L’avalée

Voilà, c’est fait. Valérie Plante a été avalée. La machine à peur activée en permanence par l’establishment anglophone, le Conseil du patronat et la Chambre de commerce chaque fois que le Québec veut affirmer son caractère francophone (ou ses valeurs laïques) a fini par engloutir la mairesse. Devenue elle-même rouage de l’engin, elle déclarait mercredi que la politique québécoise envers les universités anglophones était « une attaque directe contre Montréal ». Comment arrive-t-elle à faire s’équivaloir le sort de deux universités, McGill et Concordia, à « Montréal » ? C’est qu’elles « contribuent directement à la vitalité économique du coeur du centre-ville ». Alors, dit-elle, « pénaliser les universités anglophones, no thanks ! ».

Et comment conclut-elle que cette contribution va fléchir ? Parce qu’elle régurgite les chiffres de baisses de demande d’admission émises ces derniers jours par les deux universités. J’ai demandé le détail de ces chiffres et je remercie les deux institutions de me les avoir communiqués. Soit Valérie Plante ne les a pas, soit elle choisit de ne pas les comprendre. Car lorsqu’on se donne la peine, on constate que l’an prochain, la baisse du nombre d’inscrits sera de 0 %. L’impact sur la contribution économique des étudiants sera donc de 0 %.

Pourquoi ? Parce qu’il y a davantage de demandes d’admission que d’inscriptions. D’abord, parmi les demandeurs, beaucoup s’inscrivent à plus d’une université et, selon le nombre d’acceptations, vont ailleurs si ça leur chante. Ensuite, une fois ce tri fait, il n’y a pas assez de places pour accepter tous ceux qui veulent venir. McGill et Concordia ne choisissent que les meilleurs. Ces dernières années, McGill n’a finalement accueilli qu’entre 9 et 11 % de ceux qui ont fait des demandes d’admission.

Oui mais, si le nombre de demandeurs baisse, allons-nous devoir nous contenter d’étudiants moins brillants ? Pas selon le vice-recteur de McGill, Fabrice Labeau, qui est « heureux de pouvoir dire que, malgré le fait que le bassin est plus petit, c’est un bassin de candidats de très haute qualité ».

Bref, chère Valérie, la mesure n’aura aucun impact sur le nombre d’étudiants canadiens et étrangers à Montréal l’an prochain. Aucun. Ni en quantité ni en qualité. C’est peut-être parce que la hausse des droits de scolarité sera aussi de 0. Car McGill et Concordia ont choisi de verser en bourses aux étudiants l’équivalent de la hausse imposée par Québec.

Mais pourquoi diable sont-ils moins nombreux à vouloir venir ? Pour McGill, 9500 Canadiens hors Québec se disaient partants en 2023 contre 7500 en 2024 (seulement 1250 seront admis). À McGill comme à Concordia, on m’avise qu’il y a eu ces derniers mois confusion sur le niveau réel des droits de scolarité, mais aussi que les déclarations des uns et des autres ont pu faire sentir aux candidats qu’ils n’étaient pas bienvenus au Québec. Mets-en ! La presse torontoise et canadienne-anglaise n’a cessé de dire que le Québec voulait « détruire McGill » et était hostile à l’enseignement en anglais. Comment pouvait-elle être aussi hystérique ? Elle ne faisait que relayer les réactions apocalyptiques des porte-parole anglo-québécois. Auxquelles il faut ajouter aujourd’hui la déclaration de l’avalée.

Au vu des chiffres, je suis au contraire ahuri qu’autant de milliers de jeunes Anglo-canadiens acceptent de se risquer à arpenter les rues de Montréal malgré les avertissements reçus. 

Une mairesse qui veut vraiment que sa ville soit la « Métropole francophone des Amériques » applaudirait à deux mains la mesure réclamant que 80 % des étudiants hors Québec de ces universités doivent apprendre la langue officielle de sa ville pendant leur séjour. Cette exigence n’apparaîtra que l’an prochain et ce n’est qu’au début de 2025 qu’on pourra constater quelle est la proportion d’étudiants canadiens ou étrangers qui disent no thanks à notre langue. Mais pour en arriver à une situation où on aurait moins d’étudiants étrangers assis dans les classes de Concordia et de McGill à l’automne 2025, il faudrait que le nombre de candidats baisse de 80 %. Voyez-vous, Valérie, la marge qui nous reste avant d’affirmer que Montréal subit une attaque ?

Et voici, en terminant, une hypothèse qui nécessiterait de la part de la mairesse, et de Québec, une transplantation de colonne vertébrale. Un joyau architectural massif gît, vide, sur la montagne : la carcasse du Royal Victoria. À vue de nez, on pourrait y installer un millier de logements familiaux et intergénérationnels, une garderie et une école primaire, un resto et une petite épicerie.

Lorsqu’un appel de propositions a été fait, il y a quelques années, aucun promoteur immobilier n’a levé la main. Les coûts de reconversion étaient rédhibitoires. Le projet d’expansion de McGill a été retenu pour une partie des bâtiments. La Caisse de dépôt planche, pour le reste, sur un projet de résidences étudiantes qui pourraient accueillir 1000 jeunes. 

On ne connaîtra qu’au début de 2025 le modèle d’affaires de la Caisse, donc le nombre de centaines de millions de dollars qui sera demandé à l’État pour faire lever le projet. On sait cependant que Québec s’est engagé à verser 650 millions à McGill pour la réalisation du sien.

Ma question : si, au moment de l’appel d’offres, on avait dit aux promoteurs immobiliers qu’ils pouvaient compter sur une subvention d’au moins 650 millions pour construire un mini-quartier dans l’ancien hôpital, combien de mains se seraient levées ? J’ai fait un coup de sonde dans ce milieu. L’appétit aurait été gargantuesque.

Depuis que la décision a été prise de consacrer cet inestimable coin de montagne à McGill et, pour l’essentiel, à ses étudiants, la crise du logement a pris une proportion épique. La négociation entre l’État et McGill n’est pas terminée. Le projet de la Caisse est encore théorique. Rien n’interdirait, compte tenu de la crise, de faire demi-tour et de donner la priorité aux familles en quête de logement. Cela serait vu, par l’establishment, non comme une salutaire réorientation des priorités, mais comme une attaque contre les institutions anglophones. Dans quel camp serait Valérie Plante ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La mairesse accidentelle (texte intégral)

« Je n’avais jamais entendu Valérie dire une seule chose intéressante. » Nous sommes en 2016. Valérie Plante vient d’annoncer qu’elle sera candidate à la direction de Projet Montréal. Dans les troupes du petit parti progressiste, l’incrédulité est générale, comme l’atteste cette citation de l’alors conseillère Christine Gosselin.

