Le blasphème de Denis Villeneuve

Denis Villeneuve a travaillé fort pour insérer dans la seconde partie de Dune une blague qui ne ferait rire que les Québécois (et quelques Français). Il souhaitait faire prononcer par un des personnages secondaires importants, joué par Josh Brolin, le mot « tabarnak ». Il existe plusieurs prises de Brolin prononçant le savoureux juron, mais aucune n’avait l’authenticité souhaitée par le cinéaste. Le blasphème fut abandonné. Nous brûlons d’envie de les voir. Il devrait les envoyer à Infoman.

Si je puis me permettre une recommandation, il aurait été plus facile de faire prononcer le terme à un guerrier Fremen — ils parlent leur propre langue, aux relents arabes. Pour le troisième volet de Dune, dont la réalisation est désormais acquise, je verrais bien un de ces guerriers, au moment de crier « À l’attaque ! » lancer, sabre au clair, un « tabarnak » enthousiaste. (Note au cinéaste : je suis volontaire pour jouer le figurant qui aura cette seule ligne de texte. En attendant, je m’entraîne dans mon sous-sol.)

Le mot en T n’est pas le seul blasphème que Villeneuve a inséré dans son adaptation. En fin de film, la mère supérieure de l’ordre religieux des Bene Gesserit crie à l’« abomination », car elle reçoit l’ordre de se taire. M’est avis que le propos est destiné à Villeneuve, qui a volontairement et savamment modifié l’un des thèmes centraux du livre de Frank Herbert, Dune, pour lui substituer, soyons nets, un plaidoyer laïc. (Je ne m’en plains pas. Je constate et salue l’audace.)

Tout tourne autour d’une prophétie religieuse. Dans la planète désertique Arrakis, soumise à une cruelle colonisation extractive, les autochtones, appelés Fremen, seront un jour libérés grâce à la venue d’un sauveur étranger, le Mahdi. Les Fremen croient dur comme fer que cette prophétie les a habités de tout temps. Mais c’est une supercherie, une invention insérée dans leur culture par l’ordre religieux féminin dans le but de l’utiliser, le temps venu, pour servir son propre dessein de contrôle politique.

Villeneuve rappelle en entrevue que l’oeuvre de Frank Herbert est « un avertissement face aux figures messianiques, aux gens qui prétendent avoir une vérité ou qui marient la politique avec l’absolu ». Mais là où Herbert ne partage ce secret qu’avec nous, ses lecteurs, Villeneuve répand la (vraie) bonne nouvelle chez les protagonistes. Nulle part dans le livre ne trouve-t-on parmi les Fremen des mécréants. Personne qui met en doute la religion. Villeneuve invente deux fractures : une entre les jeunes, religio-sceptiques, et les vieux, croyants ; une autre entre les nordistes, laïcs, et les sudistes, fondamentalistes. On croirait le Québécois de la loi 21 juger durement l’obscurantisme des Américains de la Bible Belt.

Je ne dis rien ici qu’il n’avoue lui-même. Au micro de Patrick Masbourian, le lendemain de la première montréalaise, le cinéaste expliquait pourquoi il avait ainsi clarifié les choses : « Une des idées principales de la Révolution tranquille au Québec a été de dissocier cette société laïque là, qui s’est éloignée du joug de l’Église. […] Le Québec a été un laboratoire extraordinaire pour ça, et je pense que c’est là où je pourrais dire que mon adaptation a une sensibilité québécoise. »

L’irrévérence anticatholique des Cyniques de sa jeunesse sourd dans une scène — inimaginable dans le livre — où Villeneuve se moque du discours circulaire religieux. Comme le veut l’archétype du héros qui refuse dans un premier temps d’assumer le rôle imposé par le destin, le personnage central de Paul (Timothée Chalamet) nie être le Mahdi. « Vous voyez, il nie, exactement comme prévu. C’est la preuve que c’est lui ! » s’exclame un leader dévot (Javier Bardem). À ce point du film, dans la salle de cinéma, les rires fusent. Villeneuve a réussi à tourner les croyants en ridicule.

Un autre changement introduit par Villeneuve se nourrit au féminisme ambiant au Québec. Les livres font une grande part au pouvoir religieux et politique féminin. Mais dans ce pouvoir, la hiérarchie et la discipline règnent. Villeneuve libère deux personnages féminins majeurs. La mère de Paul, Jessica (Rebecca Ferguson), affirme son indépendance par rapport à l’ordre religieux dont elle fait partie. Ce n’est pas dans les premiers livres, et c’est un moment fort.

Surtout, le personnage féminin principal, Chani (Zendaya), est dans les livres la fidèle compagne de Paul, sa complice et conseillère. Dans Dune, deuxième partie, Villeneuve la transforme en rebelle féministe, antimonarchiste et laïque. Paul est un aristocrate ; Chani plaide devant lui les mérites de l’égalité des gens et des sexes. Ce n’est que lorsque Paul, converti à l’égalitarisme, lui confie souhaiter être non son duc, mais son égal, qu’il a droit au premier baiser. Puis, quand tous s’agenouillent devant Paul qui fait semblant de croire qu’il est le messie, Chani, seule, reste debout, défiante, puis quitte la scène et le film en chevauchant un ver des sables géant (je ne vous explique pas).

Cette rupture entre les deux figures principales du film est un écart majeur avec l’oeuvre d’origine. On se demande comment Villeneuve fera pour réunir les deux amoureux dans le troisième opus, car Herbert est formel : ils doivent procréer.

