Boîte à idées, boîte à outils, à textes, livres, balados, documentaires, conseils, conférences et entrevues, La boîte à Lisée est au service de l’audace, du débat et du sens de l’humour.
Il faut choisir quelques mots. Des mots, comme l’a fait dire Luc Plamondon à Céline, qui sonnent, qui résonnent et qui cognent et qui, plus important encore, donnent un sens. Que penser du millésime 2026 de nos partis politiques ? Chacun son avis, mais, en attente du slogan de la CAQ (ex-CAQ ?), je ne suis pas mécontent.
Les slogans de campagnes électorales peuvent être géniaux ou médiocres — parfois à dessein — et nous en disent énormément sur ce que les stratèges des partis pensent de la position de leur formation sur l’échiquier politique. C’est un appel, parfois un aveu, souvent un acte d’accusation contre les adversaires.
On sous-estime l’ampleur de l’intervention passée de Mark Carney au Québec. Lorsqu’il était gouverneur de la Banque du Canada, il s’est trouvé devant un cas sans précédent. Comme ailleurs dans le monde, des banques et institutions canadiennes avaient investi des milliards de dollars dans un outil beaucoup plus risqué qu’il n’y paraissait, appelé papier commercial adossé à des actifs (PCAA). On découvrait soudainement que ces actifs n’étaient pas solides et que ceux qui s’y étaient adossés allaient se retrouver le nez sur le sol.
Il fallait agir. Mark Carney était l’homme qu’il fallait. Toutes les grandes banques canadiennes pouvaient compter sur lui. Des prêts d’urgence s’élevant à 41 milliards de dollars furent débloqués par Carney, puis, par le truchement de la Société canadienne d’hypothèque et de logement, 70 milliards supplémentaires ont servi à racheter des banques les investissements pourris dans lesquels elles s’étaient empêtrées.
Carney était sur tous les fronts, lançait à tous des bouées de sauvetage, rappelait tout le monde. Sauf une personne, Henri-Paul Rousseau.
L’homme représentait pourtant le plus grand détenteur de ces investissements au Canada, pour une somme de 14 milliards de dollars : la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Après plusieurs tentatives ratées de parler à la haute direction de la Banque du Canada, Rousseau doit se rendre à l’évidence : contrairement aux grandes banques canadiennes, qui se tireront indemnes de la débâcle grâce à l’aide de la Banque du Canada, la Caisse de dépôt, elle, devra totalement assumer la perte de ses actifs. Elle est larguée par Carney.
Le récit fouillé de cet épisode est narré par Jean-Jacques Pelletier dans son récent Le bas de laine mangé par les mythes (Septentrion). Il explique que, pour ainsi faire sortir la CDPQ du giron des institutions à sauver, Carney a introduit in extremis une distinction que personne n’avait auparavant notée. Ceux qui détenaient des PCAA émis par des banques seraient protégés : c’était le cas des grandes banques. Ceux qui détenaient des PCAA émis par d’autres institutions que des banques seraient ignorés : c’était le cas de la Caisse de dépôt.
Ayant ce précédent en tête, comprend-on mieux les bizarres décisions asymétriques envers le Québec prises par Carney, désormais premier ministre ?
Yves-François Blanchet aime répéter que, aux premiers jours de la crise des tarifs, Carney a dégagé 2 milliards de dollars pour venir en aide au secteur de l’automobile canadien. Mais 2 milliards, c’est la somme que l’industrie québécoise du bois d’œuvre est forcée de payer, au total depuis quatre ans, en droits compensateurs imposés par les États-Unis, droits qui viennent de bondir. Pour compenser ces coûts, Carney semble avoir égaré son chéquier.
Il a pris la décision de consacrer 3,7 milliards d’argent public pour distribuer des chèques de 220 à 440 $ à chaque Canadien, mais pas aux Québécois et aux Britanno-Colombiens. Le prétexte ? Les chanceux ont payé, dans le passé, la taxe carbone pour laquelle ils ont déjà été surremboursés. Si vous estimez que cet argument est indigne d’un banquier, vous n’êtes pas le seul. C’est aussi l’opinion de toute l’Assemblée nationale. D’autant que, pour payer ces chèques à nos voisins, Carney a utilisé l’argent des contribuables québécois. Grâce à lui, on vient de transférer 800 millions aux autres Canadiens. Souvent interrogé par les journalistes à ce sujet, Carney fait semblant de ne pas comprendre la question. (Il ne la comprend pas en anglais non plus.)
Dans la gestion des tarifs et des contre-tarifs, Carney a su faire de la dentelle avec l’industrie ontarienne de l’automobile : les pièces provenant des États-Unis et qui sont utilisés dans la fabrication de voitures canadiennes sont exemptées de contre-tarifs pour protéger la compétitivité de l’industrie locale.
Mais où est passée la dentellière pour l’industrie québécoise de l’aluminium? Les contre-tarifs de Carney sur l’aluminium importé des États-Unis ont deux effets boomerang néfastes. D’abord, le prix de l’aluminium nord-américain est uniformisé, donc tout tarif ou contre-tarif en augmente le prix pour la totalité des acheteurs — la surenchère nuit ainsi à notre industrie. Ensuite, les allers-retours de produits transformés de l’aluminium des deux côtés de la frontière font en sorte que les tarifs Carney s’ajoutent aux tarifs Trump dans le coût de plusieurs produits fabriqués ici. Le premier ministre ne semble pas sensible à cette problématique principalement québécoise.
Voilà pour les sujets que l’ex-banquier doit maîtriser sur le bout de ses doigts. Mais qu’en est-il des questions identitaires et migratoires, où il sort de sa zone de confort ?
