USA : Les progrès du coup d’État

« Je me fiche complètement de savoir pour qui les gens vont voter. Ce qui m’intéresse extraordinairement, par contre, est ceci : qui va compter les votes ? » Joseph Staline aimait dire les choses crûment. Son ministre de la justice avait un jour confirmé que la constitution de l’URSS protégeait bien « la liberté d’expression ». Mais, avait-il ajouté, elle ne protégeait pas « la liberté après l’expression ». Riche nuance.

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

En bons autocrates, les partisans du retour de Donald Trump à la présidence en 2024 concentrent leurs efforts sur le contrôle de ceux qui comptent et valident les votes. Globalement parlant, l’objectif de l’offensive est le suivant : si Joe Biden devait obtenir, la prochaine fois, exactement autant de voix qu’en 2020, les responsables électoraux invalideront sa victoire dans les États-clés. C’est pourquoi de nombreuses nouvelles lois donnent désormais aux législateurs de ces États le droit d’invalider des élections (en plus de rendre le vote plus difficile pour les électeurs traditionnellement démocrates). Jamais auparavant le poste, électif, de secrétaire d’État n’avait attiré l’attention. Or c’est celui qui valide les résultats. Les Républicains sont à l’offensive pour faire élire, en 2022, des candidats qui croient au « grand mensonge », voulant que l’élection de Biden ait été illégitime. Trump endosse personnellement les acteurs du futur coup et contribue au financement de leurs campagnes. On signale aussi un afflux record de militants trumpistes aux postes d’observateurs électoraux locaux. Des fonctions naguère réservées aux gentils retraités, mais désormais investis, dans certains États, de pouvoirs de contrôle accrus.

Pour que le coup réussisse, il est essentiel que le congrès soit contrôlé par les Républicains à l’élection de 2022. Puisque les démocrates n’y ont qu’une majorité de neuf sièges, il suffit que cinq basculent à droite pour y arriver. Une technique utile est de redessiner la carte électorale pour créer davantage de circonscriptions sûres. Puisque les républicains, dans les États, contrôlent deux fois plus de redécoupage que les démocrates, l’affaire est ketchup. Si le vote de 2020 se reproduit à l’identique en 2022, le redécoupage donne déjà à la droite automatiquement six sièges de plus, selon un décompte du New York Times. Et le processus n’est même pas encore commencé en Floride et en Géorgie, où la récolte s’annonce bonne. « Le plancher pour les républicains est plus élevé qu’avant » se vante le président de la campagne républicaine.

Il faut de plus que la majorité républicaine soit trumpiste pur-jus, et accepte la triche électorale comme vraie. La purge de la poignée de représentants républicains ayant encore une colonne vertébrale démocratique va bon train. Liz Cheney, par exemple, a été déchue de son affiliation par le parti républicain de son État du Wyoming. Les autres seront défaits lors de leurs investitures. C’est essentiel car, s’il y a impasse sur le résultat en 2024, la constitution donne à la Chambre des représentants le droit de désigner le nouveau président, donc Trump.

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Il y a la mécanique du coup, il y a aussi l’état d’esprit. La folie trumpiste doit percoler dans toutes les consciences du parti. Un conservateur modéré, David Brooks, est revenu d’une récente conférence de l’élite républicaine convaincu que cette transition a déjà eu lieu. Les démocrates ne sont plus présentés comme des adversaires politiques aux idées erronées, comme le pensaient Ronald Reagan ou John McCain. Ils sont désormais des ennemis. « Nous sommes aux prises avec un effort systématique de démantèlement de notre société, de nos traditions, de notre économie et de notre mode de vie » déclare par exemple le sénateur Marco Rubio, naguère critique des exagérations trumpistes. Brooks fut frappé par l’applaudissement nourri qui a accueilli ces propos de la directrice d’un des principaux think tank de droite, Rachel Bovard : « Les élites wokes – qui dominent désormais la gauche – ne veulent pas ce que nous voulons. Ils veulent nous détruire. Non seulement vont-ils utiliser tout levier à leur disposition pour y arriver » mais ils le font déjà en « dominant chaque institution culturelle, intellectuelle et politique. » Il faut savoir aussi que dans cette vision apocalyptique du monde, les ennemis démocrates sont à la fois les émeutiers issus du mouvement Black Lives Matter et les milliardaires qui contrôlent Wall Street.

À cette diabolisation de l’adversaire se combine la normalisation de la violence politique. Ces derniers jours, le jeune Kyle Rittenhouse est devenu la coqueluche de la droite. Son exploit : avoir été jugé non coupable de meurtre. Il s’était présenté, mineur, avec une arme d’assaut dans une manifestation pour les droits des noirs. Pris à parti, il a fait deux morts et un blessé. Au mieux, l’affaire est tragique pour tous. Pour la droite, Rittenhouse est un héros, un modèle. Trump l’a reçu, un élu du Congrès lui a offert un emploi, invitant ses partisans à « se défendre, être armés, dangereux et moraux ».

Tous ces préparatifs sont peut-être inutiles. La chute de popularité de Joe Biden est telle que les plus récents sondages donnent les républicains gagnants pour l’élection de 2022, même sans tricher. Invités même à choisir entre Biden et Trump pour président, l’électorat est désormais également divisé. Mais pourquoi prendre un risque ? Si, en 2024, Trump gagne, il gagne. S’il perd, il gagne aussi.


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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

Une réflexion à propos de “USA : Les progrès du coup d’État

  1. Comment se fait-il que les américains en soient rendus la? Je lis le blogue de Richard Hétu et la dérive du parti républicain est incroyable.

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