Valider le vandalisme

Crédit photo: Courrier de Laval.

Cela avait débuté avec, disons, goût. Sur les rayons de votre succursale locale de la Société des alcools du Québec (SAQ) apparaissaient des pastilles colorées, comme celles vous informant que tel nectar est vif, fruité ou délicat. Ces nouvelles pastilles portaient un autre message : « santé et sécurité au travail ». Ou « valorisation de nos emplois ».

Puis l’affichage syndical s’est propagé. Des autocollants sont apparus sur les vitrines extérieures des magasins et sur les portes vitrées des frigos, au point que, dans ma succursale, il faut incliner la tête pour les contourner et lire le prix ou la teneur en sucre des vins froids en vente. J’estimais étonnant que, d’une semaine à l’autre, le nombre d’autocollants ne décline jamais. De toute évidence, personne n’était chargé de les retirer. Pourquoi ?

Je l’ai demandé à la SAQ. Elle m’a répondu : « La liberté d’expression des syndicats et de leurs membres leur permet d’exercer des moyens de pression à l’égard de l’employeur, incluant de l’affichage. Évidemment, aucun message violent ou diffamatoire n’est accepté et l’affichage d’autocollants ou d’affiches ne doit pas mettre en péril la sécurité de nos employés et de nos clients. »

C’est bizarre, car le Code criminel est assez clair : « Commet un méfait quiconque volontairement, selon le cas : a) détruit ou détériore un bien ; b) rend un bien dangereux, inutile, inopérant ou inefficace. » Le coupable est passible d’une amende maximale de 5000 $ ou de deux ans de prison. Nous sommes donc en présence d’un méfait commis ou encouragé en toute transparence par une organisation syndicale, avec l’autorisation d’une société d’État. Ce n’est pas comme si le syndicat n’avait pas d’autres moyens de faire connaître son combat aux clients. Rien ne lui interdit de faire du piquetage ou de distribuer des tracts. J’accueillerais de bonne grâce une affiche explicative de leurs revendications sur un babillard à l’entrée.

Il arrive que des employeurs moins tolérants (insouciants ?) que la SAQ déposent des griefs lorsqu’ils découvrent leurs locaux ou leurs véhicules transformés en porte-autocollants. En fin de négociation de convention collective, dans le protocole de retour au travail, les patrons retirent généralement ces griefs. Puis, les employés sont chargés de retirer l’affichage ou une entreprise externe est embauchée pour le faire.

Le Service de police de la Ville de Montréal est allé jusqu’au tribunal d’arbitrage en 2016 pour obliger la Fraternité des policiers à cesser de mettre des autocollants sur les immeubles et les voitures de la police, qui cachaient parfois l’immatriculation ou d’autres infos — et, dans le pire des cas, la presque totalité du véhicule. Le syndicat soutient invariablement que cela fait partie de son droit d’expression. En l’espèce, l’argument a d’autant plus de valeur que les policiers n’ont pas le droit de grève. Ils doivent donc trouver d’autres manières de déranger. L’arbitre a considéré que « même si je suis en présence d’une activité mettant en cause la liberté d’expression, celle-ci peut être limitée compte tenu de son caractère délictuel ».

Le refus de porter un uniforme pendant un conflit est d’un autre ordre, écrit-il, car il « n’entraîne pas de dommages à la propriété de l’employeur ». Mais pour les autocollants, il a condamné la Fraternité à rembourser les frais de nettoyage et à cesser sa pratique. Il est arrivé qu’un arbitre accepte le port d’un autocollant sur le casque de travail si le salarié n’est pas en contact avec la clientèle. En janvier, au sujet des autocollants généreusement posés sur les ambulances d’Urgences-santé, le tribunal a jugé qu’on ne pouvait en mettre trop. En attendant de rendre une décision sur le fond de la question, il en a autorisé huit par ambulance. Le méfait est donc permis, mais avec modération.

Je ne cache pas mon préjugé favorable aux causes syndicales, mais vous me savez également assez attaché au sens de l’État et à sa neutralité. Je suis frappé que le débat juridique ne s’intéresse qu’au droit d’expression syndical et au droit de propriété patronal. Et nous ? « Le citoyen a intérêt à ce que les propriétés gouvernementales soient administrées et opérées de façon conforme à leur destination », écrit l’arbitre dans l’affaire des policiers. Oui, il y a intérêt. Mais n’en a-t-il pas surtout le droit ?

