Meech et le « Quoi qu’on dise… » de Bourassa: La vraie histoire

Robert Bourassa nage. C’est un exercice auquel il s’astreint quotidiennement, pour garder la forme. C’est aussi une cérémonie. Un rituel qu’il accomplit chaque fois que sa fonction l’oblige à un effort particulier, à une décision difficile. « Dans les moments importants, je vais nager pour dégager l’esprit de la déclaration — comme je ne lis pas de texte écrit. J’improvise d’une certaine façon, dans la forme sinon dans le fond. »

Les cadres du pouvoir chinois tremblaient dans leurs cols Mao chaque fois que le Grand Timonier se lançait, torse nu, dans le Yangtsé. Sa plongée annonçait invariablement une nouvelle purge, camouflée sous un mouvement de masse. À Québec, ce sont les journalistes qui guettent les baignades du premier ministre, les jours où l’histoire change de paragraphe ou de page. Aujourd’hui, sentant qu’un nouveau chapitre pourrait s’ouvrir, ils sont particulièrement fébriles.

« Quand c’est rendu que les journalistes vous attendent quand vous allez nager ! » peste le premier ministre. Ils font le pied de grue autour de l’immeuble du Club des employés civils, où se trouve la piscine, espérant lui arracher une phrase au passage. Les agents de sécurité font entrer le premier ministre par une porte dérobée. Entre deux longueurs, Bourassa cherche « la » phrase de son discours du soir. La conclusion. La formule choc. Celle qu’on citera longtemps.

Il a accepté l’idée de la proclamation [proposée par ses conseillers]. Il l’aurait peut-être eue tout seul. Maintenant il veut la tourner « de la façon la plus concise et la plus percutante possible, en préservant l’avenir, comme c’était ma responsabilité comme premier ministre ».

Joli truc. Car préserver l’avenir, en ce jour, c’est parler fort, mais sans se compromettre. Claquer une porte, sans la fermer. Robert Bourassa nage. En pleine « zone grise », dit-il. Quant au fond, « qu’est-ce qui pouvait arriver ? Il y avait pas tellement de  choix : trois choix, finalement. Un qui était à rejeter, c’était : « On présente l’autre joue, on dit pas un mot. » L’autre qui était risqué, pour ne pas dire téméraire, c’était de dire : « Vous voulez pas de nous autres ? On s’en va tout seuls ! » Et le troisième choix c’était entre les deux, sans qu’on voie clairement ce que ça pouvait être à ce moment-là. À très court terme il fallait poser des gestes pour garder le contrôle de l’agenda. »

Robert Bourassa nage, mais ne plonge pas. Quant à la forme, la solution lui vient, entre deux vaguelettes. Il croit se souvenir d’une citation du chef d’État français, d’un discours livré par de Gaulle à Constantine, en Algérie, à son retour au pouvoir en 1958 ou 1959, qu’il a peut-être entendu, grâce à sa radio à ondes courtes, un soir, dans son petit appartement d’étudiant à Oxford.

Quelque chose comme « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, l’Algérie française, aujourd’hui et pour toujours… » se souvient-il. Une façon de dire que jamais Paris n’accéderait aux demandes d’indépendance des Algériens, mais protégerait les intérêts de la minorité française en sol algérien.

De Gaulle n’a jamais prononcé cette phrase. Il a lancé à Alger son fameux « Je vous ai compris ! », volontairement trompeur. Il s’est un jour laissé aller à reprendre un slogan de la foule —Vive l’Algérie française ! — sans s’en rendre compte, a-t-il prétendu, et, ce qui est certain, alors même qu’il manœuvrait en coulisses pour mettre fin au statut colonial, donc français, de l’Algérie. L’emprunt de Bourassa ressemble bien plus dans sa forme à une citation de Proudhon : « L’État, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, n’est, ni ne sera jamais la même chose que l’universalité des citoyens. »

Qu’importe la méprise, c’est l’intention qui compte. Le premier ministre québécois décide de s’inspirer de la forme et de l’esprit d’un mensonge pour apaiser ce soir-là son peuple meurtri.

« Ça ne vous a pas fait hésiter ? » lui-ai-je demandé.

« Ça m’a fait hésiter de dire que j’avais pris ça là. […] Je me suis dit, il y a certainement quelqu’un qui va dire : « Oui, mais, deux ans plus tard, c’était l’Algérie algérienne ! » Mais ça n’a été souligné nulle part. »

Robert Bourassa nage. Il n’hésite pas parce que l’idée de tromper son public le rend mal à l’aise. Il hésite parce qu’il craint de se faire prendre. Sorti des eaux de la rhétorique, il fait le tour de la piscine. S’assied sur les marches de l’escalier. Écrit au crayon feutre sur de petites fiches les mots qui lui sont venus à l’esprit. Esquive les journalistes à la sortie de l’immeuble, esquive les journalistes en entrant au bunker, emprunte au sous-sol le corridor qui va au parlement, et se rend jusqu’au bureau situé derrière la chambre bleue.

Là, Bourassa rumine. Répète son discours devant son proche conseiller Jean-Claude Rivest qui a le suprême privilège, dans les moments forts, d’être son premier public. Le conseiller peut voir les mots sur les fiches : « Rappeler le but de Meech, les efforts. » Il y a le mot « remercier ». Pas de phrase complète, sauf la formule choc, écrite en entier. Rivest a le droit d’écouter, pas celui de critiquer. «J’argumente pas, son affaire est faite. C’est probablement pour ça qu’il me prend, moi. » Mais s’il pressentait un désastre absolu, Rivest pourrait sonner l’alarme.

À l’Assemblée, pleine comme un œuf en ce vendredi soir, aucun ministre, aucun député ne sait comment Bourassa va présenter les choses. À l’oral, Bourassa a si rarement ému, si souvent déçu, qu’il n’a qu’à être bon pour paraître excellent. Ce soir, il sera très bon.

Il se lève, fait le rappel des événements, remercie ceux qui l’ont épaulé dans la traversée de Meech, dont, nommément, l’Ontarien David Peterson. Il évoque l’injustice faite aux Québécois, et rappelle, louangeur, le nom de René Lévesque, qui avait fait preuve, dit-il, « d’une grande flexibilité » après mai 1980, pour « réintégrer le Québec dans la constitution canadienne ». Le ton est bon, le rythme décidé. La voix claire trahit la déception.

Quelques minutes seulement, puis vient la formule pseudo-gaullienne : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

À cet instant, exactement, le Québec se divise en deux. Il y a ceux qui savent. Il y a ceux qui rêvent. Le récit des deux années à venir se résume, pour beaucoup, aux fluctuations de la ligne de démarcation.

* * *

Robert Bourassa, lui, sait. Il sait qu’il n’a rien dit.

« Quand je me suis assis, la réaction que j’avais c’est : « C’est fait, et il semble que ce soit bien fait. » »

L’effet produit le déroute. Autour de lui, tout le monde est debout. Les libéraux, bien sûr. Normal. Mais des péquistes, aussi. Jacques Parizeau, qui dans son propre discours l’appelle « mon premier ministre » — du jamais entendu — et lui dit « je vous tends la main » — du jamais vu —, traverse l’allée centrale pour venir le féliciter. Les applaudissements sont longs, nourris, chaleureux. Rien à voir avec «la claque» qui accompagne d’ordinaire les prestations ministérielles.

« Quand Robert Bourassa a lu son texte, se souvient un député libéral alors nationaliste modéré, Jean-Guy Saint-Roch, il y a eu un silence de mort. On a été estomaqués, puis il y a eu un sentiment d’euphorie. Moi, c’est un des rares moments où j’ai senti qu’il n’y avait plus de ligne de parti, plus d’opposition. Aujourd’hui, on lit le texte dans les gallées [Verbatim des travaux de l’Assemblée] et c’est froid. Mais si t’étais là, t’as vu le visage, le ton de la voix. On était des Québécois à ce moment-là. On est à la croisée des chemins et on y va. »

Bourassa assiste au déferlement. « C’aurait pu être des applaudissements polis. En chambre, on ne se lève pas à tout bout de champ, c’est pas la routine. Je n’avais pas écouté la radio toute la journée. Je n’étais pas sensibilisé à l’atmosphère. » Il ne s’attendait pas, en cette enceinte, à une réaction « aussi éclatante ». Au-delà des murs de l’Assemblée nationale, aussi, l’impact est, dit-il, « plus grand que je l’avais pressenti». «J’ai constaté qu’il y avait un niveau d’intérêt et d’anxiété dans la population que je n’avais pas connu depuis-certainement depuis mon retour » au pouvoir. Cherchant des exemples, il cite… la crise d’octobre de 1970, la grande grève du front commun de 1972. Mais depuis 1985, malgré la tension linguistique autour de la loi 178, il n’avait jamais retrouvé ni « senti l’anxiété presque palpable. Et c’était le cas, cette journée-là. Et le lendemain, s’il y avait quelque chose, c’était encore plus grand. »

Lorsqu’on revoit l’enregistrement de ce moment, on observe un Robert Bourassa, assis après l’effort, un peu sonné par la réaction des députés et des ministres. Hagard, comme s’il s’était réfugié dans sa carcasse et se forçait à en ressortir chaque fois qu’un collègue lui tendait la main. Puis il y retournait, le regard un peu absent. L’homme semblait débordé, dépassé.

Car il savait, lui, que le Québec ne serait pas « libre de ses choix ». Il savait, lui, que jamais il n’accepterait un verdict entraînant la province vers le statut de pays. Il savait qu’il ferait tout pour contrecarrer le choix des Québécois, alors très majoritairement indépendantistes. Et il dirait, le jour de tirer sa révérence, qu’il avait « assumé le destin du Québec ». Qu’il avait, bref, pris sur lui de décider à la place des Québécois. De leur enlever, donc, en ce point tournant, la liberté de choisir.

Cela lui a coûté, oui. La deuxième plus grande défaite de sa carrière, un référendum perdu sur des offres fédérales médiocres deux ans plus tard. Cela a fait mal.

On n’invoque le fantôme de De Gaulle qu’à ses risques et périls.


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Le moment indépendantiste de Claude Ryan

Ils étaient tous là: Charest, Couillard, Mulroney, pour célébrer, ces jours derniers, les dix ans du décès de Claude Ryan. Chacun a vanté son intelligence, son libéralisme, son attachement aux vraies valeurs libérales, son indestructible attachement au Canada.

N’était-il pas, après tout, le chef du camp du Non, lors du référendum de 1980 ? Celui qui a popularisé la phrase: Le Québec ma patrie, le Canada, mon pays ?

Certes. Mais un épisode de la vie et de l’œuvre de Claude Ryan a été passé sous silence dans le colloque qui lui a été consacré. C’est ce moment où son attachement canadien ne fut plus indestructible. Ce moment où il était prêt à franchir le pas indépendantiste si le Canada refusait toujours de reconnaître au Québec des pouvoirs qu’il jugeait indispensables.

Cela se passe, évidemment, dans l’extraordinaire période de 1990-1991, au moment où échoue la tentative de réconciliation incarnée par l’accord du Lac Meech.J’ai relaté ces événements dans mon livre Le petit tricheur. En voici les éléments principaux:

Le ras-le-bol de Claude Ryan

Au printemps 1990, déjà, la coupe de Claude Ryan commençait à déborder.

En Ontario, une quarantaine de villes, suivant l’exemple de Sault-Sainte-Marie, ancienne fortification française, se déclaraient «  unilingues anglaises », par mesure de rétorsion, disaient-elles, à la loi 178 sur l’affichage qui maintenait l’unilinguisme français dans l’affichage commercial en vitrine (mais pas à l’intérieur des commerces). Dans la municipalité ontarienne de Brockville, un petit groupe d’extrémistes antifrancophones, venus manifester contre le premier ministre David Peterson et sa politique de services bilingues, avaient cru bon de marcher sur un drapeau du Québec, sous l’œil d’une caméra. Dans le nouveau contexte du printemps 1990, l’image devint omniprésente. Les télévisions étrangères ne s’y trompèrent pas, et la reprirent dans leurs reportages sur la crise canadienne. Comment mieux illustrer les votes de Sault-Sainte-Marie, l’annulation terre-neuvienne de la ratification de Meech, le refus d’une majorité d’anglophones de reconnaître qu’il existait au Québec une société distincte? L’image de Brockville était forte parce qu’elle était vraie.

A l’Assembée nationale, Claude Ryan alors ministre de Robert Bourassa, tient les propos suivants:

« Si de telles manifestations d’hostilité envers le fait français devaient continuer à se multiplier, si elles devaient s’imposer comme l’expression de ce que pense véritablement de nous la majorité des citoyens de langue anglaise de ce pays, il faudrait à n’en point douter que nous nous interrogions de manière décisive sur notre place dans ce pays. […]

J’entends de plus en plus souvent des citoyens du Québec qui viennent me dire: « Si l’on ne veut pas de nous, nous ne nous imposerons pas de force. » Ce sentiment largement répandu à travers le Québec traduit un réflexe de dignité et de fierté qui me semble être dans la ligne de notre tempérament collectif, tel que l’a forgé une longue histoire de résistance, de lutte contre l’assimilation et d’affirmation de nous-mêmes. Le Québécois est foncièrement tolérant et patient; l’histoire l’a façonné ainsi, mais il n’a jamais accepté et n’acceptera jamais que son caractère français soit foulé aux pieds ou rejeté par qui que ce soit.

S’il devait être poussé jusqu’à son extrême logique par la force des événements, ce sentiment ne pourrait déboucher que sur des conclusions infiniment regrettables pour ce pays. »

Puis, fin juin, le refus de la majorité des canadiens-anglais de reconnaître le Québec comme société distincte, exprimée par le refus du Manitoba et de Terre-Neuve de ratifier l’entente dans les délais légaux, met un terme à la tentative de réconciliation.

Le lendemain, Robert Bourassa réunit son caucus. Les députés sont en désarroi.