Résumons-nous. Un fils de notaire de Gentilly, formé au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, est devenu l’un des cinéastes les plus talentueux et adulés au monde. Il en profite pour infuser une oeuvre phare de la culture occidentale de convictions laïques, antimonarchistes et féministes forgées dans son Québec natal, ce « laboratoire extraordinaire ». Si ça ne vous rend pas fier d’être Québécois, je ne peux rien pour vous.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La malédiction de Jane Bond

La blague va comme ceci. On demande à un jeune couple de décrire quelle serait pour chacun la sortie romantique idéale, si les deux personnes ne se connaissaient pas l’une l’autre. L’homme répond sans hésitation : un souper et une nuit avec Gal Gadot. La femme réplique : j’ai beaucoup mieux. Pour moi, ce serait un souper, de la danse et une nuit avec Gal Gadot. Mais dans mon scénario, je jouerais mon rôle et celui de Gal Gadot !

La comédienne d’origine israélienne, révélée au monde par son incarnation de Wonder Woman, apparaît donc comme un choix idéal, et consensuel, pour accomplir une tâche jusqu’ici toujours disponible : lancer dans l’espace cinématique populaire un personnage aussi attractif et pérenne que James Bond, Ethan Hunt, dans Mission: Impossible, ou encore Indiana Jones.

Je ne sais pas pourquoi Netflix a pu penser qu’une telle franchise pourrait atteindre ce niveau de notoriété sur une plateforme en ligne, mais c’est précisément ce qu’il a tenté de faire avec Gadot dans Heart of Stone, lancé à la mi-août.

Malheureusement, le film n’affiche nullement le niveau de fraîcheur et d’originalité nécessaire pour imposer Gal comme future Jane Bond. Le film comporte à peu près le même nombre d’invraisemblances que les autres films de sa catégorie et, puisque le nombre de menaces mondiales semble limité, on ne peut lui reprocher de reprendre ce qui est devenu un cliché : quelqu’un a inventé un bidule qui peut pirater absolument tous les ordinateurs du monde, y compris militaires. Il faut donc qu’il ne tombe pas dans de mauvaises mains.

Le personnage joué par Gadot est membre d’une organisation secrète d’agents secrets chargée de veiller sur notre bien-être collectif (même idée que dans la fort bien léchée récente série Citadel sur Prime). On ne s’ennuie pas, mais on se demande pourquoi les producteurs n’ont pas prélevé une part de leur modeste budget de 68 millions $US pour embaucher des dialoguistes.

Le fait qu’on sort tout juste, cet été, de la projection du dernier Mission: Impossible — absolument épatant — agit comme de la cruauté comparative. Même avec ses incongruités, la dernière itération du James Bond avec Daniel Craig (la motivation du vilain est incompréhensible, ou alors il est fou) nous a maintenus sur un plateau supérieur.

Le flop de Gadot s’ajoute à une série de tentatives ratées d’ériger une superhéroïne au même niveau qu’un superhéros. L’an dernier, Jessica Chastain croyait avoir trouvé le bon filon : une sororité internationale. Elle incarnait l’espionne américaine aux côtés d’une Kenyane (Lupita Nyong’o), d’une Allemande (Diane Kruger) et d’une Latina (Penélope Cruz). Le film, The 355 — nom de code d’une espionne patriote pendant la révolution américaine —, fut un échec commercial malgré ses ambitions et la qualité de sa distribution. La volonté d’incorporer une espionne chinoise, Fan Bingbing, une star dans l’empire du Milieu, devait ouvrir le marché chinois. Mais n’était-il pas un peu risqué de confier aux services secrets chinois le truc qui pirate tous les ordinateurs du monde ? Aucune suite n’est prévue.

Miser sur un groupe de femmes, plutôt que sur une agente seule, avait été tenté avec la reprise au cinéma du succès télé des années 1970 Charlie’s Angels. Deux films, produits en 2000 et en 2003, notamment par la comédienne Drew Barrymore, accompagnée à l’écran par Lucy Liu et Cameron Diaz, misaient sur l’action et la comédie. Le succès a été au rendez-vous. Deux autres films étaient prévus, mais ils n’ont jamais été réalisés. Une occasion manquée.

L’actrice et productrice Elizabeth Banks a tenté de relancer la série avec une nouvelle génération d’actrices, dont Kristen Stewart, en 2019, et a complété la féminisation du groupe en remplaçant le toujours invisible patron Charlie, un homme, par Jaclyn Smith, une des agentes d’origine. L’échec commercial a fait mordre la poussière au projet. J’avais pourtant beaucoup aimé la scène d’ouverture.

On pensait bien avoir trouvé la réplique féminine à Indiana Jones avec l’introduction au cinéma de Lara Croft, du jeu vidéo Tomb Raider, incarnée par Angelina Jolie, aux mensurations adéquates pour le rôle.

Deux films, en 2001 et en 2003, des productions de bon calibre, furent des succès commerciaux, malgré un incompréhensible ratage des effets spéciaux pendant la scène finale du second film. La série aurait pu devenir emblématique, deux autres films étaient prévus… mais Jolie considéra qu’elle avait fait le tour de cet univers.

On ne la remplacerait qu’en 2018, par la Suédoise Alicia Vikander, mais il n’y eut qu’un film, et l’ambition n’était plus la même.

Dans le monde des superhéros, massivement masculin, il faut revenir à Gal Gadot pour nourrir l’espoir de faire surgir une superhéroïne. Son Wonder Woman, en 2017, fut un succès commercial et critique et, à mon avis, un délice. Mais la suite, sortie en 2020, n’arrivait pas à sa cheville et a mis la série en péril.

La perte est évaluée à 100 millions. On ne sait toujours pas s’il y aura une nouvelle tentative, du moins au grand écran. Gadot peut se consoler en se comparant au film Batgirl, réalisé au coût de 90 millions et annulé avant même sa sortie en 2022, tant les premières réactions des publics tests étaient mauvaises.

L’héroïne la plus prometteuse de ces univers est paradoxalement dénuée de pouvoirs : Black Widow, jouée par Scarlett Johansson. Le film Black Widow, sorti en 2021 avec Florence Pugh et Rachel Weisz, est une réussite non seulement pour ses époustouflantes cascades, mais aussi pour la qualité de son arc dramatique et de ses dialogues.