Sur la question de l’affichage, mais spécialement religieux, la Cour européenne de justice tranche très judicieusement en faveur du droit du citoyen. Dans son guide sur la Convention européenne des droits de l’homme, elle explique que la volonté de l’État de garantir une stricte neutralité est un but légitime « afin de préserver les droits et les intérêts des usagers des services publics », qui sont, eux, « les destinataires de l’exigence de neutralité imposée aux agents ». (Elle estime que c’est encore plus vrai pour les malades : « surtout lorsque l’agent en question se trouve en contact avec des patients, il est légitime d’exiger que l’agent ne fasse pas état de ses croyances religieuses dans l’exercice de ses fonctions pour garantir l’égalité de traitement des malades », car il faut faire en sorte que « les patients ne puissent douter de leur impartialité ».)

Il m’apparaît que le temps est venu de faire prévaloir, au Québec aussi, le droit de l’usager et du citoyen. L’autre jour, à la Société de l’assurance automobile du Québec, j’avais le choix de m’adresser soit à une employée portant une casquette de son syndicat, soit à une employée portant le hidjab. Elles m’envoyaient chacune un message parfaitement assumé. Avais-je le droit, dans mon interaction avec elles, d’afficher mes propres convictions et de leur faire calmement savoir que j’étais opposé à des pratiques syndicales ou religieuses ? J’ai conclu que non, puisque cela retarderait le service. Il m’incombait à moi, le citoyen, de porter le fardeau de la neutralité.

Je me suis retenu et suis resté neutre. Je pourrai toujours, me suis-je dit, écrire une chronique.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Construction: Ne pas prendre le droit de grève à la légère

(Voici l’essentiel de mon intervention de ce dimanche à l’Assemblée nationale sur le Projet de loi de retour au travail dans le secteur de la construction)

Comme plusieurs autres avant moi, je dois dire que ce n’est pas de gaieté de coeur que nous sommes ici aujourd’hui pour essayer de mettre un terme de façon non négociée à un conflit de travail.

Je suis un parlementaire relativement récent mais j’ai quand même été frappé par la légèreté avec laquelle un certain nombre de mes collègues ici ont traité du droit de grève. Et, à les entendre, on a l’impression que c’est un élément superflu, nuisible et qu’il convient d’abandonner.

C’est la conclusion à laquelle je suis obligé d’en venir.

Evidemment une grève, ou un lock-out, c’est toujours un échec. C’est l’échec d’une négociation et c’est la volonté d’exercer un rapport de force, d’exercer de la force sur l’autre mais aussi de se départir d’un certain nombre d’avantages.

Dans ce cas-ci, il n’y a pas de rétroactivité, donc c’est des pertes salariales d’un côté: lorsque les entrepreneurs se sont fait donner un pouvoir de lock-out, ils pensaient bien que ce n’était pas une bonne idée d’aller en lock-out, c’est pour exercer un rapport de force.

La société québécoise, comme les sociétés démocratiques, a déterminé que cet échec, ce prolongement des négociations, dans un rapport de force, était un droit qui découle du droit d’association. Et, pendant des années, au Québec, ce droit-là a été utilisé assez largement puis, plus récemment, beaucoup moins, dans des circonstances exceptionnelles.

La nature du débat qu’on a entendu ici, de la part des oppositions en particulier, m’a un peu frappé parce que c’est comme si cet extraordinaire gain de pouvoir, lorsqu’on est contraint ou lorsqu’on détermine qu’il faut cesser le travail ou qu’il faut cesser, par lock-out, le travail de l’autre pour essayer d’arriver à une conclusion, que ce gain avait perdu beaucoup perdu de sa valeur dans les propos des oppositions.

Le droit de grève chronométré

Par exemple, pour la CAQ, le droit de grève ou de lock-out, c’est maintenant… si j’ai bien compris, c’est un droit chronométré, c’est un droit qui ne doit exister que pour 48 heures.

Alors, je suis un peu juriste de formation, je n’avais jamais vu, dans les ententes internationales, dans les chartes, l’idée d’un droit chronométré, que, à l’avance, avant même que la première heure de grève n’ait lieu, un gouvernement de la CAQ – si, un jour, on a le malheur d’avoir ça – dirait: Écoutez, maintenant le droit de grève, c’est un droit chronométré, vous avez le droit de grève de 48 heures et ensuite l’État va intervenir.

C’est une dégradation de la reconnaissance d’un droit important, le droit de grève ou de lock-out qui découle du droit d’association.

La menace préventive

Du côté du Parti libéral, on a eu droit à la menace préventive, la menace préventive de suspendre ou d’éliminer ce droit avant même que la grève ne commence, avant même qu’on soit arrivés au moment de la date butoir pour la fin des négociations.