« Si vous n’avez pas d’objection, dit Bourassa, je vais demander à monsieur Ryan de s’exprimer. C’est l’ancien chef du parti, c’est une référence pour tous et chacun d’entre nous. »

Ryan n’est pas le plus adoré des membres du gouvernement, au sein du caucus. Son passage à la tête du parti, de 1977 à 1983, a laissé de profondes cicatrices. Mais tous s’accordent à lui reconnaître une envergure intellectuelle peu commune, déployée pendant de longues années sur la page éditoriale du Devoir, qu’il dirigeait en autocrate éclairé. La constitution est son forte. Chef libéral, il avait mené la campagne anti-souverainiste de mai 1980 en promettant, comme solution de rechange, une autonomie québécoise plus étoffée que celle esquissée dans Meech, et qui venait d’être repoussée. En 1981, il déclarait que le rapatriement unilatéral à la Trudeau diminuait le pouvoir de l’Assemblée nationale: « Quand l’Assemblée nationale est atteinte, c’est le peuple du Québec lui-même qui est directement impliqué », disait-il. Depuis, cependant, Ryan est devenu un point de ralliement des éléments les plus farouchement fédéralistes du Conseil des ministres et du caucus.

C’est debout que Ryan répond au premier ministre. Mais il le fait sur un ton d’une étonnante humilité. « Cette fois-ci, je ne me ferai pas le protagoniste d’une quelconque doctrine, commence-t-il. J’ai décidé que j’allais écouter la jeune génération, et entendre ce qu’elle a à dire. Ensuite, on verra. » Il veut dire « les jeunes » en général. Il songe au débat public qui s’ouvre à compter de ce jour. Il se rassoit.

Ryan est pour l’essentiel tenu à l’écart des tractations qui ont lieu à l’automne au sein du comité formé par Jean Allaire et le directeur général du parti, Pierre Anctil, pour donner au PLQ un nouveau programme constitutionnel.

Le comité Allaire est cependant tellement emporté par  la vague indépendantiste qui déferle sur le Québec et sur les troupes libérales que les membres du comité en viennent, en décembre 1990, à proposer à Robert Bourassa de proposer, purement et simplement, la souveraineté du Québec, assortie d’une entente avec le Canada.

Bourassa est catastrophé par autant d’audace et pense envoyer ces troubles fêtes à la rencontre de Claude Ryan qui, il en est certain, les recevra froidement. Il se trompe.

Les commandements du père Ryan

Événement rare. Depuis qu’il a quitté la direction du Parti libéral en 1983, Claude Ryan arpente rarement les corridors de la permanence du parti. En ce 28 décembre 1990, à 16 h, il y est pourtant. Car on a besoin de ses lumières.

Devant lui, Anctil joue son Bourassa et inonde l’homme de lettres de considérations économiques défavorables au statu quo. Sans dévoiler toutes ses batteries, il lui parle « d’une piste », évoquée au comité, pour contourner le problème du blocage constitutionnel canadien : souveraineté d’abord, reconfédération ensuite.

L’auteur du Livre beige ne se laisse pas déborder par la rhétorique de ce jeunot. « Moi, je ne suis pas convaincu que Meech a démontré hors de tout doute qu’il est impossible de réformer la fédération de l’intérieur. » Ah? Non, poursuit. D’ailleurs, « on a nos torts » dans Meech. Lesquels? Mystère.

Dur moment à passer pour Allaire et Anctil. Claude Ryan reste sagement planté en territoire fédéré. Et il ne connaît encore que les paramètres du rapport. Lorsqu’il aura le texte complet devant lui, au début de janvier, il aura ce commentaire : « Ça me fait penser aux projets de conventions collectives que je recevais au Devoir dans les années 70, quand le syndicat faisait des projets absolument échevelés dans sa première version. »

Anctil a-t-il, ce 28 décembre, une illumination?

« Êtes-vous ouvert à l’idée d’un test ultime? propose-t-il à Ryan. On va dire: “ On veut ça, puis on prend tant de temps pour s’entendre. ” »

« Ah? fait Ryan. Peut-être, il faudrait regarder ça. »

Le « test ultime », la « dernière chance ». L’idée circule déjà à la commission Bélanger-Campeau. Le politologue Léon Dion, entre autres, l’a évoquée. Ryan se demande tout haut si on ne pourrait pas remettre tout simplement les modestes conditions de Meech sur la table, sans y ajouter de nouvelles revendications, mais en y assortissant un échéancier quelconque.

Mais que faire si ça ne marche pas? Dans des entretiens séparés, Allaire et Anctil évoquent tous deux spontanément ce souvenir : Ryan, qui les avait fort refroidis par la timidité de ses ambitions de réforme, ajoute qu’en cas d’échec du « test ultime », « je ne serai pas le dernier embarqué » dans le train de la souveraineté. « Vous verrez, je ne suis pas le plus peureux des hommes […] Je n’ai pas peur de la souveraineté. » Et il laisse entendre qu’une fois « hors du cadre » canadien, il faudra y rester. Il n’a pas l’engouement de Bourassa pour la multiplication des structures communes.

Ne pourriez-vous pas, demande Anctil, nous écrire une bafouille là-dessus, monsieur Ryan, vous qui avez une plume si agile? Le 10 janvier, Ryan rend sa copie. La voici:

«

Projet de résolution

A) Que le Québec institue une nouvelle démarche en vue d’obtenir:

1-   La révision de la formule d’amendement de manière que toute modification à la constitution canadienne soit sujette à l’approbation d’une majorité substantielle de provinces devant représenter ensemble au moins 50% de la population du Canada, l’une de ces provinces devant obligatoirement être le Québec;

2- l’adoption d’une disposition constitutionnelle stipulant clairement qu’en dehors des institutions fédérales, le Québec se verra reconnaître un pouvoir de législation prépondérant en matière linguistique;

3- l’engagement des gouvernements du Canada à instituer un processus de révision en profondeur du fédéralisme canadien –  sous l’angle des institutions, du partage des pouvoirs, de la fiscalité et des droits minoritaires –  sur la base des propositions contenues entre autres dans le Livre beige du Parti libéral, le rapport de la Commission Pépin-Robarts, l’accord du Lac Meech et le rapport de la commission Bélanger-Campeau [alors encore à venir].

B) La démarche évoquée à l’article précédent devra déboucher sur un accord dans des délais raisonnables. À défaut de quoi le Parti libéral du Québec recommandera:

1- Que la population du Québec soit invitée par voie de référendum à se prononcer en faveur de la souveraineté politique;

2-  Qu’une fois arrêté le choix de la population en faveur de la souveraineté, le gouvernement du Québec propose au reste du Canada une entente en vue du maintien d’un espace économique commun et de la gestion commune de fonctions gouvernementales à définir;

3- Qu’un délai précis soit prévu entre le choix de la souveraineté et l’entrée en vigueur de celle-ci, de manière à permettre les négociations nécessaires en vue de la liquidation des actifs de la fédération canadienne et la mise au point de modes d’association appropriés entre le Québec et le reste du Canada.

10 janvier 1991

En clair, Claude Ryan fait deux choses. Au plan des revendications spécifiques du Québec, il place la barre remarquablement basse. Deux demandes absolues : qu’une nouvelle formule d’amendement redonne au Québec son droit de veto; que le Québec soit seul maître à bord en matière linguistique, sauf en ce qui a trait aux institutions fédérales. Réparation, donc, des gifles de 1982. Le reste est un catalogue de vœux de changements et de références à des rapports, dont le sien. Il ne précise pas dans quelle mesure l’éventuelle réforme devrait en adopter les recommandations.

Ce petit appétit, même Bourassa le trouvera trop réduit. « Je ne pense pas que les Québécois se satisfassent de ça », dit-il lorsqu’Allaire et Anctil lui font part des idées de Ryan, au téléphone, dans les jours qui suivent.

Mais au plan de la démarche, Ryan en met plein la vue, et il faut souligner les mots.  Le président du comité du Non au référendum de 1980 est clair : on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part! Deuxième message de l’ancien chef du Parti libéral : PLQ et fédéralisme ne sont pas des synonymes parfaits. Dans certaines conditions, le parti pourrait, devrait même, faire la promotion de la souveraineté.

L’intervention de Ryan est paradoxale. Elle désorganise les projets de Bourassa, qui espérait éloigner une fois pour toutes de ses lèvres la coupe référendaire. Voici que le bon père la lui brandit devant la bouche. Au moins, elle est assortie d’une condition –  le test ultime –  et d’un délai.

Bourassa s’en saisit pour convaincre Anctil de faire réécrire le rapport Allaire en épousant la démarche stratégique de Ryan. L’objectif n’est plus la souveraineté en soi, mais une réforme importante. En cas d’échec de cette réforme, le Parti libéral proposera la souveraineté.

La crise du cartésien

La démarche de Claude Ryan est claire, précise. Surtout: réaliste. L’échec de Meech vient de prouver que le Canada résiste à toute tentative de réforme audacieuse: si on veut rester à l’intérieur, il faut mesurer ses exigences. C’est ce qu’il fait.

Si le Canada refuse, on en sort et on en est vraiment indépendant. C’est la conclusion logique.

Ryan est donc outré lorsqu’il prend connaissance du rapport Allaire, qui prétend réécrire de bout en bout la constitution canadienne au profit du Québec. Il croyait, par son intervention, avoir évacué cet absurde projet de « convention collective », mais voilà qu’elle est proposée comme politique officielle de son parti lors d’un congrès plénier, s’ouvrant le 8 mars 1991.

Il est contrarié par la facture intellectuelle du document. Enfin, ça n’a pas de sens. La réforme proposée est, à sa face même, une hérésie pour les fédéralistes canadiens. Le Livre beige était audacieux, mais respectueux. Non seulement le Canada anglais ne peut pas accepter un tel montage, mais il ne devrait pas le faire, pour son bien. « Si ça devait être un catéchisme fermé, comme le catéchisme du concile de Trente, je ne pense pas que ce soit réaliste en soi à l’intérieur d’un choix fédéral », dit-il.

Piqué, enfin, il donne le signal de l’assaut. Avec ses alliés fédéralistes au caucus, il va faire le ménage dans ce texte écrit par des gamins. Nous sommes un parti d’adultes. Nous voulons donner une dernière chance au Canada. Nous voulons que ça fonctionne. Nous allons nous y prendre de la bonne manière.

Si le rapport Allaire est le catéchisme du concile de Trente, Ryan et son groupe vont lui faire vivre Vatican II. Ils reconfigurent paragraphe par paragraphe la « réforme » Allaire. Sur les 22 pouvoirs réclamés pour le Québec, 11 lui appartiennent déjà. Seule la « plénitude » de leur exercice est demandée. En clair: qu’Ottawa cesse d’y mettre son gros doigt. Bravo! Ryan n’y touche pas. Sur les 11 nouveaux pouvoirs convoités pour le Québec en exclusivité, Ryan et consorts proposent d’en soustraire 7. (Ryan tient cependant mordicus à ce qu’on récupère les pouvoirs sur la langue.) Voilà qui est plus réaliste.

Cinq autres amendements visent à ramener les institutions de la « nouvelle structure Québec-Canada » proposée, plus semblables au statu quo.

Voilà pour le gros œuvre. Reste la pièce maîtresse, qui commande toutes les autres. Si la proposition de réforme est sérieuse, constructive, c’est qu’on veut aller discuter avec le partenaire canadien, trouver un arrangement nouveau, mais mutuellement satisfaisant. En un mot: négocier. Alors, basta! de l’utilisation du mot « présenter » posé dans la résolution comme le cache-sexe de l’intransigeance. Qu’on le remplace, tout simplement, par le mot « négocier ».

Et puisqu’on parle sérieusement, allons jusqu’au bout. C’est bien beau la rhétorique de « fini le Canada à onze » annoncée par Bourassa. Mais c’est de la pensée magique, non? « À l’intérieur d’un choix fédéral », comme le dit Ryan, ce n’est pas réaliste. Ils sont dix: neuf provinces et Ottawa. Brian Mulroney répète qu’il ne négociera pas « à deux », même avec son ami Robert. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas, lui dont la cote de popularité est inférieure à sa pointure de chaussure. Quelle légitimité a-t-il? Bon, alors! Assez de sottises. Assez joué. Disons franchement qu’il faut négocier avec « le reste du Canada ».

Plusieurs circonscriptions fédéralistes du groupe Ryan s’attaquent de plus à la position de repli: le référendum sur la souveraineté. Certains veulent rallonger le délai –  « dans le présent mandat » au lieu de « l’automne de 1992 » – , d’autres veulent qu’en cas d’échec, la « dernière proposition globale d’Ottawa » soit mise aux voix, ou encore qu’on offre, en plus de la souveraineté, l’option d’une « continuation des négociations avec le Canada ».

Ryan les laisse faire mais, détail intéressant, n’associe sa propre circonscription d’Argenteuil, leader de la fronde, à aucune de ces tentatives. L’homme est cohérent, limpide, cartésien. Il reste fidèle à sa position de base: on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part!

Le cas Ryan compte parmi les plus intéressants de l’équation libérale. Ses rapports avec La Ligne sont particuliers. S’agissant de La Ligne de la souveraineté, à ce point du récit, elle ne lui fait pas peur, mais il ne pense pas indispensable de la franchir. S’agissant de La Ligne du pouvoir, Ryan représente aux yeux des jeunes l’image de l’establishment, de la vieille garde, de la réaction. Pourtant, il rêve, lui aussi. Un rêve réformiste modéré, certes, mais il rêve tout de même.

Ryan pensait-il pouvoir faire entendre raison au congrès libéral ? Si oui, il vit une humiliante défaite. Ses amendements sont rejetés par l’immense majorité des délégués. Il quitte la salle et menace de démissionner. Bourassa veut le convaincre de rester et, dans son discours de clôture du congrès, lui rend un hommage appuyé et annonce que, quoiqu’en pensent les congressistes, il n’y a, au fond, rien de plus beau que le Canada.

Entrez donc, M. Ryan, faites comme chez nous…

Ryan se présente à la résidence de Robert Bourassa rue Maplewood à 21 h, ce dimanche 10 mars 1991. Il vient confesser le premier ministre. Mieux, il vient l’exorciser des démons allairiens et des diablotins comme Gil Rémillard, officiellement chargé du dossier constitutionnel.

Il arrive d’assez bonne humeur, si on en juge par la conversation qu’il vient d’avoir avec son ami le député Henri-François Gautrin. « Il était flatté du discours, raconte le député. Très flatté. Très, très, très flatté. Quand je dis ça, c’est l’interprétation personnelle que je fais d’un homme que je respecte et que j’aime beaucoup et dont je connais bien, aussi, les petits défauts et les petites vanités. »

Au-delà de l’orgueil, Ryan a bien aimé l’exercice de détournement du rapport Allaire auquel Bourassa s’est livré. « Il est vrai qu’il faut que je prenne en considération que M. Bourassa a replacé tout le congrès dans une perspective tout à fait différente, ce qui fait que ma position peut être différente », dit-il.

