Feu le bénéfice du doute (version intégrale)

À 36 ans, j’avais déjà beaucoup de débats derrière la cravate. Indépendantiste face à des mononcles fédéralistes, militant étudiant chantant L’Internationale, j’étais toujours partant pour une bonne discussion. Journaliste, j’avais ensuite assisté à des empoignades sévères au Québec, à Paris et à Washington.

Pourtant, lorsque j’ai assisté à ma première période de questions, à l’Assemblée nationale à l’automne 1994, je n’étais pas psychologiquement préparé au condensé d’énergie négative qui occupe ces 45 minutes d’affrontements quotidiens. Un étranger qui devrait juger de l’état de notre nation à partir des seules questions de l’opposition serait convaincu que tous les Québécois sont gravement malades et que les ministres en sont personnellement responsables, que les citoyens n’ont aucun service adéquat et sont clairement sur le point d’ériger des barricades et, surtout, que les membres du gouvernement sont, tous, non seulement des incapables, ce qui serait déjà grave, mais activement engagés dans un processus volontairement maléfique de destruction de tout ce qui est bon dans notre société.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Tous les députés ne sont pas également experts en ce domaine mais, à l’époque, j’étais soufflé par les performances exceptionnelles de Pierre Paradis et Thomas Mulcair, des orfèvres de la mauvaise foi.

On se fait, à la longue, à ce type d’agression verbale et, le parti au pouvoir ayant pour vocation de retourner un jour dans l’opposition, les rôles s’inversent. Je me suis néanmoins demandé en quoi cette polarisation était qualitativement distincte du reste du débat public de l’époque.

(Le texte se poursuite après la pub.)

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J’identifiai le procès d’intention permanent comme une caractéristique forte. Rien ne pouvait être jugé comme anodin par l’opposition. Une déclaration ambiguë était nécessairement le reflet d’une incompétence crasse. Il ne pouvait y avoir de malentendus, seulement des cover-up. Toute peccadille était par définition scandaleuse. La règle était immuable : toujours donner de chaque événement la pire interprétation possible.

Un dénominateur commun traversait (et traverse toujours) cet exercice de torture politique : ne jamais, en aucun cas, accorder à son adversaire le bénéfice du doute.

Observant aujourd’hui la teneur d’un certain nombre de nos débats, je constate que cette détestable technique s’est largement répandue. C’est crucial, car le bénéfice du doute est le lubrifiant indispensable de la civilité et du savoir-vivre. Présumer que son interlocuteur est bien intentionné et interpréter ses paroles ambiguës, jusqu’à mieux informé,comme probablement anodines ou simplement maladroitesoffre aux interactions un pare-chocs qui minimise le conflit. Considérer au contraire son interlocuteur comme nécessairement malveillant, prendre chaque remarque au pied de la lettre ou, pire, traquer l’occasion de se dire offensé produit un climat anxiogène d’affrontement général qui peut rendre intolérable la vie en société.

À qui la faute ? Aux réseaux sociaux, le suspect numéro 1. En donnant une tribune à des milliers de personnes qui, hier, déversaient leur fiel en petit comité, ils ont fait surgir dans l’espace public une intransigeance préexistante, mais auparavant inaudible. Cela a eu un effet d’entraînement en normalisant, sur Twitter et Facebook, l’insulte et l’invective. Les algorithmes polarisants en ont décuplé l’impact. Le problème est suffisamment prégnant pour qu’un logiciel créé par Microsoft en 2016 et devant avoir le comportement d’une jeune américaine de 19 ans a été retiré après 16 heures d’activité seulement. S’adaptant progressivement aux tendances observées après 40 millions d’interactions, elle était devenue raciste, misogyne et niait l’existence de l’Holocauste !

La bonne nouvelle est que seulement 11% de la population québécoise utilise Twitter et que parmi les 77% qui utilisent Facebook, une très grande proportion le font pour s’échanger des nouvelles personnelles et des photos de chatons, pas pour s’enguirlander.

Deux autres facteurs importants sont en jeu, importés de la droite et de la gauche américaine. On peut dater de l’automne 1988 le début de l’ère moderne de la publicité politique négative américaine. Une culture de l’attaque vicieuse, au besoin mensongère, a envahi l’espace occupé par les républicains, puis a essaimé au Canada, surtout anglais, balayant le respect mutuel du débat partisan, diabolisant l’adversaire, rendant tout compromis suspect.

