Virus: Poursuivre la Chine en justice ?

C’est déjà commencé. Un avocat Égyptien poursuit le gouvernement chinois en dommages et intérêt. La somme demandée, seulement pour son pays ? 10 mille milliards de dollars.

Aux États-Unis, un groupe formé de médecins et d’infirmières poursuivent le gouvernement chinois pour avoir stocké volontairement du matériel médical, comme des masques, et de les avoir vendus à un coût exagérément élevé pendant la crise. Ils veulent représenter dans leur recours collectif environ quatre millions de travailleurs américains de la santé.

« C’est presque un scénario de cinéma, explique l’avocat qui les représente. La Chine a causé un virus mondial puis en a tiré profit avec leurs ventes d’équipement trop cher. »

Un groupe conservateur, Freedom Watch, a aussi lancé une poursuite réclamant 20 mille milliards de dollars à la Chine pour « négligence dangereuse et malicieuse » en relâchant, selon eux volontairement un virus fabriqué en laboratoire.

Finalement l’État du Missouri vient officiellement de déposer sa poursuite civile :

On peut lire la version intégrale ici.

Procédons par étape. Posons d’abord la question juridique, serait-il possible de poursuivre la Chine ? Ensuite, examinons ce qui lui serait précisément reproché.

Peut on poursuivre la Chine ?

La question est donc posée. Est-il possible de poursuivre un pays étranger dans un cas comme celui-là ? J’ai posé la question à l’expert de droit international Daniel Turp qui répond oui, à certaines conditions.

Il y a comme d’habitude deux types de poursuites. Un État peut poursuivre des individus étrangers au criminel. Des individus, seuls ou en recours collectifs, peuvent poursuivre un individu, une institution ou un État étranger pour dommages et intérêts.

En matière criminelle, nous avons un précédent très récent. L’an dernier, le procureur spécial Robert Mueller a porté des accusations contre 13 citoyens russes pour des infractions liées à l’élection de 2016. Ils ont tous été accusés de conspiration pour fraude électorale, certains de fraude bancaire et de vol d’identité. Des mandats d’arrêt internationaux ont été émis. S’ils voyagent dans des pays qui ont des traités d’extradition avec les États-Unis, ils pourront être arrêtés et conduits aux USA pour subir leurs procès. L’un d’entre eux a failli être appréhendé plus tôt cette année en Ukraine.

Il serait donc possible que l’État américain décide de poursuivre des membres de l’administration chinoise pour négligence criminelle causant la mort, par exemple, en faisant la démonstration qu’ils ont volontairement caché pendant plusieurs semaines des informations cruciales sur le virus.

En matière de poursuites en dommages et intérêts, les États étrangers sont généralement protégés contre des poursuites. Mais le Congrès américain peut lever cette immunité à son gré. Et alors les poursuites peuvent être intentées. Cependant les États étrangers peuvent refuser de reconnaître les jugements qui seraient rendus.

Le Congrès a ainsi permis à 1700 victimes des attentats du 11 septembre de poursuivre l’Arabie Saoudite pour sa participation alléguée dans le financement des terroristes impliqués. La cause est toujours pendante.

Il est donc possible qu’un tribunal américain, ou canadien, rende un jugement réclamant une somme importante à un État étranger, y compris si cet État a refusé de venir se défendre. Si l’État refuse de payer, la justice américaine pourrait saisir des biens appartenant à cet État et qui sont en territoire américain.

Que reprocherait-on à la Chine ?

Le reproche le plus plausible est la rétention volontaire d’information, qui pourrait équivaloir à de la négligence.

Nous savons que le premier cas du virus, dont les caractéristiques étaient alors inconnues, a été signalé en Chine à la mi-décembre. Il faudra trois semaines de recherche pour en déterminer la nature, mais la progression du nombre de personnes infectées est grande dans l’intervalle. À la mi-décembre, des médecins chinois savent que le virus peut se transmettre de personne à personne, puisque des médecins et des infirmières en sont atteints. C’est une information capitale.

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Plutôt que d’en aviser le monde entier, les responsables chinois mentent à ce sujet et le 3 janvier menacent de représailles un médecin qui en faisait état sur les réseaux sociaux. Deux semaines plus tard encore, le 14 janvier 2020, les responsables chinois affirment à l’Organisation mondiale de la santé n’avoir trouvé aucun signe de transmission humaine. L’OMS relaie cette fausse information. Le lendemain le 15 janvier, le directeur du Centre chinois de contrôle et prévention des maladies affirme que « les risques de transmission humaine sont faibles ». Pourtant, à ce moment, plus de 1 700 travailleurs chinois de la santé ont été infectés.

