Cher Journal: 365 jours plus tard (à l’international)

Cher Journal,

♦ C’était à Bhopal, en janvier dernier. En plein centre du corridor industriel qui va de Mumbai, la métropole où le Québec a sa délégation et est fermement établi, jusqu’à New Delhi, la capitale. Une région en plein boom, à l’épicentre de la croissance indienne, où nos entreprises veulent prendre pied. Devant une centaine de gens d’affaires locaux et québécois venus participer à la mission, le ministre du gouvernement local, M. Jayant Malaiya, envoie un signal: « Le Québec est le partenaire stratégique de notre État en Amérique du Nord ».

♦ C’était à Dresde, capitale de la Saxe, en Allemagne, en juin. Après la Bavière, où le Québec est connu et respecté, la Saxe est la nouvelle frontière de notre présence au centre de l’Europe. Le Ministre-président (équivalent du Premier ministre) M. Stanislaw Tillich, que nous avions vu au Québec plus tôt dans l’année, me reçoit dès mon arrivée, fait la liste précise des partenariats, publics et privés, qu’il veut faire avancer avec le Québec et me glisse comme si c’était une évidence: « vous êtes notre meilleur allié en Amérique du Nord, c’est avec vous qu’on choisit de travailler ».

♦ C’était à Halifax, en juillet, lors de la rencontre des États du Sud-Ouest des États-Unis et de quelques provinces canadiennes. Le Secrétaire d’État de Georgie, où nous avons une délégation, Brian Kemp, m’annonce que « notre lien avec le Québec est notre relation internationale la plus importante ».

♦ C’était au dernier étage d’un gratte-ciel de New York, en décembre, avec le numéro deux de Morgan Stanley, Jim Rosenthal. Devant la première ministre, André Boisclair et moi, il explique pourquoi son centre de traitement de données de Montréal a une croissance constante, bien au-delà des projets d’origine: la créativité des diplômés qu’il recrute dans la métropole, la qualité de vie de ses cadres qui ne veulent pas aller ailleurs. Pour lui, la cause est entendue, la réputation de Montréal est faite: créativité, qualité de vie.

♦ C’était sur les marches de l’Élysée, en octobre 2012. Pauline Marois a salué le Président et s’avance, en bas des marches, vers le micro placé devant les journalistes. Je salue François Hollande à mon tour, mais je sens qu’il hésite. Il reste sur le perron plus longtemps qu’à l’habitude. Je l’interroge du regard. Il dit: « Je peux dire quelques mots à la presse… »

Cela ne se fait jamais. J’y étais allé avec Jacques Parizeau (et Mitterrand) avec Lucien Bouchard (et Chirac), jamais le Président ne descend avec son visiteur devant les médias.

Je m’entends répondre: « Pourquoi pas ? » Hollande rejoint Pauline Marois, ravie, et affirme devant les scribes la « continuité » avec la tradition de non-ingérence et non-indifférence — continuité rompue par Sarkozy — et la « solidarité » de la France avec le Québec.

♦ C’était à Delhi, à la grande conférence annuelle sur le climat regroupant 1 000 délégués du monde entier, en janvier. L’échec de Copenhague, l’année précédente, n’avait pas fini de déprimer le monde écolo. Je venais de finir d’expliquer comment l’axe Californie-Québec avait réussi, il y a quelques années, à faire adopter à tout le continent une réduction des émissions polluantes des voitures, et que la même alliance entamait une nouvelle bataille, sur le marché du carbone, cette année. Et que si on arrivait, comme pour les voitures, à entraîner plusieurs États et provinces dans ce marché, on pourrait forcer les deux capitales, Washington et Ottawa, à emboîter le pas, ce qui changerait la donne internationale sur la question.

Mon voisin de panel, le dynamique sous-ministre norvégien du développement international, Arvinn Eikeland Gadgil, qui venait de faire un constat assez gris de la situation, retrouve le sourire: « le Québec est le rayon de soleil de la journée ».