Bourassa et Ryan. Un tête à tête exquis et exceptionnel. Ces deux-là vont rarement dans les coquetels, ne s’y croisent donc pas, et ne se fréquentent jamais, hors des heures de bureau. Car ils ont tout un passé. Ça s’était plutôt bien engagé, entre les deux. Ryan était depuis 1964 le directeur du Devoir et la conscience de l’intelligentsia modérée. Quand Bourassa devient chef libéral au début de 1970, Ryan lui donne sa bénédiction, notant en éditorial que  « M. Bourassa annonce un gouvernement inspiré par le réalisme, la sobriété et la discipline » et louant « le fonctionnalisme rationnel de cet homme qui étudie avant de parler, qui sait non seulement compter mais aussi lire, qui tient en toutes circonstances un langage responsable ». En fait, Ryan avait déjà constaté une étonnante convergence entre sa propre vision des choses et celle de Bourassa. Ce n’était pas un hasard. Jeune premier de l’opposition libérale, de 1967 à 1970, Bourassa avait écrit quelques articles pour Le Devoir. Un de ses anciens collègues du caucus raconte sa technique: « Si Le Devoir  me demandait d’écrire un article sur un sujet donné, je fouillais dans mes idées et puis je l’écrivais. Pas Bourassa. Lui, il relisait d’abord tous les éditoriaux de Ryan des derniers six mois et analysait sa ligne de pensée. Ensuite, il écrivait son article en reflétant plus ou moins fidèlement cette ligne de pensée. »

Une fois élu, le jeune premier ministre, au moment de déposer un projet de loi important, en envoyait une copie à Ryan, qui le lui corrigeait. Un jour de 1972, Bourassa omet de consulter Ryan avant un remaniement ministériel. Patatras! Le lendemain, l’éditorial est titré: « Le triomphe de la médiocrité. » « Ryan m’était précieux, dira plus tard Bourassa, c’était un des rares intellectuels qui nous appuyaient. » Enfin, parfois… (René Lévesque fut puni de ne pas avoir recherché l’imprimatur du pape du Devoir. « J’étais accoutumé à ce que les gouvernements respectent mon journal, me respectent et tiennent compte de mes opinions. J’ai vite compris que le gouvernement Lévesque serait différent », expliquera Ryan sans pudeur. Les éditoriaux seront vengeurs. « C’était la guerre », résumera Michel Roy, alors au Devoir avec Ryan.)

Ryan avait cependant été extrêmement critique de la position de Bourassa pendant la crise d’octobre 1970. Il avait même évoqué en petit comité la possibilité de le remplacer par un gouvernement de salut public –  ce qui avait déclenché des rumeurs folles de putsch, alimentant le climat de panique. Quand le calme fut revenu, Ryan avait incité Bourassa à dire non à Trudeau, après la conférence constitutionnelle de Victoria, en 1971, où le Québec ne s’était fait offrir que des « miettes », écrivait Ryan. À partir de 1974, les éditoriaux de Ryan étaient devenus grinçants. Parlant du parti libéral de Bourassa, il écrit par exemple:

« D’un côté, les intellectuels qui l’avaient naguère appuyé en force s’en éloignaient, on voyait renaître en son sein, et se manifester avec une audace croissante, un anti-intellectualisme dont la popularité d’un Louis-Philippe Lacroix [député des ëles-de-la-Madeleine aux idées politiques précontraintes] est l’un des signes les plus voyants, mais dont la direction elle-même du parti ne semble pas exempte. »

Ryan résumera son évolution ainsi:

« J’étais de plus en plus frustré. J’estimais que le gouvernement Bourassa ne livrait pas la marchandise. Dans le domaine social, le premier ministre avait perdu tout crédit à tort ou à raison. Et on disait qu’il avait perdu beaucoup de son autorité sur le cabinet. J’avais du mal à le prendre au sérieux comme homme public. Après six ans de pouvoir, il patinait et refusait d’aborder franchement la situation. Je me disais que ce n’était pas le genre de leadership que méritaient les Québécois. »

Deux jours avant l’élection du 15 novembre 1976, Ryan souhaitait en éditorial la défaite des libéraux, dans le but de « les obliger à réviser en profondeur leur leadership ». Et il allait bientôt lui-même prendre, à la tête du PLQ, la place du leader déchu.

En 1981, quand Ryan dirige l’équipe libérale à l’élection qu’il est certain de gagner, il fait un geste que d’autres auraient jugé irréparable. À Bourassa qui veut se représenter, même pour accéder à une fonction mineure, Ryan annonce: « Je préfère perdre sans vous que gagner avec vous. » Ryan perd. En 1983, presque expulsé, à son tour, du siège du chef, Ryan appuiera Daniel Johnson contre Bourassa, le revenant.

Il est donc stupéfiant que Bourassa, le ressuscité de la politique québécoise, accepte, contre les avis de Lise Bacon entre autres, de garder Ryan à ses côtés pour l’élection de 1985. Il lui confie le dossier de l’éducation. « S’il réussit, mon gouvernement va en tirer profit, explique Bourassa. S’il échoue, j’en serai débarrassé. » Il n’a pas échoué. Au contraire, Ryan a servi à la tête de plusieurs ministères avec efficacité, sinon avec brio. Il a apaisé les esprits après le choc de la loi 178 sur la langue d’affichage, dégelé les frais de scolarité. Le voilà chargé de taxer les villes, de garder la marmite autochtone à un niveau de bouillonnement raisonnable, de tenir la Sûreté du Québec en laisse. Personne n’est irremplaçable, c’est certain. Mais le cabinet ne compte pas suffisamment de forçats en son genre pour que Bourassa le laisse aller aussi facilement.

Et puis, parlons franc, l’épisode du congrès sert admirablement le chef libéral. Lui qui cherchait depuis trois mois un contrepoids à la Commission jeunesse et aux nationalistes, voici qu’il a trouvé son épouvantail anti-souverainiste. Ce fut une bonne occasion de changer de cap, de prendre la bretelle de sortie de l’autoroute Allaire. La colère de Ryan fut un don du ciel. Heureusement qu’il a pris la grande porte battante pour sortir de la salle du congrès. Heureusement qu’il a rencontré la meute de journalistes, qu’il a bâti ce psychodrame. Sinon, la tonalité souverainiste des débats aurait été incontrôlable, indomptable.

Mais voilà, c’est fait. La tâche est accomplie. Le virage est pris. Pour peu que Ryan reste au gouvernement, Bourassa n’a plus vraiment besoin de lui, sur ce dossier. Il ne le lui dira pas. Ryan s’est fait avoir, hier, par la foule. Il va se faire avoir, ce soir, par le chef.

« Il était heureux de la réaction de la salle à la mention de son travail, à la mention de sa contribution au gouvernement, raconte Bourassa. Alors on a parlé des autres problèmes.»

Il y en a quelques-uns. En ce qui concerne la réforme fiscale municipales, contestée par plusieurs députés, c’est réglé. John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, a déjà annoncé, plus tôt dans la journée, que « M. Ryan a l’appui inconditionnel de M. Bourassa; il n’est pas question que nous reculions, tout le cabinet est derrière le ministre Ryan ». Dans les semaines qui vont suivre, les ministres et députés rebelles sentiront qu’il est désormais mal vu de critiquer Ryan sur ce point.

Miséricordieux, Ryan est prêt à passer l’éponge sur les incartades de la Commission Jeunesse, qui a mené le combat pour le rapport Allaire, mais seulement pour cette fois-ci. Mais pas question d’absolution. Il ne faut pas que ça se reproduise. Il demande à Bourassa de faire modifier les statuts du PLQ pour que les jeunes cessent d’y exercer un tel ascendant — ils ont droit aux tiers des votes. « Ces gens-là ont matraqué le congrès, dit Ryan, et le plus dramatique, c’est qu’ils n’en sont même pas conscients. »

Oui, oui, oui, promet Bourassa, on va s’attaquer à ça, il faut qu’on change ça, ça n’a pas de bon sens. Dès que l’occasion se présentera, bien sûr. Ce ne serait pas le moment tout de suite. Ryan l’admet, il reviendra à la charge, dans une autre conversation, avant la fin de l’année, et Bourassa renouvellera son engagement de faire modifier le règlement. On attend toujours.

Passons aux choses sérieuses. Ryan a une vraie condition à poser: il veut être consulté, à partir de maintenant, sur la conduite des affaires constitutionnelles. Mais, acquiesce Bourassa, comment pourrais-je me passer de vos lumières? Bien sûr. D’ici peu, un comité interministériel formé de trois ou quatre ministres essentiels, comme vous, sera mis sur pied pour piloter cette affaire importante. Le comité sera chargé de la planification stratégique du dossier. J’en ai parlé à Rémillard, il est d’accord. (Comme s’il avait le choix!)

« Je lui ai dit qu’il serait conseiller, confirme Bourassa. C’est quand même très important de l’avoir. Il connaît ça, il a écrit le Livre beige. »

Ryan est arrivé à la toute fin de sa liste. Son épicerie est complète. Il pourra peser de tout son poids sur la négociation et insister sur la revendication qui lui tient le plus à cœur: l’autonomie du Québec en matière linguistique à l’intérieur du Canada.

« Il m’a dit qu’il restait. Ça ne m’étonnait pas », raconte Bourassa.

Ryan repart content. Demain matin, il annoncera à un peuple soulagé sa décision de rester à la barre. Constitution, à genoux! Attends ta délivrance. Accueille ton maître. Hier paria, demain pilote. Ryan pense que s’il joue bien ses cartes, il pourra déloger Rémillard et atteindre son véritable objectif: ministre des Affaires constitutionnelles. Le comité ministériel de planification sera son marchepied. En novembre 1991, il ira d’ailleurs en catimini manger avec le ministre fédéral chargé du dossier, Joe Clark, à Edmonton, histoire de se faire la main. Ryan trace des plans sur sa propre comète.

Las! Il aurait dû consulter le sénateur Roch Bolduc, à ce sujet, avant de crier victoire. Bolduc aurait pu lui en conter une bonne et lui éviter quelques désillusions. Car le « comité de planification constitutionnelle » se réunira trois ou quatre fois, en 1991. Plus jamais, ensuite. En un an, le « conseiller constitutionnel » Ryan aura le loisir de converser seul à seul avec le premier ministre –  tous sujets et dossiers confondus et en comptant cumulativement –  un gros 10 minutes.

Avant d’être sénateur, Bolduc fut pendant 19 ans mandarin de la fonction publique. Lors du premier passage de Bourassa au pouvoir, Bolduc était notamment membre de l’Office de planification et de développement du Québec. « C’était la grande époque des comités de planification, raconte Bolduc. Tout le monde en parlait, tout le monde en créait. Il y avait des ministres là-dedans, des sous-ministres et des adjoints. Un jour, j’étais tout seul avec Bourassa, pour parler d’un dossier. Il me regarde en souriant et me dit: “ On est ici, toi pis moi? ”; Je lui dis “ Oui? ”; “ Ben, il répond en riant, le comité de planification est réuni! ” »

Le premier ministre a beaucoup changé depuis. Bolduc parle de l’époque où Bourassa pensait que deux personnes suffisaient à planifier une stratégie. Il a plus d’expérience en 1991. Et en ce qui concerne la constitution, la moitié de cet effectif lui suffit amplement.

Le dernier chagrin de Claude Ryan

Bourassa ayant enterré, grâce à la crise-Ryan, le Rapport Allaire et le vote de son congrès, la vraie négociation peut commencer. Mais par quoi ?

À Ottawa, le nouveau conseiller de Bryan Mulroney et proche de Ryan, l’ex-éditorialiste du Devoir Michel Roy, croit tenir la clé de la réforme: La langue. Pas besoin même de fouiller dans les textes partisans. Le ministre Ryan vient de prononcer un discours très clair à ce sujet – il a même intégré cette revendication dans sa réponse confidentielle au brouillon du rapport Allaire, en janvier 1991.

Plus récemment encore, des signaux en ce sens ont été émis par Québec. Michel Roy prépare donc une note, marquée SECRET, à l’endroit des ministres québécois et du ministre responsable de la négociation à Ottawa, Joe Clark, pour les mettre au parfum. On y lit :

Les récents contacts (préliminaires et informels) entre représentants de cette province et hauts fonctionnaires fédéraux démontrent surabondamment que celle-ci insiste toujours pour assumer en priorité la responsabilité de la politique linguistique sur son territoire. […]

M. Claude Ryan, dans un discours prononcé à Kingston le 8 décembre 1989, discours préalablement discuté et approuvé au Conseil des ministres, et qui reflète par conséquent le point de vue officiel de son gouvernement, déclarait que « le Québec tient à être le maître d’œuvre de la politique linguistique sur son territoire ».

M. Ryan ajoutait que […] « Dans ce domaine surtout, le Québec voudra toujours que son autorité soit la plus large possible ».

Roy va plus loin et suggère de modifier la constitution et la charte des droits dans presque tous ses articles touchant la langue, pour conférer au Québec et aux autres provinces l’entière liberté en matière linguistique, y compris « la compétence linguistique dans le domaine des entreprises réglementées à l’échelon fédéral ».

Clark sait que cette proposition sera difficile à vendre aux francophones hors Québec. Il n’est pas certain que Brian Mulroney y sera très favorable. Le premier ministre canadien a cru en peu de dogmes pendant sa carrière, mais rien ne lui tient plus à cœur que la protection des droits linguistiques, dont il s’est fait le défenseur depuis l’adolescence, dans un Parti conservateur qui n’en était pas, à l’origine, très entiché.  Mais en plus de répondre à une revendication québécoise, la proposition pourrait être bien perçue dans l’Ouest, qui y verrait une augmentation de ses pouvoirs en matière linguistique.

Pour Clark, la proposition Roy permettrait de lancer la nouvelle négociation constitutionnelle avec éclat. Clark pourrait au moins montrer à Robert Bourassa qu’il considère la chose avec ouverture d’esprit. Convaincu par  Roy, Clark est donc « tout content » de s’amener à Québec avec une si jolie carotte.