Plante, c’était « la fille qui sortait avec nous » raconte Daniel Sanger dans la brique qu’il vient de consacrer à la rocambolesque histoire de Projet Montréal. Ex-journaliste, conseiller du Plateau sous Luc Ferrandez – clairement, son héros – Sanger offre dans Sauver la ville un récit qui ne manque pas de saveur. L’improbable série de concours de circonstance qui a fait de Valérie Plante une mairesse redoutable vaut le détour.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Recrutée candidate locale en 2013 via l’ami de l’ami d’une connaissance, Plante n’avait jusque-là jamais songé à une carrière politique. Mais le petit parti est cruellement en manque de candidats. L’énergie et la jovialité de l’alors conseillère syndicale, écolo de gauche donc compatible avec l’orientation de Projet, la destine à un poste « prenable » : conseillère de Sainte-Marie. Mais dès sa candidature annoncée, Louise Harel  choisit aussi pour terrain d’atterrissage ce quartier où, députée depuis 1981, elle n’avait jamais récolté moins de 50% des voix. L’alors chef Richard Bergeron résume la situation de sa recrue Plante : « Durant toute cette campagne-là, je ne me suis jamais occupé d’elle, dit-il. Pour moi, c’était la fille qui allait au casse-pipe. Elle consentait à aller se faire zigouiller. Elle n’avait aucune chance là. Elle ne peut pas gagner. Point. Terminé. »

Aucune ressource ne lui est consentie. Mais la combinaison de porte-à-porte, de division du vote et de déclin de la popularité d’Harel cause la surprise : Plante bat l’ex-ministre, la coiffe de 3,5% du vote. Puis, elle se fond dans le décor.

De 2013 à 2016, écrit Sanger, « Plante n’a pas fait grand-chose pour se distinguer. Elle n’est pas étroitement associée à des questions ou à des projets particuliers et elle n’a pas non plus la langue bien pendue ou le flair exceptionnel qui lui permettrait de se distinguer dans les débats du caucus ou au conseil. Toutefois, elle n’est pas du tout considérée comme décevante, loin de là. On la considère plutôt comme une conseillère débutante qui se fraye un chemin dans un monde nouveau, complexe et souvent intimidant, et elle est appréciée de ses collègues pour son esprit et sa sympathique énergie. »

Un réflexe féministe

D’où le silence pesant qui accueille son intention de diriger le parti. Dans un premier temps, personne ne la prend au sérieux. Il n’est pas certain qu’elle y croie elle-même. Interrogée sur ses idées, ses projets, elle a peu à dire. Sa candidature relève d’un réflexe féministe. Elle estimait qu’il était inconcevable qu’aucune femme ne se présente à la direction du parti. « Ça me gossait », dit-elle. Luc Ferrandez, qui assume l’intérim depuis le départ de Bergeron, tente même de la convaincre de retirer sa candidature pour faire de la place à une autre femme, Justine McIntyre, conseillère de Pierrefonds et alors cheffe du micro parti Vision Montréal.

Vous connaissez le syndrome du candidat ? Peu importe la lucidité de l’individu ou l’improbabilité de sa victoire, il arrive toujours un moment dans une campagne où le candidat pense l’emporter. Parfois, ça marche. Pour Plante, sa propre victoire improbable contre Harel la conforte dans son intention de tenter le tout pour le tout. Puis, la conjoncture lui sourit.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Le conseiller municipal Sylvain Ouellet croit tenir un bon filon. Une nouvelle ligne de métro qui traverserait Montréal en diagonale. Une ligne rouge, pense-t-il. Ce serait la promesse rêvée pour le candidat qu’il appuie sans réserve comme nouveau chef de Projet : Guillaume Lavoie, un conseiller sérieux et studieux au profil, pense-t-il, rassembleur. Mais Lavoie est plus intéressé par l’autopartage et est un fan d’Uber. Quand Ouellet découvre ensuite dans La Presse que Valérie Plante s’est appropriée le concept et l’a repeint en rose, il en devient lui-même écarlate.

C’est la polarisation de la course entre Lavoie et Plante qui fait le reste. Beaucoup d’élus de Projet, frustrés d’être dans l’opposition, estiment que le centrisme idéologique de Lavoie permettra d’élargir l’empreinte du parti et, qui sait, de le mener au pouvoir. Mais la gauche de Projet voit en lui le loup libertarien dans la bergerie néo-démocrato-solidaire. Avec l’appui tardif mais visible de Ferrandez, toute la gauche se rabat sur la seule autre candidature disponible: Valérie Plante. Le soir de sa victoire, avec 1,9% de majorité sur Lavoie, plusieurs membres du caucus refusent de monter sur la scène en signe de ralliement. Au moins un élu, écrit Sanger, présent, « a dû être maîtrisé et conduit à l’extérieur après avoir perdu son sang-froid lorsqu’un partisan de longue date lui a demandé d’accepter avec grâce les résultats. »

Lavoie aurait pu être le numéro 2 de la future administration Plante, mais la proposition ne lui sera jamais faite. Il est, cette année, un des candidats-vedette de Denis Coderre.

Dans l’équipe de l’alors maire sortant Coderre, le choix de Plante est reçu comme une bénédiction. « Sa connaissance des dossiers n’était pas très approfondie. Sa capacité à communiquer un message n’était pas particulièrement digne d’éloges, dit un élu de l’équipe Coderre. Nous avons donc éprouvé une grande satisfaction à la nouvelle de son élection. »

Plusieurs éléments se combineront pour enlever le sourire aux stratèges de l’ancien maire. D’abord Plante manœuvre avec doigté pour ressouder son caucus. Le choix du slogan « L’homme de la situation » (que l’agence Upperkut n’avait d’abord pas retenu) lui donne une visibilité hors-normes. La ligne rose fait rêver. La qualité des interventions de Plante, déjà en progression pendant la course au leadership, atteste d’une capacité de travail et de compréhension des enjeux de plus en plus visibles. Son adversaire Coderre fait le reste : une mauvaise campagne, un candidat bougon, un déni de responsabilité dans l’affaire de la Formule électrique. Plante le devance de 6% au fil d’arrivée.

Rien de ce qui précède n’enlève de mérite à Valérie Plante, qui n’est pas la seule élue à s’être rendue au sommet grâce à un étonnant alignement des planètes. Elle n’est pas la seule non plus à accéder au titre de maire sans avoir accumulé d’expérience préalable pertinente. On peut en fait dire de même de tous ses prédécesseurs, qui s’étaient cependant illustrés, chacun, à un titre ou à un autre, dans leurs propres parcours.