♦ C’était pendant la bataille de l’OACI, lorsque le Qatar voulait emporter dans sa cour le siège social qui forme, à Montréal, le coeur institutionnel de la grappe aérospatiale, la troisième au monde. En début de campagne pour la rétention de l’OACI, tous les pays n’ont pas encore pris position. Mais le représentant d’une grande puissance encore officiellement indécise me prend à part pour me donner moults conseils sur la meilleure façon de gagner cette bataille. Pour lui et plusieurs de ses collègues, au-delà des questions politiques ou géopolitiques, il n’était absolument pas question de quitter Montréal, sa qualité de vie, ses saisons.

♦ C’était à Montréal, ce vendredi. Je recevais pour la féliciter la nouvelle présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF) — l’ONG devenue la plus grande organisation à financement privé au monde. Elle s’appelle Joanne Liu, elle est Québécoise, spécialiste en urgence pédiatrique à Sainte-Justine, vétérane de 15 ans de missions de MSF du Sri Lanka au Congo. Au sein de MSF, « les médecins québécois sont très prisés » m’explique-t-elle. Pourquoi ? Pour ce qu’ils sont: compétents, pragmatiques, conviviaux. Et pour ce qu’ils ne sont pas: issus d’une ex-puissance coloniale ou d’une puissance aux visées impériales. Ce « goût du Québec » à l’étranger, je l’ai entendu des douzaines de fois. Il y a une façon québécoise d’être au monde, inimitable et admirable.

Qu’ont en commun ces tranches de la vie internationale du Québec, dans la saison 2012-2013 ? Elles dessinent, en quelques traits, l’ampleur de l’empreinte mondiale du Québec. Son empreinte économique, politique, culturelle.

Moi qui m’intéresse depuis des décennies à la politique internationale du Québec, je dois faire un aveu. Je sous-estimais l’ampleur de nos réseaux, la qualité de notre réputation comme société, le nombre de nos alliés — ce qu’une crise comme celle de l’OACI a immédiatement révélé.

Il y a, dans des régions d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine (au Brésil et au Mexique en particulier), d’Inde et de Chine, une « soif du Québec ».  Une attente. Un appel.

Comme ministre des Relations Internationales, je m’y frotte quotidiennement. Mon rôle est de contribuer à faire croître cette empreinte, car aussi étendue soit-elle, elle est encore en deçà de ce qu’elle pourrait être, en deçà de ce que le Québec peut apporter au monde, dire au monde, tirer de son branchement mondial.

Notre statut de nation non-souveraine nous handicape lourdement, nous barrant la porte de tant de lieux où se prennent des décisions cruciales pour notre bien-être actuel et notre avenir. Seule la souveraineté nous permettra d’étendre toute notre voilure.

Mais c’est déjà un exploit, avec ce handicap et la petitesse des moyens, que l’on fasse autant parler de nous, qu’on nous accueille avec tant d’empressement. On a bien noté, à l’étranger, qu’on a perdu un maire ou deux pour cause de corruption et, bien sûr, les médias anglophones rapportent bien tel pastagate ou tel débat sur les valeurs. Mais cela se fond dans une réputation plus durable de compétence et d’inventivité, de production culturelle et aérospatiale, de rôle actif et constructif dans chaque forum dont nous avons réussi à forcer la porte. Et, demain, c’est à Montréal qu’on viendra d’un peu partout pour demander comment on s’y est pris pour déraciner la corruption, pour devenir exemplaire.

J’ai résumé, au CORIM en février, comment je conçois la politique internationale du Québec. Elle se résume en un mot, que les Québécois n’ont que récemment apprivoisé, mais qui doit désormais les définir: l’ambition.

C’est cette ambition qui nous fait nous déployer davantage. En multipliant les bureaux d’Expansion Québec, bientôt présents dans 40 villes du globe, pour accueillir nos entreprises qui veulent tenter l’aventure internationale, sans perdre leur chemise.