Le Parti libéral du Québec nous disait, ici: Comment se fait-il que vous n’avez pas déjà commencé à écrire la loi spéciale? La négociation avait cours – la ministre du Travail l’a indiqué tout à l’heure – tous les jours il y avait des négociations, des rencontres de négociation, il y avait de la conciliation, il y avait de la médiation, mais, pour le Parti libéral, il aurait fallu à l’avance dire: Vous savez quoi? Nous n’allons pas respecter votre droit de grève. Nous n’allons pas respecter votre droit de lockout. Nous vous disons à l’avance que nous devrions, nous, si nous étions au pouvoir, nous écririons tout de suite la loi spéciale.

Il s’agissait donc d’une suspension préventive du droit de grève. Et combien de jours auraient-ils laissé passer avant de l’imposer? Bien, ils ne l’ont pas dit tout de suite, mais, finalement, ils ont dit: Cinq jours. Cinq jours, quoi qu’il arrive. Donc, c’est un droit de grève de cinq jours.

Donc, on devrait, si le Parti libéral voulait être logique, dire: Bien, maintenant, on va changer nos lois, pour dire: Les salariés ont le droit de grève, cinq jours, et les patrons ont le droit de lockout, cinq jours. Leur position n’était pas du tout modulée par l’évolution de la situation. C’était comme ça, c’était en soi.

Le droit de grève tarifé

Et puis, chez les deux, à la CAQ et au Parti libéral du Québec, il y a un autre concept qui semble émerger, c’est le droit de grève tarifé.

Évidemment, une grève, c’est une perturbation, c’est une perturbation d’une partie de l’économie, c’est une perturbation des conditions salariales ou des revenus des entreprises. Mais, à entendre les questions qui sont posées sur le coût de la grève comme un élément justifiant une loi spéciale rapide, cela laisse songeur.

Est-ce que la grève a un coût? Certainement. Pouvez-vous l’évaluer aujourd’hui? Non. Mais c’était tellement important pour l’opposition de quantifier le coût de la grève et l’impact qu’elle a sur tel ou tel secteur que c’est comme s’il y avait un chiffre au-delà duquel la grève n’était pas légitime.

Alors, j’aimerais bien le connaître, ce chiffre. Est-ce que c’est 1 milliard par semaine? Est-ce que c’est 100 millions, chiffre mentionné par le député d’Outremont? Est-ce que c’est 50 millions? Est-ce qu’il y a un chiffre à partir duquel le droit de grève devrait être retiré de l’exercice des droits démocratiques des Québécois?

Dans ce cas-là, autant dire qu’il n’y a pas de droit de grève parce qu’il y a toujours un coût à la grève.

Donc, on a le droit chronométré, la menace préventive, le droit tarifé à la grève.

Le droit indéfini

Et nos collègues de Québec solidaire, pour eux, c’est le droit qui est indéfini. Alors, ils ont voté contre le principe même du fait qu’on ait cette discussion ici. C’est leur droit, bien sûr, mais pour eux, puisque le droit de grève existe, il ne faudrait en aucun cas intervenir, sauf en cas de catastrophe naturelle ou de grave menace pour la santé publique.

Alors, comment est-ce que nous, du Parti québécois, on intervient là-dedans? Bien, on essaie de ne pas être excessifs. Et je pense que du côté de la CAQ, on commence à discerner une marque de commerce d’interventions excessives.

Dès qu’on pense qu’il y aura une grève, il faut une loi spéciale dans les 48 heures, quoi qu’il arrive. Ça me paraît excessif.

Même chose pour Montréal: une tutelle. Encore aujourd’hui, j’étais surpris d’entendre le député de La Prairie dire: Le gouvernement n’a pas voulu mettre de tutelle à Montréal.

Il y a quand même eu désignation d’un nouveau maire, plusieurs candidats, l’institution a fonctionné. J’aurais pensé qu’ils se seraient rendus compte a posteriori que c’était une mauvaise idée, demander une tutelle. Mais, non, excessifs, toujours.

Et, de la même façon, ils avaient voulu que l’Assemblée nationale légifère directement, unilatéralement, pour modifier la gouvernance de Montréal, avant même que les élections, où la gouvernance sera un sujet central des débats. Donc, on commence à être habitués à ces réactions excessives de la CAQ.

Savoir doser

Alors, qu’est-ce qui a motivé le dosage qui a guidé l’action du gouvernement dans le conflit de la construction?

Il faut d’abord savoir que, depuis 1993, depuis 20 ans, le respect du droit de grève et de lockout fait partie de la gouvernance québécoise des conflits dans la construction. Depuis 1993, les négociations ont eu lieu sans que le gouvernement intervienne, ni en faisant des menaces préventives, ni en disant que le droit de grève était chronométré ou tarifé.

Il y a eu trois cas, M. le Président, où il y a eu des grèves: il y a eu une grève en 1995, une journée de lock-out dans le résidentiel – pas de loi spéciale, un règlement négocié;
en 1996, il y a eu deux semaines dans le secteur résidentiel – pas de loi spéciale, un règlement négocié;
et en 2001, une semaine de grève, secteur génie civil et voirie, pas de loi spéciale, règlement négocié.