Sur l’immigration, il vient de déclarer vouloir faire croître la population canadienne de 1 % par an, même si notre capacité de loger ces nouveaux venus n’augmentera pas, c’est certain, au même rythme. Cette progression forcerait le Québec à accueillir 80 000 nouveaux permanents par an, ce qui excède notre capacité d’accueil. Sur les temporaires, il est d’accord pour en réduire le nombre. Le plus simple serait de déléguer au Québec la gestion du programme fédéral de travailleurs temporaires, ce que propose Pierre Poilievre. C’est manifestement trop demander aux libéraux de Carney.
Sur la laïcité, il est comme tout bon libéral opposé à la loi québécoise, ce qui est son droit. Mais plutôt que de respecter la volonté québécoise et de laisser les règles du jeu en l’état, il promet de tenter de convaincre la Cour suprême d’enlever au Québec le seul levier qui lui permette d’assumer sa différence, la disposition de dérogation, mieux nommée clause de souveraineté parlementaire.
Au sujet de la langue française, de même, il se montre plus enthousiaste que les autres chefs de partis fédéraux à l’idée de dépouiller la loi québécoise de l’usage de la disposition de dérogation et de laisser les juges fédéraux, nommés par Ottawa, en arracher goulûment des morceaux, souvent les plus efficaces.
En janvier, Ottawa avait remarquablement choisi un opposant à la Loi sur la laïcité de l’État québécois, Robert Leckey, pour siéger à la Cour supérieure (comme il l’avait fait pour un juge à la Cour suprême, Mahmud Jamal). L’Assemblée nationale a voté une résolution demandant que, dorénavant, ces nominations se fassent à partir de candidats proposés par Québec. Un premier ministre canadien respectueux de la nation québécoise aurait peut-être au moins fait semblant d’examiner posément la proposition ; Mark Carney l’a rejetée dans l’heure.
Vous en tirerez la conclusion que vous voulez. Mais moi, je vote Bloc.
Il existe désormais au Canada deux univers politiques parallèles. Il y a celui où la menace d’une guerre économique américaine domine le discours politique. Il y a celui où cette menace n’existe pas.
Pour visiter cet univers, il suffit de suivre à la trace, sur ses réseaux sociaux, l’activité et les déclarations de celui qui s’apprête à diriger le pays (c’est une question de date), Pierre Poilievre.
Lors de sa première intervention après que Donald Trump a clarifié sa volonté de nous avaler, le chef conservateur s’est présenté le 9 janvier devant les journalistes avec, au-devant de son lutrin, une pancarte sur laquelle étaient écrits ces mots : « Élection, couper les taxes et impôts ». Et il a consacré son discours à la critique du gouvernement sortant, avec une allusion à Trump : la faiblesse des libéraux « a invité cette menace ». Admettons. Mais que faut-il faire, maintenant que nous sommes dans ces beaux draps ? « Mettre le Canada d’abord. » Certes, mais encore ? Appliquer le programme conservateur. Oui, mais, pour l’annexion, on fait quoi ? Pas la moindre idée.
Il aurait été aisé de remballer la camelote conservatrice pour coller à la conjoncture. On aurait pu lire sur le lutrin : « Urgence nationale : Pour défendre le Canada, une élection maintenant, un gouvernement fort ».
Mais non. Poilievre faisait toujours jouer le même disque, son succès de 2024. Dans les jours qui ont suivi, il a dû voir que Doug Ford et Danielle Smith multipliaient les apparitions sur les réseaux américains. Il n’est pas envisageable qu’il n’ait pas reçu d’invitations. N’aurait-il pas été important que le futur premier ministre monte aux barricades, défende le Canada, réfute les arguments de Trump, comme son prédécesseur Stephen Harper l’a fait avec brio sur un balado américain ?
Pierre Poilievre avait mieux à faire. De la motoneige. De la pêche sur glace. Une visite au Saguenay, où il a déploré le fait que Rio Tinto paie trop de taxes. Un engagement à rescinder la hausse d’imposition libérale sur les gains de capital. Une pensée pour John A. Macdonald le jour anniversaire de sa naissance. Mettre en ligne un documentaire de 15 minutes critiquant le gouvernement Trudeau.
J’allais oublier ceci : débattre avec le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon ! Oui, à l’heure où le futur président américain menace de faire imploser l’économie canadienne, Pierre Poilievre estime urgent de débattreavec le chef de l’opposition du Québec. Attendez que je vérifie. En fait, il est le chef du troisième parti d’opposition. Mais il est vrai que, comme Poilievre, il est premier ministre en attente.
Il était urgent de faire savoir à ce séparatiste qu’un gouvernement Poilievre respecterait l’autonomie des provinces. La preuve ? La province de Québec souhaite un tramway à Québec ? Le promoteur du « fédéralisme responsable » a ce message pour elle : allez jouer dans le trafic ! La province de Québec a dit non à GNL Québec ? Poilievre affirme au Saguenay que le projet doit être remis sur la table à dessin.
Mais que pense le chef conservateur de la dissension actuelle entre deux premiers ministres conservateurs, l’Ontarien Doug Ford qui pense qu’il faudrait user de l’arme énergétique dans notre bras de fer avec Trump et l’Albertaine Danielle Smith qui menace de provoquer une crise de l’unité nationale si on ose aborder la question ? En voilà, un test de leadership pour le conservateur de gros bon sens. La seule indication qu’il nous a donnée sur le sujet fut la réponse à une question d’un journaliste le 9 janvier montrant qu’il ne semblait pas saisir le concept même d’utiliser l’énergie comme moyen de pression. « Imposer des tarifs sur l’énergie américaine, ça sert pas beaucoup, parce que c’est nous qui vendons l’énergie aux Américains », a-t-il dit, complètement dans le champ.