Ce n’est que le 23 janvier que la ville de Wuhan fut mise en quarantaine, confirmant au monde l’importance de l’épidémie.

Que se serait-il passé si la Chine avait agi plus rapidement et avisé l’Organisation mondiale de la santé plus tôt de la transmission de personne à personne ?

Une étude de l’Université britannique de Southampton a calculé que si le gouvernement chinois avait imposé le confinement à Wuhan une semaine plus tôt, donc à la mi-janvier, le nombre de cas aurait été réduit de 66 %. Deux semaines plus tôt aurait conduit à une réduction de 86%.

Reste à calculer en quoi cette action plus précoce aurait significativement réduit la transmission internationale du virus, mais on peut penser que les proportions seraient les mêmes.

Les poursuites pourraient aussi se fonder sur le refus des autorités chinoises de partager avec les États-Unis et d’autres pays, dès le début janvier, leurs échantillons du virus, nécessaires à la fabrication des tests.

Il semble relativement facile de faire la démonstration juridique de la grave rétention d’information dont les autorités chinoises sont coupables et des conséquences pour la planète.

L’autre théorie sur l’origine du virus

Une autre théorie circule cependant sur l’origine du virus. La thèse courante est qu’une chauve-souris, portant le virus, l’aurait transmis à un autre animal sauvage qui, lui, aurait été présent au Marché public de Wuhan et aurait infecté des personnes.

Mais il appert que non loin de ce marché on trouve un laboratoire chinois qui travaille depuis plusieurs années sur les coronavirus qu’on trouve dans les chauve-souris. L’existence du laboratoire et ses travaux ne sont pas un secret.

Un micro-biologue et expert en sécurité biologique, Richard Ebright, a raconté au Washington Post avoir vu un vidéo de décembre dernier montrant des techniciens de ce laboratoire manipulant des coronavirus selon le protocole de sécurité dit de niveau deux, minimal, alors qu’il aurait fallu le protocole de niveau 4, donc maximal.

D’autres sources confirment les lacunes de sécurité du labo chinois. L’hypothèse ici est qu’un membre du personnel du laboratoire aurait été accidentellement infecté, puis aurait transmis le virus à d’autres citoyens. Le refus de la Chine de communiquer plus tôt au sujet du virus pourrait être lié à sa réticence à admettre qu’il est venu d’un de ses laboratoires.

Si cette thèse était avérée, la responsabilité du gouvernement chinois serait encore plus grande, car le laboratoire d’État n’aurait ainsi pas respecté les règles de prudence dans la manipulation des virus.

Des sources du renseignement américain cités par le New York Times sont cependant sceptiques sur la véracité de cette information. L’existence de cette négligence aurait normalement provoqué un vent de panique au sein de la hiérarchie chinoise et ce branle-bas de combat aurait laissé des traces dans le monde du renseignement. Mais les espions américains affirment n’avoir rien enregistré de tel.

[Mise à jour: le sérieux de cette thèse a semblé s’estomper pendant l’année, mais a été relancée début janvier 2021 par un responsable américain affirmant que même les autorités chinoises ne croient plus que le marché de Wuhan était en cause et ajoutant qu’un lanceur d’alerte du labo de Wuhan donne des informations au renseignement américain. Plus de détails ici.]

Le contexte politique

La table est mise pour que la responsabilité de la Chine devienne un sujet politique majeur , dans le monde, mais particulièrement aux États-Unis.

L’immense majorité des américains tiennent le gouvernement chinois pour responsable de la pandémie. C’est vrai pour les deux tiers des démocrates et pour 90% des républicains.

Le président Trump est donc en terrain politiquement sûr lorsqu’il parle d’un « virus chinois » et lorsqu’il critique le gouvernement de Pékin.

Sa décision d’arrêter de financer l’organisation mondiale de la santé, accusée de n’avoir pas remis en cause la désinformation chinoise, semble dans ce contexte n’être qu’un amuse bouche préparant une offensive plus large sur la Chine..

Pendant la campagne présidentielle, il a tenteé d’utiliser cet argument pour affaiblir son adversaire démocrate Joe Biden. Dans une publicité mensongère mais largement diffusée sur les réseaux, Trump a accusé Biden d’être trop proche des intérêts chinois.