Avec la proposition de la CAQ, dans deux cas, de toute évidence, il y aurait une loi spéciale avant la fin des négociations. Dans le cas du Parti libéral, en 1996, il y aurait une loi spéciale après cinq jours, donc on n’aurait pas eu de règlement négocié. Alors, voilà.

Avec quel résultat ? On a complètement modifié le coût des conflits de travail au Québec et en Ontario.

Avant, il y avait deux fois plus de jours de grève et de lock-out perdus au Québec qu’en Ontario. Depuis, il y en a trois fois moins qu’en Ontario, trois fois moins de jours de grève et de lock-out perdus dans l’industrie de la construction qu’en Ontario depuis 1993, depuis qu’on respecte la négociation, depuis qu’on n’est pas légers avec le droit de grève et de lock-out.

Et c’est seulement lorsque, grâce à notre dosage, il y a eu entente dans deux secteurs et que dans le troisième il y a un réel blocage, il y a une impasse, les deux parties disent: Il y a une impasse, le médiateur spécial dit qu’il y a une impasse – et là je me tourne vers mes amis de Québec solidaire… Quand il y a une impasse telle, là, c’est la responsabilité du gouvernement de dire: Nous constatons l’échec de la négociation, et donc nous allons intervenir dans le respect de la capacité de négocier des parties, qui pourront ensuite négocier entre eux, tout en préservant le pouvoir d’achat des salariés.

Voilà le bon dosage. Respecter le droit de grève, donner toutes ses chances à la négociations puis, lorsque l’impasse est constatée par tous, que même le médiateur spécial conclut que rien ne bouge ni ne bougera, intervenir pour le retour au travail, sans punir personne et en ouvrant la voie à une nouvelle négociation lorsque les parties y seront disposées.

Merci, M. le Président.

Un message syndical comme vous n’en avez jamais vu!

Nous vivons la plus grande crise depuis la grande dépression et les syndicats, surtout américains, sont victimes d’un assaut patronal sans précédent. Le syndicat des métallos a mis en ligne en ouverture de son congrès hier cette pub (en anglais, mais surveillez le Québécois) qui veut expliquer et mobiliser en usant de musiques, d’images et du montages généralement utilisés pour vendre les camionnettes les plus robustes et/ou d’une bande annonce de Rocky. (Ce n’est pas une critique).

Voyez vous-mêmes.

(Merci à mon ami Facebook Jason K pour ce signalement.)

USA: comprendre l’offensive anti-syndicale

L’épreuve de force aux États-Unis entre les syndicats du secteur public et les gouverneurs républicains est un peu plus compliquée qu’il n’y paraît. J’en parle à Planète Terre avec l’américaniste Pierre Martin et le spécialiste en syndicalisme Claude Rioux. Puis, « Liberté pour la recherche », une analyse des contraintes imposées aux chercheurs présentée par la juriste Andrée Lajoie.

Mes cinq questions à Mme CSN

ae4886e7f896f4825e413d1af8c4e4fc2Pendant que Pierre Karl Péladeau réfléchit aux cinq questions que je lui ai posées, je récidive en tournant mes points d’interrogation vers la présidente de la CSN, Mme Claudette Carbonneau.

(Transparence totale: Mme Carbonneau m’a quelquefois invité à m’adresser à des instances de la CSN, où j’ai pu en toute liberté exprimer les défis auxquels, à mon avis, le syndicalisme est convié. C’est vrai aussi pour la FTQ.)

Comme pour PKP, je vais aborder le conflit au Journal de Montréal, mais je vais déborder sur des questions plus large d’information et de relations syndicales/patronales.

Chère Claudette,

Permettez-moi de vous appeler par votre prénom car c’est notre pratique dans la vie civile et vous faites de même avec moi. Je suis, vous le savez, un allié critique du monde syndical (comme, ajouterais-je du monde entrepreneurial). Ma liberté de ton dans cette lettre ne vous surprendra donc pas.

J’ai lu avec attention les lettres que vous m’avez fait parvenir et je vous en remercie. J’aimerais maintenant vous poser quelques questions.

Question #1 –L’appui de la CSN aux grévistes

S’attaquer à PKP, au 21e siècle au Québec, c’est affronter l’entreprise et l’équipe patronale probablement la plus redoutable. En janvier 2009, moment du lock-out, le conflit, tout juste terminé, au Journal de Québec et celui, très empoisonné, de Vidéotron auparavant offraient la bande annonce de ce qui se tramait pour Montréal.