Il a eu l’occasion de se ressaisir depuis, me direz-vous. Son fil X démontre qu’il a pointé sa boussole dans la bonne direction. Ce jeudi matin, toutes affaires cessantes, il égayait son 1,3 million d’abonnés avec une chouette idée : « Ayons un peu de plaisir ! Toutes les 20 minutes, je vais publier des citations de Mark Carney appuyant la taxe carbone, incluant ses propositions que les taxes augmentent plus vite. C’est pourquoi ils l’appellent “Carney taxe carbone”. Protégez vos portefeuilles ! »
Oui mais, Donald Trump ? Depuis le 9 janvier, aucune intervention de Poilievre ne porte sur lui. Enfin, une. Il a mis en ligne une excellente caricature montrant une équipe de football américaine, dirigée par Trump, prête à bondir, devant une mêlée de joueurs canadiens semblant se battre entre eux. Poilievre coiffe le dessin de ces mots : « Arrêtez ce spectacle de clowns, déclenchez une élection pour abolir la taxe MAINTENANT. »
Une question vous vient peut-être à l’esprit. En quoi l’abolition de la taxe va-t-elle mettre fin aux divisions entre provinces sur la meilleure stratégie à adopter face à Trump ? Si, comme c’est probable, le futur chef libéral renonce à cette taxe, ne se retrouvera-t-il pas Gros-Jean comme devant ? Une autre : en quoi l’élection de Pierre Poilievre va-t-elle donner au Canada une stratégie différente face à Trump ? Et encore : quelle serait cette stratégie ? Poilievre a-t-il seulement, pour citer Trump, « le concept d’un plan » ? Ces réponses n’existent pas dans l’univers réel, alarmant, dans lequel nous vivons. Existent-elles dans l’univers parallèle de Pierre Poilievre ? Pas sûr.
Peut-être qu’au fond, c’est Donald Trump qui a eu la meilleure analyse du chef conservateur. Appelé à commenter sa position, Trump a déclaré : « Ce qu’il dit, je m’en balance. » Puisque Poilievre ne dit rien de pertinent sur le plus grand danger planant sur le pays qu’il souhaite diriger, les électeurs pourraient-ils, bientôt, face à leur bulletin de vote, s’en balancer eux aussi ?
Ce n’est pas tous les jours que 388 professeurs, auteurs et personnalités diverses se donnent la peine d’écrire et de signer une lettre commune, publiée ce mardi dans Le Devoir (Ce ne sont pas que des mots) pour nous avertir de « dérapages inquiétants, de plus en plus nombreux » dans le débat public au Québec.
M’étant plusieurs fois exprimé, y compris dans ces pages, sur la nécessité d’un débat qui peut être parfois vif, mais qui doit toujours être respectueux, j’ai d’abord été étonné que ma signature n’ait pas été sollicitée. J’ai compris pourquoi une fois avoir soigneusement examiné de quoi il était, exactement, question.
Les signataires nous y aident en donnant, au total, quatre exemples de ce qui leur paraît intolérable. Il s’agit d’abord d’une entrevue donnée à la nouvelle balado de Stéphan Bureau par Léa Clermont-Dion. Elle y décrit son groupe social d’origine à Rawdon comme étant du « white trash ». Une expression très rarement utilisée au Québec et très dure mais courante aux États-Unis pour désigner une population blanche marginale, peu éduquée et en tout point lamentable. Bureau lui demande si elle oserait parler de « black trash ». « Ben non, ça marcherait pas » dit-elle. (Détail savoureux : ce sont les esclaves noirs du sud des États-Unis qui ont inventé le terme pour dénigrer ces Blancs.) Le segment est un peu plus compliqué et mérite d’être vu.
L’échange a été capté par un chroniqueur de Quebecor, Mathieu Bock-Côté (MBC), qui y a vu un exemple de « racisme anti-blanc » . L’argument du deux poids deux mesures se tient, mais la charge de MBC est un peu lourde, d’autant que Clermont-Dion s’amende, dans l’entretien, d’avoir utilisé le terme. Puis, le reproche lui en a été fait sur les réseaux sociaux. J’y reviens.
Les signataires renvoient ensuite à un gazouillis de l’automne dernier où une autrice et éditrice écrivait ceci : « les élections et leurs hochets habituels – et même certains dont nous croyions qu’ils appartenaient à un vieux Québec ranci et révolu : l’immigration, l’identité, le vilain étranger, les maudits intellectuels. » Je ne la nomme pas parce que les signataires s’insurgent que de tels propos entraînent une riposte ad hominem, c’est-à-dire qui vise la personne plutôt que l’idée, mais surtout parce qu’elle a retiré le gazouillis. Il serait passé inaperçu si le toujours à l’affut MBC n’avait jugé dans son blogue qu’il « est difficile de trouver un propos plus méprisant à l’endroit des centaines de milliers de Québécois qui prennent la question identitaire au sérieux. »
Pour moi c’est clair : les deux positions ont droit de cité dans notre débat public. L’autrice a droit de penser et d’écrire que ces thèmes reflètent un « Québec ranci et révolu », d’autres ont droit de répliquer que cette opinion suinte le mépris.
Le troisième cas concerne l’auteur et vice-président de la Ligue des droits et libertés, Philippe Néméh-Nombré. Dans un petit livre, Seize temps noirs pour apprendre à dire kuei, (Mémoire d’encrier), il écrit: « Une autopatrouille qui brûle est une promesse ». Ce qui lui vaut, toujours par MBC — dont on se rend compte qu’il est le principal objet de l’ire des auteurs — , une accusation de glorifier la violence anti-policière. Cette phrase est prise « hors contexte » écrivent les signataires. Très bien. Je suis allé le lire. J’ai bien trouvé cet autre extrait: « Détruire des ordinateurs, fracasser des vitrines, brûler des auto-patrouilles, bloquer des ponts, des voies ferroviaires ». Mais je n’ai trouvé aucun contexte qui puisse laisser entendre que ces phrases ne doivent pas être prises au premier degré. Il s’agit, au mieux, d’une normalisation de la violence, au pire, de sa glorification. Que les signataires estiment que cela devrait passer comme une lettre à la poste laisse songeur.