La scène centrale est celle où la fausse famille reconstituée d’espions russes se retrouve et tente gauchement de gérer des émotions contradictoires. On en veut davantage. Malheureusement, le personnage de Johansson insiste pour sacrifier sa vie dans Avengers. Endgame. C’est pour une bonne cause : assurer la résurrection de la moitié des êtres vivants de l’univers.

Doit-on tirer la conclusion que le genre — avec jeu de mots — n’est tout simplement pas adapté pour une femme ? Je m’y refuse. La démonstration qu’une femme peut, à l’écran comme ailleurs, faire mieux qu’un homme a été faite dès les années 1930, lorsque la danseuse Ginger Rogers a reproduit à l’identique les pas de danse de Fred Astaire, mais en robe longue, en talons hauts, et à l’envers.

L’autre mauvaise solution serait de désigner une femme pour incarner le prochain 007. Ce serait une erreur, que les producteurs ont écartée. Les héroïnes doivent se construire elles-mêmes. Et vaincre une fois pour toutes la malédiction. Tomb Raider et Black Widow ont démontré que c’était possible, sauf pour ce qui est de les inscrire dans la durée. Sinon, on en sera quitte pour une série de Barbie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Dela télé chaude

Mon premier réflexe était de vous offrir mes suggestions de visionnement « pour les jours de pluie » de la saison estivale. Mais après avoir vécu quelques jours de chaleur intense et consulté les prévisions pour les semaines à venir, je me suis dit qu’on entamerait une toute nouvelle tradition d’été : toutes les fenêtres du chalet fermées, la climatisation au max, écouter la télé en attendant que la canicule passe. Et s’il pleut… tout le monde dehors !

Que choisir pour des séances de rattrapage ? Quelques mots, d’abord, pour souligner la grande qualité de plusieurs productions télévisuelles québécoises. Au sommet de mon palmarès de l’excellence, je place le rendez-vous automnal de TVA : Révolution. Concept de compétition de danse du groupe montréalais Fair-Play, notamment exporté en France, en Espagne, en Russie et en Chine, l’émission séduit un million et demi de Québécois par semaine et est un encouragement permanent au dépassement. La qualité des danseurs — éclectiques et de tous âges — de la caméra, du montage (resserré pour la dernière saison), des juges lui vaut cette médaille d’or. Le fait que l’émission provoque un engouement dans la jeunesse pour la danse — donc pour l’exercice physique et l’effort — devrait leur valoir un prix spécial des ministères de l’Éducation et de la Santé (en rattrapage sur TVA+).

En fiction, je souligne à grands traits l’excellence de trois séries diffusées cette année.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé. Oui l’intrigue, oui le montage, oui la vérité des dialogues, oui la réalisation de Xavier Dolan. Mais, surtout, l’extraordinaire performance des acteurs fait de cette série un joyau de l’histoire de notre télé (sur Club Illico).

La série Plan B. Les scénaristes Jean-François Asselin et Jacques Drolet auraient pu s’essouffler après trois saisons fondées sur le même principe du protagoniste tentant de réparer, en revenant dans le temps, les erreurs de la vie. Pas du tout. Ils offrent une palpitante et profondément humaine saison 4. Pier-Luc Funk y est exceptionnel. La série est adaptée en Belgique et en France et la version canadienne-anglaise est promise à une carrière internationale. Seule question : qu’attend Netflix pour l’acheter (sur Tou.tv Extra) ?

Les 10 ans de la tragédie de Mégantic ont superbement occupé nos écrans cette année. Était-il possible de transformer un événement sensationnel en une série profondément humaine ? Le scénariste Sylvain Guy et l’équipe de Sophie Laurin ont réussi ce tour de force avec émotion, doigté et authenticité avec Mégantic. Avis : il est trop dur émotivement d’écouter les huit épisodes en rafale. Il faut étaler sur plusieurs jours (sur Club Illico).

Une fois ce voyage terminé, le visionnement du premier épisode du documentaire Lac-Mégantic. Ceci n’est pas un accident, de Philippe Falardeau, laisse songeur. Mêlant témoignages et enquête, on se dit d’abord qu’on a déjà donné, côté pathos. Mais il faut persévérer, car l’enquête prend les commandes des trois épisodes suivants dans un crescendo qui nous convainc de l’incurie coupable de l’industrie ferroviaire et du gouvernement canadien dans cette affaire (sur Vrai).

Cinq scénaristes se sont penchés sur le scénario de Virage. Double faute, y compris Éric Bruneau, qui incarne le protagoniste et qui, décidément, s’impose comme un des grands acteurs de sa génération. La trame narrative est un bijou, jusqu’à la toute dernière réplique (sur Noovo). J’y note la présence de Sylvie Léonard en mère contrôlante et aux facultés cognitives en déclin, aussi vraie dans ce rôle que dans celui, aux antipodes, de la femme énergique, pimpante et naïve qu’elle campe dans l’excellente reprise d’Un gars, une fille (sur Tou.tv).

Parlant comédie, l’intelligence et l’irrévérence des séries L’oeil du cyclone (Radio-Canada), où Christine Beaulieu crève l’écran, et Le bonheur (TVA), véhicule du regard caustique posé par François Avard sur nos travers, attestent de la santé de notre propension à l’autodérision. Mention spéciale à la capacité d’Infoman à défier le temps. Les dix premières minutes des émissions, consacrées à l’actualité politique, sont généralement d’une acuité décapante.