Il faut souligner la contribution de Jean Charest à cette montée du volume au Québec. Venu des conservateurs fédéraux, il a enjoint son caucus de « détester l’adversaire », ce que je n’avais jamais entendu de notre côté. Dans l’opposition, il consacrait beaucoup d’énergie à diminuer personnellement son adversaire. Mario « la girouette » Dumont fut sa cible favorite, il tenta ensuite de définir Pauline Marois comme « vulgaire » (?!). Au pouvoir, il allait associer à la violence tout porteur de carré rouge.

De la gauche militante sont arrivés plus récemment une série de concepts apparemment imaginés pour maximiser l’opprobre. On savait ce qu’était le harcèlement sexuel. On savait ce qu’était le viol. Mais tous les comportements sexistes, du plus bénin jusqu’à l’agression caractérisée, doivent désormais faire partie de la « culture du viol ». Un continuum qui nie l’existence même de la nuance dans ce qui est répréhensible.

Plutôt que de parler de comportements racistes à éradiquer, il faut désigner la totalité des institutions comme coupables de racisme systémique. Plutôt que de promouvoir l’égalité et le respect mutuel, il faut convaincre l’ensemble des Blancs, même les plus défavorisés, qu’ils sont porteurs de privilèges. Surtout, chaque propos jugé indélicat doit être vu comme une micro-agression et dénoncé comme telle.

La spirale de l’exagération a atteint son apogée dans la lettre signée en décembre dernier par 200 auteurs, poètes, libraires et étudiants outrés que l’Association des libraires ait permis à François Legault d’indiquer sur son site qu’il avait apprécié un ouvrage de Mathieu Bock-Côté. Ils y ont vu (cramponnez-vous) « une banalisation du racisme qui donne lieu à des violences envers nos camarades racisés. Ces violences affectent l’ensemble de la société et nourrissent un climat général hostile et violent ».

Bref, le fait qu’un élu apprécie un livre dont les thèses déplaisent est assimilé à de la violence. Le bénéfice du doute, dans cet exemple, est mort et enterré. Avec lui la nuance, le sens de la mesure, le respect du désaccord, la civilité même. Ceux qui, à droite, dénoncent la « dictature sanitaire » ne font pas autre chose.

Les députés de l’Assemblée nationale savent qu’ils font du théâtre. Après la période de questions, ils se serrent la main, discutent, s’excusent même parfois d’être allés trop loin. « Ne le prends pas personnel, c’est de la politique », entend-on. Cela ne rend pas la chose plus agréable. Malheureusement, les nouveaux guerriers du débat extrême, de droite comme de gauche, ne semblent pas même conscients de l’énormité de leurs propos. Enfin, du moins, j’en ai l’impression. Car j’aimerais tant pouvoir leur laisser le bénéfice du doute.


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Docs: Le dissident, Jane et l’Islamo-gauchisme

Je pensais avoir fait le tour de l’affaire Jamal Kashoggi, le journaliste saoudien dépecé par les services de son pays dans leur consulat en Turquie. Erreur. Le documentaire The Dissident de Bryan Fogel nous fait revivre les circonstances exactes de l’assassinat, mais fait bien plus. Il le remet en contexte et révèle les liens qu’avaient le journaliste avec un jeune activiste saoudien Omar Abdulaziz, en exil à Montréal (la ville est superbement filmée dans le documentaire).

On découvre l’extraordinaire présence de Twitter en Arabie Saoudite et l’effort colossal déployé par le régime pour inonder le public de commentaires positifs sur le roi et le prince et harceler les dissidents en ligne (en plus de les arrêter, évidemment. Un collègue d’Omar Abdulaziz vient de disparaître ces derniers jours à Montréal). La coopération de Kashoggi avec Abdulaziz pour monter une opération de riposte des dissidents sur Twitter semble avoir été une des motivations de l’assassinat. Un documentaire, en anglais seulement, à voir absolument.

On peut le louer, notamment sur Youtube.