Pauvre Clark! Le 3 juin 1991, à Québec, ce n’est pas l’érection, c’est la débandade. Robert Bourassa raconte :

Quand j’ai rencontré M. Clark […] on a parlé de la langue. Je lui ai dit que je ne voulais pas la prendre. Un moment donné c’était dans l’air qu’on augmente les pouvoirs des provinces sur la langue. Pour plaire à l’Ouest. Moi, j’ai dit que nous, on avait la clause nonobstant [dans la charte des droits], puis on avait les francophones hors Québec, nous, on peut pas les laisser tomber complètement. […]

J’ai opté pour le statu quo.

Moi, je trouve qu’avec l’état actuel, la clause nonobstant et la loi 178, on a quand même suffisamment de pouvoir, la langue de travail, tout ça.

La relation qu’en fait Clark, dans un mémo écrit à son retour, puis de vive voix à Roy, est conforme à celle de Bourassa, quoique plus sentie, dans le choix des mots. Roy raconte :

J’ai vu Clark qui m’a dit : « Bourassa n’en veut pas. » Et puis, le bottom line pour lui c’est « écoutez, j’ai trop de problèmes [c’est Bourassa qui parle à Clark] j’ai assez de problèmes avec la langue au Québec, je vais pas m’embarquer dans cette perspective-là, bon ». Donc, c’était pour des raisons immédiates de contexte politique.

Le ministre fédéral des Affaires constitutionnelles revient de Québec « un peu étonné, légèrement déçu » de constater que « le premier demandeur historique refusait la balle », résume Roy.

Que le chef du gouvernement québécois refuse de prendre en charge le pouvoir fédéral d’inspection des viandes bovines ou la gestion informatisée des stocks de morue au large de la Gaspésie, on veut bien. Mais la langue? Si le premier ministre du Québec, chef du parti ayant adopté le rapport Allaire et signataire du rapport Bélanger-Campeau, ne veut pas plus de pouvoir sur la langue, fondement du caractère distinct du Québec et raison pour laquelle ni le gouvernement Lévesque ni le sien n’ont signé la constitution de 1982, alors qu’est-ce qui reste?

Lorsqu’on lui fait part de cette curieuse décision, Claude Ryan s’en dit très malheureux.

Ryan n’aura donc eu ni la réforme qu’il souhaitait, ni la porte de sortie du Canada qu’il a, un moment, envisagé. Il aura été, en cette période, floué par Bourassa. Un Québécois comme les autres.

En flânant sur l’Avenue Robert-Bourassa

Puisque plusieurs d’entre vous entrent dans leur « semaine de lecture », j’ai pensé vous offrir, chers internautes, l’introduction du Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. Mais ne le dites à personne.

*    *    *

Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.

Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.

Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.

Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.

Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.

Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.

Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.

Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.

Pourquoi revenir, en 2012, sur cette personnalité du siècle dernier ? Parce nous soulignerons, en octobre, le 20e anniversaire du référendum qui marqua l’échec de l’immense volonté de changement alors exprimé au Québec et le plus grand échec politique personnel de Bourassa ?

Oui. En octobre 1992, les Québécois furent 57% à rejeter l’accord dit de Charlottetown, qui prétendait offrir une version améliorée de la constitution imposée au Québec 10 ans plus tôt. Cette consultation populaire s’efface aujourd’hui dans l’histoire, plus généreuse avec celles de 1980 et 1995 sur la souveraineté. Octobre 1992 incarne surtout la mort du grand rêve de toute une famille politique du Québec, de la famille de Robert Bourassa : celui d’un pays, appelé Canada, qui accepterait enfin de s’adapter au fait national québécois.

Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.

L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.

Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.

Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.

La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.

Mais ce 20e anniversaire du référendum de 1992 n’est qu’un prétexte. Partisan de la transparence, je vous livre ici la vérité sur ce qui motive l’existence du petit livre que vous avez en mains.

La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.

Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.

Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.

Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.

En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.

Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.

Bourassa : l’opération réhabilitation

Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.

Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.

Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.

Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.

L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).

L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.

Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Les amis de Bourassa se sont donc tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain.

Ils l’ont convaincu, lui, le biographe de Guy Lafleur, Céline Dion et de René Angélil, de mettre – en toute indépendance d’esprit, cela va sans dire – sa plume et son énergie au service du personnage de Robert Bourassa. Il a accepté et publie ce printemps le fruit de ses travaux. Un portrait où il démontre, a-t-il expliqué en entrevue, que Robert Bourassa n’est pas seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».

Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.

On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »

J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés.  Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.

Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.

Petit tricheur (Le): Robert Bourassa derrière le masque - Jean-François Lisée

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Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.

Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.

Le biographe de Bourassa et l’honnêteté

CouverturePTQuand Georges-Hébert Germain est venu me voir, il y a un an, pour avoir mon point de vue sur Robert Bourassa, il fut honnête. Il a admis d’emblée que les proches de l’ancien premier ministre avaient sorti leur chéquier pour mobiliser sa plume — une des meilleures au Québec — en espérant qu’il tirerait un portrait positif de leur ancien chef.

Mais Georges-Hébert, que je connais et estime depuis des décennies, m’a assuré qu’il allait aborder le sujet «en toute indépendance d’esprit». Je l’ai cru. Mais j’ai trouvé que les proches de Bourassa avaient été habiles de le choisir lui entre tous, car on sait, dans le métier, que Georges-Hébert déteste dire du mal de qui que ce soit. C’était couru, il allait dire du bien de Bourassa.

Combien de bien ? N’ayant lu qu’un bref extrait du livre, je ne puis le dire. Mais j’ai été frappé de l’entendre dire, à la radio il y a quelques mois, que  Robert Bourassa était non seulement un «honnête homme», mais au surcroît, un «homme honnête».

Bou1Puisque je crois avoir fait la démonstration, dans Le Tricheur, que la malhonnêteté intellectuelle était le modus operandi de l’ancien premier ministre, une suggestion que Georges-Hébert m’avait faite lors de notre entretien m’est revenue en tête.

Pourquoi, m’avait-il demandé, n’avions-nous pas réédité Le Tricheur (qu’il venait de lire et dont il ne disait que du bien) au moment de la sortie, récente, d’une autre biographie de Bourassa, celle de Julien Brault?  «En voilà une idée, qu’elle est bonne», me suis-je dit au fond de mon for(t) intérieur.

Puisque Georges-Hébert allait démontrer, indépendamment du montant (à ce jour inconnu) du chèque reçu, l’honnêteté de Bourassa, il serait bien que je publie une version abrégée, remaniée et actualisée de mon ouvrage (produit sans que le moindre mécène ne m’ait ouvert son chéquier!). Aux lecteurs de faire la comparaison et de tirer leurs conclusions.

Les éditeurs de Québec Amérique trouvèrent l’idée fort bonne. (On me rapporte que chez Libre Expression Georges-Hébert fut, à la réflexion, moins enthousiaste.)

Un mensonge répugnant

J’attendais donc avec impatience l’opus positif de mon ancien collègue de L’actualité et avais hâte de comparer nos notes, côte-à-côte, ici et là dans les salons du livre. Jusqu’à ce qu’Antoine Robitaille, du Devoir, dépositaire du manuscrit de Georges-Hébert, me demande de commenter le passage du livre me concernant.

Et me consternant. Car je m’attendais à de l’honnêteté de la part d’un homme de la trempe de Georges-Hébert Germain. Mais voici ce que j’ai lu:

Dans son entourage [de Bourassa], par contre, on s’est scandalisé des propos de Lisée, d’autant plus que le journaliste, avant même la parution du Naufrageur, était devenu conseiller politique du chef péquiste, Jacques Parizeau.

C’est un assaut frontal et parfaitement mensonger sur mon intégrité. C’est en journaliste d’enquête que j’ai mené l’enquête, écrit et publié les ouvrages, en disant toute la vérité sur chacun des acteurs, fédéralistes ou souverainistes, et faisant plusieurs mécontents dans les deux camps. Personne ne m’a fait de généreux chèque.

Puis, au moment de la sortie du Tricheur et du Naufrageur, au printemps 1994, et après mon embauche comme conseiller de Jacques Parizeau plusieurs mois plus tard, en septembre, les proches de Bourassa m’ont traité de tous les noms d’oiseaux. Mais jamais une accusation aussi vile n’avait été formulée.

Georges-Hébert invente ici un répugnant mensonge. Il n’a pas eu le professionnalisme de vérifier la chose avec moi, ou avec l’entourage de Jacques Parizeau, ou de trouver la moindre preuve qui pourrait étayer cette affirmation, car il n’en existe pas. (En fait, je craignais après la publication du Tricheur que Parizeau ne m’adresse plus jamais la parole, car j’y avais inséré un long passage sur son problème d’alcool, ce qu’aucun autre journaliste n’avait fait avant moi.)

Je n’ai pas encore lu le reste du livre de Georges-Hébert. J’ose espérer que je suis la seule victime de son manque de professionnalisme.

Comment tricher avec le Tricheur pour mieux le critiquer

Voilà pour le journalisme 101. Voici pour l’honnêteté intellectuelle.

Georges-Hébert est un homme très intelligent, connu et apprécié pour son sens de la nuance, qu’il sait saisir et décrire avec brio. Il lui a donc fallu un effort considérable pour jouer aux ignares dans le résumé qu’il fait de mes ouvrages:

[Lisée] a échafaudé une prémisse artificielle qu’il a tenté de consolider pendant des années, cherchant et croyant trouver partout, à gauche et à droite et en bas et en haut, derrière et devant, des matériaux divers pour étayer une thèse souverainiste voulant que Bourassa ait contrecarré l’élan qui, au lendemain de l’échec e l’accord du lac Meech, portait selon lui le peuple québécois de façon certaine et irréversible vers l’indépendance politique. […] Lisée considérait que le premier ministre aurait du se plier à des sondages d’humeur passagère et faire la souveraineté.

Ridicule. Voici ce qu’il a lu dans Le Tricheur, à son point central, et qui en est la seule thèse: un appel à l’honnêteté. Je parle ici du jour de décembre 1990 où Bourassa est informé de la teneur du Rapport Allaire, le comité constitutionnel qu’il a formé, et dont la principale recommandation est la souveraineté:

Robert Bourassa est à la fenêtre. Il peut faire la souveraineté. Les conditions sont réunies comme jamais auparavant. Peut-être ne se représenteront-elles jamais dans un si beau bouquet. Il n’y est cependant nullement forcé. Personne ne peut lui reprocher d’être fédéraliste. Il a bien entonné quelques phrases vagues sur « la superstructure » et le caractère « non éternel » du fédéralisme. Reste qu’il vient d’être élu, en septembre 1989, pour quatre ou cinq ans. Pendant cette campagne, il n’a pas promis de faire la souveraineté, il n’a donc ni le mandat ni l’obligation de la faire.

Bourassa, dont l’esprit est fixé sur la condition la plus problématique de l’accès à la souveraineté –  les coûts – , peut légitimement penser qu’il ne faut pas la faire. Ou du moins qu’on ne peut pas la faire à un coût raisonnable.

Depuis la mort de Meech, il a laissé se dérouler le débat dans le public et dans son parti. Il a distribué des feux verts aux souverainistes. Aux jeunes de son parti et aux fondateurs du Bloc québécois, aussi. Il n’est pas intervenu dans les délibérations du comité Allaire, sauf pour les orienter dans une direction qui ne pouvait logiquement les mener qu’à la souveraineté. Il a donné tous les signes de celui qui entend «tranquillement s’orienter vers la souveraineté du Québec en se ménageant de l’espace de virage », pour reprendre l’expression du péquiste Landry. Mais rien encore n’est irréversible.

Il peut, c’est sûr, appuyer sur l’accélérateur, prendre son ticket pour l’histoire, franchir le rebord de la fenêtre. Faire comme Helmut Kohl [qui vient de réunifier l’Allemagne au pas de charge] et prendre, selon une expression qu’il affectionne, « un risque mal calculé ».

Mais ce n’est pas parce que la mer est belle qu’il faut prendre le large. Ce n’est pas parce que tous les matelots s’activent à gréer le navire qu’il faut hisser la grand-voile. Certes, sur la terre ferme, les voisins deviennent hargneux et il y a peu de chances –  en fait, aucune –  qu’une entente satisfaisante puisse être conclue avec eux. Reste que la troupe est au sec. Qu’elle mange à sa faim. Que, disait un autre capitaine, « ce n’est pas le goulag ». Et qu’au-delà de l’éclaircie et de l’horizon calme qui se présentent depuis la berge, il y a peut-être –  sûrement –  une zone de tempêtes. Et si on s’échouait sur une terre encore moins hospitalière que celle-ci? Et si, à mi-parcours, en plein remous, les mousses prenaient peur et réclamaient qu’on rebrousse chemin, pour débarquer, plus pitoyables que jamais, au point de départ?

Lorsqu’il prend l’appel de Pierre Anctil [le directeur général du PLQ], le 28 décembre 1990, dans sa chambre d’hôtel de Miami, Robert Bourassa est le chef du Parti libéral du Québec, le premier des ministres du gouvernement québécois. Il peut mettre le frein, arrêter la musique, déclarer que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Annoncer aux Québécois, à son retour de convalescence, que, tout bien considéré, la souveraineté est une aventure trop risquée et qu’il ne faut pas compter sur lui pour les y plonger. En aucun cas.

Si certains veulent provoquer ce débat, il pourra les confronter, visière levée, et débattre argument contre argument. S’il est mis en minorité par son parti, il pourra, comme René Lévesque en 1984, tenir un référendum auprès des militants, un «Robertrendum ».

Si, à l’extérieur de son parti, les Québécois tiennent vraiment si fort à la souveraineté, s’ils descendent régulièrement dans les rues, peut-être devra-t-il mettre sa légitimité en jeu, comme de Gaulle après mai 1968. Comme lui, il en tirerait les conclusions. « Quel homme serais-je, disait de Gaulle avant le référendum sur la régionalisation de 1969, si je ne tirais pas sans délai la conséquence d’une aussi profonde rupture? » À minuit, le soir de sa défaite, il remettait sa démission. Il avait perdu ce pari, il en avait gagné bien d’autres, envers et contre tous, pendant sa carrière. Car, disait-il aussi, « ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâme dans l’opinion ».