Finalement la lettre nous emmène en 2018, dans la foulée de l’attentat de la mosquée de Québec. Dans un texte publiée dans La Presse, la prof et psychiatre Marie-Ève Coton estime troublant que certains se montrent empatiques envers les troubles psychiatriques de l’accusé, Alexandre Bissonnette, mais n’en fasse pas autant envers les tueurs islamistes qui ne sont, écrit-elle, « pas moins désespérés, apeurés, perdus, et habités d’une colère qui cherche un objet sur lequel se déverser ». Cette fois c’est Richard Martineau du Journal de Montréal qui monte au créneau estimant qu’il faut plutôt distinguer « entre un massacre perpétré par une personne déséquilibrée et dépressive et un attentat sanguinaire commis au nom d’une cause par un terroriste qui revendique fièrement son geste ». Ces derniers, tonne-t-il, ne sont pas des victimes. Ici encore, à mon avis, les deux positions doivent avoir droit de cité. (Je trouve pour ma part des parcelles de vérité dans les deux textes.)
Riposte disproportionnée
Les signataires se plaignent que la force de la riposte est disproportionnée, de deux façons. D’abord parce que des chroniqueurs et animateurs ont des tribunes dont l’empreinte est très large, ensuite parce que leurs critiques entraînent sur la toile un flot de commentaires souvent haineux qui traumatise l’auteur du texte d’origine. Personne n’est en effet préparé pour le torrent de réaction qu’une première déclaration tranchée peut provoquer. Mais tous ceux qui mettent aujourd’hui le petit orteil dans le débat public doivent savoir que cette tempête permanente existe. Il n’y a que deux façons d’y survivre : pour les menaces, on appelle le 911. Pour toute violence verbale on bloque, bloque, bloque jusqu’à ce que la racaille disparaisse de nos fils.
Mais la lettre ouverte appelle les propriétaires de médias à mettre leurs chroniqueurs et animateurs en laisse. Ils devraient s’abstenir de relever que tel professeur parle d’un « Québec ranci », que tel documentariste parle de « white trash », qu’un autre sourit à la vue d’une voiture de police qui flambe. Au nom de quoi, exactement ? Du droit de ne pas être contredit ? Du droit au monologue ?
Je remarque dans la liste des victimes présumées inclue dans la lettre et parmi les signataires des gens qui ont, à répétition, ont écrit que ceux qui n’était pas de leur avis sur la question de la laïcité étaient, nécessairement, des opportunistes et des racistes. On comprend que du haut de leur certitude d’être les seuls porteurs de la raison, ils voudraient que leur intolérance et leur irrespect de l’autre ne soit relevée par personne, ou alors qu’on taise leurs noms dans les répliques, même lorsqu’ils persistent et signent dans l’insulte.
L’argument de la disproportion des voix aurait de la valeur si l’espace médiatique québécois n’était pas si diversifié. Toute personne outrée peut publier sa prose sur son blogue ou ses réseaux avec l’appui et le relais de sa communauté de vues, des lettres ouvertes sont acceptées dans tous les médias. J’admets qu’il manque de signatures et de tribunes, disons, « woke », à Québecor, — on doit cependant signaler la présence de Laure Waridel, et de Tom Mulcair et, à l’écran, de l’ex-députée et future candidate solidaire Emilise Lessard-Therrien — mais leur présence est notable au Devoir, à La Presse et à Radio-Canada. On pourrait débattre, chiffres à l’appui, de la présence médiatique relative des deux grandes tendances intellectuelles qui s’affrontent aujourd’hui au Québec. Il faut cependant savoir qu’en politique comme dans le débat d’idée, chacun est toujours convaincu que l’autre camp a trop de visibilité, quelle que soit la réalité des choses.
J’ai jugé particulièrement significatif de constater que le signataire de cette lettre, le prof de l’UQAM Mathieu Marion, dénonçant le manque de retenue et de respect et les attaques ad hominem, ait affirmé quelques jours auparavant sur Twitter que la pensée de MBC s’apparentait à de la « pink slime » — cette viande artificielle dont la vue lève le coeur. Ce qui me rappelle vaguement une histoire de paille et de poutre.
* * *
Ceci est une version légèrement plus longue de ma chronique du Devoir du 8 avril 2022. Depuis, certaines personnes citées ici comme dans la lettre ouverte d’origine ont réagi sur Twitter. Il me fait plaisir de leur donner ici une visibilité supplémentaire.
D’abord le signataire principal de la lettre, Mathieu Marion, s’est expliqué ainsi:
M. Marion s’est ensuite attristé que son argumentaire aurait moins de retentissement que ma chronique, d’où cet échange:
Par ailleurs, l’auteur et vice-président de la Ligue des droits et libertés, celui de l’autopatrouille qui brûle, a réagi comme suit:
Elle m’a eu au mot « vomir ». En anglais, puke. Je parle d’Amira Elghawaby, la nouvelle conseillère spéciale de Justin Trudeau en matière d’islamophobie et d’antiracisme. C’était il y a huit mois. Le Globe and Mail avait mis sur son fil Twitter le texte d’opinion d’un professeur de philosophie de l’Université de Toronto, Joseph Heath, affirmant que les concepts utilisés par les militants antiracistes canadiens, importés des États-Unis, ne pouvaient s’appliquer correctement à l’histoire canadienne du racisme.