Biden a répliqué, de façon factuelle, ici:

Les amants de l’histoire américaine se souviendront peut-être qu’une partie du débat partisan des années cinquante tournait autour de la Chine. « Who lost China ? » demandait-on. Qui, aux États-Unis, était responsable pour avoir laissé les communistes l’emporter contre le régime précédent, allié des États-Unis. Comme la chose s’était produite pendant que les démocrates étaient au pouvoir, ils étaient la cible de ces attaques un peu simplistes.

Il y a fort à parier qu’une partie du débat politique à venir se fera sur le thème de « qui est le plus anti-chinois? » Il se déroulera sur fond de poursuites et de recours collectifs contre l’empire du milieu, devenu empire du virus.


La bande annonce d’une balado:

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Lire Le Carré : Mode d’emploi

C’est ce qu’on appelle une valeur sûre. Qu’on soit, comme moi, un fidèle ou, comme vous peut-être, un novice, entamer un Le Carré c’est se laisser guider par un conteur d’une redoutable efficacité.

L’intrigue, bien sûr. Une horlogerie sans faille. Mais on s’étonne de constater comment, depuis maintenant un demi-siècle, Le Carré colle au présent. Celui qui vient de s’éteindre à 89 ans,  a brillé jusqu’à la fin par sa capacité à traduire l’air du temps.

Il nous a conduit de la guerre froide, à ses débuts, aux lendemains de la chute de la Maison Russie, à la montée des oligarques et nous plonge aujourd’hui dans une Angleterre désemparée à l’ère du Brexit, de Trump et de Putin. (La traduction française de ce dernier ouvrage s’intitule Retour de service.)

Comme d’habitude, Le Carré incarne le dilemme géopolitique du moment dans la vie de ses protagonistes, qu’il dessine avec amour, délicatesse, nuance et beaucoup d’empathie. Bref, un régal.

Si vous souhaitez entrer dans son univers, voici mes suggestions.
(Pour commander les ouvrages en ligne, cliquez sur la couverture ou sur le titre en bleu.)

Débutez par Un pur espion/A perfect spy.  Le livre ne fait pas partie de la série historique construite autour de l’agent Smiley mais porte en lui l’univers d’espionnage Est-Ouest et la qualité d’écriture qui ont fait la renommée de Smiley. Probablement un de ses chefs-d’oeuvre.

Je suggère ensuite La petite fille au tambour/Little Drummer Girl. Le Carré plonge ici dans le conflit Israélo-Palestinien de façon extrêmement habile. Lorsque je donnais des cours de journalisme d’enquête, je conseillais ce livre pour la technique d’entrevue/interrogatoire utilisé par un des protagonistes.

Je poursuivrais avec Le tailleur de Panama/The Taylor of Panama. On n’avait encore pas entendu parler de fake news ou de réalité alternative. Le Carré trace ici le portrait des conditions de création et de croissance d’un malentendu devenu mensonge qui aura des conséquences majeures sur un petit pays. Délicieux.

Le Carré a traité deux fois d’affaires africaines. Son Chant de la Mission/Mission Song sur une tentative de libération du Kivu, riche en minéraux, dans l’Est du Congo est simplement à faire pleurer.

Bon, maintenant que vous avez goûté à la méthode Le Carré et que vous y avez, c’est certain, pris goût, je vous invite à mordre dans sa grande trilogie de la guerre froide. Adaptée plusieurs fois au petit écran et au cinéma, la trilogie met en opposition George Smiley, du contre-espionnage britannique, et Karla, le super-espion qui tire les ficelles au sommet du KGB.


La Taupe/Tinker, Tailor, Soldier, Spy, porte sur l’infiltration soviétique des services secrets anglais et la chasse à la taupe. C’est, à mon avis, le plus difficile d’accès. Il faut s’accrocher, mais ça vaut la peine.

Dans Comme un collégien/The Honourable Schoolboy, Smiley fait le constat des dommages causés par Karla, tente de remonter sa piste et de démonter sa méthode. C’est d’une intelligence folle.

Finalement dans Les gens de Smiley/Smiley’s People, on assiste à la confrontation finale avec Karla. Très satisfaisant.

Ensuite, vous pouvez prendre le reste de l’oeuvre dans l’ordre qui vous plaira.