De Gaulle avait su affronter l’opinion, et le plus souvent la convaincre qu’il avait raison, qu’elle avait tort. Quand il réussissait ce tour de force, et emportait l’adhésion de l’opinion, il en sortait grandi et la France avec lui. Parfois, il échouait, et n’avait alors pas l’arrogance de se cramponner à un pouvoir qu’il aimait pourtant sans partage.

Le 28 décembre 1990, Robert Bourassa est donc placé devant un choix historique et éthique. S’il se rend aux arguments d’Anctil, donc de son parti, donc de son peuple, il aura la lourde tâche de créer un pays. Comme Churchill, il pourrait aviser les Québécois, avant de prendre la mer, qu’il faudra « de la sueur et des larmes » pour se rendre à bon port. On dira qu’il a évolué, qu’il a pris le virage de sa vie, qu’il a choisi le bon moment, qu’on avait bien fait de l’attendre. On le dira courageux, pionnier, timonier. Il aura sa photo en première page de The Economist. On écrira sa biographie.

Il entend l’appel du large, il sait que le bateau peut partir, et il le dira, six mois plus tard, dans une entrevue au quotidien Le Soleil: « J’aurais pu, il y a un an, passer à l’Histoire; si j’avais décidé de faire un référendum sur la souveraineté en septembre 1990, je pense bien que, là, ça y était.» À l’été de 1991, il ajoute: « Si on avait fait un référendum au mois de juin [1991], si on l’avait gagné, quelque chose comme 58% à 42%, on aurait fait quoi? » Une jolie marque, 58%.

S’il refuse les arguments d’Anctil, comme c’est son droit, il aura la très difficile mission de ramer contre le courant, de convaincre ses compatriotes de ne pas prendre le large. Cette tâche est ingrate. On le traitera de poltron, de briseur de rêves et de fossoyeur de peuple. On le dira cependant, aussi, homme de conviction et de détermination, comme un autre grand fédéraliste, Pierre Trudeau, qui appelle tous les acteurs du drame, en 1990, à « jouer cartes sur table, se battre pour ainsi dire à visière levée –  et se fier à la chance autant qu’à l’habileté». Si Bourassa est franc, direct et honnête dans l’adversité, on le dira homme d’État. On fera une série-documentaire sur sa vie.

Nous sommes loin, n’est-ce pas, de la caricature offerte par Georges-Hébert.

Mais voilà. Bourassa a délibérément décidé de ne pas être franc, direct et honnête dans l’adversité. Il a refusé de se dire fédéraliste pendant des mois. Alors qu’il l’était. Il a refusé d’exclure publiquement la souveraineté pendant près de deux ans. Alors qu’il l’excluait en privé avec les premiers ministres du reste du Canada.

De plus, il a pris sur lui de refuser des pouvoirs supplémentaires que lui offrait Ottawa sur la langue et la culture — des revendications historiques du Québec et de son parti — sans en souffler mot à qui que ce soit et alors même qu’il affirmait en public réclamer une « réforme en profondeur » du fédéralisme.

Ce n’est pas seulement la famille souverainiste que Bourassa a floué. C’est la famille réformiste fédéraliste. N’importe quel autre leader fédéraliste à sa place — Jean Lesage, Daniel Johnson, Claude Ryan — n’auraient pas gaspillé ce que l’on sait être maintenant, avec le recul, la seule fenêtre disponible pour la réforme de la place du Québec au sein du Canada.

Voilà l’argument central du Tricheur, et de mon nouveau Le petit Tricheur — Robert Bourassa derrière le masque: le manque d’honnêteté et de transparence. L’affront à la démocratie. La confiscation d’un débat à un point charnière de l’histoire d’un peuple.

J’ai hâte de trouver quelqu’un qui aura été payé suffisamment cher pour tenter d’y répondre avec professionnalisme, honnêteté intellectuelle et compétence.

(Lire un extrait et l’article de Johathan Trudel dans le dossier de L’actualité: Bourassa, bâtisseur ou tricheur ?)

Le tricheur : le film

Un dimanche soir de juin 1994, un demi-million de Québécois étaient au petit écran pour regarder, sur le réseau TVA, le documentaire produit à partir du livre Le tricheur.

Ce document, réalisé par Daniel Creusot, n’a plus jamais été disponible sous quelque forme que ce soit. Or le voici, en exclusivité pour vous, fidèles lecteurs, et pour tous vos  amis. (Attention, il y a six parties — alors cliquez  « lire la suite » mais présenté sans pauses publicitaires !)

Remarque : qu’est-ce qu’on était jeune !

Meech 11 : La triche

David-Peterson1-150x150Montréal n’est guère habituée aux convois officiels de limousines noires qui narguent le trafic et intimident les piétons de leurs escortes policières, toutes sirènes hurlantes. Quelques jours après la mort de Meech pourtant, le spectacle se déploie, entre Dorval et le centre-ville, à la demande expresse du premier ministre Bourassa.

Dans la limousine, son copain ontarien, David Peterson. Les deux hommes se sont parlé le jour de la mort de l’entente et ont résolu de se voir dès que possible. « Il y a un temps pour l’action, explique l’alors premier ministre de l‘Ontario, et il  a un temps pour la symbolique. Ce jour-là, il fallait montrer que le pays n‘allait pas se fractionner que et nous allions faire en sorte qu’il ne le soit pas. »

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Bourassa vient de proclamer « quoi qu’on dise… », vient de jurer « plus jamais à 11… », déclare que « tout est ouvert » et précise qu’il n’écarte pour l’avenir du Québec aucun scénario, « sauf le statu quo et l’annexion aux États-Unis ». Quelques centaines de milliers de Québécois sont descendus dans la rue.

David Peterson, premier ministre de la plus canadienne des provinces, est-il inquiet de cette dérive ? Croit-il que Bourassa est en train de se muer en un René Lévesque modéré et non-fumeur ? Nullement. Parlant de cette rencontre en tête-à-tête de plus de deux heures, Peterson dit : « il n’y a aucun doute dans mon esprit et je me sens absolument solide sur ce point : il n’a jamais cessé d’être fédéraliste. Des gens disent parfois que Bourassa est un crypto-séparatiste. C’est faux. Il en est venu à la conclusion bien avant l’affaire de Meech, qu’il était toujours préférable que le Québec reste dans le Canada. »

« Oui mais, insiste l‘auteur, si ça devenait inévitable, il pouvait penser qu’il était préférable que lui la fasse [la souveraineté] plutôt que Parizeau. »

« Jamais, répond Peterson. Au pied du mur, s’il avait à choisir son camp, il choisissait le Canada. C’est le cœur du personnage. »

Mais, les discours ? Mais, la future commission ? Peterson et Bourassa en parlent, bien sûr, à quelques jours du choc. Et Bourassa annonce déjà ses couleurs : «  à l’évidence, il devait stabiliser la situation, résume Peterson. La réaction des Québécois était prévisible, l’échec de Meech était considéré comme une énorme humiliation, les séparatistes étaient à 70% dans les sondages. Robert a vécu plusieurs de ces moments difficiles auparavant et il devait gérer le problème. C’est ce qu’il avait fait à l’Assemblée nationale avec son discours et ce qu’il s’apprêtait à faire dans les semaines qui venait. »

N’avait-il pas peur d’être dépassé par son propre peuple, son propre parti et contraint de les suivre ?

« Non. Mais il disait : « Écoute, ces forces sont très difficiles à gérer et je dois les gérer avec beaucoup de soin. » »

« Robert est un des politiciens les plus habiles au pays », dit encore Peterson, un de ses plus grands admirateurs, qui aborde ici un point essentiel : «  I l en a vu beaucoup et il est astucieux et intelligent. Il comprend qu’il faut gérer ce genre de chose en utilisant le temps qui passe. Et il est patient. »

En juin 1990, Bourassa se sait maître du temps. Son mandat ne se termine qu’en septembre 1994. C’est la donnée la plus importante du jeu.

UN PACTE AVEC LES QUÉBÉCOIS

Robert Bourassa est « une devinette enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme » pour reprendre le mot de Churchill. Peterson en est-il le bon décodeur ? Se peut-il qu’il soit désinformé par le Québécois, en ce lendemain de Meech ? Son récit, en tout cas, recèle un précieux indice : aux premiers jours de l‘après-Meech, Bourassa ne prépare nullement son principal partenaire canadien à l’éventualité d’un départ du Québec. Devant lui, il claque au contraire cette porte.

Il n’y a aucun doute que le maintien du lien fédéral est de loin – de très loin – le premier choix du premier ministre. Mais au cours des mois il convaincra 80% des Québécois, y compris son conseiller constitutionnel qu’il sera prêt à faire la souveraineté si « le premier choix » ne se concrétise pas, si aucune réforme en profondeur ne se profile à l’horizon. C’est le pacte. Une dernière chance, sinon, on part !

Quand Peterson parle du « cœur du personnage », il laisse entendre qu’en dernière analyse, Bourassa préférerait le statu quo à la souveraineté. Qu’il n’y a pas de pacte qui tienne.

C’est précisément le témoignage que fait Mario Bertrand, un des amis les plus proches de Bourassa à ce moment.

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L’auteur : Il n’y a jamais un moment, même après Meech, même dans les mois qui ont suivi, avec les sondages qui se tenaient à 65% pour la souveraineté, où il a dit : « Ben, peut-être que je vais la faire »?

Bertrand : Non, moi, je ne crois pas ça.

L’auteur : À aucun moment ?

Bertrand : Je ne crois pas ça. Je ne crois pas ça. […] Il aimait mieux le Canada à tout prix.

Mario Betrand explique que jamais, en deux ans de conversations téléphoniques presque quotidiennes – au cours desquelles Bourassa teste sur lui des idées, lui raconte ses malheurs, l’engueule, même – jamais, donc, Bourassa n’a donné le moindre indice qu’il puisse, dans quelques lointains replis de se circonvolutions stratégiques, envisager de préparer l’avènement de la souveraineté. Jamais. « C’est pas son expression, dit Betrand, mais moi, je dis « Canada à tout prix » pour résumer la pensée du chef.

Bourassa, disent-ils, était un inconditionnel du fédéralisme avant, pendant et après la crise. Eux le savaient, alors même que se déroulait le drame, alors même que se multipliaient les mensonges. D’autres l’ont réalisé plus tard. C’est le cas de Jean-Claude Rivest. Très longtemps, Rivest a cru à la souveraineté comme « position de repli », et l’on verra, dans la suite du récit, comment il perdra cette illusion. Plus tard, dans une entrevue accordée à l’auteur en juin 1993, Rivest tirera au sujet de Bourassa cette conclusion un tout petit peu amère :

«Lui, son adhésion au Canada est stable. Malgré l’échec de Meech, malgré la déclaration de juin, dans sa tête, ça ne s’est jamais modifié.»

CEUX QUI SAVENT… DANS LE ROC

Peterson a raison, lui qui détient une carte de membre du club des gens qui savent, Robert ne remettra jamais en cause le lien fédéral. Et Robert le dit, en privé, à la plupart de ses partenaires canadiens. À ceux, donc, auxquels il est censé faire peur.

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Peu après la mort de Meech, et souvent par la suite, il parle au premier ministre albertain Don Getty. C’est un vétéran, comme lui, du combat constitutionnel de Meech. Après la mort de l’accord, Getty craignait que le pays ne soit sur le bord de l’éclatement. Il s’en est ouvert à Bourassa et raconte la teneur de leurs propos :

Getty : Mes conversations avec lui m’ont complètement convaincu que c’était un fédéraliste solide, un Canadien, qui se préoccupait de l’option canadienne. Mais il n’était certainement pas en position de dicter une ligne de conduite à son caucus et à son cabinet et à sa province. […] À ce moment-là, il était particulièrement inquiet de l‘aile jeunesse de son parti; il la jugeait instable et il pensait qu’elle lui donnerait des maux de tête.

L’auteur : C’est ce qu’il vous a dit à l’époque ?

Getty : Oui, il disait : « Après tout, c’est mon parti et je ne peux pas lui dicter son option. »

Bourassa donne les mêmes explications au premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, qui résume ainsi leurs conversations :

McKenna : Il devait tenir deux facteurs en équilibre. Premièrement, il devait garder sa crédibilité au Canada anglais, s’il voulait attendre ses objectifs de réforme pour le Québec. Deuxièmement, il devait apaiser les forces les plus nationalistes au Québec. Et je pense que l’histoire soulignera que sa réaction fut extrêmement habile. Comme il me l’a dit un jour : one has to permit a period to allow the blood to boil. [Il faut laisser au sang le temps de bouillir.]

Le successeur de Peterson à la tête de l’Ontario, Bob Rae, recueille le même type de confidences.

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Rae : C’est allé beaucoup plus loin qu’il ne le voulait, pour parler franchement. Pendant plusieurs de nos discussions, j’essayais de lui dire : « Robert, si tu crois à une solution fédérale – et je sais qu’il y croit – et que tu préfères une solution fédérale, la stratégie que tu as de créer une position de négociation plus forte [pour le Québec] ne marchera pas au Canada anglais. Il faut en trouver une autre. » […]

Mais il fallait qu’il laisse la vague souverainiste aller et venir, presque comme une marée. M. Bourassa sentait par exemple qu’il ne pouvait revenir à la table de négociation tout de suite, car il se ferait démolir par ses critiques.[…]

L’auteur : Est-ce qu’il utilisait des phrases comme « il faut attendre le retour du balancier » ou « il faut laisser au sang le temps de bouillir » ou « la situation intérieure doit se calmer d’abord »?

Rae : Oui, il voulait attendre que l’opinion, qui était assez extrême, finisse par se pacifier. […] Il ne m’a jamais donné une indication que sa préférence, à quelque moment que ce soit, était autre chose qu’une solution canadienne.

L’auteur : Même si la nouvelle tentative de réforme constitutionnelle ne marchait pas ?

Rae : Tout à fait. Il était d’ailleurs très sceptique quant aux chances de succès des nouvelles négociations. […]

L’auteur : Mais, si vous saviez que Bourassa n’allait pas mettre sa menace [de référendum sur la souveraineté selon la li 150] à exécution, comment sa stratégie pouvait-elle être efficace ?

