’humour/comic relief dans la série, il a fait écrire les questions par des Parigots. Du coup, les mecs et les meufs du reste du monde seraient largués par des colles sur des élèves qui vont en CM1 et font du shopping avant d’entrer à la fac. (Merci à mon estimée collègue Rima Elkouri pour cette trouvaille.)

Les trous dans le processus

Moins comiques étaient les trous mis dans le processus. Avant 2016, il fallait avoir passé ces tests dans les 24 mois. Depuis, la date de péremption a sauté. Vous pouvez l’avoir passé il y a dix ans, avoir tout oublié de la langue de Molière depuis, on s’en tape ! Même des tests récents ne résistent pas à l’analyse. Un nouvel épisode sur les conseillers en immigration nous a montré que, explique Archambault, « tant à l’étranger qu’à Montréal, les performances en français des candidats en entrevue étaient souvent très en deçà des résultats de leurs tests ». Une candidate ayant atteint un niveau supérieur dans son test a ensuite fait trois mois de français en Suisse et en est sortie avec un résultat… inférieur.

Puis il y a lavoie rapide/fast-track : le Programme de l’expérience québécoise, devenu notre principale porte d’entrée. On vient pour y travailler quelques années, puis on s’installe à demeure. Parfait. Mais, le français ? En mars 2017 — et c’est un épisode spécial —, l’odeur de fraude linguistique était telle que le ministère a vérifié 585 dossiers. Officiellement, 54 % étaient frauduleux.

Au début de cette saison, les Québécois se sont donné un gouvernement nationaliste. Je fais maintenant tomber le quatrième mur/fourth wall pour vous informer que j’ai demandé à connaître le taux récent de succès ou d’échec des tests de connaissance linguistique. Réponse : ces données ne sont pas disponibles. Au moins, peut-on compter sur le gouvernement de la CAQ pour se donner un objectif ambitieux et augmenter, d’ici quelques années, la proportion de parlant français ? Les libéraux avaient l’habitude d’annoncer des cibles et de ne pas les atteindre. Dans sa mise à jour en octobre, la CAQ ne s’est donné aucune ambition à ce sujet. Peut-on parler de lucidité dans la démission ?

Rebondissement/plot twist : une ancienne cadre du ministère, Anne-Michèle Meggs, a ajouté une couche de tension dramatique dans le dernier épisode. Aucun des chiffres rassurants, même ceux qui sont trafiqués, n’a d’importance. Oubliez les seuils d’immigration à 40, 50 ou 60 000 par an. Pour 2019 seulement, 85 000 personnes étaient détentrices d’un permis d’étude au Québec. La moitié avouait ne pas connaître le français. Parmi les autres, combien sont des francophones fantômes ? Nous n’en avons pas la moindre idée.

Bref, la saga du déclin nous réserve de beaux rebondissements. Dans une ou deux saisons, il sera opportun de correctement représenter la diversité linguistique, y compris quelques francophones fantômes. Le tout ne pourra cependant être intelligible qu’en lisant les sous-titres/subtitles.


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Laïcité: Seulement un (mais tout un) B- pour la CAQ

François Legault, Simon Jolin-BarretteD’abord les fleurs.

François Legault et son ministre Simon Jolin-Barrette ont choisi le bon moment et le bon point d’équilibre pour cette loi historique qui fait franchir un pas important à la longue marche québécoise vers un État laïc.


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Le moment: il fallait le faire pendant le début du mandat. Pas pour « mettre cette affaire derrière nous » comme l’affirme le premier ministre, mais pour établir le socle politique et législatif de la volonté québécoise. Car le reste de cette affaire est devant nous: les contestations, l’attitude du fédéral, les jugements de Cour. On en a pour quelques années avant de savoir si, oui ou non, le régime canadien permettra au Québec de faire ce choix-là. L’adoption, en juin 2019, de la loi sur la laïcité permettra de connaître ces réponses avant le rendez-vous électoral de 2022, ce qui est essentiel.

Le point d’équilibre. Il y avait plusieurs configurations possibles dans l’interdiction des signes. Une fois établi que les agents de l’État ne doivent pas signaler leurs convictions pendant leurs heures de travail, un principe soutenu par une grande majorité de Québécois, on peut penser qu’il devrait s’appliquer à la totalité des employés de l’État. C’était la bouchée, maximaliste, de la Charte des valeurs du gouvernement Marois (dont je faisais partie).

Mais l’histoire de l’implantation de la laïcité au Québec est marquée par une approche graduelle. François Legault avait fait son lit assez tôt sur son périmètre: agents coercitifs plus enseignants du primaire et du secondaire. Il aurait pu ajouter les membres de la fonction publique proprement dite en contact avec le public. Lorsque l’inspecteur des viandes, du revenu ou du travail passent chez vous, il est en situation d’autorité.

Mais compte-tenu de la difficulté d’application — et des résistances prévisibles, y compris, c’est certain, des manifestations de désobéissance civile, comme on en a vécu après la loi 101 — la dose retenue était à peu près la bonne.