Après l’élection, l’intransigeance

L’élection de Plante en 2017, plus qu’un accident, est le résultat d’un carambolage. Et c’est parce que Plante était une quantité inconnue que son comportement autoritaire, une fois élue, en a surpris plus d’un. Sanger, qui l’avait appuyé, se souvient de la seconde réunion du caucus avec la nouvelle mairesse: « Au premier soupçon de critique – pas même à son égard, mais à l’égard d’un subordonné avec lequel beaucoup de membres du parti ont déjà eu des démêlés –, Plante me jette un regard furieux, les yeux écarquillés. C’est un regard auquel j’aurais pu m’attendre si elle m’avait surpris en train de crever un pneu de son vélo. À ce moment-là, il est clair que, maintenant que nous sommes au pouvoir, la culture des réunions du caucus va changer. »

Pourquoi la souriante Valérie Plante devient-elle, au pouvoir, intransigeante ? Ferrandez, qui a quitté parce que le parti était devenu, dit-il, « l’équipe Valérie Plante », a une théorie : « Sa vision était la suivante : je suis une femme et je dois prouver que je peux être considérée comme un maire à part entière. Elle est ambitieuse et elle est déterminée à affirmer son pouvoir. » D’autres, écrit Sanger, estiment que « l’audace et la confiance en soi qui l’ont propulsée de candidate au conseil municipal, dont personne ne pensait qu’elle avait une chance, à maire en moins de cinq ans s’épuisent soudainement. Tout à coup, au pouvoir, elle sent de l’insécurité et perçoit toute remise en question de l’intérieur comme un défi à son autorité. »

Il y a aussi ce qui distingue une culture d’opposition à une culture de pouvoir. Les problèmes posés par des élus choisis pour leur notoriété et qui n’avaient pas, eux, l’étoffe nécessaire pour gouverner. Reste que, élue majoritaire au Conseil municipal, Plante a perdu en cours de route un nombre impressionnant de conseillers, dont plusieurs conseillères, et termine son mandat avec un seul siège de majorité.

Une fois ce récit établi, on doit avec le recul conclure que cette femme si peu préparée à son rôle de chef de gouvernement municipal a livré une marchandise considérable. L’objectif visé par la Ligne Rose sera accompli avec le REM de l’Est. Ce scénario lui fut imposé, certes, et elle continue de se battre pour faire enfouir la plus grande part possible du projet. Elle avait promis 12 000 logements sociaux ou abordables : environ 7000 sont déjà livrés, les autres approuvés. C’est considérable. Le Réseau express Vélo est une réalisation majeure. Même Coderre ne promet plus de revenir sur sa portion de la rue Saint-Denis, la plus controversée. Plante avait promis de garder en-deça de l’inflation les hausses de taxes municipales. Pour la première année de son mandat, ce fut faux, mais sur les quatre ans, en moyenne, c’est le cas. Elle a présidé à la création d’un grand parc dans l’Ouest de l’île et réunit les morceaux de son équivalent dans l’Est. La mairesse a aussi su gérer une pandémie, ce qui ne s’apprend nulle part. Sa présence aux côtés de Greta Thunberg, avant le virus, pour une des plus grandes manifestations mondiales contre le réchauffement fut un moment-clé. Le discours qu’elle a livré à l’ONU, au nom des autres métropoles, sur ce sujet essentiel, a du faire mourir Denis Coderre de jalousie.

Sanger cite un des directeurs de la ville qui a connu les quatre dernières administrations municipales. Son verdict : « Même si Projet Montréal perd les prochaines élections, il est trop tard. Projet Montréal va avoir marqué la ville physiquement par les aménagements comme le REV et va avoir changé la mentalité des fonctionnaires à bien des égards. Dans 20 ans, on va reconnaître que les quatre ans de Projet Montréal auront été le moment où la Ville de Montréal a basculé dans le 21e siècle. »

Il est beaucoup trop tôt pour les post-mortem. Valérie Plante n’a jamais été aussi bien préparée qu’aujourd’hui pour briguer un nouveau mandat. Cette fois, si elle gagne, ce ne sera pas un accident. Ce sera une consécration. La mérite-t-elle ?

Les points d’inaptitude

Pour l’économie, la gestion, les taxes, je ne suis pas inquiet. Que Denis Coderre ou Valérie Plante l’emporte, Montréal sera correctement gérée et nous serons aussi frustrés dans quatre ans qu’aujourd’hui par le nombre de cônes oranges et de nids-de-poule. Je constate que la modernisation de la ville, son verdissement, le recouvrement de ses cicatrices urbaines, se poursuivront quel que soit le choix des électeurs. Les programmes se préoccupent à bon droit du renforcement de la sécurité et de l’investissement communautaire en amont pour tenter de prévenir les carrières délinquantes. Les deux candidats font aussi du logement leur priorité, avec des formules différentes mais une même ambition.

Mon inquiétude est ailleurs. Linguistique et identitaire. Montréal sera-t-elle demain une grande ville francophone québécoise inclusive ou une grande ville multiculturelle bilingue, en route vers la prédominance de l’anglais ?

J’aimerais pouvoir déceler, chez nos deux candidats principaux, un héros ou une héroïne de ces combats. Il n’y en a pas. Puisqu’il faut choisir, il faut gratter dans les décisions, textes, programmes et déclarations pour compter les points. Les points de démérite.

La dérive Woke

C’est à Denis Coderre qu’on doit la décision absurde d’affirmer que Montréal usurpe un territoire Mohawk non-cédé. Au mépris d’avis d’historiens qu’il n’a de toute évidence jamais consultés, il a imposé un concept qui, loin de favoriser la réconciliation, sème la discorde. Plante ne s’en dissocie pas.

C’est à Valérie Plante qu’on doit la désignation d’une Commissaire anti-raciste, Bochra Manai, dont les écrits démontrent une intolérance inqualifiable envers ceux qui ne partagent pas ses idées. Entre autres : le fait qu’à son avis toute critique de l’Islam est, en soi, du racisme.

Plante et Coderre, évidemment — et Plante plus systématiquement que Coderre — , adhèrent à l’idée que le racisme systémique traverse la totalité des institutions municipales et est la seule grille d’analyse apte à diagnostiquer les inégalités, donc à définir les solutions. Ils sont tous les deux participants du passage d’un progressisme universel, luttant contre la pauvreté et l’exclusion de tous, à une approche racialiste, abordant les problèmes sociaux en fonction des couleurs de peau plutôt que des conditions économiques. Tant pis pour les Blancs pauvres.