Dès le départ, les travailleurs du JdeM se savaient en position de faiblesse et n’auraient, en aucun cas, voté pour déclencher une grève. (Le prolongement à l’identique de la convention collective précédente leur allait tout à fait.) Vrai, leur fond de grève était bien garni. Mais Quebecor, aussi, a les reins solides.

J’ai donc été un peu surpris du retard pris par la CSN à « mettre toute la gomme » contre un adversaire aussi puissant. Le communiqué annonçant votre « vaste opération de boycott » du JdeM date du… 19 octobre 2010! Plus de 22 mois après le début du conflit !

Ce n’est pas faute des journalistes en grève d’avoir réclamé, bien avant, cette action. Pourquoi un tel délai ? N’est-il pas évident qu’après 22 mois, les annonceurs et les lecteurs se sont habitués à lire le journal malgré le conflit ?

N’aurait-il pas été normal de lancer cette campagne — dont le succès est, dans le meilleur scénario, incertain — dès le lock-out ? Puis de cibler dans un second temps Quebecor « là où ça fait mal », c’est-à-dire, cette année, dans sa campagne d’abonnement au sans-fil ?

Question #2 –Le purgatoire

Est-il vrai que les journalistes en grève devaient d’abord se « faire pardonner » leurs écrits passés, pas nécessairement pro-syndicaux, ou plus simplement faire oublier leur participation à un quotidien qui fut parfois très dur pour le mouvement syndical ?

Y avait-il donc, face à ces syndiqués en particulier, déficit de so-so-solidarité?

Question #3 – Le nombre d’artisans de l’information

Je vous pose ici la version, en miroir, de la question posée à M. Péladeau. Vous avez rappelé sur ce bloque que PKP s’était engagé, au début de 2009, à maintenir le nombre d’artisans de l’information au Journal de Montréal. M. Péladeau écrivait n’avoir « aucun intérêt à réduire la qualité de l’information de sa publication dans un environnement toujours plus compétitif et où le contenu est roi » et vouloir en fait « augmenter le nombre de journalistes, d’infographistes et de professionnels de l’information au Journal. »

Les deux ans écoulés depuis cet engagement ont modifié la donne. La montée en puissance de l’agence maison de Quebecor, QMI, lui a permis de produire un journal, non sans journalistes, mais en utilisant les journalistes de ses autres médias.

Vous n’êtes pas sans savoir que Radio-Canada a également intégré ses journalistes radio, télé, web, nouvelles et affaires publiques autour de pupitres thématiques conjoints avec pour résultat que la société d’État produit désormais davantage d’information qu’avant. Comme quoi le décloisonnement des équipes de production de l’information peut être fécond. Les journalistes qui participent à cette opération sont syndiqués CSN.

Dans les lettres qu’il a publiées sur ce blogue, PKP se plaint que vous vous entêtiez à négocier comme si la situation n’avait pas changé. Je trouve intéressant que la convergence que je viens de décrire à Radio-Canada s’est produite, pour l’essentiel, au cours des deux dernières années.

D’où ma question: Plutôt que de vouloir reconstruire une salle des nouvelles du Journal de Montréal maintenant chose du passé, pourquoi ne pas exiger plutôt que Quebecor réintègre (ou embauche) autant de journalistes qu’il en avait au Journal de Montréal à la veille du lock-out, quitte à répartir ces effectifs à QMI directement où chez d’autres producteurs d’information de l’empire ?

Question #4 – Un problème de crédibilité

Vous me trouvez à vos côtés dans votre appui au projet de loi du député péquiste Guy Leclair visant à moderniser les disposition anti-briseurs de grève du Code du travail pour qu’elles s’appliquent aux « scabs virtuels ». Il est clair, dans mon esprit, que la montée en puissance de l’agence QMI pendant le lock-out fut la version moderne, internet, de l’embauche de briseurs de grève.

Vous avez raison de dénoncer la volonté rétrograde du Conseil du patronat de rouvrir le Code du travail, non pour le moderniser, mais pour y extraire toutes les dispositions anti-briseurs de grève et tenter d’y démanteler plusieurs acquis du monde syndical québécois qui contribuent pourtant à l’existence, au Québec depuis maintenant 30 ans, d’un climat de travail enviable.

Cependant, permettez-moi de vous suggérer que d’autres éléments de modernisation permettraient de colmater de réelles brèches dans la crédibilité syndicale au Québec. Elles ne sont pas le fait de votre seule centrale — loin s’en faut — mais votre ouverture d’esprit sur ces points démontrerait clairement votre caractère de pionnière.

L’interdiction faite à un employeur de communiquer directement avec ses employés pendant un conflit apparaît, à l’heure de la communication instantanée et de wikileaks, proprement ubuesque. Le décalage horaire avec la société de l’information est d’autant plus choquante, il me semble, lorsqu’il s’agit d’un conflit avec des… travailleurs de l’information.