C’est cette ambition qui fait croître rapidement nos exportations en Inde, en Chine, en Russie, au Brésil. Cette ambition qui nous conduit à se réinvestir en Afrique, où je dirige ces jours-ci la plus grande mission québécoise à ce jour, avec une centaine d’entreprises et d’institutions québécoises, dans trois pays.

Le réengagement du Québec en Afrique et la relance de notre commerce extérieur sont deux de mes priorités depuis un an, et vont se déployer cet automne. Une troisième porte sur la projection à l’étranger d’une valeur portée par tous les Québécois: la solidarité.

Avec l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, l’AQOCI, nous avons entamé une consultation qui nous mènera à la création d’une Agence québécoise de solidarité internationale. Cette Agence affirmera la pérennité de l’action de solidarité du Québec, sera un carrefour pour tous les acteurs québécois engagés dans le domaine — et il y en a beaucoup — et incarnera clairement un principe que l’ACDI semble avoir oublié: la solidarité est au service des autres, pas au service de ses propres intérêts économiques.

Nos ancêtres étaient coureurs des bois. Nous sommes aujourd’hui coureurs du monde. Nous ne nous en sommes pas complètement rendus compte. Car pour être à la hauteur de notre réputation, de notre empreinte mondiale, il faudrait exister complètement.

Après un an comme diplomate en chef du Québec, je peux témoigner d’une chose. Les interlocuteurs rencontrés de Washington à Mumbai n’ont pas — et ne souhaitent pas — se mêler de nos débats existentiels. Mais nous connaissant maintenant pour ce que nous sommes, le jour où on prendra enfin notre carte de membre de l’ONU, ils jugeront simplement que nous venons de régulariser notre situation. Que nous venons de nous mettre à niveau.

Au niveau de notre empreinte internationale, de notre contribution à la vie mondiale, de notre valeur.

Pour mon bilan en tant que ministre de la Métropole, cliquer ici.
Pour mon bilan en tant que député de Rosemont, cliquez ici.


9 réflexions au sujet de « Cher Journal: 365 jours plus tard (à l’international) »

  1. C’est ce qui est le plus hot: «Cela ne se fait jamais. J’y étais allé avec Jacques Parizeau (et Mitterrand) avec Lucien Bouchard (et Chirac), jamais le Président ne descend avec son visiteur devant les médias.

    Je m’entends répondre: « Pourquoi pas ? » Hollande rejoint Pauline Marois, ravie, et affirme devant les scribes la « continuité » avec la tradition de non-ingérence et non-indifférence — continuité rompue par Sarkozy — et la « solidarité » de la France avec le Québec.» À se rappeler le lendemain d’un référendum avec nos alliés de la catalogne et d’Écosse, nous en aurons besoin… Lâchez-pas!

  2. Je lève mon chapeau devant autant de preuves de solidarité venant de l’international.

    Que l’interculturalisme se réalise au Québec et ailleurs!

    Que le Québec soit un modèle de résilience par excellence aux yeux du monde entier.

  3. Ce message de confiance en soi est rapetissé constamment par les Trudeau, Mulcair et les minables députés conservateurs du Québec.

    La peur de « devenir grands » fait aussi partie de notre culture de colonisés et néo colonisés!

  4. Merci Jean-François pour cet article qui me met le coeur en joie.J’ai les larmes aux yeux de fierté et de rage de n’être pas encore à la grande table du monde.

  5. Grand merci monsieur Lisée d’avoir pris le temps de nous offrir ces tranches de vie du Québec international. Ça remonte vraiment le moral. On ne dira plus qu’on est né pour un p’tit pain ! Vivement la souveraineté pour ouvrir grand nos voiles, comme vous le dites si bien!

  6. Merci !
    Ça fait du bien à mon Québécois , qui en arrache parfois…
    On en parle pas quand c’est beau et bien pour nous.

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