Le parcours de la multitalentueuse Jane Fonda

Fonda a reçu un hommage couronnant sa carrière aux derniers Golden Globes. Un prétexte pour attirer votre attention sur ce très beau documentaire  de Susan Lacy retraçant sa carrière d’actrice et de militante, diffusé par HBO depuis 2018. Je l’ai vu récemment. Un délice. On peut le voir en entier ici:

Qu’est-ce que l’Islamo-Gauchisme

Le débat fait rage ces temps-ci en France. Il s’agit de la troublante convergence entre une religion qui, comme les autres, est misogyne et, chez ses radicaux, obscurantiste, et une partie de la gauche. Le phénomène est également présent au Québec, comme en fait foi cet «Éloge de l’Islamo-Gauchisme» écrit par Benoît Renaud, membre du Politburo de Québec Solidaire.

Comment cette jonction s’est-elle produite, quel impact a-t-elle sur la défense des principes démocratiques ? C’est le sujet du documentaire d’ Yves Azeroual qui passe en entrevue les principaux critiques du concept. Le film est très franco-français et est univoque (personne ne prend la défense du concept ou ne le met en cause) mais il est informatif à plusieurs égards.

On peut l’écouter en entier ici:


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Voir: Derrière l’écran, la manipulation ?

Il faut voir, toutes affaires cessantes, Le documentaire Derrière les écrans de fumée (traduction de The Social Dilemma). Il explique avec une clarté que je n’avais vu ailleurs (pourtant je suis assez attentif à ces questions) la puissance avec laquelle les algorithmes de Facebook, Instagram et autres sont sciemment conçus pour vous retenir le plus longtemps possible en ligne. Pour maximiser les revenus de publicité, bien sûr.

Mais cette maximisation de votre présence est fonction des réactions de votre cerveau à ce qui vous est présenté. Or, notre cerveau étant ce qu’il est, il réagit davantage à ce qui est choquant qu’à ce qui est apaisant. La force des algorithmes est leur capacité à adapter l’offre à ce qu’il a appris, grâce à vous, sur ce qui vous intéresse personnellement.

La crédibilité du récit repose sur les principaux intervenants: ce sont eux qui ont conçu plusieurs des outils informatiques qu’ils dénoncent maintenant, à Google ou à Facebook.

Aux extraits d’entrevue et aux montages explicatifs le documentaire ajoute une docu-fiction sur l’impact des réseaux sociaux dans une famille américaine moyenne, et on peut apprécier ou non cet aspect du film.

https://youtu.be/c1yx2Hxl26k

Les auteurs proposent aussi des graphiques de l’augmentation de l’anxiété, et du suicide, chez les jeunes au cours des 20 dernières années, ainsi que de la montée du populisme et affirment qu’il y a causalité directe entre la généralisation de l’utilisation des réseaux sociaux et ces aggravations. C’est loin d’être prouvé, le débat fait rage, mais on a de la difficulté à croire que les médias sociaux ne font pas partie du problème.

Le documentaire estime qu’il est illusoire de penser que les géants des réseaux sociaux vont s’auto-réguler. Ils ont des actionnaires qui réclament des rendements et les rendements dépendent de la publicité qui elle-même dépend des algorithmes qui vous gardent glués à vos écrans.

La réponse, ici comme pour le tabac ou le pétrole, ne peut venir que de lois et de règlements qui interdirait l’utilisation de certaines de ces fonctions. Il faut voir ces algorithmes comme les cigarettes du 21e siècle.

À voir sur Netflix.


Disponible pour pré-commander:
Le récit du plus grand abus de pouvoir de notre histoire

À partir de quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, 500 Québécois sont emprisonnés, presque tous pour simple délit d’opinion. Les résidences de
4 600 Québécois, presque tous indépendantistes, sont perquisitionnées.

Ce livre suit à la trace comment est née, a grandi puis s’est imposée dans les têtes de Robert Bourassa et de Pierre Trudeau l’idée d’infliger au Québec un choc psychologique apte à traumatiser, non seulement les petits réseaux d’appui au terrorisme felquiste, mais l’ensemble du mouvement nationaliste.

L’ouvrage raconte aussi comment ces deux hommes ont dû surmonter de nombreux obstacles pour y arriver : manoeuvrer, mentir, inventer des complots et une inexistante «insurrection appréhendée».

Un véritable roman noir du pouvoir québécois et canadien.

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