Chapeau aux députés de la CAQ

Bravo aussi aux députés de la CAQ d’avoir accepté deux compromis essentiels. D’abord, la protection des droits acquis des membres du personnel enseignant qui portent déjà des signes religieux. Ils sont peu nombreux. Ils méritent le respect et la reconnaissance de l’État pour leur travail. Les soustraire de l’application de la loi a également un impact important pour la phase d’application/contestation. Les opposants au projet auraient transformé ces personnes en autant de « martyrs » de leur cause. En acceptant d’appliquer la clause de droits acquis — contre la volonté de la majorité des Québécois — les membres du caucus caquiste ont fait preuve de jugement.

Le cas du crucifix au Parlement était aussi intéressant. Là encore, la majorité des Québécois en souhaitait le maintient. Cependant il posait un réel problème de cohérence laïc, constamment soulevé avec raison par les opposants au projet de loi.

En décidant de le retirer au moment de la sanction de la loi, François Legault a posé un geste de compromis important, mais politiquement peu coûteux. On peut penser que les électeurs catholiques les plus conservateurs votent déjà pour la CAQ. Si cette décision les heurte, comme c’est probable, ils n’ont pour ainsi dire nulle part où aller. (On utilise souvent l’expression: Seul Richard Nixon pouvait aller en Chine. À l’époque la reconnaissance du régime communiste chinois était un énorme tabou aux États-Unis et un président démocrate aurait payé cher ce qui aurait été vu comme une abdication face aux communistes. Nixon, un républicain alors jugé conservateur, pouvait mécontenter sa base en posant ce geste. Ils n’avaient nulle part où aller. Idem pour François Legault.)

Les bémols
1) une occasion manquée

Le gouvernement a décidé de présenter simultanément le projet sur les signes religieux et celui sur l’immigration. Il aurait pu saisir cette occasion pour équilibrer son message face à la différence. Il a fait le contraire.

Modifier des règles du vivre ensemble qui auront un impact chez des membres de minorités au Québec (la loi sur les signes) aurait dû être équilibré par des mesures qui font reculer la discrimination et le racisme. Le projet de loi sur l’immigration aurait été le véhicule pour le faire.

Le chef du Parti Québécois, Pascal Bérubé, a tenté de convaincre le ministre Jolin-Barrette d’introduire des mesures en ce sens: projets de CV anonymes, fin de l’exigence de travail préalable au Québec pour l’embauche d’immigrants, accès à l’égalité des membres de la diversité sur les CA de l’État et dans la fonction publique.

Le gouvernement avait à sa disposition un bouquet de mesures pour démontrer concrètement qu’il pouvait, en même temps, faire reculer la discrimination et faire avancer la laïcité.

Cette action aurait aussi donné des arguments précieux aux membres de la diversité québécoise, notamment plusieurs femmes d’origine nord-africaines, qui sont ses alliés dans le combat de la laïcité. Le ministre a été sourd à chacune de ces demandes.

Force est de constater que cette action contre la discrimination ne fait pas partie de l’univers mental caquiste. Pire, en mettant à la déchiqueteuse 18 000 dossiers d’immigration, le gouvernement se montre froid et insensible face aux immigrants. C’est donc une occasion manquée. Il pouvait mettre du baume sur la plaie, il y a mis du sel.

2) le problème du bâillon

On compare avec raison cette loi à la loi 101. Dans les deux cas, il s’agit d’une audace folle de la part d’une nation qui ne contrôle ni sa constitution, ni son appareil judiciaire. Dans les deux cas, les libéraux, fédéraux et provinciaux, ont freiné des quatre fers et annoncé des jours sombres.

René Lévesque avait fait le choix de ne pas imposer le bâillon, en fin de session, pour l’adoption de la loi 101. L’opposition libérale n’était pas moins coriace dans son obstruction. Mais Lévesque a prolongé les débats jusqu’à la fin de l’été avant d’y mettre un terme. (Dans ce cas, seuls le ministre et les membres de la commission parlementaire sont privés de vacances, pas toute l’Assemblée, sauf le jour du vote.)

Bâillon ou non, l’opposition s’opposera. Mais s’étant montré modéré dans la conception du projet, le gouvernement Legault se serait montré patient dans son adoption. Aussi, compte tenu de l’appui dont jouit le projet de loi dans l’opinion publique, les prolongations des lamentations libérales et solidaires pendant l’été auraient été mis à leur débit à eux.

Il n’y a pas de doute que l’utilisation combiné de la clause dérogatoire (bonne décision) et du bâillon (mauvaise décision) sera utilisée politiquement par le gouvernement Trudeau, juridiquement par les contestataires et, qui sait, par la Cour suprême au moment de son jugement. En ayant fait preuve de plus de patience, le gouvernement aurait retiré un argument supplémentaire à ses adversaires.

3) pourquoi ne pas additionner ?