Côté documentaire, L’osstidquoi ? L’osstidshow !, sur le spectacle mythique qui a réuni les Charlebois, Forestier, Deschamps et Mouffe, est une pièce d’anthologie et une plongée dans une époque et une année — 1968 — aujourd’hui proprement inimaginables (sur Télé-Québec). Restez sur ce site pour visionner ensuite Robert en CharleboisScope, le dernier (pour l’instant) spectacle de l’indémodable rocker de 78 ans, préfacé d’extraits d’entrevues où le chanteur, dans sa prime jeunesse, déversait sur les aînés un dédain rétrospectivement hilarant.

Sur les chaînes américaines en ligne, je hisse au sommet de mon palmarès politico-social la série de la BBC The Capture, sur la manipulation des images par la police, les espions, les États, et d’autres. La première saison était excellente. La seconde, exceptionnelle (sur Prime Video). Dans The Diplomat, on retrouve la texture riche et l’intelligence vive de West Wing et de Homeland, dont la productrice est issue. L’intrigue ne se dénoue pas en fin de première saison, au contraire (sur Netflix).

Au sujet du Watergate, j’avais raffolé l’an dernier de la série Gaslit, dont les protagonistes, le procureur général de Nixon et son épouse rebelle, étaient incarnés par Sean Penn, méconnaissable, et Julia Roberts, divine (sur Prime). Cette année, HBO offre le récit des deux principaux exécutants du cambriolage. White House Plumbers reste proche des faits. Mais, écrite par les créateurs de la comédie Veep, la série prend des airs tragicomiques qui ne manquent pas de séduire (sur Crave).

Dans un autre registre, j’ai été littéralement emporté par la série 1883. Épique, violente, émotive, lyrique, la série raconte la ruée vers l’Ouest d’un groupe d’immigrants, à travers les yeux d’une jeune femme assoiffée de liberté. Ses parents sont campés par le couple de chanteurs country Tim McGraw et Faith Hill. Ç’aurait pu être un désastre. C’est grandiose (sur Prime). Finalement, ceux qui ont grandi en riant des frasques de Michael J. Fox doivent regarder le touchant documentaire Still: A Michael J. Fox Movie. Un hommage à la vie, à l’amour et à l’humour, malgré et à travers la douleur (sur Apple TV+).

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’âge d’or du documentaire québécois

Je suis formel. Jamais nous n’avons produit autant de documentaires de qualité qu’au cours des trois dernières années. Les meilleurs d’entre eux n’ont strictement rien à envier, en termes d’arc dramatique, d’inventivité de l’emballage graphique, de rythme du montage, de qualité de la bande-son, à ce qui se fait de mieux, en ce moment, ailleurs. Je n’ai évidemment pas tout vu, mais voici ceux qui m’ont captivé en 2022.

Canadiens Nordiques. La rivalité (Vrai). Pour la dernière année, ma palme d’or va à cette série sortie de la tête de Réjean Tremblay et Mathias Brunet. Notez, je ne suis pas un mordu de hockey, que je ne suis que pendant les séries, et encore. Mais en plus d’enfourcher l’énergie inhérente au duel Québec-Montréal, la série ouvre une série de portes, couvre une succession d’épisodes qui nous portent de l’étonnement à l’enthousiasme, de la tristesse à la rage. L’utilisation des archives, la richesse des témoignages sont superbes.

On sort du visionnement évidemment nostalgique de l’époque de cet héroïque affrontement, attaché à ses acteurs, mais convaincu que le commissaire de la Ligue nationale de hockey, Gary Bettman, fut un artisan du départ des Nordiques au Colorado en 1995 et qu’il est personnellement responsable de l’échec du retour de l’équipe, qui aurait dû avoir lieu en 2016. On nous rappelle que les propriétaires des Canadiens ont pesé pour retarder l’entrée des Nordiques dans la LNH avant 1979 et on ne croit pas un instant, malgré les dénégations de Geoff Molson, qu’ils ne bloquent pas encore aujourd’hui son retour.

Présumé innocent. L’affaire Michelle Perron (Noovo). La recherche effectuée par Marie-Claude Savard et Sébastien Trudel pour leur série est d’une qualité telle qu’ils versent au dossier des éléments nouveaux qui, si connus à l’époque, auraient pu empêcher l’acquittement du réalisateur Gilles Perron dans son second procès pour le meurtre de son épouse. L’accès à des enregistrements de conversations privées et à plusieurs acteurs du drame rend la série proprement hitchcockienne.

Janette et filles (Télé-Québec). Léa Clermont-Dion rend justice à l’énorme contribution de Janette Bertrand à l’évolution des moeurs au Québec. Cette femme, dit Guylaine Tremblay, « a déniaisé le Québec ». Même ceux qui croient bien la connaître découvrent l’ampleur et la précocité de son féminisme, y compris l’attention qu’elle portait à accompagner les hommes dans leur perte de pouvoir. Son anticléricalisme, y compris son intervention sur la charte des valeurs, est traité avec un tact admirable, y compris par des féministes comme Martine Delvaux. Un document précieux.

Lovaganza. La grande illusion (Vrai). Un grand peuple produit de grands escrocs. C’est donc notre cas, avec cette ahurissante histoire. Les présumés cinéastes Jean-François Gagnon et Geneviève Cloutier ont fraudé 20 millions auprès de 650 investisseurs, essentiellement québécois, sur la foi d’un projet de cinéma gigantesque qu’ils disaient appuyé par Steven Spielberg et Disney. L’histoire des floueurs et des floués présentée avec talent et aplomb par Aude Leroux-Lévesque et Sébastien Rist est rien de moins que sensationnelle. Les escrocs courent toujours.

Corruption. Les révélations choc de la commission Charbonneau (Crave). En cinq épisodes, cette série de Sébastien Trahan, avec André Noël et Alain Roy au scénario, remet dans un ordre limpide ce qu’on a appris sur le paradis des escrocs qu’était devenu le monde de la construction et de l’ingénierie dans le Québec des années 2000-2010. Le cinquième épisode, consacré au Parti libéral du Québec, ne fait cependant aujourd’hui que figure d’archives, puisque toutes les poursuites ont miraculeusement disparu ou échoué.