Le débat présidentiel de 1992 entre Bill Clinton et George Bush (le père) n’est pas passé à l’histoire à cause d’une attaque surprise où d’une remarque incisive. On ne s’en souvient que parce que Bush, président sortant, n’a pu s’empêcher de regarder sa montre. Il avait vraiment hâte que ça finisse. Il ne voulait pas être là. Ce débat était une corvée. Les électeurs ont bien compris le message. Le soir de l’élection, il n’était plus là.
François Legault n’a pas eu besoin de regarder sa montre jeudi soir. Dès le premier instant, il trouvait que c’était trop long. Son visage n’est pas devenu tendu à mesure que se déroulaient les deux heures du débat. Il l’était au point de départ, à la première question, puis n’a cessé de l’être. Son déplaisir était tel que lors d’un face-à-face avec Dominique Anglade — elle, très en verve — Legault a semblé se réfugier dans un recoin de sa conscience pendant une bonne dizaine de secondes. Il était, comme on a maintenant l’habitude de le dire, « ailleurs », là où logent politiquement selon lui les Québécois.
J’écoutais le débat dans un restaurant bondé de Rosemont avec des militants péquistes galvanisés par la performance de leur chef. Tous étaient médusés par le long silence du premier ministre. Pour rendre service, je lui ai crié : « François, réveille, tu es en direct ! »
Lorsqu’il est revenu à lui, après avoir laissé « la madame » libérale occuper tout le terrain, il fut coupé par Pierre Bruneau. Les minutes imparties pour cet échange avaient disparu, englouties sous la prose libérale. Legault n’en semblait pas autrement froissé ; le temps passait, c’est ce qui comptait.
Je ne dis pas que le chef de la CAQ était en tout temps amorphe. Ses attaques contre la taxe orange de Gabriel Nadeau-Dubois sur les voitures étaient dévastatrices. Sa critique du nombre de centrales électriques qu’il faudrait pour réaliser le projet libéral d’hydrogène vert (21 fois la Romaine) a fait mouche. Et à Paul St-Pierre Plamondon qui l’accusait d’abandonner la culture, il a répondu avoir ajouté un demi-milliard au budget du ministère, un record.
N’empêche. Tout son langage non verbal indiquait aux électeurs-téléspectateurs que cet exercice était pour lui l’équivalent d’une séance d’acupuncture avec un praticien incompétent. Il était en mode « je suis tellement tanné de me faire critiquer, si vous saviez ! ». On sait, M. Legault, on sait.
L’homme adore gouverner, cela se sent. Mais sa tolérance pour le jeu de la démocratie et de la contradiction semble s’étioler avec les années. À tel point que toute cette campagne électorale lui pèse. Depuis le premier jour, son niveau d’énergie est celui du conscrit, pas celui du volontaire. Il devrait être le boxeur en forme pour gagner le second round ; il affiche plutôt la résilience mal résignée du punching bag.
Toute sa posture stratégique s’en ressent. Un chef de parti en quête d’une victoire électorale ne peut jamais gagner sur son bilan, mais toujours sur son projet. Ses adversaires ne veulent parler que de ses insuffisances, c’est certain. Son rôle à lui est de ne pas se laisser embourber et de tourner le regard des électeurs vers l’avenir radieux que son programme leur dessine. Jeudi soir, François Legault n’a presque jamais parlé de ce qu’il comptait faire, demain, pour les Québécois. C’est une erreur de grand calibre pour un politicien aussi expérimenté et aussi — du moins, le croyait-on — bien entouré.
Les aiguilles vont bouger, c’est certain. C’était écrit avant même le début de la campagne. La surexposition du premier ministre et la sous-exposition des chefs de l’opposition au cours des deux dernières années avaient donné au chef de la CAQ un avantage qui allait mécaniquement perdre de l’ampleur avec l’ouverture de la campagne.
La seule question était, et reste, de savoir jusqu’où ira la descente. Le sondage Léger prédébat nous indique que la CAQ a perdu quatre points pendant la première moitié de la campagne. Il était acquis que l’exposition des électeurs à la réelle compétence des quatre chefs d’opposition au débat allait nourrir cette tendance. Avec sa contre-performance de jeudi, François Legault aura à mon avis alimenté plus que prévu ce glissement. Mais il part de si haut qu’il est difficile d’entrevoir un scénario où la chute deviendrait fatale à la reconduction de son gouvernement.
C’est pourquoi le débat de jeudi prochain à Radio-Canada devient crucial. Si le même Legault que jeudi dernier s’y présente — bougon, ronchon — , les parieurs devront le décoter sérieusement. L’expérience présidentielle américaine nous offre un autre exemple qu’il convient de méditer. À l’élection de 2012, un Barack Obama certain de sa réélection avait fait un four lors du premier débat contre le républicain Mitt Romney. Il avait pris la chose à la légère. Puis a appris la leçon. Au second débat, il était transformé, énergique, combatif. Ah, OK, se sont dit les électeurs : il la veut vraiment, la job !
Comme Clark Kent qui, lorsqu’il enlève ses lunettes, devient Superman, François Legault devrait aussi enlever les siennes — un changement de look ne s’improvise pas en milieu de campagne — et nous montrer qu’il le veut vraiment, le superpouvoir.
Qui a laissé entrer l’éléphant dans le magasin de porcelaine ? On n’a jamais eu de réponse à cette question cruciale. Ni à cette autre, plus appropriée à notre environnement politique : qui a décidé que tous les clients voulaient de la porcelaine ? Je m’explique. La CAQ, le PLQ, QS et le PQ ont pris sur certaines questions clés des positions quasi identiques, laissant un espace béant à un nouvel acteur, Éric Duhaime, qui a par conséquent devant lui un espace de croissance considérable. Comment ?