 

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MBC: La détresse de l’intellectuel conservateur

Oui, la détresse. On sort de la lecture du dernier ouvrage de Mathieu Bock-Côté avec beaucoup d’empathie pour son auteur. (J’en avais déjà, mais il n’y en a jamais trop !) Bock-Côté est offensif et sûr de lui lorsqu’il pourfend les « diversitaires » qui veulent selon lui vider les nations, les cultures, les individus, de leur essence même. J’y reviendrai. Mais lorsqu’il veut opposer à ce fléau en devenir un projet concurrent, on le sent déboussolé, incertain, changeant. Et il nous entraîne dans un exercice de remue-méninges intérieur qui dure plusieurs chapitres. Les meilleurs. Car, c’est une chose d’être « contre ». Mais être  »pour », là est l’exigence. Bock-Côté explique d’abord que le conservatisme a toujours été vu comme une posture de réaction face à la gauche et à ses projets. Un frein au changement. Il semble d’abord mettre la chose en doute, comme s’il y avait un réel contre-projet conservateur. Sur le ton du reproche, il souligne même que lorsque les conservateurs sont au pouvoir (ce qui arrive quand même assez souvent) il ne leur arrive jamais de renverser une décision de gauche, ou, pire, une décision « diversitaire », prise par la gauche avant eux. Ce qui conforte la thèse voulant que les conservateurs ne soient au fond que des crans d’arrêts qui offrent aux sociétés des « pauses conservatrices » entre deux moments de changement social, économique, politique, propulsés par la gauche/progressiste/diversitaire. Je vais me permettre de le contredire. L’univers politique couvert par Mathieu est le suivant: la France, le Québec et le Canada, les États-Unis. Ben, Cher Mathieu, aux États-Unis, le conservateur Trump a renversé plusieurs décisions progressistes: 1) en excluant les transgenres des armées, contre la recommandation de ses généraux; 2) en faisant reculer, via sa majorité au Congrès, des acquis des droits civils pour l’accès des noirs au vote; 3) en restreignant, par décret, l’assurance-maladie universelle obtenue de justesse par Obama. Il n’a pas fini son travail. Ses nominations à la Cour suprême sont sur le point de mettre en péril le droit à l’avortement. Bock-Côté s’intéresse peu aux aspects économiques du débat gauche-droite. Mais il devrait savoir qu’en France, de nombreuses décisions économiques et de droit du travail de François Mitterrand et de Lionel Jospin ont été renversées par Chirac, Sarkozy et maintenant par Emmanuel Macron. (Nationalisations, 35 heures, retraite à 60 ans, j’en passe). Et, retour aux USA, Bill Clinton, lourdement influencé par ses conseillers néo-libéraux et par Wall Street, a démantelé les très sages lois bancaires du progressiste Franklin Roosevelt, créant ainsi les conditions de la pire crise économique depuis celle des années 30, celle de 2008. (L’Organisation internationale du travail a estimé que 200 millions de travailleurs, surtout au Sud, ont été poussés dans la pauvreté par cette crise.) Les plis et replis de la pensée Mais, et c’est ce qui fait son charme, Mathieu reste principalement au niveau des idées. Il est dans le qualitatif, pas dans le quantitatif. Et on doit reconnaître la qualité de la phrase, le sens de la formule, l’érudition dans les sources (conservatrices, du moins). Il nous conduit avec joie et entrain dans les plis et replis de sa pensée. C’est un beau séjour. Ce qui explique pourquoi Mathieu Bock-Côté est désormais l’intellectuel québécois le plus connu en France. Il est la coqueluche des droites, de ses journaux, l’invité des plateaux de télé branchés (donc diversitaires, Le Quotidien de TF1 en l’espèce). Il débat avec Bernard Henry-Lévi, fait la couverture de Valeurs Actuelles, tient chronique au Figaro. Le Point le compare à Raymond Aron, ce qui est considérable. Ses formules sont fortes, qu’on en juge: « La promotion de l’idéal diversitaire justifie un harcèlement médiatique permanent pour amener les populations à s’y convertir et pour identifier ceux qui résistent à ses sirènes ». Ou encore: « Une campagne d’épuration médiatique permanente est censée nettoyer l’espace public des traces du monde d’hier et de ceux qui y seraient attachés. » Surtout, « rien ne saurait résister au mouvement de la modernité qui refoule sans cesse hors de l’espace du pensable politique ce