Jusqu’ici, les points de démérite sont également distribués.

La laïcité

On ne le dit jamais, mais tous les sondages disponibles indiquent que la majorité des citoyens de la ville sont favorables aux mesures proposées ces dernières années pour introduire une laïcité plus forte. Malheureusement, aucun de leurs candidats à la mairie n’a été en phase avec eux.

Au moment de la Charte des Valeurs, l’alors maire Coderre avait souhaité qu’elle ne s’applique pas à sa ville et avait laissé entendre qu’il s’opposerait à son application. Au moment de la proposition du gouvernement Couillard d’interdire les services aux personnes dont le visage est couvert, la première réaction de l’alors candidate Plante fut favorable. Sous la pression de l’aile Woke de son parti, elle fit volte-face. Au moment de l’introduction de la loi 21 (l’actuelle loi sur la laïcité), la mairesse exprima son opposition, mais affirma que la loi serait appliquée à Montréal, ce qui est désormais le cas. Donc, Valérie Plante est sur ce point légèrement moins déméritante que Denis Coderre.

Le français, oui, si ça ne dérange personne !

Plante et Coderre ont usé de Balarama Holness comme d’un repoussoir pendant la campagne. En refusant sa proposition de ville bilingue, les deux meneurs ont pu se présenter comme des défenseurs du français.

Ils ont même affirmé être favorables au projet de loi 96, y compris à des micros anglophones. Oui mais. Il y a cette disposition dans la loi qui obligerait la ville à donner tous ses services, y compris oraux, en français seulement, sauf aux membres de la minorité historique anglophone, aux autochtones de langue anglaise et aux immigrants pendant les six premiers mois de leur présence. Il y a évidemment des exceptions pour la santé et la sécurité.

Pour les non-urgences, donc, ce mécanisme créerait un réel inconvénient à ceux qui comme, disons, Michael Rousseau, tenteraient de vivre entièrement en anglais dans la ville. Un mécanisme contraignant qui dirait simplement : apprenez le français.

Plante et Coderre n’en veulent pas. Pour Coderre, la ville doit donner des services dans leur langue à tous ceux qui le désirent « en anglais, en créole et en italien » dit-il. Et pourquoi pas en espagnol, grec, arabe et mandarin, sans oublier le yiddish. Sans avoir fait la liste des langues à accommoder, Valérie Plante a déclaré à CJAD qu’elle souhaitait donner des services dans leurs langues « aux anglophones et aux allophones ».

Match nul — je veux dire, nullissime, — entre les deux ? Plante est sauvée par le texte du mémoire qu’elle a présentée à l’Assemblée nationale – et qui contredit ses déclarations de campagne. Elle y affirme ne pas être opposée au principe des services en français seulement, mais demande une période d’implantation plus longue et des précisions sur son applicabilité. Comment savoir si l’anglophone qui appelle répond aux critères de la minorité historique (ceux qui ont droit d’aller à l’école anglaise) ? La question est bonne, je la pose moi-même depuis 25 ans.

Plante a aussi forcé tous ses arrondissements à obtenir un certificat de francisation, ce qui n’a pas dû être une mince affaire dans certains secteurs. Elle a eu le cran de dire qu’elle préférait le Bonjour au Bonjour-Hi. Coderre ne s’est pas prononcé.

Bref, sur ces questions, aucun n’est totalement digne de confiance. Mais je diagnostique chez Coderre un immobilisme linguistique navrant. Chez Plante une évolution, frileuse et hésitante, dans le bon sens. Donc, aux points, je vote et j’appelle à voter Valérie Plante.


Le Montréal rêvé de Denis Coderre II

J’ai lu pour vous l’ouvrage que Denis Coderre a récemment lancé, Retrouver Montréal. Un avertissement, pour les intéressés. Il ne s’agit pas d’un récit du premier mandat du maire (ce qui serait fort intéressant) ni d’une portion de son autobiographie (ce que je brûle de lire). Non, sauf pour quelques brefs passages mémoriels, le texte, sérieux et touffu, constitue un tour d’horizon des questions métropolitaines contemporaines.

Une fois exclues les particularités montréalaises, on pourrait trouver une prose semblable sur Toronto, Denver, Berlin ou Paris, dont la maire, Anne Hidalgo, signe une préface fort laudative pour son ami Denis. (Hidalgo vient d’être réélue à la tête de Paris pour un mandat de six ans, donc jusqu’en 2026, mais elle peut choisir d’être candidate à la présidentielle de l’an prochain. Ce qui signifie qu’en cas de réélection de Valérie Plante, les prochains sommets Montréal-Paris se tiendront sous le signe du malaise.)

Le livre est signé Coderre mais écrit avec l’appui d’un comité de rédaction, ce qui se sent. On est à l’intersection du programme politique et de l’analyse de politiques publiques. Ce n’est pas inintéressant mais ça ne se lit pas comme un roman.

Pour simplifier, posons-nous la question de ce que serait Montréal à la fin d’un nouveau mandat Coderre si ce dernier réussissait son retour aux élections de novembre prochain et voyait ses vœux se réaliser.

Deux lignes roses !

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Le plus surprenant se produirait au chapitre des transports en commun. Lui qui disait il y a quatre ans que Projet Montréal était au « Festival de l’humour » pour proposer sa ligne rose, doit souhaiter désormais obtenir un doctorat de l’école de l’humour car cette fois, il double la mise. Il propose deux nouvelles lignes de métro, un sur un axe proche de la ligne rose, l’autre sur un axe qui longe l’avenue du Parc. Il fait ces propositions en plus du projet du REM de l’Est, dont paradoxalement l’existence vers le Nord-Est de la ville a poussé Mme Plante à abandonner son projet de ligne rose. Bref, Denis devient plus rose que la mairesse en cette matière.

Je ne m’en plains pas. On peut démontrer que la densité à ces endroits justifie l’ajout de stations de métro supplémentaires, que le candidat Coderre propose à moitié sous terre pour la portion allant jusqu’à Jean-Talon à peu près, puis sur terre pour la suite, ce qui a toujours fait partie des propositions raisonnables. Il fait miroiter pour financer le tout des Obligations du métro, sur le modèle de financement du nouveau super métro du grand Paris. Intéressant.