Le pétrole d’ici Il est normal que les solidaires, puis les péquistes, très férus d’environnement, aient mené la bataille pour l’interdiction de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures au Québec. Mais que les caquistes, qui carburent à la croissance du PIB, et les libéraux, champions des entrepreneurs, en fassent autant, cela relève d’un bizarre alignement des astres politiques. Cette unanimité des partis sur ce sujet ne reflète en rien la diversité des opinions de l’électorat.
La position d’Éric Duhaime est de pomper notre propre pétrole plutôt que d’en importer de loin. Il se trouve que 52 % des électeurs sont d’accord avec lui pour le pétrole, 57 % pour le gaz, selon un sondage Ipsos réalisé en mars dernier. Il s’agissait d’une hausse de 9 points sur l’année précédente. D’autres enquêtes d’opinion donnent des résultats divergents, selon la façon dont la question est posée. Une certitude : la quantité d’orphelins politiques au Québec à ce sujet est considérable. La hausse des prix du pétrole, les besoins de l’Europe, les campagnes d’achat chez nous — tout converge à rendre les électeurs plus réceptifs à ce discours.
Le programme conservateur promet que le jaillissement d’hydrocarbures ne se fera chez nous qu’en cas d’acceptabilité sociale locale (non définie), y compris avec les Autochtones. Bonne chance. Il est raisonnable de penser qu’aucun projet sur le territoire québécois n’est rentable et / ou acceptable (quoique, pour GNL, le score au Saguenay l’an dernier était : 43 % pour et 31 % contre). Ce serait, dans tous les cas, un paquet de troubles, d’où les replis tactiques caquiste et libéral. Mais cela ne fait aucun pli sur la différencepour la campagne électorale et pour l’avantage conféré à Duhaime, qui reste seul sur ce terrain.
Il n’en a d’ailleurs pas encore tiré le maximum, s’étant enfargé dans la question des GES qui seraient générés par nos forages ici. Il n’a qu’à entonner la nouvelle rengaine de l’industrie pétrolière et du gouvernement Trudeau, sur l’extraction carboneutre. Oui, ils disent ça. Des puits de pétrole carboneutres, c’est comme une usine de whisky sans alcool. Si aucun employé ne consomme sur les heures de travail, le tour est joué. Pas leur faute si, ensuite, des clients utilisent le produit et abîment leur foie ou la planète !
La santé privée On compte plus de 60 % de Québécois favorables à davantage de privé en santé. À condition, dans presque tous les cas, que l’accès reste universel — donc avec la carte ex-soleil. Ils sont même 70 % à penser, à cette condition, qu’on devrait laisser le privé gérer certains hôpitaux. Ce débat est un véritable marais. Le privé est déjà très présent dans la santé québécoise (scandaleusement). Libéraux et caquistes proposent d’en augmenter la présence, péquistes et solidaires de la diminuer.
Seul Duhaime incarne une volonté déterminée d’affaiblir le secteur public et d’ouvrir grandes les portes du privé, y compris en permettant aux plus aisés de souscrire à une assurance privée pour avoir accès à des services complètement privés, encouragés par l’État conservateur. Je suis de ceux qui pensent que l’ajout de 10 % de profit à chaque acte médical ne peut être la solution, mais devant un système public à bout de souffle, le mirage du privé est attrayant et Duhaime en est le réel porteur.
Un troisième lien vendable On peut penser que le troisième lien est un caprice. Aucune étude n’en démontre la nécessité. Mais la proposition de Duhaime d’abandonner les travaux pharaoniques de tunnels sous le fleuve et de simplement passer sur l’île d’Orléans puis de prendre le pont qu’il faut reconstruire fait mouche. Les habitants de l’île, enragés, vont dire non. Combien sont-ils ? 7000 ! Le site est patrimonial ? La ministre de la Culture du gouvernement Duhaime (Anne Casabonne ?) fera sauter ce statut. Duhaime promet en échange d’enfouir la ligne haute tension d’Hydro qui défigure l’île. Ah oui ? Qu’il mette ses trois voies (suffisantes) en tranchée couverte, l’option la moins chère, et qu’il utilise la chaleur pour alimenter, au-dessus, une enfilade de serres qui nous offriront des fraises de l’île douze mois l’an.
Se démarquer Les promesses de baisses de taxes et d’impôt sont tellement nombreuses que les électeurs ne savent plus où donner de la tête. Dans ce fatras, Éric Duhaime peut se faire entendre en promettant l’abolition des taxes sur l’essence et de la taxe carbone, immédiatement compréhensible — même si écologiquement indéfendable. Il a de plus une carte maîtresse pour plaire à ses électeurs automobilistes : hausser à 120 km/heure la limite de vitesse sur les autoroutes ! Ça ne coûte rien. Ça ne change presque rien. Mais ça rend de bonne humeur !
Pour l’essentiel, le Duhaime 2022 reprend les thèmes de l’ADQ de Mario Dumont d’il y a 15 ans. Le parti fut avalé dans l’intervalle par la CAQ, qui a cependant largué toutes ses propositions radicales, à nouveau disponibles. Il y a un marché électoral pour ces idées. Dumont avait remporté 31 % du vote et fait élire 41 députés. Pendant la soirée électorale, son parti était même en avance, touchant le pouvoir, pendant une vingtaine de minutes. Le 3 octobre, j’en suis certain, Éric Duhaime se contenterait de 15 minutes.
C’est un talent. Répondre, du tac au tac, à côté de la question. Refuser de dénoncer une situation ici (le siège d’Ottawa) parce qu’il y en a une pire ailleurs (une manifestation violente en Colombie-Britannique). Faire comme si la totalité des mesures sanitaires avait été inutile parce que rien ne prouve que deux d’entre elles, le couvre-feu et le passeport sanitaire, sont liées à une diminution du nombre de morts. Surtout, se présenter en rassembleur « de tous les Québécois » en voulant porter à l’Assemblée nationale la voix du refus de la solidarité sanitaire.