Rae : Bien, je pense que c’est justement [Ici, Rae s’interrompt pour rire un peu]. Je ne sais pas. J’essaie d’être aussi franc que possible… [nouveau rire]. Au risque de dire quelque chose d’imprudent, je dois admettre que le problème central de la stratégie de négociation du Québec était que nous [du Canada anglais] étions en présence d’un mécanisme dans lequel nous ne pouvions pas perdre.

Le premier ministre canadien, Brian Mulroney, est membre d’honneur du club de ceux qui savent – la tumultueuse relation Mulroney-Bourassa sera traitée en détail dans la suite du récit. On verra comme Bourassa trahira les rêves de réforme des fédéralistes qu’il prétend représenter.

Les proches de Bourassa ne ménagent aucun effort pour répandre la bonne nouvelle autour de Mulroney et tuer ainsi dans l’œuf toute crainte que le Québec puisse fausser compagnie à la fédération canadienne. Ainsi, dès le début de janvier 1991, Jean-Claude Rivest va à Ottawa présenter un brouillon du rapport Allaire au chef de cabinet de Mulroney, Norman Spector, en lui expliquant qu’il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. De même, dans les 24 heures qui suivent la publication du rapport Bélanger-Campeau, Rivest explique à Spector qu’il n’y a rien de contraignant dans la résolution, et que l’engagement de tenir un référendum sur la souveraineté au plus tard en octobre 1992 est bidon. « Je leur ai dit de ne pas s’énerver avec ça », rapporte Rivest.

UN MACHIAVEL COMME LES AUTRES ?

Le triomphe de Bourassa, c’est la construction d’un efficace trompe-l’œil. Il feint d’être le roi de l’ambiguïté québécoise, d’incarner le Normand qui dort en chaque Québécois moyen, ce qui lui permet de raviver à son profit l’indécision populaire remplacée, après Meech, par une détermination nouvelle, par un rare esprit collectif de décision. Inquiet de cette bouffée de volontarisme, Bourassa appelle les Québécois à calquer leur comportement sur le sien : restez ambigus, soyez prudents, gardez ceinture et bretelles.

Mais sous le masque, Bourassa est le moins ambigu des Québécois. Il est le roi des décidés. Au sommet de l’appareil libéral, il est un des seuls détenteurs d’une foi inébranlable : il faut que le Québec reste, à tout prix, dans le cadre canadien. Il le croit plus encore que Claude Ryan. Il le croit, et il le cache, Ce camouflage est son arme principale, son discours permanent.

Bourassa ôte son masque lorsqu’il s’adresse à ses alliés, les fédéralistes inconditionnels du Rest of Canada (ROC) et du Québec. L’observation de ses actions des premiers mois de 1991 et de l’année encore à venir prouve qu’il disait le vrai lorsqu’il parlait aux fédéralistes en privé, qu’il disait le faux lorsqu’il s’adressait aux Québécois en public, ou aux souverainistes libéraux à huis clos.

Tout politicien est un peu comédien. Tout négociateur compétent maîtrise l’art de la feinte. Et Bourassa n’est pas le premier à avoir lu, et à prétendre appliquer, les préceptes de Machiavel. Il n’a pas inventé le double langage. Des tas d’hommes politiques trompent leur électorat sur des tas de dossiers, intérieurs et extérieurs.

Cependant on ne trouve pas trace, en démocratie moderne, d’un autre politicien qui trompe ainsi son propre peuple sur le sujet central de son avenir politique.

Dans les entrevues de premiers ministres anglophones qu’on vient de citer, réside l’information suivante : le Québécois chargé de renégocier, pour son État et son peuple, un nouveau contrat avec son voisin, a informé secrètement dès le départ les négociateurs adverse qu’il n’allait en aucun cas user du rapport de force dont il était investi. Pas étonnant que Bob Rae trouve la chose comique.

Chacun chez soi, Rae, McKenna, Getty et compagnie pensent qu’eux-mêmes n’auraient jamais pu réussir un tel coup. « To some extent, he is held in some awe », dit Bob Rae (awe : une crainte révérencielle, le plus grand respect). Ils sont les spectateurs privilégiés du drame.

Comme tous les autres spectateurs, ils ont leur ticket, car c’est le seul cirque en ville. Mais contrairement à tous les autres, ils ont le programme en main.

tricheurEt c’est bouche bée qu’ils observent le funambule dans son numéro jusqu’ici le plus difficile, le plus périlleux. Pantois, admiratifs mais dubitatifs, ils s’interrogent : Arrivera-t-il à tromper suffisamment de Québécois suffisamment longtemps ? Est-il assez crédible, sont-ils assez crédules, pour que le mensonge tienne le coup ?

C’est ce qu’on va voir…

(La suite dans Le tricheur et Le naufrageur)

Demain, Le tricheur : le film !

Meech 10. La grande parade des députés fédéraux

Convention1990-150x150Sur le plancher du Centre des congrès de Calgary, une cinquantaine de militants libéraux fédéraux portent leur doute sur le bras en ce 23 juin 1990, lendemain de la mort de Meech.

Jean Lapierre, député de Shefford, a distribué des brassards noirs, en signe de deuil. La mort de Meech, bien sûr. Celle de leurs convictions fédéralistes, aussi. Celle de leur appartenance à un parti et à un chef, surtout. Jean Chrétien, que le congrès libéral couronne avec enthousiasme, incarne ce que Lapierre et ses compagnons abhorrent.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Gilles Rocheleau, député de Hull-Aylmer, déambule avec son brassard. Brouhaha près de lui. Caméras et projecteurs. Clyde Wells fend la foule pour se diriger vers Chrétien. « J’ai vu Jean Chrétien donner un petit baiser amical à Clyde Wells, il était à quelques pieds de moi. » « Thanks for ail you’ve done, Clyde », dit Chrétien. Référence à l’appui du Terre-Neuvien à sa campagne à la direction, dira-t-il, et non à son refus de voter pour Meech. C’est plus que plausible, Chrétien ayant beaucoup fait, dans les toutes dernières semaines, pour que l’Accord soit ratifié et qu’on n’en parle plus. Trop tard, toutefois. Pendant des mois, auparavant, Chrétien avait fait campagne en critiquant Meech, récoltant les vivats de la foule. Son adversaire Paul Martin avait défendu l’Accord, sous les quolibets.

Rocheleau est un émotif. Fédéraliste jusqu’à la moelle, il amusait ses partisans en racontant qu’il se réveillait la nuit, exprès pour « haïr les séparatistes ». Sous peu, il siègera comme député fédéral séparatiste, dans un nouveau parti qu’on appelle pas encore le Bloc Québécois.

Au Congrès libéral de Calgary, quand les résultats du vote sont proclamés, que la victoire de Jean Chrétien est officielle, on voit Lapierre et Rocheleau se diriger vers la sortie. Le président de l’aile jeunesse québécoise du parti, Jean-François Simard, et une partie de son exécutif suivent le mouvement.

Huit ans plus tôt, lorsque Pierre Trudeau et Jean Chrétien, avec l’appui des neuf provinces anglophones, avaient rapatrié la constitution canadienne sans l’accord de l’Assemblée nationale, les libéraux fédéraux comptaient 72 députés au Québec. A l’élection suivante, ils n’étaient plus que 17. En 1988, plus que 12. Et voici que deux autres Québécois font faux bond, devenant députés indépendants, et laissant le PLC avec seulement 4 députés francophones québécois.

Mais les congressistes libéraux sont si heureux, si exubérants, si amoureux de Chrétien, que ces départs passent inaperçus. Le PLC vient de se séparer de l’électorat franco­phone québécois, son château fort historique, sans même s’en rendre compte.

Bouchard, Lucien

16A034E798C8187C57319740AC3337-150x150Au Ritz, à Montréal, quelques heures plus tard, un autre député fédéral indépendant se trouve en intéressante compagnie. Lucien Bouchard, ex-grand ami de Brian Mulroney, ex-lieutenant québécois du gouvernement conser­vateur, ex-grand manitou canadien de l’environnement et de son Plan vert, est attablé avec le président du Conseil du trésor du gouvernement fédéral, et député de Québec, Gilles Loiselle.

Rencontre politiquement incongrue, puisque Lucien Bouchard est maintenant considéré, dans l’entourage de Brian Mulroney, comme le paria, le traître, celui qui a planté, au pire moment, le poignard dans le dos de son meilleur ami. Démissionnant, un mois plus tôt, du cabinet et du caucus conservateurs pour cause de tentative de dilution de l’accord du Lac Meech, Lucien Bouchard est devenu une vedette instantanée au Québec. L’incarnation du ras-le-bol. Mon­sieur « Ça suffit ! ». Applaudi, après sa démission, par les parterres normale­ment frileux de la Chambre de commerce de Montréal et du Barreau québé­cois, plébiscité, dans un sondage, par les deux tiers des Québécois, Bouchard est l’homme du mois, mais l’inconnu de l’avenir. «J’étais dans les limbes politiques à ce moment-là, dit-il. La politique, pour moi, je considérais que c’était à peu près fini. »

C’est Loiselle qui l’a appelé. Conservateur de souche nationaliste, ancien grand commis de l’État québécois, Loiselle n’est pas moins sonné que son ancien collègue par l’événement de la veille. Mais il est plus froid. Plus calme. Plus cérébral. Après quelques échanges amicaux sur les circonstances de la démission de Bouchard, Loiselle demande : « Tu vas à la parade demain ? »

« Oui. »

«J’y vais avec toi. »

«Je te préviens», commence Bouchard, lui expliquant que plusieurs députés conservateurs comptent marcher à ses côtés et signifier ainsi qu’ils quittent le caucus conservateur pour le rejoindre dans ses « limbes politiques ». « Tu sais, ça va être vu, ça va être visible et si tu viens avec moi à la parade, il va se tirer des conclusions. T’es ministre, enfin ! »

« J’y vais. »

Un ministre fédéral du Québec a bien le droit de prendre part au défilé de la Saint-Jean, non ?

fetenat-150x150« Parade », le mot est faible. Ce qui se déplace, rue Sherbrooke, en un long cortège bon enfant, le lundi 25 juin, est plus qu’un défilé. Une forêt bleue. Des milliers de drapeaux québécois flottant au vent. En d’autres temps, on y aurait vu un défi. Aujourd’hui, on y lit une prise de parole. Sereine, certaine. Une déclaration d’existence. Pas de brassard noir, pas de veillée d’armes. Ce défilé n’a rien de l’enterrement. On dirait un baptême. Parmi les deux, trois, quatre cent mille Québécois, point de hargne ni de colère. De la joie. Une libération.

La manifestation a un slogan thème : « Notre vrai pays, c’est le Québec ». Le vouloir-vivre collectif, fondement de l’existence des nations, est rarement visible à l’œil nu. Rue Sherbrooke, le 25 juin 1990, on ne voit que lui.

Lucien Bouchard retrouve Loiselle, coin Sherbrooke et Hôtel-de-ville, l’arrivée de Loiselle. Quelques futurs démissionnaires du caucus conservateur les rejoignent. Des équipes de télévision, en quête de célébrités, repèrent l’attroupement et l’encerclent. Bouchard, qui répond à des questions, sent qu’on le tire à l’écart. C’est Loiselle.

« Écoute, je peux pas rester », lui dit-il, frappé par le poids du symbole, la force du moment. Il voulait marcher dans la rue Sherbrooke. C’est le Rubicon qui se présente devant lui. Il ne veut pas le franchir. Il se retourne, il part. Un ministre fédéral du Québec a bien le droit de prendre part au défilé de la Saint- Jean. Mais pas à celui-là. Et pas avec ce compagnon-là.

Bouchard, Benoît

106662-benoit-bouchard-confirme-sa-participation-150x150Les drapeaux bleus défilent sur l’écran de télévision d’un autre ministre fédéral québécois, resté à son appartement d’Ottawa, le cœur brisé. «J’aurais tellement voulu me voir sur la rue Sherbrooke, dit-il. Le sentiment que tu as d’être Québécois, parfois, est décuplé quand tu es à Ottawa. Parce que tu es seul. Ici, t’as toujours l’impression d’être orphelin. J’avais une espèce de regret, le goût de dire : « Que le diable emporte la logique, le bon sens, la raison. » C’est dur d’être un Québécois à Ottawa. Tu te raisonnes tout le temps. Tu laisses jamais parler tes émotions. Tu laisses jamais parler tes racines. »

Les drapeaux bleus défilent sur l’écran de télévision de Benoît Bouchard, ministre important au sein du gouvernement Mulroney. Un mouvement de caméra le tire de sa mélancolie. Mais, c’est Benoît Tremblay qu’il vient de voir, aux côtés de Lucien Bouchard. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Benoît Bouchard est « de garde » à Ottawa. Depuis un mois, il est responsable du caucus québécois. Depuis trois jours surtout, depuis la mort de Meech, il est chargé de garder le troupeau. Benoît Tremblay, député de Rosemont, est une de ses brebis. Avant-hier, la rumeur voulait qu’il s’apprête à quitter le caucus.

Benoît Bouchard lui en avait parlé. « Tremblay me dit : « C’est faux. Sous aucune considération. C’est une rumeur », raconte le ministre. Je lui dis : « Écoute, si tu vas faire la parade, tu sais ce qui peut se produire ! » » T’inquiète pas, Benoît, t’inquiète pas.

Que Tremblay soit dans la parade, d’accord. Mais aux côtés de Lucien, c’est autre chose. Le ministre appelle chez Tremblay. « Mme Tremblay, demandez au moins une chose à votre mari, qu’il me rappelle chez moi, quelle que soit l’heure. » Ce qu’il fait, le soir venu. « Écoute, plaide Tremblay, c’est vrai que je t’ai dit ça vendredi, mais l’émotivité… » Benoît, si t’avais été ici, t’aurais compris.

Ce n’est pas tout. Benoît Bouchard a reconnu Louis Plamondon dans la foule, une autre de ses ouailles. « Tu m’avais dit que tu quitterais pas, le semonce- t-il le soir même. Je suis pas un enfant, j’aurais aimé mieux que tu me dises la vérité.» Benoît, si t’étais venu, t’aurais fait pareil.