Pour le REM, le candidat, qui fut un grand fan du REM première mouture malgré ses graves défauts, a pour position principale de faire en sorte que le REM de l’Est se réalise, changements ou pas. Mais sur la carte qu’il trace de son réseau de transports en commun lourds rêvé pour 2040 (ce qui serait à la fin de son 6e mandat, ce qui n’empêche pas de planifier) il redessine le tracé du REM de l’Est pour le faire passer dans le Vieux-Montréal et la Cité du Havre, puis se prolonger à l’ouest jusqu’à Lachine. En entrevue, il précise que cette portion pourrait utiliser les rails existants du Vieux-Port (dont il propose la nationalisation) ou pourrait être sise en sous-terrain ce qui, là, contournerait les problèmes d’ingénierie que la caisse estime insolubles sur René-Lévesque. Mon verdict : c’est une superbe idée qui mérite qu’on l’étudie sérieusement.

Voyez l’axe Parc (en jaune) et l’intéressant tracé du REM de l’Est qui passe par le Vieux Port. Cliquer pour agrandir.

Pour ces seules propositions en transport collectif (et sous réserve de voir ce que Projet Montréal offrira) Denis se positionnne comme le candidat qui propose la plus grande extension du transport en commun, un renversement de perspective par rapport à sa précédente incarnation.

Coderre électrique, etc.

De page en page, on retrouve évidemment le Denis Coderre de l’électrification des transports mais il n’évoque nulle part la possibilité de ramener la Formule E à Montréal. Sage décision. Il promet davantage de verdissement et fait, oui, la promotion des pistes cyclables.

La question est : lesquelles ? En entrevue, il a déclaré qu’une fois élu il allait réévaluer le Réseau express Vélo installé par Mme Plante et n’a pas rejeté l’idée de démanteler la piste cyclable sur Saint-Denis.

Mon avis ? Il va laisser planer cette menace pendant la campagne pour attirer vers lui tous ceux pour qui cette initiative de Projet Montréal est un casus belli avec la mairesse. S’il est élu, il demandera un rapport qui lui dira que ce réseau était une bonne idée mal exécutée et que, maintenant qu’il existe, il serait contreproductif de le démanteler. En termes de travaux, dira ce rapport, le remède du démantèlement serait, pour les commerçants, pire que le mal. Le REV est donc là pour rester. Il est dommage que le cycliste Coderre affirme ne pas l’avoir utilisé. Moi, oui, et c’est une énorme acquisition pour la ville.

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Un maire Coderre voudrait augmenter la densité au centre-ville en permettant de bâtir des immeubles au-delà de la limite supérieure de la croix du Mont-Royal. On ne comprend pas très bien son raisonnement. S’il souhaite avoir davantage de résidents au centre-ville, il peut permettre du résidentiel plus en hauteur mais sans rivaliser avec les gratte-ciels existants. Et comme les tours à bureaux actuels vont souffrir d’un taux d’inoccupation conséquent pour plusieurs années, on ne voit pas très bien qui voudrait en construire de plus élevés.

Sa position est évidemment de la musique aux oreilles pour les promoteurs immobiliers qui adorent également le couplet sur la remise en cause des politiques de Valérie Plante les obligeant à offrir une portion de logements sociaux et abordables dans leurs projets résidentiels. Gageons que Projet Montréal fera beaucoup pour peindre Denis Coderre comme « le candidat des promoteurs immobiliers ».

De l’appétit pour des pouvoirs

Le candidat Coderre se montre ambitieux lorsqu’il souhaite que l’administration municipale avale la fonction de gestion du patrimoine immobilier scolaire. Montréal serait dans cette hypothèse chargée de la construction et de la rénovation des écoles primaires et secondaires et pourrait mieux intégrer les futures écoles dans la planification urbaine et ainsi mieux partager les équipements entre ses fins éducatives et civiques. Ce n’est pas une idée folle, elle est appliquée dans plusieurs autres pays. Maintenant que les élus scolaires sont disparus de la carte, ce transfert devient plus facile à envisager qu’auparavant. Montréal hériterait évidemment en ce cas d’un parc lourdement dégradé. Cette cession devrait donc s’accompagner d’un financement de Québec équivalent à sa mise à niveau.

Mais si la ville pouvait faire la démonstration que son contrôle des écoles se traduirait par une accélération conséquente des travaux, le gouvernement Legault pourrait être intéressé à lui larguer cette patate chaude.

Denis Coderre fait preuve d’encore plus d’appétit en affirmant vouloir obtenir un jour la totalité de la gestion scolaire sur son territoire. Il est vrai que Paris et New York sont responsables de leurs écoles primaires et secondaires, y compris de leur personnel enseignant et d’une partie des décisions pédagogiques. Mais on entre ici sur le terrain de la cohésion nationale du Québec qui dépasse les simples questions administratives et dans ce cas, comme dans ceux de l’immigration et de la langue, le contrôle des programmes d’éducation par l’Assemblée nationale s’impose.

Le vrai problème de l’étalement

Denis Coderre a parfaitement raison cependant lorsqu’il reprend son chapeau d’ex-président de la Communauté urbaine de Montréal et évoque le problème de l’étalement urbain. La pandémie, en poussant des montréalais de plus en plus loin en périphérie, a exacerbé un problème réel. Alors que les 28 municipalités de la CUM se sont disciplinées pour se densifier et pour préserver ce qui leur reste de terres agricoles, le débordement de la population dans les villes qui sont de l’autre côté du périmètre provoque des dézonages honteux.

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Statistiquement, les villes de la CUM ont été choisies par un calcul simple : elles en font partie car une majorité de leurs navetteurs (ceux qui vont travailler hors de leur ville d’origine) se déplacent vers les autres villes de la CUM. C’est le critère. Mais depuis que le tracé a été fixé, d’autres villes satisfont ce critère. Coderre se désole qu’elles ne soient pas automatiquement intégrées dans la CUM, après chaque recensement, ce qui les doterait des mêmes droits et des mêmes responsabilités que les autres. Cette mesure provoquerait automatiquement un frein à l’étalement et au dézonage.

Elle est cependant politiquement très difficile à réaliser pour le parti qui représente ces couronnes – en ce moment la CAQ – car les citoyens de ces villes refusent, entre autres, de payer la taxe supplémentaire sur l’essence imposée aux citoyens de la CUM. Si la solution Coderre est politiquement inapplicable, une autre formule doit être trouvée pour cette troisième couronne qui, sinon, agit en contradiction avec les objectifs nationaux de réduction de l’étalement et du dézonage. Encore faudrait-il que la CAQ veuille sérieusement agir en ce sens.

Le candidat parle aussi d’itinérance, de pauvreté, de logement social, de culture, en des termes pas très différents de ceux utilisés par le parti au pouvoir. Beaucoup de tarte aux pommes et d’objectifs consensuels. Lorsqu’on lit cependant tout cela avec, à portée de main, une calculatrice, on se demande d’où viendront les sous pour financer cette belle générosité.