D.I.S.C.O. (TVA/Vrai). La série réalisée par Charles Gervais aurait certes profité d’être resserrée et mieux emballée, mais elle révèle l’importance insoupçonnée (par moi, en tout cas) que Montréal et ses chanteurs ont tenue dans ce phénomène mondial, son rôle libérateur pour les femmes, les gais et la cohabitation interraciale, et son côté sombre — drogue, mafias, producteurs prédateurs. À découvrir.

L’Ordre du Temple solaire (Vrai).Les massacres et les suicides collectifs opérés par l’Ordre du Temple solaire à la fin des années 1990 sont racontés avec talent par Jean-François Poisson, qui suit les enquêtes policières et journalistiques et interroge des survivants. Malgré le recul, peu d’éléments nouveaux ressortent, mais le tout donne froid dans le dos.

Sur TV5Unis. J’ai écouté avec bonheur Le mystère Bardot, pour découvrir à quel point, au tournant des années 1960, la « bardofolie » pouvait sévir. Bouddhisme, la loi du silence révèle combien la pédérastie et l’agression sexuelle ne sont pas qu’une affaire de catholiques et que le silence coupable des papes précédents trouve un écho dans celui du dalaï-lama.

J’ai beaucoup appris aussi avec Fantômas démasqué, sur les romans glauques d’origine — qui n’avaient rien à voir avec les films de Louis de Funès — et sur le fait qu’en URSS à l’époque, privés de James Bond pour cause de censure, les films furent célèbres, le nom même de Fantômas devenant subversif. Ailleurs en France, l’année avait commencé par un documentaire choc sur les zones islamiques dans les villes françaises, Islamisme, Enquête sur une menace (BFMTV, aussi disponible sur YouTube), qui a valu moult menaces à sa journaliste Ophélie Meunier.

ET EN ANGLAIS

Ceux qui ont accès à PBS (il existe un passeport PBS payant) doivent voir les trois épisodes de Frontline — The Power of Big Oil, sur l’opération consciente de désinformation déployée pour immobiliser la lutte au réchauffement. On ne sait s’il faut rire ou pleurer devant les témoignages des repentis tardifs de cette colossale et funeste arnaque. La série documentaire simplement intitulée UFO (Crave), produite par le maître de la science-fiction J.J. Abrams, nous plonge dans un trouble profond. Elle raconte d’abord comment le New York Times a finalement mis en lumière la conviction acquise par le Pentagone que ces objets existaient et elle nous présente des témoins à la crédibilité inexpugnable, puis nous fait douter de la véracité de l’ensemble, mais sans toutefois conclure pour nous. En attendant le prochain James Bond, le documentaire The Sound of 007 (Prime) est un délice, tout comme, pour rester en musique, Not Just a Girl (Netflix) sur celle qui a inventé le country-rock-sexy-féministe, Shania Twain. Je triche en ajoutant à cette liste la docufiction Inventing Anna (Netflix), très fidèle au récit ahurissant d’une arnaqueuse de première, et le magnifique Gaslit (Prime), avec Julia Roberts et Sean Penn, sur une figure méconnue du Watergate.

Séries politiques pour soirs pluvieux

Docteur, suis-je normal ? Mes symptômes sont aigus. Je ne peux m’empêcher de regarder une nouvelle série si elle offre un angle politique. Je ne suis pas toujours comblé, mais ne suis jamais rassasié. Voici mon palmarès de ce que j’estime valoir son poids en pop-corn.

Les classiques

Aux étudiants en science po et à ceux qui veulent savoir comment fonctionne réellement le pouvoir.

Yes Minister et sa suite Yes Prime Minister, politique 101 Dans cette série d’épisodes de 30 minutes remarquablement écrits et drôles à souhait, un ministre réformiste (devenu ensuite premier ministre) et son sous-ministre défenseur du statu quo rivalisent d’astuces pour l’emporter l’un sur l’autre. Tout y est : le pouvoir de nomination comme outil d’orientation d’une décision, l’utilisation des délais, la gestion (et la rétention) de l’information, les rapports avec les médias. La série de 39 épisodes, diffusée de 1980 à 1988, fut accusée d’avoir été trop proche de Thatcher (qui en raffolait) et de dénigrer le travail des fonctionnaires. Peut-être. Mais rien n’est plus chargé d’enseignements. Sur iTunes.

The West Wing, politique enrichie La série américaine avec des épisodes d’une heure, diffusée de 1999 à 2006, est le fruit du cerveau hyperactif d’Aaron Sorkin. Le rythme est effréné, les dialogues déboulent et se superposent ; le téléspectateur doit rester concentré. La série illustre ainsi l’intensité de l’activité entourant le président, qui n’apparaît souvent qu’en point d’orgue, pour imposer son autorité et trancher dans le vif. Ceux qui ne veulent pas se taper les sept saisons (inégales) peuvent voir la première, exceptionnelle, et la dernière, qui suit des candidats sur la route de la présidence. Sur iTunes.

The Newsroom, journalisme politique, niveau expertCette série examine les jeux de pouvoir dans une grande salle de nouvelles télé. Même si elle est collée aux événements de l’époque (2012-2014), sa pertinence reste entière sur les enjeux éthiques, financiers et politiques du journalisme actuel. Un autre produit d’Aaron Sorkin. Sur Crave et HBO.