Benoît Bouchard le sait bien. « J’étais sur le pilote automatique. Je m’empêchais de penser parce que j’avais peur que si je le faisais, je devrais aller au bout de ma cohérence qui aurait dû être, à ce moment-là, de m’en aller. J’étais venu en politique pour Meech, pour le Québec. […] Mais Mulroney est pas fou, il me parlait trois fois par jour. »

Le nouveau lieutenant du caucus québécois survivra-t-il au choc ? « Le soir de Meech, je te dirai que c’est Mulroney qui m’a retenu. Définitivement. Pour moi, du 22 juin jusqu’au 30 juin, ça a été presque à l’heure. »

Garder le troupeau, c’est son gilet de sauvetage. Il est en contact avec ses responsables régionaux, qui lui signalent les âmes les plus sensibles. Il les appelle, il les relance, il les flatte.

Michel Champagne, député de Champlain, pense partir. Jean-Marc Robitaille, député de Terrebonne, a même appelé Jacques Parizeau, pour lui annoncer la bonne nouvelle de sa démission. Benoît va les retenir.

« J’en ai ramassé un qui se préparait à aller faire une conférence de presse pour annoncer qu’il partait. On l’a bloqué une heure et demie avant qu’il parte. Je dis : « Peut-être que tu fais une bêtise, donne-toi encore une journée. » J’ai parlé, parlé, parlé et finalement j’ai réussi, parce que sa femme était pas d’accord. Il est resté avec nous, a fait un excellent député. »

Gagner du temps. Il faut gagner du temps. «Je me disais, l’émotion va tomber à un moment donné. » Mais les députés, de retour dans leur comté, subissent les assauts de la colère populaire. « T’es dans ton comté, on t’envoie Clyde Wells dans le visage. Harper, Filmon.Tu peux seulement te taire. Pleurer avec les gens s’ils pleurent, rire avec eux s’ils rient. »

La ministre Monique Vézina, une autre bénéficiaire du numéro de charme de Bernard Landry, « branle dans le manche ». Il faut la stabiliser. Dans ces cas difficiles, Mulroney est appelé à la rescousse. Au téléphone, il n’y a pas de meilleur vendeur. Il joue sur toute la gamme : la loyauté, le parti, le pays, la capacité d’un député du gouvernement d’obtenir des subventions pour sa région. Y as-tu pensé, aux subventions ? Dans l’opposition, en auras-tu autant ? Plusieurs mordent à cet hameçon. Brian et Benoît feront en sorte qu’ils soient récompensés.

«Jean-Pierre Blackburn, dans ma région, pleurait avec le drapeau du Québec », dit Benoît.

tricheurGagner du temps, gagner du temps. Il en échappe. Nie Leblanc. Gilbert Chartrand, passeront au Bloc.

A 2 heures du matin, dans sa chambre d’hôtel, le téléphone sonne. Un autre candidat à l’évasion. Il y en a marre à la fin ! Qu’ils se décident et qu’ils me foutent la paix !

« Il y en a un, je lui ai dit : « Écoute, je vais aller te reconduire moi-même de l’autre bord si tu continues, parce que moi je suis tanné, là ! » »

(Demain, dernier épisode : La triche. )

Meech 9. Le PQ dans le piège de Bourassa

bernard_landry1-150x150Parizeau a tendu la main. Il a son parti derrière lui. Ce n’était pas évident. Depuis plusieurs mois, alors que se jouait l’agonie de Meech et qu’émergeait dans l’opinion un sentiment souverainiste pour la première fois nettement majoritaire, le PQ se heurtait à un mur : le calendrier politique.

Bourassa ayant été élu en 1989, il tient le pouvoir jusqu’en 1994 s’il le veut. Vague souverainiste ou pas, le PQ est condamné à attendre. Et pendant ce temps, le nombre de souverainiste croît jour après jour, dans l’opinion, chez les hommes d’affaires, dans le caucus libéral, chez les ministres, même.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Que faire? Au comité de stratégie du lundi et au caucus, des voix s’élèvent dès le début du printemps 1990 : tendre la main aux libéraux. Cette opinion est d’abord minoritaire. Au comité de stratégie, c’est le conseiller Pierre Boileau qui mène d’abord ce combat. Il a un livre de chevet : une étude en profondeur préparée en 1984, appelé Motivation et résistance face à l’indépendance.

Une de ses conclusions : les Québécois, comme Bourassa, n’aiment pas « le trouble ». Si les deux partis, plutôt qu’un seul, étaient bien disposés envers la souveraineté, l’opinion « débloquerait », un verrou sauterait et la vague monterait.

Boileau a intégré ces données. Il pousse sa stratégie au comité. « La politique de main tendue fait avancer l’idée de la souveraineté, parce que les gens sont moins insécures de cette façon-là », dit-il. Au caucus, deux députés se font les défenseurs de cette thèse. Deux députés pourtant jugés « purs et durs » : Louise Harel et Michel Bourdon, d’anciens époux devenus complices. C’est justement parce qu’ils veulent la souveraineté par-dessus tout qu’ils sont prêts à la faire faire par d’autres. Denis Lazure, un vétéran, est dans leur camp.

Au printemps, le débat fait rage. Plusieurs s’opposent à cette idée. Jacques Léonard et Jean Garon font de la résistance. Bernard Landry, aussi, qui « trouvait ça effrayant que le Parti libéral fasse l’indépendance ». Plusieurs débats s’enchevêtrent, car il y a ceux qui ne veulent pas de cette stratégie, et il y a ceux qui n’y croient pas. Boileau leur affirme que le PQ joue gagnant dans tous les cas : « Bourassa va tout faire pour éviter la souveraineté, leur dit-il. Mais s’il la fait, tant mieux! » Tant mieux pour le référendum sur la souveraineté, qui pourrait attirer 75% des votes. Tant mieux pour les coûts de transition, qui seraient beaucoup moindres.

Mais pour Bernard Landry, c’est presque une question de tripes, raconte un témoin. « Il voyait Claude Forget [ancien ministre fédéral] ambassadeur à Paris, puis les libéraux qui mettent en place tout leur appareil à eux. « Ils ont combattu la souveraineté toute leur vie, » disait-il. Il était pas capable de voir ça. »

Ni de le concevoir. Lorsque, au printemps 1990, le démographe Georges Mathews publie un livre de politique-fiction, L’Accord. Comment Robert Bourassa fera l’indépendance, Landry trouve la chose loufoque. Mais de débat interne en débat interne, le vice-président du PQ finit par se ranger à l’opinion des Boileau, Harel et Bourdon. Si le PLQ veut la faire, aidons-le. Et tant pis pour l’ambassade de Paris.

À Alma, le 20 mai, le PQ tient son Conseil national (plus haute instance entre les congrès). Le 20 mai, donc 10 ans après le référendum de 1980. C’est là que Parizeau lit la lettre du « ministre » fédéral conservateur Lucien Bouchard, qui ne sera plus ministre 48 heures plus tard. C’est là aussi que se fait le débat de la main tendue. Bernard Landry en devient un des meilleurs défenseurs. « S’ils veulent la faire, nous la ferons avec eux », déclare-t-il. C’est un peu comme si le PQ acceptait de donner sa raison d’être à son vieil adversaire, du moins de la partager avec lui. « La phrase clé de l’époque, résume Landry, c’était La patrie avant les partis. »

Des membres du caucus péquiste abordent aussi leurs collègues libéraux nationalistes, pour répandre la bonne nouvelle. « Les députés péquistes, je devrais vous dire, que peu importe avec qui ils la feraient, ils voulaient la faire », se souvient Jean-Guy Lemieux, député libéral de Québec, approché par plusieurs collègues de l’opposition. D’autres cependant lui semblaient « sceptiques, ils avaient des doutes » sur la réelle volonté de Bourassa. Lemieux se souvient que Lazure et le député André Boisclair, entre autres, lui ont dit : « On est prêts à vous suivre dans ce sens-là. »

La mort de Meech amplifie cette volonté bipartisane. Plusieurs qui y avaient adhéré par conviction souverainiste et par tactique deviennent de véritables convertis. Premier d’entre eux : l’ex-sceptique Bernard Landry. Avec le « quoi qu’on dise… », il craque. « Là, Bourassa a été assez raide dans les heures qui ont suivi » la mort de Meech, rappelle Landry. « En disant que le Québec est une société distincte pour toujours et ainsi de suite, moi j’ai pensé, là, sérieusement, que Robert Bourassa venait, après 25 ans d’hésitation, de se rendre à nos arguments et qu’il allait tranquillement s’orienter vers la souveraineté du Québec en se ménageant de l’espace de virage. »

Landry a le réflexe d’appeler Louis Bernard, l’ancien bras droit de Lévesque qui venait de vivre le sprint de Meech à Ottawa en compagnie de Bourassa. Landry, comme beaucoup de décideurs québécois, a beaucoup de respect pour la capacité d’analyse de Louis Bernard. C’est le contraire d’un excité. Il résiste aux modes et aux enthousiasmes. C’est pourquoi le numéro deux du PQ le croit lorsque Louis Bernard lui dit au bout du fil : « Là je crois que Bourassa va cheminer vers la souveraineté. » (Louis Bernard ne se souvient pas d’avoir été aussi définitif, mais presque : « Si j’ai dit ça, c’est un résumé, dit-il. Tout son parti [libéral] et le Québec dans son ensemble allaient dans ce sens-là, alors je pensais que Bourassa aurait cheminé lui-même là-dedans. »)

Que peut bien dire Robert Bourassa, en privé, aux souverainistes qu’il rencontre, comme Louise Bernard, Claude Béland, Lucien Bouchard et autres, pour qu’ils sortent convaincu que la souveraineté est sur son écran radar ? Sans doute des propos proches de ceux qu’il tient devant l’enregistreuse de l’auteur, en 1991:

L’objectif de souveraineté est peut-être un des plus nobles. Mais moi, ce que j’ajoute à ça, c’est qu’on ne le réalise pas en démantelant allègrement le Canada. Mais si le Canada — on a l’impression un peu comme Sisyphe, on fait des propositions,ça marche jamais — si le Canada lui-même refuse toute rénovation du fédéralisme, à ce moment-là on ne peut pas nous reprocher de quitter et de faire la souveraineté.

Bernard Landry, vice-président du PQ, plante donc profondément son pavillon dans le camp du rêve. Fini les inquiétudes sur le partage des ambassades. « Nous voulons la souveraineté plus que toute autre chose dans notre vie publique, explique-t-il, plus que le pouvoir, plus que de dire : « C’est nous qui l’avons fait! » » Et il se répand dans les salons avec cette phrase : « Dans une république du Québec souverain, il y a un président et un premier ministre. » Sous-entendu : que Bourassa choisisse son titre, nous prendrons l’autre.

Mais Parizeau, dans tout ça? Dans les débats précédant la mort de Meech, « il est en réserve », se souvient Bourdon. Aux réunions du lundi matin, « il parlait pas dans ces affaires-là, il écoutait, raconte un stratège. Il écoutait avec un petit sourire. »

« Moi, affirme Landry, je me souviens très bien que j’ai rapporté à Parizeau les paroles de Louis Bernard, et je les ai rapporté à plusieurs reprises. Moi qui avais tendance à croire Louis Bernard, je voyais Parizeau très sceptique. »

Que pensait-il? Quand l’auteur lui demande, trois ans après le fait, s’il jugeait que Bourassa ferait la souveraineté Parizeau répond comme s’il s’agissait d’une gigantesque blague. Le chef péquiste fait un peu de surimpression historique. En janvier 1991, devant des journalistes du Soleil, il jongle tout haut avec cette possibilité :

Quand on a été 20 ans en politique, comme M. Bourassa, dont 11 ans comme premier ministre, on doit vouloir laisser son nom dans l’histoire. [Ce doit être] une remarquable tentation pour M. Bourassa [qui] ne voudra peut-être pas être celui qui a approché d’une solution, puis a laissé simplement derrière lui le bordel et le chaos.

Au printemps de 1991, en entrevue avec Jacques Godbout, Parizeau confirme y avoir songé :

Je me disais : peut-être est-ce que vraiment ils accepteraient de s’embarquer dans un référendum de la souveraineté?

Puis, à l’auteur, à l’automne de 1991, il déclare :

tricheurJ’ai jamais été persuadé, absolument, que M. Bourassa accepterait un jour de faire la souveraineté. Peut-être, mais loin d’être certain. C’est un nationaliste. Est-ce qu’il aurait été jusque là? Je ne sais pas. Est-ce que le fait de lui tendre la main pouvait l’amener un peu davantage? Peut-être.

À l’été de 1990, après la mort de Meech, Parizeau, comme le reste de son parti, fait en quelque sorte le pari politique de Pascal. Si Bourassa-le-souverainiste existe, leur vœu sera exaucé. S’il n’existe pas, qu’auront-ils perdu à essayer?

(Demain: La grande parade des députés fédéraux)

Meech 8. La main tendue de Parizeau

Robert Bourasse a parlé. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… ». C’est la veillée funèbre de l’accord du Lac Meech, le 22 juin 1990. Devant lui, Jacques Parizeau se lève. Un discours bref, ni triomphal (je vous l’avait bien dit), ni dénonciateur (dans quel pétrin vous nous avez mis), ni partisan (vous avez échoué, démissionnez). Plutôt, des phrases d’ouverture, des mots de compatriotes, une proposition d’avenir.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

parizeau5-150x150Parizeau parle:

Indépendamment des querelles que nous avons pu avoir, indépendamment des accusations que nous avons pu nous porter, indépendamment de ce que nous avons pu nous dire et qui, de temps à autre, pouvait être très blessant, alors je dis, M. le Président [de l’Assemblée], à mon premier ministre : Essayons de nous retrouver.

Il faut que nous puissions trouver une autre voie, puisque celle qu’il avait choisie se révèle être un cul-de-sac. Et je dis, M. le Président, à mon premier ministre : Je vous tends la main.

Cherchons, cet automne, tous ensemble, une voie de l’avenir du Québec.

Pourquoi ce geste? « J’ai jamais cru, moi, que le Québec pouvait retirer un avantage quelconque d’être faible ou par terre, explique Parizeau à l’auteur. Je sais très bien qu’après la nuit des longs couteaux, en 1981, dans quelle situation nous comme gouvernement on était placé. On était écrasé. Ça m’a beaucoup frappé, cet épisode là. Et quand, après Meech, il était clair que le premier ministre du Québec lui aussi était écrasé, ça me paraît presque nécessaire sur le plan de l’intérêt public [de faire un geste]. Quel que soit le premier ministre du Québec, c’est jamais bon qu’il soit par terre ». Et puis, ajoute-t-il, « les gens ont horreur qu’on cogne sur quelqu’un qui vient de perdre ».