On sait que le prochain maire – ou la prochaine mairesse – fera immédiatement face à une impasse d’environ un demi-milliard. Denis ressort les vieilles demandes municipales d’accès à un point de TVQ et de réforme de la fiscalité. Cet argent viendrait de quelque part : de Québec. Ayant suivi la pensée de François Legault sur cette question depuis quelques années, je le juge réfractaire à tout nouvel arrangement qui ne serait pas à coût nul pour l’État québécois.

Bref, Retrouver Montréal est un travail sérieux et on y trouve à la fois du réchauffé et du nouveau. C’est normal.

Tout cela dit je doute fort que la question de l’urne porte sur l’une ou l’autre de ces propositions.

En moyenne les Montréalais, conscients que certains problèmes sont quasi insolubles (les travaux permanents) et convaincus que ni l’ex-maire, ni la mairesse ne sont parfaits mais qu’ils ont, tous deux, les compétences requises pour gérer la ville, vont choisir une personnalité, un tempérament. Dans les mois qui viennent, les enjeux qui compteront feront ressortir chez ces deux candidats, ou des candidats surprises, les qualités humaines que des citoyens, post-pandémie, souhaitent avoir à la mairie pour quatre ans.

Je ne m’en plains pas.


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Les vendeurs de REM

Vous avez trouvé l’appartement de vos rêves, en ville. Reste à choisir votre mode de transport. Devez-vous acheter une voiture, vous fier au transport en commun, utiliser ponctuellement des taxis ou Communauto, marcher ou pédaler, ou alors moduler vos choix en fonction des usages ?

Impatient de trouver des réponses, vous vous présentez chez un spécialiste des transports. Votre choix : un concessionnaire Ford spécialisé dans la vente de camions F-150. Après avoir soigneusement étudié votre cas, il a trouvé une solution faite sur mesure pour vous : l’achat d’un Ford F-150 ! Peut-être deux, d’ailleurs.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Si vous estimez que la démarche ici décrite est absurde, sachez que c’est précisément celle qu’ont utilisée nos deux derniers gouvernements pour décider des investissements les plus massifs consentis depuis 50 ans dans les transports en commun à Montréal.

Plutôt que de réunir des experts pour déterminer le meilleur cocktail de solutions apte à déplacer le plus de gens possible au meilleur coût possible, le libéral Philippe Couillard, puis le caquiste François Legault, sont allés cogner à la porte — et seulement à la porte — d’un vendeur de Réseau express métropolitain (REM) : la Caisse de dépôt. Elle avait développé le concept à Vancouver, souhaitait amortir son investissement et en faire un produit d’exportation. Après avoir soigneusement écouté le client potentiel, le vendeur a eu cette idée géniale : vendre des REM.

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Les désavantages du REM. Par où commencer ?

Je ne blâme pas la Caisse ni le concessionnaire Ford. Il ne leur appartient pas de nous dire qu’on trouverait mieux ailleurs. Que leur produit est presque aussi lourd qu’un métro là où un tramway suffirait. Que sa consommation de ciment est telle que les GES utilisés pour le produire réduisent significativement les gains induits par l’utilisation de son mode de transport. Que le nombre d’automobilistes attiré par sa technologie est minime comparé à d’autres solutions. Qu’il est quasi-certain que ses wagons seront construits en Inde plutôt qu’au Québec. Que ses structures en hauteur en milieu urbain vont défigurer le paysage, quels que soient nos efforts pour y mettre de la couleur ou des plantes grimpantes. Et qu’alors que le transport en commun, comme d’ailleurs les routes, est par définition déficitaire, le REM, lui, réclame un rendement annuel d’au moins 8 % pour l’éternité. Il est possible que le BAPE dise un jour ces choses. Mais comme le remarquait avec aplomb Denis Coderre au temps de ses rondeurs, « le BAPE, c’est pas le pape ! » Ce qui, évidemment, clôt la discussion.

Quand M. Couillard a commandé son premier REM, il était question de relier le centre-ville à l’aéroport, une revendication forte des gens d’affaires et des hôteliers, dont l’absolue priorité par rapport à d’autres besoins n’a jamais pu être établie et dont l’absence n’a empêché aucun voyageur de s’y rendre ni n’a freiné les travaux permanents d’agrandissement de l’aérogare. (Des lignes de bus ordinaires transportent jusqu’à 30 000 passagers par jour. Le REM de l’aéroport coûte plus d’un milliard et transportera moins de 6000 passagers par jour.)

Si on tenait vraiment à s’y rendre, le tramway qui sera un jour construit pour relier le centre-ville à Lachine aurait très bien pu y conduire les passagers, dans exactement le même minutage (car le REM fait un grand détour par le nord). Cette solution moins coûteuse aurait aussi offert un service à plusieurs dizaines de milliers de passagers supplémentaires. Aéroports de Montréal avait d’ailleurs construit sa gare pensant que les rails arriveraient de ce côté. Le choix des vendeurs de REM oblige à casquer 500 millions de plus. Le mot gabegie vient à l’esprit.

La future cicatrice sur René-Lévesque

Pensez-vous un instant que la mairesse Valérie Plante souhaitait qu’un train surélevé vienne bloquer le paysage sur René-Lévesque et dans des quartiers densément peuplés comme le prévoit le nouveau projet de REM de l’Est ? Jamais. Ancien député de Rosemont, je me suis époumoné à réclamer un tramway dans l’Est. Nous avons toujours su que ce mode de transport pouvait conduire les passagers jusqu’au bout des lignes de métro verte et bleue, ou encore plus loin vers le centre-ville. Mais pourquoi nous retrouvons-nous avec un mastodonte sur pattes jusqu’à Place Ville-Marie ? Parce que le modèle d’affaires du vendeur du REM l’impose. Alors que n’importe quel planificateur de transport en commun prévoit que le passager peut changer de mode de transport, ce qui optimise le trajet et l’investissement, le vendeur de REM, lui, ne fait des sous que si le passager est dans son wagon à lui, et dans ceux de personne d’autre. L’horreur surélevée qui nous est promise ne sert qu’à ça : brancher le REM de l’Est au REM de l’Ouest, ce que personne n’avait demandé, simplement pour que le passager reste captif du choix de la Caisse.

Pourquoi, au moins, ne pas faire rouler le REM au sol sur René-Lévesque ? Peut-être parce que le modèle d’affaires de la Caisse exclut l’idée que des chauffeurs, qui ont la mauvaise habitude de se syndiquer, conduisent ses trains, ce qui est indispensable pour faire des arrêts au sol.