qui lui est étranger. » Hum. Cette épuration semble avoir quelques ratés car comment expliquer qu’au Québec, les plumes qui peu ou prou sont d’accord avec Mathieu dominent l’empire Québecor, qui lui-même rejoint la majorité de la population ? L’épuration diversitaire semble imparfaite également en France. Sinon,  comment expliquer que Mathieu soit si présent dans l’espace médiatique français ? Mais il a des pièces à conviction. Nombreuses. La censure du débat dans certaines universités. Les affaires SLAV et Kanata. La pression générale exercée sur les participants du débat public pour se conformer aux idées diversitaires montantes: la parité obligatoire, par exemple, la disparition du genre dans les formulaires gouvernementaux, etc. Il sait me trouver à ses côtés dans certains de ces combats, mais pas tous. Mais il ressort du livre l’impression que cette poussée est déferlante, dominante. D’où le titre: « L’empire » du politiquement correct. Mathieu serait un résistant contre l’empire. Et dans certains chapitres, vers la fin, on le sent pessimiste sur la possibilité de tenir bien longtemps face à l’empire diversitaire qui, tel les Borgs de Star Trek, assimilent tout sur leur passage en avisant (en anglais): resistance is futile. Pourtant, on trouve dans ses propres pages des indices que tout n’est pas perdu. Il raconte qu’aiguillonné par une Commission des droits de la personne voulant criminaliser les propos offensants, le gouvernement Couillard a voulu légiférer contre les « propos haineux ». Vrai, mais on les en a empêchés. Nous avons résisté (bravo Agnès Maltais et toute l’équipe péquiste) et nous avons gagné. Il parle du projet de Commission nationale sur le racisme systémique. Oui mais, on l’a bel et bien fait mourir au combat, lui préférant des mesures anti-racistes immédiates. Il parle du projet de la Ville de Montréal d’intervenir dans les conversations virtuelles pour combattre les préjugés. Vrai, mais cette initiative est morte sous le poids de son propre ridicule. Et on peut désormais voir les pièces Slav et Kanata. Mathieu ! Ressaisis-toi ! Il arrive que l’empire perde ! Une cible atteinte Bock-Côté me semble cependant atteindre exactement la cible en diagnostiquant la tension créée par le changement, surtout diversitaire, sur le corps social. C’est vrai, qu’on soit d’accord avec aucun, un peu, beaucoup, ou la totalité des éléments de la revendication diversitaire:
« L’exil en terre étrangère est un déchirement. Le sentiment d’exil sur ses propres terres est un traumatisme encore plus grand », écrit très justement Alexandre Devecchio. La peur de devenir étranger chez soi est certainement l’inquiétude politique la plus profonde, celle à travers laquelle se redéploie la vie politique. On aurait tort d’y voir une peur irrationnelle alimentée par des démagogues sans scrupule. L’immigration massive, conjuguée à la déconstruction de tous les repères anthropologiques et identitaires des nations occidentales, suscite une angoisse existentielle qui se transforme en carburant politique. La mauvaise conscience semble aujourd’hui dominante dans une civilisation qui cultive la haine de soi, qui s’est laissée convaincre qu’il lui fallait moins assumer son histoire que s’en extraire et qui déconstruit sans fin […] »
En moins éloquent, j’évoquais cette tension dans mon livre Nous, en parlant du « moment minoritaire », du redressement des torts, et du « moment majoritaire ». Du fait qu’on ne peut opérer de changements sains et durables (et, contrairement à ce que pense Mathieu, en plusieurs cas souhaitables) sans constamment y intégrer les intérêts et les aspirations de la majorité. Un angle mort L’auteur passe un moment à tenter de réhabiliter la droite. D’abord, dit-il, il est réducteur de l’associer à l’extrême-droite. Bon. Ensuite, parlant de la droite française, il affirme que lorsqu’elle se désinhibe, c’est qu’elle avait auparavant internalisé le discours diversitaire et qu’enfin elle s’en affranchit. Bon. Mais ce faisant, la droite française reprend l’essentiel du discours non-économique du Front National (identité, immigration, sécurité, Jeanne d’Arc) donc de l’extrême droite. Il faudrait plus simplement assumer le fait que les grands partis (de droite et de gauche) ont gravement erré en laissant l’extrême-droite s’emparer de ces thèmes et de ces