Au moment de la loi 101, le ministre Camil Laurin avait évidemment repoussé des dizaines d’amendements libéraux et de l’Union nationale d’alors qui avaient pour but d’édenter son projet. Cependant il avait accepté quelques amendements de l’Union nationale et, au final, deux amendements du Parti libéral. Sur des points mineurs, certes. Mais cela lui permettait de montrer qu’il n’était pas, toujours et en tous points, fermé à la critique.

En mettant fin à la discussion en commission parlementaire dès l’article 6 de son projet de loi, la CAQ n’a pas réussi à identifier un seul amendement des autres partis qu’elle aurait pu reprendre à son compte. C’est dommage.

Dans un débat aussi serré, tous les arguments comptent. Il est particulièrement utile de s’attacher le plus solidement possible à ses alliés. Pourquoi ? Parce qu’il y aura des embûches à venir et qu’on souhaite, dans la tempête, ne pas se retrouver seul, critiqué de toutes parts.

François Legault avait calculé qu’en additionnant les voix obtenues en octobre dernier par la CAQ et le PQ, la loi allait être votée par des députés représentant 54% des voix exprimées (reflétant 70% d’appui dans les sondages). Ce n’est pas anodin. La CAQ ayant bien estimé que le PQ n’aurait d’autre choix que d’appuyer le projet de loi, elle n’a pas tenté de l’impliquer concrètement dans le processus.

Le PQ a déposé plusieurs amendements qui auraient changé le périmètre d’application du projet : y inclure les écoles privées et les éducatrices de garderies installées. Il réclamait aussi le retrait du cours Éthique et culture religieuse.

On comprend la CAQ d’avoir voulu rester sur ses propres rails. Pascal Bérubé n’a réussi à obtenir qu’un engagement verbal du premier ministre pour  »modifier » le cours ECR  »dans le mandat ». C’est peu et c’est vague.

Mais le premier ministre, et son ministre, n’ont aucunement tenté de trouver un amendement significatif qui aurait ajouté à la loi une signature péquiste. C’était pourtant facile, dans deux cas. Il suffisait de faire un compromis en convenant avec le PQ d’assujettir les services de garde en milieu scolaire dans les écoles publiques à l’interdiction des signes. Il y avait là une cohérence sur le lieu d’application.

Le programme du PQ demandait aussi que soit intégré dans la formation éthique existante de l’ensemble des employés de l’État, publics et parapublics, un encouragement au devoir de réserve religieux sur les heures de travail. Pas de coercition ou de calendrier, seulement un encouragement.

Avec ces deux amendements, le PQ aurait eu une raison de plus de s’estimer co-signataire de la loi, donc de se solidariser avec la CAQ pour les étapes à venir. (Le PQ était aussi, avec raison, contre le bâillon).

QS en déficit de légitimité

Le cas de Québec solidaire est encore plus intéressant. Comme l’a bien souligné le ministre Jolin-Barrette, les députés de QS se sont fait élire sur un programme prônant l’interdiction des signes chez les juges, policiers et gardiens de prison. Une fois élu, ils ont changé d’avis et ont jugé « scandaleux » ce qu’ils trouvaient raisonnable et rassembleur la veille. Ayant ainsi trompé leurs électeurs sur la marchandise, ils ont perdu toute légitimité.

Ils avaient cependant une idée sur la laïcité: cesser de subventionner les écoles religieuses. Il y a généralement confusion à ce sujet. La quasi-totalité des anciennes écoles religieuses sont désormais laïques. Il ne doit y avoir en ce moment au Québec pas plus d’une dizaine d’écoles subventionnées qui obligent les élèves à suivre un enseignement religieux dans leur programme régulier. (Les écoles juives non-orthodoxes, par exemple, offrent l’enseignement religieux en option non-obligatoire.)

Il aurait été habile de concevoir avec QS un amendement qui aurait créé un groupe de travail chargé de recenser rigoureusement le financement public de l’enseignement religieux et de produire des recommandations pour son élimination.

Le premier ministre aurait pu brandir cet amendement comme un signe supplémentaire de sa capacité d’écoute, chaque fois que Manon Massé lui poserait une question au sujet de la laïcité.

Finalement les libéraux souhaitaient avec raison que l’interdiction ne s’applique qu’aux signes et objets religieux « visibles », ce que ne précise pas la loi. On comprend qu’il n’y aura pas de fouille, comme l’a dit le ministre. Mais permettre légalement et clairement aux salariés de mettre leurs signes dans leur poche ou sac à main en entrant au travail aurait été simple, concret, et aurait permis de dire que même un amendement libéral a été accepté.

Bien, mais peux mieux faire

Bref, je réagis à l’oeuvre du gouvernement Legault en matière de laïcité comme lorsqu’on sort d’une représentation qui était très bonne, mais à laquelle il manquait quelques petits ajustements pour atteindre l’excellence.

En ce cas,  je donne la note B-. Ce n’est pas A+, non. Mais c’est déjà mieux, en matière de laïcité, que tous les gouvernements québécois depuis le début du siècle.

Alors chapeau !


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