Éric Duhaime a offert dimanche soir, sur le plateau de Tout le monde en parle, une prestation qui marque un nouveau jalon dans sa capacité de fédérer les mécontents. Guy A. Lepage ne l’avait pas invité pour lui dérouler le tapis rouge. Il s’était préparé davantage à débattre qu’à interviewer. Les questions étaient claires. Les réponses nous entraînaient dans un curieux monde parallèle où l’exception est la règle et où le déni sert de vérité. Il n’est pas donné au premier venu d’affirmer ces choses avec aplomb et de leur donner l’apparence de la crédibilité et une patine de responsabilité (refus de participer aux manifs, par exemple). Dans un réflexe qui trahit mon âge, j’ai voulu lancer au chef conservateur, par-delà les ondes hertziennes : « Robert Bourassa, sort de ce corps ! »
Oui, car Éric Duhaime m’apparaît comme un avatar de celui qui a mené le Québec dans une ère où on distinguait de plus en plus difficilement le vrai du faux. Le regretté journaliste Jean V. Dufresne disait de Bourassa qu’il incarnait « l’arabesque luxuriante du bretzel ». D’autres, moins inspirés, disaient qu’il était une anguille. Ce qu’est devenu, dimanche, Duhaime.
Je ne dis pas que toutes ses réponses avaient la viscosité du poisson serpentiforme. Il a parfois dit exactement le contraire de la vérité. Affirmer que « les 125 députés pensent tous comme François Legault » sur la question de la pandémie, c’est ignorer toutes les périodes de questions tenues depuis le début de la crise. Dire que le gouvernement de la CAQ n’a rien fait en trois ans pour augmenter la capacité hospitalière, c’est faire l’impasse sur une série ininterrompue d’augmentation de salaires, de primes au retour, de formations accélérées, de signatures d’ententes historiques pour améliorer les choses. On peut dire que ça ne suffit pas. Mais affirmer que ça n’existe pas est une insulte à la vérité.
« Comment ça se fait qu’ils n’ont pas fait appel au secteur privé » a-t-il demandé plus d’une fois, ajoutant qu’il aurait fallu déléguer des tâches à d’autres spécialistes. Le bilan quotidien de la crise de la COVID-19 fait par le ministère de la Santé mesure pourtant l’impact de la mobilisation sans précédent des cliniques privées pour soulager le réseau hospitalier. Les tâches des infirmières et des pharmaciens ont été élargies avant et pendant la crise. Duhaime fait semblant que cela n’existe pas, mais il ne peut citer qu’un cas ayant attiré son attention : la vaccination en pharmacie privée. Justement. Désormais, elle existe.
Au chef conservateur qui fait de l’augmentation de la participation du privé la clé de sa future réforme, je pourrais citer un autre cas où le privé s’est distingué pendant la crise. Les pires cas de maltraitance aux aînés ont eu lieu dans des CHSLD privés.
Combien de morts de plus aurions-nous déplorées si on avait suivi les conseils sanitaires d’Éric Duhaime ? Guy A. Lepage a posé la question, citant le cas de la Floride. Le nombre de morts par habitant y est le double de chez nous. Là, le gouverneur républicain semble être, sur ces questions, un clone de M. Duhaime. C’est qu’en Floride, « la population est beaucoup plus âgée », a fait valoir le chef du Parti conservateur du Québec dimanche. En effet, il y a 21 % de personnes de 65 ans et plus en Floride, donc logiquement le double du Québec qui en compte… 19 % ! Oups !
Nous avons donc à peu près la réponse à la question posée. Que se serait-il passé si, dans une version bretzel de notre histoire récente, Éric Duhaime avait été premier ministre du Québec pendant la crise ? Les embaumeurs et les fossoyeurs auraient été nettement plus occupés qu’ils ne l’ont été jusqu’ici.
Duhaime aurait hérité du système de santé en lambeaux légué par l’équipe Barrette-Couillard. L’antisyndicalisme intrinsèque du chef conservateur l’aurait-il conduit à se montrer plus généreux que la CAQ envers les préposés aux bénéficiaires et les infirmières ? Son biais pro-privé l’aurait-il incité à serrer la vis aux agences privées, comme tente de le faire le ministre Christian Dubé ? Sa volonté affichée de sabrer davantage encore des postes de cadres à la Santé (dans une de ses rares admissions, le Dr Barrette avoue en avoir trop viré) lui aurait-il permis d’embaucher en catastrophe des directeurs dans chaque établissement, leur absence ayant été un facteur aggravant de la désorganisation ?
Dans une belle litanie, Duhaime a expliqué dimanche que les gouvernements nous avaient bernés. Nous promettant la liberté si on portait le masque, puis la liberté après 28 jours de confinement, puis la liberté si 70 % d’entre nous étaient vaccinés, pour nous décevoir chaque fois un peu plus. Doit-on en comprendre qu’avec la méthode Duhaime, face à un ennemi changeant, si sa première mesure n’avait pas fonctionné, il aurait simplement abandonné la partie ?
François Legault n’est pas mon héros, comme chacun le sait. Mais Éric Duhaime est à des années-lumière de celui qui l’est, Franklin Roosevelt. Face à la grande crise, Roosevelt disait une chose sensée et simple : « Prenez une méthode et essayez-la. Si elle échoue, admettez-le franchement et essayez-en une autre. Mais, par-dessus tout, essayez quelque chose ! »
Il faut donc prendre Éric Duhaime au sérieux. Et comprendre que ce qu’il dit ne l’est pas.