symboles. Mais il y a le problème de la seconde guerre mondiale. Pourquoi, se lamente-t-il, toujours ramener les nazis et les camps dans le débat ? Restons contemporains. C’est juste. Oui oui. Laissons Hitler et Staline derrière nous, la droite et la gauche actuelle n’ont rien à voir avec eux. Ce qui ne veut pas dire que l’Histoire n’a pas son importance. Les diversitaires voudraient, dit Bock-Côté, l’ignorer (les nations n’existent pas) ou la réécrire (les nations occidentales sont l’histoire d’hommes blancs qui ont opprimé tous les autres humains et les hommes blancs d’aujourd’hui devraient en payer le prix.) Il s’aventure sur la question des statues. Devraient-on les enlever parce qu’elles représentent un passé qui n’est plus, aujourd’hui, politiquement correct ? C’est une vraie question. Au sud des États-Unis, dans l’ancienne Confédération, des statues du général des armées sudistes Robert E. Lee ponctuent le paysage des grandes villes. Mathieu croient qu’elles permettaient au Sud d’accepter la défaite de la guerre de sécession sans se renier complètement. C’est inexact. Ces statues ont été érigées pendant la période de réaffirmation de la ségrégation et du pouvoir blanc. Le problème avec cet exemple, c’est que ce débat a provoqué, en août 2017, dans la charmante ville de Charlottesville en Virginie, une énorme manifestation de suprémacistes blancs, brandissant torches et drapeaux nazis et scandant: « les juifs ne nous remplaceront pas ». Ça casse un peu la ligne voulant qu’on laisse Hitler derrière nous. Je me suis fait remarquer comme un critique assez vif de l’extrême-gauche québécoise. J’ai vu des faucilles et des marteaux dans des manifs, oui. Mais je dois admettre que je ne les ai jamais entendu scander « on veut des goulags, on veut des goulags ! » Bref, je suis évidemment certain que Mathieu réprouve tout ce qu’il y a à réprouver dans cet incident, mais il est étonnant qu’un esprit aussi brillant et informé n’intègre pas ces données dans son argumentaire. Il est très attentif aux dérives diversitaires mais son acuité baisse lorsqu’il s’agit des dérives de la droite de la droite. Conservateur, demain quoi ? Tout ça est bien beau mais, qu’en tirer, au fond pour le conservateur d’aujourd’hui ? Il n’y a pas, écrit Bock-Côté, de « grand soir » conservateur, ni « d’utopie conservatrice ». Pas de « société parfaite à établir une fois pour toutes ». Face à la volonté qu’il perçoit à gauche de vouloir atteindre le grand soir et la société parfaite (une volonté qui, d’après moi, n’existe plus) il rend le conservatisme garant de l’idée qu’il ne faut pas tenter de rendre l’homme ou la société parfaite. Pour le conservateur, cet espoir est vain. Le conservateur se contente de vouloir mieux ancrer l’humain dans son identité, sa nation, son histoire, ses valeurs. Il cite Julien Freud: « quels que soient le groupement et la civilisation, quelles que soient les générations et les circonstances, la perte du sentiment d’identité collective est génératrice et amplificatrice de détresse et d’angoisse. Elle est annonciatrice d’une vie indigente et appauvrie, et, à la longue, d’une dévitalisation, éventuellement de la mort d’un peuple ou d’une civilisation. » Je suis de cet avis. Mais comment l’incarner, dans la vie politique ? Mathieu termine avec un chapitre joliment intitulé « Éloge du conflit civilisé ». Il y appelle, non à un nouvel Empire de la droite, mais au contraire à l’alternance entre progressistes et conservateurs.
« L’imaginaire du conservatisme est celui de l’enracinement, de la limite, de la finitude, et on peut en déduire une conception protectrice du politique. L’imaginaire du progressisme est celui du cosmopolitisme, de la mobilité, de la transgression des évidences établies. »
Il pense que la société doit compter ces deux pôles, les faire cohabiter et alterner. C’est un scénario. Il en exclut un autre. Celui des progressistes nationalistes qui croient à la fois aux causes sociales ET à l’enracinement; à la fois à la transgression de certaines évidences établies ET au respect de l’histoire, de la culture et de l’identité. Mais pour creuser correctement cette possibilité, il faudrait pouvoir tenir un débat, lui et moi, dans une librairie quelque part, sans que les diversitaires nous en empêchent… Pour commander l’ouvrage de Mathieu, c’est ici.