Qu’est-ce que le pouvoir ? Ou plutôt qui détient, en définitive, le pouvoir de décision ? Après plusieurs décennies à naviguer dans les arcanes du parti démocrate américain, l’organisateur devenu éminence grise du parti, Robert Strauss, a décrit ainsi sa lente découverte de la réponse à cette question:
« Le pouvoir est une chose intéressante. Au début, je pensais que le pouvoir politique consistait à assister à un dîner réunissant des politiciens. Puis, j’ai pensé que le pouvoir politique consistait à organiser un dîner avec des politiciens. Puis, j’ai pensé que ça consistait à se faire inviter à loger au même hôtel qu’un candidat à l’investiture présidentielle, au moment de la convention. Je me tenais dans le couloir à la sortie de la suite de Sam Rayburn [figure politique démocrate des années 50] et j’étais très impressionné. Puis, j’ai été admis dans le salon d’une de ces suites, et j’étais très impressionné. Puis, je me suis rendu compte que toutes les décisions étaient prises, avec le candidat à la présidence, derrière la porte de la chambre à coucher. Finalement, j’ai été invité dans la chambre à coucher avec les derniers 8 ou 10 individus les plus proches du candidat. Là, je pensais que j’étais arrivé dans le cénacle — jusqu’à ce que j’apprenne que le candidat et ses plus proches conseillers disparaissaient parfois dans la salle de bain. A la fin, il n’y avait plus que [l’alors candidat] Jimmy Carter, [son chef de cabinet] Hamilton Jordan et moi, dans la salle de bain. C’est là que la vraie décision se prenait. »
J’ai retrouvé cette citation après voir lu l’excellent bouquin « Conversations entre adultes » de l’ancien ministre des Finances de la Grèce. Il pose une question finalement bien simple: qui détient le réel pouvoir en Europe ? Je vais vous gâcher la fin (mais ce n’est pas grave). La réponse est: le ministre allemand des Finances et ses adjoints.
Aucune démonstration théorique ne vaut le récit, au quotidien, d’une négociation. Varoufakis est élu ministre, donc homme fort, du gouvernement de gauche élu au plus fort de la crise de la dette grecque en janvier 2015. Les pressions exercées par l’Union Européenne pour un remboursement à marche forcée de sa dette considérable fait subir au peuple grec des privations inconnues depuis la seconde guerre. Comme le ferait le comptable de toute entreprise endettée, Varoufakis se tourne vers sa banque (l’Europe) pour restructurer sa dette et permettre un remboursement plus lent qui n’étouffe pas toute possibilité de croissance économique, tout en proposant des réformes réelles d’une fiscalité grecque pleine de trous.
Contrairement à d’autres membres du gouvernement de gauche, Varoufakis n’est pas un radical. Économiste ayant enseigné aux États-Unis, il s’entoure de certains des meilleurs experts américains pour établir ses propositions. Il estime que la Grèce n’aurait jamais du entrer dans l’Euro et que cette entrée est une des causes du déséquilibre. Mais il estime que sortir de l’Euro serait pire encore.
Dans ce bouquin remarquablement écrit (et traduit) il nous entraîne avec lui dans chacune de ses découvertes des dédales du pouvoir européen. Tous les alliés politiques qu’il croit être en train de se faire en France, au Royaume-Uni ou ailleurs se liquéfient littéralement devant les vrais détenteurs du pouvoir, que j’ai nommés plus haut.
Puis, l’affaire devient shakespearienne lorsque, petit à petit, son propre parti, son propre premier ministre, cèdent sous la pression européenne, isolant Varoufakis.
Complètement ? Pas tout à fait. Le premier ministre, Alexis Tsipras, est convaincu que le peuple grec acceptera, par référendum, de céder aux diktats de l’Europe. Il organise donc un référendum, officiellement pour demander aux Grecs de rejeter les demandes de l’Europe, mais en souhaitant qu’ils les acceptent. Ainsi, ayant perdu son référendum, il pourra accepter, officiellement à contre-coeur, de céder.
Mais à sa grande surprise, les Grecs rejettent à 61% les exigences européennes – comme le souhaitait, dans son cas réellement, Varoufakis.
Malgré ce vote, le gouvernement Tsipras cède, donc tourne le dos à son propre peuple. Varoufakis démissionne et fonde son propre parti, qui n’emporte que 3,5% du vote à l’élection de juillet dernier.
Le livre est éclairant à plusieurs égards – économique, politique, sur le rôle des réseaux, sur le double langage, la relative absurdité de positions dogmatiques, sur la force des faibles et la faiblesse des forts — mais aussi sur la force des forts et la faiblesse des faibles.
C’est aussi un cri pour le volontarisme pragmatique, pour le respect de la parole démocratique et des peuples.
Je le recommande chaudement.
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