Vous et moi, chère Me Géhane Kamel, avons pour l’essentiel perdu notre journée de vendredi dernier. Vous à Trois-Rivières, moi devant mon écran sur un lien Teams, avons écouté quelques heures durant la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, nous expliquer combien elle avait été bouleversée par les événements de la première vague. Se pourrait-il, lui avez-vous demandé, que, dans la précipitation, une « erreur » ait été commise ? Madame la Ministre n’a pas aimé le mot. On a fait au mieux avec les données qu’on avait, a-t-elle dit. Mais avec ce qu’on sait maintenant, on referait les choses autrement.
C’est très exactement la défense avancée par le gouvernement Legault depuis le jour 1. C’est terrible, mais on ne savait pas, donc on ne pouvait faire mieux. Bilan : 4000 morts. Comme nulle part ailleurs.
Vos efforts semblent totalement concentrés sur le moment à partir duquel les autorités se sont préoccupées du sort des CHSLD. Fin janvier, mi-février, début mars ? Sans vouloir vous offenser, chère coroner, cette datation a peu d’importance. L’essentiel est de savoir comment la cellule de crise présidée par le premier ministre peut affirmer n’avoir pris conscience de la catastrophe des CHSLD que le 20 avril, par un article de journal, alors que des sonnettes d’alarme étaient audibles dans la machine depuis le 12 mars. « L’information circulait » vers la cellule, a dit François Legault dimanche soir. Ce serait très grave si c’était vrai. Cela prouverait qu’il a fait fi d’informations capitales.
Nous avons la démonstration que le 20 mars nos autorités sanitaires font preuve d’une totale incompréhension du risque couru par nos aînés, car c’est à cette date que commence le transfert, chez eux, de patients hospitaliers, dont plusieurs sont porteurs du virus. Comment auraient-ils pu savoir, le 20 mars, que les CHSLD étaient à risque, sous-équipés et en pénurie de personnel ?
On sait désormais que huit jours avant, le 12 mars, la directrice de l’association des CHSLD privés, Annick Lavoie, avait demandé de cesser toutes les admissions en CHSLD. Puis, la veille de la décision de commencer ces transferts de patients du 20, elle décrit la situation comme « critique » et entrevoit un « scénario catastrophe ». La sous-ministre Natalie Rosebush, qui reçoit cette info, n’en informe donc pas sa patronne, Marguerite Blais ? Le sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron ? La cellule de crise ?
Le 29 mars, l’équipe du CIUSSS dépêchée au CHSLD Herron constate qu’il ne reste que trois employés pour voir à la santé de 133 résidents. L’info remonte au sous-ministre Gendron. Pas à la ministre ? Pas à la cellule de crise ? La Santé publique de Montréal estime par écrit le 3 avril qu’il existe à cet endroit « une menace réelle à la santé ». Ça ne remonte pas à Horacio Arruda ? Entre le 5 et le 10 avril, 23 résidents passent de vie à trépas. Comment expliquer que les membres de la cellule de crise ne prennent connaissance de cette catastrophe qu’en lisant la Gazette du 10 avril ?
Quelques mois après le désastre, en entrevue à l’émission Enquête, Marguerite Blais semblait avoir un souvenir vif des appels à l’aide qu’elle avait elle-même lancés dans ce lieu central de décision. « J’étais au bout du fil dès 7 h le matin. Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais. Dans le ministère de la Santé, il y a beaucoup de médecins. Alors, on travaillait avec les opinions des médecins qui étaient en place. Notre perception était beaucoup hospitalo-centriste. »
Cela sonne vrai. Il est invraisemblable que Mme Blais, qui travaillait à temps plein sur ces questions, n’ait pas été mise au courant quotidiennement par sa sous-ministre, sa cheffe de cabinet et les intervenants eux-mêmes des appels à l’aide, des cas problématiques, clairement signalés courant mars et début avril. Il est invraisemblable qu’elle n’ait pas relayé ces craintes de toutes ses forces au lieu où se prenaient les décisions : la cellule de crise.
Vendredi, elle a tenté de vous faire croire, Me Kamel, que son entrevue à Enquête avait été donnée alors qu’elle était dans un état second, sous le coup de l’émotion, et qu’il fallait n’en tenir aucun compte. Je m’attendais à ce que vous l’aidiez à faire le tri entre l’émotion et la mémoire en lui demandant de détailler ses interventions en cellule de crise. Qu’a-t-elle dit ? Quand ? Combien de fois ? Qu’est-ce qu’on lui répondait ?
Qu’en dit sa cheffe de cabinet, qui devait la préparer pour ces interventions ? Qu’en disent les autres membres de la cellule, le chef de cabinet du premier ministre, ses conseillers en communication, le premier ministre lui-même ?
Vous nous dites que vous êtes sur le point de mettre un terme à vos audiences. De grâce, non ! Il vous manque tout un volet, peut-être le plus important. Ne vous arrêtez pas en si bon chemin. D’autant qu’il est plus que probable que, vu le refus entêté du premier ministre de tenir une commission d’enquête publique, la vôtre soit la seule qui soit jamais tenue sur le sujet. C’est encore plus certain maintenant que la Commissaire à la santé, Johanne Castonguay, a malheureusement déclaré qu’aucune nouvelle commission d’enquête n’était nécessaire.
C’est seulement en remontant la chaîne jusqu’au sommet du commandement, en entendant tous ceux qui participaient à ces rencontres dont, inexplicablement, il n’existe pas de comptes rendus, que vous pourrez établir le vrai récit de la catastrophe de la première vague. De comprendre pourquoi les appels à l’aide n’ont pas été entendus ou, s’ils l’ont été, pas écoutés. On compte sur vous.
(Ce texte a d’abord été publié, presque à l’identique, dans Le Devoir.)
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les témoins pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel
Toujours activé
Le stockage ou l’accès technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’utilisateur.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire pour créer des profils d’utilisateurs afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.