Ne serait-il pas temps de modifier le Code du travail au moins sur un point: Que la partie patronale, lorsqu’elle présente une offre significative que la partie syndicale souhaite soumettre à ses membres, puisse se prévaloir de la possibilité:

1) de remettre à la partie syndicale, pour distribution aux salariés, sa propre présentation des offres;
2) de se présenter à l’assemblée syndicale pour expliquer ses offres, répondre aux questions, puis se retirer ?

Je dis « se prévaloir », car cela créerait une dynamique où le refus de la partie patronale de venir présenter ses offres serait une indication, peut-être, de leur caractère peu acceptable (ou de l’absence de civilité des uns et des autres). A contrario, ce dispositif n’inciterait-il pas les patrons à bonifier leurs offres, s’ils savaient qu’ils doivent aller les défendre devant les syndiqués ?

Par ailleurs, une des raisons pour lesquelles le mouvement syndical souffre d’un déficit de crédibilité est la perception que la démocratie n’y est pas toujours une vertu cardinale. Le Code du travail oblige aujourd’hui des votes secrets pour la tenue de votes de grève et de votes sur les dernières offres patronales (le patron peut même exiger un vote via la Commission des relations du travail).

Cependant, un refus syndical de tenir ces votes secrets ne prête flanc à aucune sanction sérieuse.

Pour assurer un regain de confiance dans la démocratie syndicale, pourquoi ne pas introduire dans le Code du travail une disposition prévoyant qu’un agent de la Commission des relations de travail (CRT) sera présent lors de chacun de ces votes, de façon à pouvoir juger de leur bonne tenue ? S’il constatait une infraction (que sa seule présence rendrait rarissime), il en référerait à la Commission qui, après avoir entendu les parties, pourrait ordonner la tenue d’un nouveau vote, organisé celui-là par la CRT.

À l’heure où les actionnaires militants participent aux assemblées d’actionnaires des grandes entreprises, à l’heure où les observateurs pullulent dans les processus démocratiques aux quatre coins du monde, la présence, discrète, d’un représentant de la CRT lors de ces votes importants ne serait-elle pas l’expression de la maturité démocratique du mouvement syndical ? De sa confiance en soi ? De son acceptation d’une transparence qu’elle réclame chez les autres ? D’une saine absence d’inhibition face aux contre-pouvoirs ?

Question #5 – L’avenir de RueFrontenac.com

Chère Claudette, je vous sais préoccupée par le problème de la concentration de la presse au Québec. Or il se trouve que le trop long conflit du Journal de Montréal a produit un nouveau média: RueFrontenac.com. Près de 300 000 visiteurs uniques par semaine vont y trouver de l’information (c’est beaucoup plus que sur mon blogue).

Ses artisans ont élaboré un projet qui, croient-ils, tiendrait la route après le conflit, sous forme, peut-être, de coopérative. J’ai demandé à Pierre Karl Péladeau s’il était disposé à mettre l’épaule à la roue pour assurer la pérennité de RueFrontenac.  Je me tourne vers vous pour vous poser la même question.

Je ne peux croire les mauvaises langues qui me rapportent que la couverture de RueFrontenac n’est pas suffisamment pro-syndicale au goût de certains de vos collègues. Vous admettrez au contraire avec moi que la liberté retrouvée de ses journalistes leur confère, certes, une sensibilité envers les autres combats de grévistes et, a fortiori, de lock-outés, mais ne doit induire aucune disparition de leur esprit critique envers toutes les institutions québécoise, y compris celle que vous dirigez.

Puis-je vous faire une suggestion ? Pouvez-vous vous engager à assurer, dans la mesure de vos moyens, un soutien significatif au futur RueFrontenac, par exemple en payant pour que sa version papier comporte chaque mois votre souvent très informatif magazine Perspectives CSN et en invitant les autres centrales syndicales à faire de même, peut-être, avec leurs publications ou autrement ?

RueFrontenac ne sera peut-être pas, demain, ce qu’était Quebec Presse dans les années 1970, un hebdo progressiste et indépendantiste.  Mais ce sera une voix de plus, indépendante du capital et des agendas corporatifs, sur la place de l’information québécoise.

Finalement, chère Claudette, permettez-moi d’exprimer à votre endroit le même voeux que celui destiné à M. Péladeau:

Vous engagez-vous à faire un ultime effort de négociation pour que le conflit au Journal de Montréal soit terminé avant le réveillon de Noël ?