Pour se divertir

Boss, le mal au pouvoir Le maire charismatique, manipulateur et corrompu de Chicago apprend, à la première scène, qu’il est mourant. S’ensuit une lutte de pouvoir shakespearienne (librement adaptée de King Lear). Le jeu de Kelsey Grammer est époustouflant. La seconde saison est presque aussi bonne. Cela date de 2011-2012. Sur Prime Video et Starz, entre autres

House of Cards, le classique Je suis assez vieux pour avoir vu et adoré la série britannique d’origine, diffusée de 1990 à 1995 (et toujours proposée sur iTunes). Beau Willimon offre une adaptation américaine portée à merveille par Kevin Spacey (accusé depuis d’agressions sexuelles), qui joue le politicien ambitieux, et Robin Wright, sa redoutable compagne. Les deux premières saisons sont excellentes ; les autres, non. Sur Netflix.

Versions numériques et AudioLivres disponibles

Scandal, sexe, pouvoirs et complots La relation sulfureuse entre une conseillère surdouée (Kerry Washington) et le président américain est le pivot d’une série de rebondissements de plus en plus abracadabrants. Les deux premières saisons sont remarquables. Le personnage de la première dame trompée est savoureux. Sur Netflix

Veep, éloge de l’impuissance. Julia Louis-Dreyfus (de Seinfeld) campe le rôle d’une vice-présidente et exploite toutes les facettes de la vacuité de ce poste, de son absolu assujettissement au bon vouloir du président (qu’on ne voit jamais) et de son personnel. Plusieurs de ces épisodes de 30 minutes diffusés de 2012 à 2019 sont de petits bijoux. Louis-Dreyfus est la reine du malentendu et du faux-semblant. Sur Crave et HBO.

Homeland Au rayon de l’espionnage et du terrorisme, il faut voir au moins la première saison de Homeland, où un vétéran américain est soupçonné (à tort ?) d’être devenu un agent du djihad. Claire Danes crève l’écran. Le dénouement est à pleurer. Sur Netflix.

Our Boys On ne peut mieux aborder le conflit israélo-palestinien qu’avec cette série de 2019 produite par un trio d’auteurs des deux communautés. De jeunes juifs sont accusés d’avoir enlevé et tué un Palestinien pour se venger de l’enlèvement et du meurtre de trois Israéliens. Toute la complexité et l’humanité des acteurs et des victimes du conflit sont mises en scène. Sur HBO.

Casa de Papel J’estime que la popularité mondiale de cette série espagnole est due à son adéquation avec un ras-le-bol palpable face aux puissants. Les voleurs de banque/Robin des bois se moquent du pouvoir, usent des médias avec brio et donnent, dans la saison finale, une incroyable leçon de politique monétaire. Sur Netflix.

Dérapages Aussi dans l’air du temps, des salariés jetables et de la précarisation, cette série française de 2020 adaptée d’un roman de Pierre Lemaitre offre à la fois du suspense et un commentaire cinglant sur la compétition entre cadres et salariés. Sur Netflix.

The Wire, sociologie avancée Une tranchante radiographie de la société américaine : les trafiquants, policiers, politiciens, journalistes, syndicalistes et le système d’éducation subissent tour à tour un décapage total à travers un arc dramatique qui tient sur les cinq saisons (2002-2008). On n’a rien fait de mieux depuis. En anglais, les sous-titres sont de mise : le slang est à couper au couteau. Sur iTunes.

Au Québec

Si la tendance se maintient Cette série de cinq épisodes diffusée en 2001 à TVA présentait l’improbable succès politique d’un député campé par Michel Côté, véritable idiot du village devenant premier ministre. C’est remarquablement bien fait et, étrangement, presque vraisemblable. À mon avis, il manque un dernier épisode, où le héros se venge de ceux qui l’ont manipulé ! (Une bonne raison de rediffuser.) La série existe en DVD, mais je ne la trouve nulle part en ligne. Avis à Québecor !

Les wokes dans l’espace

À l’écran, la science-fiction a souvent permis de repousser les limites de ce qui était socialement accepté. Puisque l’intrigue se déroule dans le futur et dans des espaces lointains, pourquoi ne pas y afficher des comportements jusqu’alors proscrits sur Terre ?

C’est ainsi que, dès 1966, la première série Star Trek comptait une femme noire (Uhura, jouée par Nichelle Nichols) parmi un équipage multiracial et, plus encore, multiespèces. Le capitaine James T. Kirk (le Montréalais d’origine William Shatner) brisait régulièrement le tabou de la mixité en succombant aux charmes de femmes venues d’ailleurs, en particulier une espèce d’amazones séduisantes à la peau verte, qui transformaient les hommes en autant d’esclaves comblés.

Il était normal que, de décennie en décennie, l’offre audiovisuelle de science-fiction s’adapte aux mœurs changeantes des Terriens, ou tente de pousser plus loin l’acceptabilité. La deuxième itération de la formule est apparue en 1987 avec Star Trek. La nouvelle génération. Avec le recul, la frontière de la diversité alors franchie semble puérile. Mais l’audace résidait dans le choix d’un non-Américain comme capitaine du vaisseau : Jean-Luc Picard, un Français qui a un vignoble en Bourgogne.

Ce choix était étonnant, car on trouve encore aujourd’hui aux États-Unis un courant antifrançais très fort, surtout sur les questions militaires, les Américains estimant avoir dû aller sauver la France des troupes allemandes lors des deux conflits mondiaux. https://c7fd90f6aca47a069ef111bfcb189383.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Par exemple, lors du refus du pays de participer à l’invasion de l’Irak, le secrétaire à la Défense des États-Unis, Donald Rumsfeld, avait déclaré, cinglant : « Aller à la guerre sans la France, c’est comme chasser l’orignal sans accordéon. » Le choix d’un capitaine de vaisseau spatial venu de France était donc contre-intuitif. Pour amortir le choc, peut-être, les producteurs ont décidé de le faire jouer par un acteur shakespearien britannique, Patrick Stewart.