Un « projet signature »

Le grand argument est financier : avec la Caisse, on a accès à des milliards qui, sinon, ne seraient pas disponibles. Un avantage qui se dépréciera au cours de décennies de surcoût de 8 %. Mais admettons. Pour les projets de REM de l’Ouest et de l’Est dont le coût réel dépassera les 20 milliards, la Caisse en investit 7. Avec les 13 milliards restants, sans les contraintes du REM, on aurait fait immensément mieux.

Mais puisque nos premiers ministres nous ont plongés dans ce tunnel financier, ne boudons pas notre plaisir d’en faire, comme le veut le mot à la mode, un « projet signature ». Oui, que la station outrageusement coûteuse de l’aérogare porte le nom « Philippe-Couillard », et que la monstruosité surélevée qui déparera René-Lévesque s’appelle « François-Legault ». Ils persistent ? Eh bien qu’ils signent !


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Prêts pour l’inégalité ?

Demandez au citoyen moyen de définir l’expression racisme systémique. Comprenant le mot racisme, il vous parlera d’inégalité :  des gens sont discriminés à cause de la couleur de leur peau. Comprenant le mot systémique il vous dira qu’il doit s’agir des rouages d’un système qui produit de l’inégalité. 

S’il avait raison, ce citoyen moyen, il suffirait de bien diagnostiquer quel article de loi, quel règlement ou protocole, quel aspect de la formation ou de l’organisation du travail produit un effet aussi détestable et le réparer.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir de samedi.)

Mais il a tort. Car la définition juridique du racisme systémique, bénie par la Cour suprême et appliquée par notre Commission des droits, n’est pas un appel à l’égalité de traitement. C’est au contraire un appel, assumé, à l’inégalité.

Le rapport Viens

Prenez le rapport du juge Viens sur la condition des autochtones au Québec. Contrairement à ce que vous pensez tous, chers lecteurs, il ne conclut nulle part que les institutions québécoises sont coupables de racisme systémique. Il fait exprès de choisir l’expression «discrimination systémique», à la charge symbolique beaucoup moins lourde. C’est déjà grave. La discrimination et le racisme sont cousins, pas synonymes. Le juge Viens dénonce avec raison l’absence de services envers des populations autochtones et réclame que ces lacunes soient corrigées. Il a bien vu, avant même le mépris raciste et probablement criminel dont fut victime Joyce Echaquan, que des pratiques racistes avaient lieu dans des établissements de santé.

Mais pour ce qui est du système, son diagnostic est nuancé. En «dépit de certains efforts d’adaptation et d’une volonté manifeste de favoriser l’égalité des chances », écrit-il, cela ne suffit pas. « Si les problèmes ne sont pas toujours érigés en système, une certitude se dégage: les structures et les processus en place font montre d’une absence de sensibilité évidente aux réalités sociales, géographiques et culturelles des peuples autochtones.» 

Le Rapport Viens est un appel à l’inégalité. Il propose des cliniques autochtones distinctes chaque fois que c’est possible. Il veut que les pratiques autochtones de guérison, de disposition du fœtus et du placenta, soient acceptées et intégrées dans les hôpitaux du service public. Il souhaite créer dans les hôpitaux des espaces culturellement sécuritaires spécifiques aux autochtones. Il propose que les règles limitant le nombre de visiteurs pour les malades soient élargies pour les patients autochtones. Osons le mot : il réclame des accommodements.

Vous me savez réfractaire aux accommodements religieux. Pourtant je suis favorable à ces propositions, puisqu’elles concernent des nations avec lesquelles nous partageons un territoire. Mais soyons rigoureux. Ce qui nous est demandé ici n’est pas de traiter également les citoyens de races différentes. Il nous est demandé, au nom de l’équité, de construire un système inégalitaire. D’ériger, en quelque sorte, un racisme systémique positif permanent.

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François Legault affirme que sa réticence à céder aux pressions multiples pour qu’il s’agenouille devant le concept de racisme systémique tient au caractère non fédérateur, divisif, du concept. Cette raison serait en soi suffisante. Si on veut échouer dans une nécessaire opération de large adhésion des Québécois à des mesures de lutte contre le racisme, la première chose à faire est d’adopter un concept qui braque, accuse, culpabilise. 

Racisme systémique, laîcité et inégalité

Mais cette raison ne doit pas être la seule. La définition juridique du racisme systémique pose problème. Elle suppose qu’on constate une discrimination d’un groupe minoritaire qui soit le résultat 1) de préjugés peut-être inconscients et 2)  des « politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres du groupe visé».  Il n’est donc pas question de corriger la discrimination en établissant une égalité de traitement. Il faut au contraire que les politiques et pratiques soient ajustées en fonction du groupe visé. Et s’il y a plusieurs groupes, il doit y avoir plusieurs ajustements. La discrimination dont sont victimes les Québécois d’origine maghrébine n’a rien à voir avec celle subie par les autochtones.

On a noté que les membres des minorités sont sous-représentés parmi les cadres de la ville de Montréal. Notons que les blancs défavorisés de l’Est de Montréal y sont aussi sous-représentés. Mais, puisqu’ils ne sont pas une minorité protégée par les Chartes, ils n’ont pas accès au redressement offert par le concept de racisme systémique. Tant pis pour eux.

Je me permets un détour pour noter que la loi 21 sur la laïcité serait évidemment dans la mire du concept légal de racisme systémique. Il suppose en effet que lorsqu’on constate une discrimination visant une minorité et qu’une loi a un impact sur cette minorité, on déclenche l’alarme. Ce qui fait que lorsque l’État québécois a retiré des droits acquis aux catholiques et protestants dans la gestion de leurs écoles et de leurs hôpitaux, il ne s’exposait à aucun blâme car il agissait contre des religions majoritaires. Mais si son pas de plus visant l’interdiction de signes religieux en classe s’applique de façon disproportionnée à une minorité religieuse plus attachée à ces symboles religieux, cela devient ipso facto du racisme systémique. Fin de la parenthèse.

Valérie Plante a souscrit aux recommandations d’un récent rapport sur la question. Elle doit donc atteindre des cibles contraignantes pour correctement représenter cinq groupes: minorités visibles, ethnoculturelles (ni anglos ni francos), autochtones, femmes et personnes en situation de handicap. (Je m’étonne de l’absence des LGBTQ.) Elle n’a pas le droit d’y arriver « en moyenne». Non. Elle doit y arriver distinctement dans la ville-centre et dans chaque arrondissement et autant chez les employés que chez les professionnels et les cadres.