Bien cordialement,

Votre correspondant,

Jean-François

Éloge du syndicalisme

On les enterre souvent, les syndicats. On note leur déclin, la disparition des usines qui étaient leurs châteaux forts. On les dit victimes de la nouvelle technologie, du travail autonome, de l’individualisme. Les comptes de dépenses de l’ex-président de la FTQ-Construction laissent un goût amer chez plusieurs syndiqués… et non syndiqués. On impute le déclin syndical à la mondialisation, surtout. Maintenant qu’il faut être souple, rapide, compétitif et efficace, pourquoi s’encombrerait-on de tels dinosaures ?

Étrange : un rapport de la Banque Mondiale affirme que ce n’est pas la présence, mais bien l’absence ou la trop grande faiblesse des syndicats qui fait problème, dans les pays du Nord et du Sud. L’impact social de la présence syndicale va sans dire. Quoique, ces temps-ci, cela va parfois mieux en le disant. Selon la Banque, le syndicalisme permet, partout, de meilleurs salaires. Il réduit l’écart de revenus entre les travailleurs spécialisés et ceux qui n’ont pas cette chance. C’est un facteur d’égalité des sexes, non seulement parmi les syndiqués mais, par voie d’entraînement, dans la société toute entière. Il permet aussi la promotion des salariés des minorités raciales. Indirectement, son existence rend plus rentable le fait de terminer ses études. Le syndicalisme contribue donc à envoyer un signal productif à toute la société : qui s’instruit s’enrichit.

Oui, mais à quel prix ? Moins de profits, calcule la Banque. Mais moins de productivité et de richesse nationale ? Rien ne le prouve. Au contraire, la main-d’œuvre syndiquée est plus stable, donc moins coûteuse à former, elle a d’ailleurs davantage accès à de la formation professionnelle et les entreprises syndiquées innovent tout autant que les autres.

L’impact global sur le chômage dépend ensuite du niveau d’organisation syndicale et des négociations. Les pays qui s’engagent dans des négociations nationales avec leurs syndicats ont généralement moins de chômage et de conflits de travail que ceux qui font ces négociations dans le désordre, compagnie par compagnie.

Le syndicalisme charrie évidemment, comme tout autre pouvoir, sa part de dysfonctionnement et de dérapages. Mais le XXIème siècle lui assigne des tâches nouvelles, au Sud comme au Nord. Dans un autre rapport récent, un groupe de sages réunis par l’Organisation internationale du travail déplore la faiblesse, dans les pays en voie de développement, des associations de salariés jugés pourtant « essentiels » pour « soutenir un cercle vertueux d’élévation du niveau de vie et de croissance équitable ».

L’ouverture des frontières commerciales crée une richesse plus grande, mais les pays du Sud n’ayant pas la capacité ou la volonté de redistribuer correctement cette richesse, seule la force syndicale permet de l’imposer. Les syndicats sont donc la pièce manquante d’une mondialisation plus équitable. Ils constituent aussi une sorte de vérificateur général social, une nécessité lorsque les États sont trop faibles.

Le cas de l’Inde doit nous réjouir. Dans cette démocratie où la liberté d’opinion et d’association est monnaie courante, l’action syndicale fera son œuvre. En Chine – on vient de le voir – l’activisme syndical commence à se faire jour, malgré d’énormes embuches. On se plaît d’ailleurs à rêver d’un Lech Walesa aux yeux bridés, d’un Solidarnosc chinois.

Au Nord, chacun constate que nos élus ont moins d’emprise sur la marche des choses. Leur pouvoir est partiellement confisqué par des tendances mondiales qui les dépassent. La société civile tente de compenser en créant des lieux de pouvoirs au ras du sol: dans les écoles, les quartiers, ou sur des sujets comme l’environnement, la protection du consommateur, les OGM.

Chemin faisant, on redécouvre qu’il existe un lieu où les salariés peuvent exercer un pouvoir direct et tangible : leur assemblée syndicale. Et la jonction entre cette force déjà organisée et les forces nouvelles de la société civile fait une addition étonnante.

La Banque Mondiale elle-même, sans le savoir, a un message fait sur mesure pour le Québec. En général, écrivent ses experts, lorsqu’un gouvernement de gauche a en face de lui un syndicalisme fort, cela donne une bonne performance économique globale, car il y a volonté d’entente entre ces deux forces. Lorsqu’un gouvernement de droite a devant lui un syndicalisme faible, cela donne aussi une bonne performance économique, car rien n’empêche l’État et le privé de réduire les coûts – au détriment de la condition ouvrière.

Ce qu’il faut cependant éviter, notent-ils froidement, est la situation où un gouvernement de droite fait face à un syndicalisme fort car alors, rien ne va plus !

Obama contre Wal-Mart

Il se passe quelque chose. Au moment où l’administration Obama s’apprête à faciliter la syndicalisation des travailleurs américains, le géant Wal-Mart, connu pour son antisyndicalisme, augmente ses contributions au Parti démocrate.