Un Français, une femme, un Noir

C’était en 1995 le tour d’une femme d’assumer la position de capitaine, dans Voyager. Son second était un acteur latino représentant l’équivalent spatial des Premières Nations, tatouage facial à la clé. Un Noir assuma ensuite le premier rôle dans Deep Space Nine, en 1999.

Après un long hiatus, la série télé en cours depuis 2017, Discovery, est de loin la plus avant-gardiste. L’héroïne est une femme noire (Sonequa Chaunté Martin-Green, excellente), au service, dans les premières saisons, d’une capitaine asiatique (Michele Yeoh, idem). L’ingénieur-chef et le médecin de bord, qui sont toujours des personnages essentiels dans l’univers Trek, forment ici un couple gai. Deux personnages transgenres (dont un Asiatique) sont apparus dans les deux dernières saisons.

La composante féminine domine dans la série — le chef de la Fédération des planètes est plutôt une cheffe — et dans l’écriture. Les personnages partagent constamment leurs états d’âme et discutent de problèmes irrésolus de leur enfance, même au milieu d’une mission où chaque minute compte face à l’annihilation imminente de la planète Terre. Jusqu’à l’ordinateur, Zora, à la voix féminine, qui a droit à une séance de thérapie de la part du psy en chef, campé par le cinéaste canadien David Cronenberg (la série est tournée à Toronto).

Le contenu woke ne semble pas rebuter les critiques adeptes du genre, qui, sur l’agrégateur Rotten Tomatoes, accordent à la série des notes de 81 % à 92 %, ce qui est extrêmement élevé. J’estime pour ma part que les trames narratives de Discovery sont les plus fortes en science-fiction télé en ce moment. (J’utilise ici le mot woke de façon positive, comme synonyme de progressiste.)

Vous me direz : ça manque de lesbiennes ! En effet, mais on les trouve dans l’autre série Trek courante, intitulée Picard, et c’est tout un choc. Les Trekkies avaient un souvenir vif du personnage de Seven, introduit antérieurement et joué avec aplomb par Jeri Ryan. Seven combinait la froideur robotique héritée de son passage dans l’espèce assimilationniste des Borgs et la sensualité incarnée par sa beauté et des formes voluptueuses mises en valeur par un uniforme moulant.

Voilà qu’on la retrouve amourachée d’une autre membre d’équipage, ce qui provoque dans l’auditoire masculin des Trek une brusque reformulation de l’univers de leurs fantasmes.

Star Wars, DC et Marvel

L’univers de Star Wars a encore des croûtes à manger avant d’égaler le wokisme ambiant des Trek.

Il a opéré sa révolution féministe dans la dernière trilogie de la saga. La protagoniste est une femme, Rey (Daisy Ridley), et la résistance est dirigée par la princesse Leia (Carrie Fisher). La productrice Kathleen Kennedy a poussé le bouchon très loin dans l’épisode Les derniers Jedi, dont le thème central opposait la sagesse féminine à la dangereuse impétuosité masculine. Deux personnages masculins de la résistance, jugeant médiocre le plan de sauvetage de Leia et de la vice-amirale Holdo (Laura Dern), mettent en œuvre leur propre stratégie, qui, elle, met vraiment les troupes en danger. Le ton « maternaliste » de Leia et Holdo envers ces pauvres mâles est à couper au couteau et ne passerait jamais la rampe si les genres étaient renversés.

La masse de testostérone inhérente aux deux autres univers de science-fiction populaires, DC et Marvel, rend le virage woke extrêmement ardu. Chez DC, la revanche fut incarnée en 2017 par le succès de Wonder Woman (Gal Gadot), icône féministe, avec un box-office plus important que plusieurs des superhéros masculins, dont Superman et Aquaman. (Le nouveau Batman vient de lui ravir sa première place, cependant, et le second Wonder Woman était décevant.)

Chez Marvel, l’effort pour faire surgir des figures féminines fortes fut tardif, mais visible. La trame de Captain Marvel illustre clairement la révolte de l’héroïne (Brie Larson) contre l’homme contrôlant (Jude Law). L’époustouflant Black Widow met en vedette un trio de femmes mémorables (Scarlett Johansson, Rachel Weisz, Florence Pugh) et, de toute évidence, indestructibles œuvrant à libérer de l’emprise d’un oligarque russe tout un bataillon féminin chimiquement subjugué. Plus que les scènes d’action imaginatives, le film étonne par la qualité de ses interactions personnelles et de ses dialogues.

On ne trouvait pas chez Marvel (du moins à l’écran) des non-hétéros, à moins qu’on admette comme couple mixte la relation de Wanda (Elizabeth Olsen) avec son mari, incarnation d’une intelligence artificielle. (Elle a eu sa propre série télé, WandaVision, très originale. À voir.) On pourrait aussi mettre dans le camp des fluides l’attraction du demi-dieu Loki pour sa propre incarnation féminine dans l’excellente série portant son nom ! Un couple gai (et noir) a finalement fait son apparition en 2020 dans Les éternels (pas le meilleur film de la série).

La frontière de la diversité a aussi été franchie avec l’intégration en 2020 d’un héros asiatique (Shang-Chi et la légende des dix anneaux, pas génial, mais pas mauvais). L’Inde est enfin représentée dans Les éternels. En juin prochain, Miss Marvel, adolescente du New Jersey dont la famille est d’origine indienne, sera, au surplus, une musulmane pratiquante dans sa propre série télé. Ce qui nous fait nous interroger a posteriori sur la pratique religieuse des autres superhéros.

Chez DC Comics, on a souvent vu Batman à l’église chrétienne pour enterrer ses parents, Clark Kent et Lois Lane ont dû se marier également à l’église ; des divinités païennes abondent dans le monde des dieux et des demi-dieux chez Marvel, mais c’est à mon souvenir la première fois qu’on voit un superhéros pratiquant.