Rien ne dit qu’ensuite, des sous-groupes ne s’ajoutent à sa tâche. Les Noirs issus des Caraïbes ont des caractéristiques différentes de ceux venus d’Afrique ou des États-Unis. Et comment oser mettre dans une même catégorie Indiens et Pakistanais ? Je n’invente pas cette revendication, elle existe déjà.

Cela signifie qu’il faut assurer aux membres des minorités, non l’égalité des chances, mais l’égalité de résultats. C’est une garantie qu’on n’offre pas aux Québécois venant de milieux défavorisés ou aux membres des minorités invisibles, comme un belge ou un roumain francophone. Pour contrer une injustice, on en érige donc une autre. C’est fâcheux.  On doit pouvoir trouver mieux.

Comme moi, vous détestez le racisme. Comme moi, vous souhaitez des actions fortes. Mais soyez francs. Si vous étiez François Legault, mettriez-vous votre doigt dans l’engrenage du racisme systémique ?


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Laïcité: au nom de qui Valérie Plante parle-t-elle ?

Sur la laïcité, Valérie Plante et Denis Coderre sont sur la même longueur d’onde. Mais qu’en pensent vraiment leurs électeurs ?

La mairesse de Montréal a pesé de tout son poids, hier, contre le projet de loi sur la laïcité déposé par le gouvernement québécois. L’opposition officielle à l’hôtel de ville réclame que Montréal soit exempté de son application, rien de moins !

Disons d’abord que les opinions de ces élus sont légitimes et qu’ils pourront l’exprimer dans la consultation qui précédera l’adoption de la loi par l’Assemblée nationale. Mme Plante s’insère parfaitement dans les traces de son prédécesseur Denis Coderre qui s’opposait, en principe, à ce genre de mesures mais qui avait poussé le bouchon un peu plus loin en laissant entendre qu’il n’appliquerait pas ses dispositions dans sa ville. J’étais à l’époque ministre responsable de la Métropole et je l’avais semoncé à ce sujet (Il avait même récidivé lors de la loi libérale sur l’interdiction du voile intégral, beaucoup plus timide – voir plus bas).

Valérie Plante n’a pas, pour l’instant, franchi ce pas, contrairement à la Commission scolaire du Montréal anglophone qui a clairement affiché sa volonté de ne pas appliquer la loi.

Avant d’aller plus loin, une question de base se pose. Mme Plante et les conseillers municipaux de Montréal ont le droit d’avoir des avis sur la question, mais sont-ils représentatifs de leurs électeurs ? Pour qui parlent-ils ?

Il serait utile d’avoir un sondage effectué dans les limites de la ville de Montréal pour en avoir le cœur net. Nous détenons cependant une intéressante approximation: le sondage effectué par la maison CROP en novembre dernier, donc il y a à peine quatre mois, avec un échantillon représentatif couvrant la Région Métropolitaine de Montréal.

Que découvre-t-on ?

La mairesse Plante se plaint que la loi s’applique aux policiers (et policières) de Montréal, qui sont pourtant sous son autorité. Or qu’ont répondu les Montréalais ?

Interdiction des signes religieux chez les policiers:

65% POUR, 29% CONTRE

Pour ce qui est de l’interdiction chez les enseignants, la marge est aussi forte:

58% POUR, 35% CONTRE

En fait, force est de constater que le projet de la CAQ (et, dois-je ajouter, la position du PQ que j’ai défendue et défends toujours) est MOINS SÉVÈRE que l’opinion exprimée par les Montréalais.

Le projet de loi prévoit une clause grand-père protégeant les droits acquis des policiers, enseignants et juges. Or..

56% des Montréalais sont CONTRE cette clause.
En fait, 48% (contre 44%) préféreraient que les récalcitrants soient CONGÉDIÉS !

L’excellente décision des parlementaires québécois de déplacer le crucifix hors de l’enceinte du pouvoir, le Salon bleu, n’est pas appuyée par les Montréalais:

54% auraient préféré MAINTENIR LE CRUCIFIX au Salon Bleu, contre 30% favorables à son retrait.

La conclusion coule de source. Dans ce débat, le PQ et la CAQ cherchent un point d’équilibre entre la volonté populaire favorable à la laïcité et ceux qui y sont opposés. Le PQ et la CAQ ont mis de l’eau dans leur vin, pour maximiser les chances de succès de la réforme.

Pour l’instant, on ne peut en dire autant de la mairesse. Dans le doute, peut-être devrait-elle écouter ses citoyens.


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18 septembre 2017

Lettre ouverte à M. Denis Coderre: Montréal fait partie du Québec

Monsieur le maire, cher Denis,

Vous me savez partisan d’une réelle décentralisation des pouvoirs et d’un statut pour la métropole. Je m’y étais engagé lorsque j’étais ministre de la métropole et l’ai appuyé comme chef du Parti Québécois. J’estime d’ailleurs que la loi votée par le gouvernement libéral est encore trop timide. En habitation, par exemple, j’aurais aimé donner davantage de latitude à Montréal pour mieux répondre aux besoins criants de logements sociaux et abordables.

Je dois cependant exprimer mon désaccord total avec votre tentative d’utiliser le statut de la métropole pour vous soustraire aux lois de l’Assemblée nationale portant sur la laïcité et le vivre-ensemble.

Monsieur le maire, Montréal fait partie du Québec. Les Montréalais sont membres de la nation québécoise.

Dans votre prétention d’exclure Montréal des décisions de l’Assemblée nationale, vous semblez oublier un élément essentiel. Les Montréalais sont représentés à l’Assemblée nationale par des députés de plusieurs partis. J’en suis. Les questions d’immigration et de laïcité font partie des enjeux qui déterminent le vote des électeurs montréalais au moment de leur choix de députés.

Vous indiquez avec raison que les décisions que nous pourrions prendre sur le port de la burqa ou du niqab, par exemple, aura davantage d’impact à Montréal qu’en régions. Vos collègues maires des régions pourraient utiliser votre argument et se déclarer maîtres des décisions touchant la forêt, les mines, les pêches. Ils ne le font pas.

Vos déclarations de cette semaine font craindre une dérive malsaine. Souhaiterez-vous demain soustraire Montréal de certaines dispositions actuelles ou futures de la loi 101 ? Du Code du travail ? Du Code criminel ?

Le maire et les élus de Montréal sont des personnes importantes qui doivent bien sûr être consultées sur un ensemble de sujets qui peuvent avoir un impact sur la vie dans la cité (…). Mais les décisions concernant l’avenir de la nation sont prises à l’Assemblée nationale. Montréal a droit au respect. L’Assemblée nationale aussi.

Bien cordialement,
Le député de Rosemont,

Jean-François Lisée


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