Vous le savez, Wal-Mart est le premier employeur au monde, avec 1,8 million de salariés. Les autres plus gros employeurs, dont McDonald’s, sont loin derrière, avec un minime un demi-million de salariés. La société fondée par Sam Walton mène la charge antisyndicale sur toute la planète. Seulement deux peuples irréductibles ont réussi à lui imposer des organisations syndicales : un milliard de Chinois et sept millions de Québécois !

Wal-Mart est donc extrêmement inquiète des velléités de l’administration Obama de modifier la législation américaine pour la rendre plus favorable à la syndicalisation. À preuve, selon le Wall Street Journal, Wal-Mart a fait pression sur ses salariés pour les convaincre de voter républicain à la présidentielle de 2008. Mais sentant le vent tourner, l’entreprise a décidé de prendre une police d’assurance sur l’avenir. Elle a modifié son financement électoral, très prorépublicain, de façon à appuyer également plusieurs représentants et sénateurs démocrates, pour tenter d’influencer leurs votes à l’occasion des luttes législatives. En 2004, Wal-Mart avait donné 22 % de sa contribution de trois millions aux démocrates (donc 78 % aux républicains), mais a monté la proportion à 43 % pour les démocrates en 2008. Pour la campagne du congrès de 2010, les démocrates ont déjà empoché 69 % de la généreuse contribution de Wal-Mart.

L’entreprise aura besoin de tous les appuis démocrates pour barrer la route à une loi qui fera légèrement progresser le système américain vers le québécois.

On croit généralement que les Américains, individualistes, sont génétiquement réfractaires à l’organisation syndicale. Leur taux de syndicalisation a chuté, pour passer de 30 % en 1960 à 12 % actuellement, le plus faible taux en Occident (au Québec : 40 %). Il est donc surprenant de lire ce que les salariés américains disent aux sondeurs. Leur volonté d’appartenir à un syndicat a évolué avec la montée du néolibéralisme américain. En 1980, à l’arrivée de Ronald Reagan, ils étaient 30 % à affirmer désirer être syndiqués. En 1990, sous Bush père : 40 %. En 2005, sous Bush fils : 53 %. Ils sont ainsi devenus plus syndicalistes que les Québécois.

Pourquoi ne se syndicalisent-ils pas ? C’est qu’ils ont un grand désavantage : le patronat américain est d’une autre trempe que le patronat québécois. Lors des tentatives de syndicalisation, les employés sont personnellement menacés par les employeurs dans 54 % des cas. Les syndicats n’ont aucun recours contre ces intimidations. Les salariés impliqués dans la syndicalisation ont une chance sur cinq d’être mis à pied. C’est illégal, mais il n’y a pas d’amende et les patrons jugés coupables n’ont qu’à payer le salaire dû au salarié renvoyé. Les patrons trouvent que cela vaut le coup. Les syndicats n’ont pas accès aux lieux de travail, alors que le patronat peut organiser des séances obligatoires d’information antisyndicale pendant les heures de travail. Voilà pourquoi, dans 40 % des cas où un syndicat a réussi à recruter une majorité de salariés, la campagne d’intimidation patronale permet, dans un vote secret, de casser cette décision. (Et voilà pourquoi l’employeur exige ce vote même lorsque 100 % des salariés ont signé leur carte d’adhésion.) Si cela n’a pas fonctionné, il reste le refus de négocier avec le syndicat. Ainsi, 44 % des nouveaux syndicats n’arrivent jamais à signer une convention. Selon l’Economic Policy Institute de Washington, qui a récemment publié un rapport étoffé sur ces questions, les employeurs sont devenus deux fois plus enclins aujourd’hui qu’il y a 10 ans à utiliser ce genre de tactique.

Mais la majorité démocrate au Congrès et le président Obama ont décidé de modifier substantiellement les règles du jeu. L’intimidation sera illégale, les renvois illégaux se solderont par des amendes et le remboursement au triple du salaire perdu, le refus de négocier débouchera sur un arbitrage obligatoire. Bref, des règles du travail équitables, proches des règles canadiennes.

La réaction patronale ? Jugez-en. Le cofondateur de Home Depot, Bernie Marcus, annonce « la fin de la civilisation ». Il appelle les patrons de chaînes de distribution à financer la campagne contre le projet de loi et, dans un élan de fraternité patronale, affirme que ceux qui ne le font pas « devraient être fusillés ».

Aucune crainte à avoir pour son collègue Lee Scott, ex-président de Wal-Mart. Comparant la gestion du personnel à la conduite d’un véhicule, il a résumé ainsi sa position : « Nous aimons conduire la voiture et nous n’allons céder le volant à personne. »