Bref, la culture populaire est un important lieu de validation et de renforcement des comportements sociaux. La science-fiction offre aux auteurs et aux producteurs une marge de manœuvre supplémentaire, une excuse pratique pour repousser les limites de ce qui est convenu et y intégrer de la nouveauté. Force est de constater que les univers audiovisuels de science-fiction Star Wars, DC et Marvel ont peu ou pas contribué — ou alors très tardivement — à élargir les horizons raciaux et de genre de leurs énormes auditoires. Star Trek fut et demeure à l’avant-garde, et va encore aujourd’hui là où personne n’est allé auparavant.

On trouve les Star Trek courants sur Crave, les Marvel et les Star Wars sur Disney+.


(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Voir: le 11 septembre, bien au-delà des tours

Je sais, vous êtes au bord de l’indigestion de documentaires sur le 11 septembre. Je ne vous en proposerai pas. Mais si l’événement vous a ouvert l’appétit pour la politique américaine de l’époque, je vous propose un excellent programme double. Les films consacrés à George W. Bush et à son vice-président Dick Cheney. Ce sont deux bijoux.

Le réalisateur Oliver Stone jure que chaque réplique de son film W. de 2008 est rigoureusement exact (il publie toujours toutes les sources) donc y compris le moment où le président est choqué d’apprendre que Saddam Hussein ne possédait pas d’armes de destructions massives, donc que la raison invoquée pour le renverser était bidon. Il aurait été, comme les autres américains, parmi les désinformés. Le jeu d’acteur est magnifique, la réalisation formidable et la tension entre W. et son père le président vaut le détour.

Dans Vice (2018) l’acteur Christian Bale donne corps au vice-président le plus détesté de l’histoire, donc le plus intéressant. Comme dans W. il s’agit d’une biographie, on le prend donc jeune homme et on le suit jusqu’au pouvoir… et à l’abus de pouvoir.

Comme pour W., et peut-être plus encore, les performances d’acteurs sont époustouflantes et le souci de la vérité historique est au rendez-vous. Évidemment, il n’était pas besoin d’en rajouter.

Plus proche du 11 septembre le tout récent À quel prix/Worth de Netflix prend la tragédie sous l’angle de la compensation des victimes. Comment évaluer la perte ? L’avocat choisi pour diriger l’opération, campé par l’excellent Michael Keaton, croit pouvoir appliquer une règle à tous, mais se heurte à la complexité du réel. Tel pompier mort avait deux filles illégitimes, doivent-elles être compensées ? Un autre défunt, gay, comptait se marier avec son partenaire mais ses parents refusent de lui reconnaître une place dans sa vie. Légalement, que faire ? Les avocats des PDGs ayant péri réclament, non seulement le remplacement de leurs salaires futurs, mais des gains potentiels qu’ils auraient tiré du marché. Le film réussit à rendre touchante une histoire de chiffres.

Finalement la toujours excellente émission Frontline vient de mettre en ligne ses deux documentaires de 2014 intitulés « United States of Secrets » sur l’inimaginable déploiement des agences de renseignement et de collecte de données aux USA pendant les années suivant le 11 septembre. À couper le souffle. Ils sont ici:


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Voir: Le wokisme en fiction, rire et pleurer

On peut penser que le première incurson du wokisme dans la fiction fut de l’ordre de la dérision. Deux chercheurs de l’Université de Portland en Oregon ont voulu mettre en lumière le caractère frauduleux des théories woke en proposant à une revue savante un texte affirmant que le pénis était, davantage qu’un organe sexuel, une construction sociale responsable, en particulier, du réchauffement climatique. Même si les auteurs avaient signalé qu’ils fondaient une partie de leurs recherches sur la lecture des mots-clics sur Twitter (hashtags), leur texte fut approuvé par le panel de scientifiques chargé de vérifier le sérieux de la recherche, et fut publié sous le titre de: “The Conceptual Penis as a Social Construct.”

Un des auteurs, Peter Boghossian, professeur de philosophie, fut accusé, non d’avoir utilisé une méthode scientifique pour dénoncer une fumisterie universitaire, mais d’avoir pratiqué une expérience sur des « sujets humains ». Les « sujets » étant les pauvres professeurs piégés ayant approuvé le caractère scientifique de leur article. Ils étaient, eux, les victimes, Boghossian, le micro-agresseur. Ce dernier vient de démissionner de l’université de Portland, estimant que les Woke ont irrémédiablement dévoyé ce lieu de savoir. On peut lire sa lettre de démission ici.

Hilarant !

Le phénomène woke avait fait son apparition dans la littérature américaine en 2000 sous la plume de l’auteur Phillip Roth, dans son exquis The Human Stain, (en français La tache). Le livre a été porté à l’écran en 2003 avec Anthony Hopkins et Nicole Kidman dans les rôles titres. En français, le film s’appelle La couleur du mensonge. Il est notamment disponible sur Prime Video.

The Human Stain, ou La Tache, est à pleurer. On pouvait penser que l’intrigue sur la question raciale, était, soit tirée par les cheveux, soit l’illustration d’un cas très rare. Le réel ayant dépassé la fiction, cette trame dramatique a quitté la littérature pour s’imposer dans l’actualité.

Si on pleure avec La Tache, on rit avec The Chair, sur Netflix. Une nouvelle directrice du département de littérature, jouée par Sandra Oh, doit composer avec la chute des inscriptions des étudiants, l’âge avancé de plusieurs professeurs et… les wokes. Un prof ayant voulu se moquer du fascisme en faisant un salut nazi en classe, je vous laisse imaginer la suite.

The Chair/La directrice n’offre pas une critique forte et nuancée du phénomène. Il apparaît comme une réalité dans laquelle elle doit naviguer. L’intérêt de la série tient aux caractéristiques des personnages, pour beaucoup truculents, aux dialogues et aux situations. Un divertissement.

Sur Neflix.


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