Le 22 juin, Jacques Parizeau ouvre une parenthèse inédite dans l’histoire des relations partisanes québécoises. Celle dite « de la main tendue ». Le lendemain, au Salon rouge, Robert Bourassa le remerciera « de la manifestation de solidarité dont il a fait preuve hier soir. Le Québec est toujours plus fort quand il est uni ». Le geste de Parizeau n’était ni facile, ni évident, ni spontané. Il était l’aboutissement d’un cheminement entrepris huit mois plus tôt dans la mauvaise humeur.

Au soir des élections provinciales du 25 septembre 1989, Jacques Parizeau n’est pas fier des électeurs québécois. Surtout de ceux qui n’ont pas voté pour lui. « Je suis en hostie », souffle-t-il à un proche, alors que les écrans de télévision annoncent la victoire de Robert Bourassa et de son équipe, et la portion congrue laissée aux députés péquistes, 29 sièges seulement, malgré leur résultat de 40%. « Comment ont-ils pu faire ça? », dit-il encore, parlant des Québécois. « Pourquoi ne comprennent-ils pas? » peste-t-il devant plusieurs témoins.

Parizeau revenait de tellement loin et avait franchi une telle distance qu’il avait cru pouvoir atteindre le but du premier coup. Quand il avait pris la direction du Parti Québécois, en mars 1988, c’était comme s’il s’était présenté à une vente de faillite. Sonné par la défaite référendaire de 1980, l’usure de neuf ans de pouvoir, le schisme provoqué par le « beau risque » de René Lévesque en 1984, la défaite électorale en 1985, l’incessante querelle entourant ensuite le leadership de Pierre Marc Johnson, le recul de l’idéal souverainiste dans l’opinion, puis la perspective, en 1987, d’un accord de Meech consacrant la place du Québec comme « société distincte », le parti s’était effondré.

Remis en selle, le PQ pense pouvoir faire bonne figure à l’élection de 1989. À un tournant, il n’est plus qu’à 4% du PLQ. Parizeau se met à croire la victoire possible, probable même. Le coup est classique : contents de la performance de leur chef, ses stratèges se gardent de trop l’informer des ratés de la machine, surtout dans les circonscriptions où le travail de réparation des avanies partisanes encore récentes est loin d’être terminé.

Au soir de l’élection, Parizeau rage d’autant plus qu’il sent déjà venir la fronde canadienne-anglaise et qu’il prévoit que Meech va s’écrouler – il l’a déclaré « mort »  pendant la campagne -, entraînant à la fois une crise gigantesque et une occasion historique. Il jure encore contre les Québécois qui ont encore choisi pour chef un frileux comptable alors qu’il fallait un rigoureux radical. Il rage donc, pour reprendre les mots de Gaston Miron, contre « ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître ».

Après la défaite, le comité de stratégie du PQ se réunit, comme chaque lundi matin. C’est là que réside le vrai pouvoir péquiste. Là, bien plus qu’au caucus ou qu’à l’exécutif, dont les membres s’en plaignent d’ailleurs souvent. Le comité est constitué d’abord du chef, bien sûr. À ses côtés, le vice-président, Bernard Landry, le député Guy Chevrette, et trois conseillers : Jean Royer, Hubert Thibault et Pierre Boileau.

Dans les mois qui suivent l’élection de septembre 1989, Parizeau et son comité font un pari : Meech ne passera pas. « J’ai monté toute ma stratégie sur l’hypothèse que Meech va échouer », explique Parizeau. « Je me targue de connaître un tout petit peu le Canada anglais. » Mais il fallait un peu aider Meech à échouer, pour autant que le PQ ait quelque pouvoir à cet égard. Deux pressions contradictoires sont exercées.

La première, à l’Assemblée nationale, pour forcer Bourassa à tenir fermement à l’Accord tel quel, à « le renchausser » comme dit Parizeau, pour qu’il n’accepte aucun des compromis qui accommoderait le Canada anglais. Mission accomplie : une résolution bipartisane de l’Assemblée nationale, le 5 avril 1990, réaffirme la volonté du Québec de faire adopter l’accord du Lac Meech dans son intégrité.

La seconde, au Canada anglais, pour l’inciter à dire non. « On a tout fait pour provoquer le Canada anglais pour pas qu’ils n’acceptent Meech », avoue un membre du comité de stratégie. Parizeau va notamment s’ouvrir à Barbra Frum, de l’émission-phare de la CBC  The Journal, de son intention, s’il prend le pouvoir, d’utiliser Meech au maximum pour rendre le Québec de plus en plus distinct, et informe les téléspectateurs que l’Accord n’est qu’un débat dans l’interminable combat québécois pour obtenir encore plus de responsabilités. C’est tout à fait exact et Bourassa ne dit pas le contraire. Mais de voir Parizeau, un séparatiste, poser un jugement entre deux ricanements satisfaits, cela a de quoi donner la nausée aux mieux disposés des meechistes anglophones. « Pour que la Canada signe pas ça, il fallait que Parizeau fasse ces sorties là » précise le stratège.

Tout allait bien pour la stratégie péquiste pendant le printemps 1990. Le 6 juin, Pierre Boileau réunit dans les locaux du parti quatre alliés de la mouvance souverainiste pour préparer la grande parade de la Saint-Jean. Ils décident d’un slogan pour le défilé : « Notre vrai pays, c’est le Québec. » Quelle n’est pas leur surprise, le 9 juin a soir, de constater que 11 premiers ministres, réunis à Ottawa, resignent un document adoptant Meech et d’entendre Bourassa lancer la phrase : avec Meech, « pour tous les Québecois, le Canada sera un vrai pays ». Boileau lance un « Tabarnak! On est buggés au parti! »

Au-delà de cet emprunt de slogan, le PQ a un problème de taille : tel Lazare, Meech renaît. « Là, j’ai une alerte chaude », admet Parizeau. « On a l’impression que c’est sur le point d’aboutir. Dans mon entourage, on est extraordinairement nerveux! Mon hypothèse est en train de s’écrouler. » Tels les pleureuses italiennes, des membres du caucus l’implorent : « Mais si Meech passe, de quoi on aura l’air? ». Néanmoins, Parizeau maintient le cap. « Six jours avant l’étape ultime, je le sais que ça ne marchera pas, dit le chef péquiste. Comme tout le monde, je veux simplement savoir pourquoi ça ne marchera pas, ou comment. »

tricheurLe 22 juin, dans le salon des parlementaires attenant à l’Assemblée nationale, il assiste sur les écrans à la mort de Meech. Bourassa n’a pas cédé (ou si peu), le Canada non plus, tout le monde a joué le rôle prescrit pas le chef péquiste. L’occasion historique peut maintenant survenir. Parizeau peut tendre la main.

(Demain : Le PQ dans le piège de Bourassa)

Meech 7. Plus jamais !

Journalistes, députés, ministres, quelques membres du corps diplomatique sont assemblés au Salon rouge pour entendre le programme de l’après-Meech. Mme Andrée Bourassa s’est déplacée, autre signe que la partie se corse. Plus nationaliste que son mari, elle a le sourire aux lèvres. « MmcBourassa, quand elle entend son Robert faire des déclarations nationalistes, ça la met de bonne humeur », commente un proche.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Comme le Quoi qu’on dise… de la veille, le discours est télédiffusé en direct, au Québec et au Canada coast to coast. Le premier ministre, encadré par deux drapeaux, le bleu et le rouge, souligne que la veille, 30 ans plus tôt, Jean Lesage devenait chef du gouvernement québécois et lançait la révolution tranquille. Bourassa retrace, depuis ce jour jusqu’à Meech, le parcours québécois. La nouvelle étape : un Canada à deux. « Pas question » de conférence à 11. « Le processus de révision constitutionnelle existant au Canada est discrédité, annonce Bourassa. Le gouvernement du Québec n’accepte pas de retourner à la table de négociations sur le plan constitutionnel. » Pour les sujets autres que constitutionnels, le Québec procédera cas par cas.

L’affirmation n’est pas banale dans la bouche de Robert Bourassa qui répugne à utiliser des termes tranchés. «La seule porte qu’il s’est vraiment fermée, ça a été de dire que la question du Québec ne se négocierait plus à 11 », souligne Rivest. Fermée, à double tour, car Bourassa utilise un mot rarissime en politique, et jusque-là exclu de son propre vocabulaire, le mot « jamais » : « Nous pourrons décider de participer à certaines conférences où l’intérêt du Québec est en cause, mais jamais sur le plan constitutionnel. »

Ces moments étant aussi précieux que rares, l’auteur va faire le bref inventaire, tout au long de ce récit, des engagements constitutionnels pris par le premier ministre, des phrases courtes et claires dont il est si avare.

Engagement n° 1 : Négocier dorénavant à 2 et « jamais » à 11.

Sur ce plan, Bourassa est précis et spécifique : « Pas question de discuter de la réforme du Sénat, pas question de discuter de la clause Canada et, malheureusement, pas question de discuter également de la réforme constitutionnelle qui pourrait impliquer les Amérindiens. »

Le reste du discours est truffé, enfin, disons, saupoudré, de bonnes phrases chocs mais pas tout à fait irréversibles, comme celle de la veille. « Si nous avons été modérés, c’est que nous voulions réussir, dit-il, parlant de Meech. Cette modération se trouvait à être un test pour la volonté du Canada anglais de comprendre le Québec. »

Au-delà des jolies phrases, le boniment est essentiellement consacré à poser des brise-lames pour endiguer le ressac post-Meech. Bourassa s’engage à considérer comme « facteur déterminant », dans le processus décisionnel qui s’ouvre, « la dimension économique ». Il rassure les anglophones et les minorités, annonce que le Parti libéral et le gouvernement vont définir, au cours des prochains mois, une nouvelle plate-forme constitutionnelle. Il est urgent d’attendre.

« Monsieur Bourassa, je dois vous dire que c’est un grand discours », susurre Gil Rémillard, quelques minutes plus tard, de retour au bunker.

D’autres congratulent le premier ministre qui va et vient, passe et repasse devant Anctil, qui fixe l’écran de télévision. La planète libérale fédérale, réunie en congrès à Calgary, réagit immédiatement, sur Newsworld, aux propos du Québécois.

« Toi, Pierre, comment t’as trouvé ça ? » demande finalement le patron.

« Moi ? Ben écoutez, je suis revenu ici, je me suis assis, j’ai écouté la télévision. Je viens d’entendre Sharon Carstairs me dire que c’était un bon discours. Je viens d’entendre Clyde Wells me dire que c’était un bon discours. Pis quand je suis sorti de la salle, là-bas, je me suis posé la question : « Qu’est-ce que vous avez dit, vous, aujourd’hui, aux Québécois francophones qui vont marcher dans la rue demain ? » Pis j’ai rien entendu. Alors, je suis pas sûr que c’était un bon discours. »

«Ecoute, Pierre, quand même. Les marchés… »

« On est samedi, ils sont fermés ! » Sur cette note, il annonce qu’il part pour Montréal, où il compte bien, lui, fêter la Saint-Jean, dans la rue, avec les Québécois francophones.

[Le lundi suivant, les deux grandes sociétés de cotation new-yorkaises confirmeront la cote du Québec à son niveau précédent. Les marchés, ayant depuis longtemps escompté la mort de Meech, resteront tranquilles.  Parisella sera dépêché à New York pendant la semaine pour rassurer encore un peu plus les banques d’investissement qui négocient avec les obligations québécoises.]

Dans la voiture, en roulant sur l’autoroute Jean-Lesage, il se met à contacter son « réseau ». Copains libéraux de tendance nationaliste. Amis d’université devenus cadres d’entreprise, avocats, ingénieurs. Comme Bourassa la veille, il constate un décalage entre ce qui a été dit et ce qui a été entendu. Ses interlocuteurs ne sont certes pas renversés par l’audace du chef du gouvernement, mais ils perçoivent son propos, surtout cette histoire de Canada-à-deux, comme un grand pas dans la bonne direction. Ils pensent que la machine de l’Histoire se met en marche, que l’avenir est ouvert. Ils projettent leurs espoirs forts dans les phrases molles de Bourassa. Et puisque, selon Anctil, « la politique, c’est la gestion des perceptions », l’apparatchik libéral doit se rendre à l’évidence : Bourassa a marqué un but dans un filet désert — les sceptiques étant tous aux douches. Mais il y a but tout de même.

« Pierre, je voulais qu’on se reparle, dit Bourassa qui l’appelle alors qu’il est encore sur la route. Demain, j’ai ma réception de la Saint-Jean chez le lieutenant-gouverneur, et je me disais qu’il y a peut-être des choses que je pourrais dire. T’as des suggestions ? »

« Écoutez, répond Anctil, penaud. Je suis obligé de vous dire que ceux à qui j’ai parlé depuis une heure au téléphone ont l’air d’avoir trouvé ça très positif. Alors, c’est pas grave. »

Gestion des perceptions. C’est le contexte qui bourre de sens le propos de Bourassa. Et si Anctil-le-nationaliste trouve qu’il n’est pas allé assez loin, Parisella-le-fédéraliste sent que, malgré toutes les palissades bourassiennes apposées sur l’excavation séparatiste, on risque tout de même le glissement de terrain.

À son bureau, le chef de cabinet pense pouvoir respirer, pour la première fois depuis plusieurs semaines au cours desquelles il ne s’est pas accordé un seul jour de congé. Pour l’instant, la crise est bien gérée. « On peut survivre à la fin de semaine avec ça », pense-t-il. Chute d’adrénaline. Montée de fatigue. L’émotion surgit.

tricheur« C’est là que ça m’a fait mal », dit l’ancien directeur d’Alliance-Québec. «Je me suis senti comme un Québécois qui, peut-être pour la première fois… Je me suis senti un peu rejeté [par le Canada]. J’avais les yeux pleins d’eau. » Sylvie Godin, l’attachée de presse du premier ministre, une avocate fédéraliste bon teint, entre dans son bureau et partage l’émotion de son collègue. Lui donne l’accolade.

« As-tu douté de ta certitude fédéraliste à ce moment-là ? » demande l’auteur.

«Je pense que j’ai eu un moment de… Oui», confesse Parisella.

Un moment seulement.

(Demain : La main tendue de Parizeau)